Après
avoir montré dans quelles circonstances une poignée de banquiers a assuré
la gestation et a permis la mise en service, dans la nuit du 23 au 24
décembre 1913, de la machine à fabriquer de l'argent à partir de rien
et comment cet ingénieux mécanisme a conduit les financiers de la City,
de Wall Street, puis finalement de tous les autres, à une domination
mondiale écrasante, comme nous l'expérimentons à nos dépens dans tous
les pays du monde,
- voir : Du
Système de la Réserve fédérale au camp de concentration de Gaza Le rôle
d'une éminence grise: le Colonel House
je
vais tenter, en plusieurs étapes, de remonter le fleuve du temps, afin
de parvenir au plus près des sources d'une idéologie colonialiste née
officiellement à la fin du XIXe siècle - le sionisme - mais dont les
racines plongent dans la mémoire des peuples du bassin de la Méditerranée
depuis le début des temps historiques.
Nihil sine ratione, rien n'est sans raison. Je voudrais montrer
comment ce principe énoncé par Leibniz et repris par Heidegger, s'applique
aujourd'hui au Moyen Orient et comment et pourquoi des évènements politiques
et religieux qui se perdent pour beaucoup dans la nuit des temps, influencent
et même déterminent non seulement la politique israélienne et la tragédie
palestinienne, mais sont le cœur de la politique mondiale. En effet,
les gouvernements occidentaux ignorants de l'histoire des religions
et ne tenant pas compte des couches sédimentaires déposées dans les
esprits au cours des siècles par les préceptes religieux, négligent
leur l'influence sur les mentalités des nations. Ils s'imaginent qu'Israël
est un Etat qui fonctionne comme tous les autres Etats rationnels de
la planète, à une petite différence près - il est à la fois récent et
monstrueusement armé.
Certes, il s'agit, en apparence, d'un Etat moderne, et même qualifié
de "seule démocratie du Moyen Orient" . Mais l'intérieur des
têtes des habitants est resté celui des Judéens du temps des rois Ezéchias
et Josias huit siècles avant notre ère, lesquels fantasmaient
déjà sur les royaumes mythiques de David et de Salomon.
Les fantômes sont increvables. Et aujourd'hui, ils frétillent de plus
belle à l'intérieur des crânes. Ils ont même si bien pris le commandement
des cervelles qu'ils dirigent en maîtres la politique du nouvel Etat
qui s'est propulsé en Palestine. De la Babylone de Nabuchodonosor à
l'Iran d'Amadinehjad il n'existe, pour ces tyrans-là, qu'une insignifiante
virgule de temps, un simple clin d'œil de l'éternité. C'est pourquoi
il est si important d'essayer de remonter au plus près de la naissance
des mythes afin de tenter de suivre leur trajectoire et de comprendre
par quels chemins tortueux la Palestine originelle est devenue aujourd'hui
un gigantesque Archipel du Goulag.
Certes,
il est parfois dangereux de bousculer les lieux communs théologiques
les plus solidement agrippés aux neurones des croyants et qui font l'objet
d'un consensus universel depuis deux millénaires. Mais, en écho à l'humour
grinçant de Rémy de Gourmont - "le pire, quand on cherche la vérité,
c'est qu'on la trouve" - trois guides importants et enfin fiables
permettent aujourd'hui d'entreprendre l'escalade de Himalaya de mythes
et de légendes accumulés au cours des siècles, avec un espoir raisonnable
d'arriver au sommet.
Il
s'agit des archéologues Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman
qui, dans leurs ouvrages La Bible dévoilée. Les nouvelles révélations
de l'archéologie, 2001 ,Ed. Bayard 2002 et Les rois sacrés
de la Bible, Ed.Bayard 2006 ont mis en évidence la réalité politico-sociale
des peuples de la région . S'y ajoute la récente analyse capitale de
l'historien italien Mario Liverani. Dans un gros volume de plus
de 600 pages, La Bible et l'invention de l'histoire, 2003,
trad. Ed. Bayard 2008, il confirme et complète les découvertes des archéologues
américains, mais surtout il propose une passionnante interprétation
de la manière dont le gigantesque roman qui s'appelle l'Ancien
Testament a été élaboré et rédigé durant cinq siècles.
*
-
1 - Existe-t-il
une pathologie nationale ?
-2
- Les fondations mythiques de l'imaginaire religieux juif
- 3
- Les archéologues au travail
- 4
- Quelques célèbres inventions bibliques : Abraham, et Moïse,
Josué etc.
- 5
- Les rois légendaires David et Salomon
-
6
- Une " histoire normale " et une " histoire rêvée "
*
1 - Existe-t-il
une pathologie nationale ?

"Les fous, les visionnaires, les hallucinés, les névrosés et les
aliénés ont, de tout temps, joué un grand rôle dans l'histoire de l'humanité
(...), ce sont précisément les traits pathologiques de leur caractère,
l'asymétrie de leur développement, le renforcement anormal de certains
désirs, l'abandon sans réserves ni discernement à un but unique qui
leur donnent la force d'entraîner les autres à leur suite et de vaincre
la résistance du monde. (…) les grandes oeuvres coïncident si souvent
avec des anomalies psychiques que l'on est tenté de croire qu'elles
en sont inséparables". (Sigmund Freud, Le Président Wilson)
Est-il abusif d'appliquer ce commentaire de Freud en introduction de
son analyse de la personnalité de Woodrow Wilson à la psychologie collective
d'une nation?
"La France est une personne" disait Jules Michelet, ce qui est
une manière gracieuse et imagée de dire qu'il existe une âme et un esprit
des peuples par lesquels une nation affirme son unité et son identité,
fruits à la fois de sa géographie et de son histoire, de son art, de
sa culture, des grands hommes qu'elle a produits, des mythes et des
histoires qu'elle se raconte, du développement des sciences et de mille
autres facteurs grands et petits qui ont cimenté son destin au cours
des siècles.
Dans son introduction à son Analyse spectrale de l'Europe,
le grand connaisseur de l'esprit des peuples qu'était Hermann de
Keyserling écrivait: "Le caractère national par lui-même ne garantit
à aucune nation une valeur quelconque. On ne peut pardonner à qui exalte
un peuple aux dépens des autres, à qui prétend qu'un peuple est supérieur
au sens absolu, tandis que les autres seraient inférieurs."
Or,
"l'abandon sans réserves" d'un groupe humain durant des siècles
à l'obsession taraudante devenue le "but unique" de son destin,
de reconquérir, après une parenthèse de 1900 ans environ, une des terres
les plus anciennement habitées et politiquement organisées de la planète
- la ville de Jéricho date de 8 000 ans avant Jésus-Christ - semble
répondre d'une manière aveuglante à la pathologie psychique que décrivait
Sigmund Freud à propos Président Woodrow Wilson.
Quand et comment est née chez le groupe humain appelé aujourd'hui "peuple
juif " l'obsédante "idée fixe" qu'il serait un peuple "élu"
par un dieu notarial et gros propriétaire terrien, qui lui aurait fait
cadeau d'une province particulière et, qu'en conséquence, les hommes
de ce groupe seraient légitimés, hier comme aujourd'hui, de se débarrasser
par les moyens allant des plus pervers aux plus brutaux, des habitants
autochtones? Comment ce peuple a-t-il eu "la force d'entraîner les
autres", à partir du début du XXe siècle , dans cette hallucination
collective, au point de "vaincre la résistance du monde" qui
regarde sans voir, avec des yeux de poisson mort, les massacres de masse
ou les crimes au goutte à goutte qui sont perpétrés sous ses yeux au
nom de cette "idée fixe".
Un
exemple éclairant de la névrose commune à ce groupe humain vient encore
d'être fourni par l'ouvrage de Jacques Attali: Les Juifs, le monde
et l'argent. Cette pathologie est si bien devenue le mode de
pensée habituel de ses membres que ce pilier de la presse et des télévisions
françaises, premier dirigeant de BERD (La Banque européenne pour la
reconstruction et le développement créée en 1991) - fonction de laquelle
il a été remercié à la suite de dépenses somptuaires et d'un train de
vie pharaonique aux frais de l'institution - , ex_conseiller personnel
et très influent, d'un ancien Président de la République française,
ce banquier et notable français écrit innocemment dans son ouvrage sous-titré
: Histoire économique du peuple juif : "Peuple élu,
ses richesses n'ont de sens que si elles contribuent à la richesse de
tous les autres. (…) Toute richesse doit être partagée avec le
reste du monde" .
Je
ne m'attarde pas ici au contenu de ce qui est dit - et qui mériterait
un long développement hors de mon sujet actuel - mais à sa formulation.
Car cette seule phrase est un condensé de l'aliénation collective dont
sont atteints un grand nombre des membres de ce groupe humain. En effet,
les expressions "peuple élu" et "tous les autres" - c'est-à-dire
les non-élus, qui constituons "le reste du monde" c'est-à-dire
99,999% l'humanité, ce qui est, tout de même un joli "reste"
- ces expressions, dis-je, viennent tout naturellement sous sa plume.
Il n'éprouve pas le moindre scrupule de diviser l'humanité en deux catégories
assujetties à des éthiques différentes et auxquelles ne s'appliquent
ni les mêmes règles financières, ni, par extension, les mêmes règles
politiques et morales. Il n'est nullement gêné de proclamer à plusieurs
reprises que le principe fondamental qui unit les juifs entre eux -
la "solidarité communautaire" - exclut qu'on s'enrichisse aux
dépens d'un autre juif.
De
même que l'intégrité du corps humain doit être respectée entre juifs
et que c'est sur le "reste du monde" qu'on prélève les organes
destinés à soigner les maladies du "peuple élu", de même le prêt
à intérêt sera interdit entre les membres de cette communauté. En conséquence,
c'est logiquement aux dépens de "tous les autres", du "reste
du monde", que le "peuple élu" construit sa fortune et soigne
ses malades. Car, ajoute-t-il dans une interview donnée à propos de
cet ouvrage : "Pour un juif, la pauvreté est intolérable. Pour
un chrétien, c'est la richesse qui l'est".

Jacques
Attali
Et
voilà pourquoi il ne faut pas s'étonner de ce que, depuis l'arrivée
récente et massive de la nouvelle population d'immigrants qui règne
aujourd'hui sur la Palestine historique, celle-ci soit devenue pour
les autochtones, un gigantesque système concentrationnaire dans lequel
des représentants de la population des "élus" se donnent le droit
d'enfermer derrière des murs, d'exploiter, de voler, d'emprisonner et
de martyriser l'autre "monde", le monde inférieur composé par
la population des indigènes dont la présence sur les lieux se compte
en millénaires.
Le
Général de Gaulle ne s'y était pas trompé qui, dans une conférence de
presse en date du 27 novembre 1967, avait prévu les désastres en chaîne
que la décision de l'ONU de 1947 allait immanquablement provoquer :
"L'établissement d'un État d'Israël, soulevait, à l'époque, un certain
nombre d'appréhensions. On pouvait se demander (…) si l'implantation
de cette communauté sur des terres qui avaient été acquises dans des
conditions plus ou moins justifiables et au milieu de peuples arabes
qui lui étaient foncièrement hostiles, n'allait pas entraîner d'innombrables,
d'interminables conflits. Certains même redoutaient que les juifs, jusqu'alors
dispersés, mais qui étaient restés ce qu'ils avaient été de tout temps,
c'est à dire un peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur, n'en
viennent, une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur,
à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants
qu'ils formaient depuis dix-neuf siècles : l'an prochain à Jérusalem."
Le
mépris de l'"élu" Jacques Attali pour "le reste du monde"
représenté, en l'espèce, par les Palestiniens, mais qui s'étend en réalité
aux 99,999% des habitants de la planète, est allé jusqu'à considérer,
dimanche 10 janvier sur France 2 au cours de l'émission religieuse du
matin, que le rapport Goldstone établi par le Conseil des droits de
l'homme de l'ONU était un "scandale" et que "le droit international
autorisait Israël à se défendre". Cette déclaration est à ranger
dans la catégorie "humour juif".
2 - Les fondations mythiques de l'imaginaire religieux
juif 
Après
des efforts acharnés de la philologie moderne et des progrès de l'archéologie
biblique, les exégètes modernes sont arrivés à séparer à peu
près le vrai du mythe.
En effet, les croyants de cette religion raisonnent sur Moïse, David
, Salomon, Josué, comme si les descriptions des expéditions guerrières
de ces personnages cités dans la Bible étaient à prendre au pied de
la lettre et représentaient le fruit d'articles de journalistes "embedded"
dans leurs guerre. N'ayant aucune notion de chronologie historique,
ils oublient - ou n'ont jamais su - que les récits concernant ces hommes
ont flotté durant des siècles dans les brumes des traditions orales.
Que saurait-on des croisades, par exemple, si ces expéditions ne nous
avaient été transmises que par ouï-dire depuis près d'un millénaire?
Quand on voit qu'il est impossible, soixante-dix ans après les faits,
de savoir ce qui s'est réellement passé tant sur les champs de bataille
européens que dans les camps de concentration durant la seconde guerre
mondiale, alors que nous disposons de millions de documents dans toutes
les langues de la terre, on comprend mieux le peu de crédit historique
qu'il est légitime d'accorder à des évènements survenus dans une société
qui ne connaissait pas l'écriture et qui ont cheminé durant mille ans
dans les souterrains de mémoires anonymes.
Ainsi,
Jacques Attali n'échappe pas à cette naïveté lorsqu'il parle du type
d'économie régnant du temps des Juges et des Rois ou de
l'économie des Israélites au moment de la sortie d'Egypte uniquement
à partir des renseignements fournis par les textes bibliques, parce
que cela ne fait aucun doute dans son esprit qu'une "sortie d'Egypte"
a bien eu lieu et qu'une économie organisée "du temps des Juges"
a existé. C'est pourquoi cet ouvrage sous-titré Histoire économique
du peuple juif est à l'histoire et à l'économie ce qu'Alice
au pays des merveilles est à une étude scientifique des mœurs
des chats et des lapins.
3 - Les
archéologues au travail 
Durant des siècles, et même jusqu'aux années 1980, les textes bibliques
ont été considérés comme le récit historique du passé du "peuple
élu" et des armées d'archéologues, tels des termites, ont creusé
tous les lieux cités dans les textes, et exploré mètre après mètre le
désert du Sinaï, surtout depuis la création de l'actuel Etat d'Israël,
afin de mettre en évidence la vérité historique des récits bibliques
et de justifier le "retour des juifs" sur "leur" terre.
Mais rien n'est venu récompenser les efforts des terrassiers, qui n'en
continuent pas moins de transformer, en ce moment, le sous-sol de la
grande mosquée Al Aqsa de Jérusalem en gruyère, dans l'espoir
de trouver les mythiques fondations du Temple au risque de provoquer
des dommages irréparables à cet antique lieu de culte musulman.
A la suite des recherches des archéologues les plus récentes d' Israël
Finkelstein et de Neil Asher Silberman ce fut un tsunami, une tabula
rasa. Pas la moindre trace de grandeur mythique du temps des patriarches
ou des rois n'émerge de leurs recherches.
Du coup, les archéologues se sont résolus à utiliser la méthode inverse.
Ils essaient de reconstituer le passé à partir des observations archéologiques
et de tous les documents à leur disposition, mais en les soumettant
à une rigoureuse et impartiale critique. La vérité historique n'est
pas la vérité biblique . Loin de prendre au pied de la lettre les récits
bibliques, les "nouveaux historiens" comparent les découvertes
archéologiques réalisées en Palestine aux documents issus des fouilles
en Egypte et en Mésopotamie en passant outre au prétendu "particularisme"
du récit biblique . Ils purent ainsi mettre en évidence les innombrables
similitudes sociologiques qui existaient entre l'Israël ancien et les
grands pays limitrophes. C'est
ainsi que le récit biblique est truffé d'emprunts aux civilisations
voisines.
4
- Quelques célèbres inventions bibliques : Abraham, et Moïse, Josué
etc. 
Le
Pentateuque (les cinq livres de Moïse), appelé Torah
dans le judaïsme (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutérome),
fut le plus gravement ébranlé. Les Prophètes (Josué,
Juges, Samuel, Rois, Chroniques, Esdras et Néhémie) subirent également
un rude décapage.

Rouleau de la Thorah
Seuls
les textes plus récents contenus dans les Livres prophétiques (Isaïe
, Jérémie, Ezéchiel, Daniel) , les Psaumes, les Proverbes,
le sublime poème érotique appelé Cantique des cantiques
- qui a résisté durant des siècles aux indigestes commentaires métaphorico-théologiques
- ainsi que les préceptes moraux de l'Ecclésiaste sortent à peu
près indemnes de cette rude cure de vérité historique.
Les
grands mythes comme la Création ou le Déluge sont admis
depuis des dizaines d'années. Les Patriarches et les péripéties
de l'Exode sont d'autant plus délicats à démythifier que
c'est dans la Torah - le livre le plus vénéré du judaïsme
- que figure le fameux concept d'élection. Une proportion importante
d'israélites l'interprètent comme l'expression d'une supériorité qui
légitime un impérialisme culturel et politique ainsi qu'un ethnocentrisme
raciste.
Abraham
On situe l'existence d'Abraham au XVIIIe siècle avant notre ère. Né
à Ur il se serait rendu à Haran en Turquie du Sud, jusqu'au jour où
"Dieu" lui aurait ordonné de se rendre à Canaan en Palestine et sa tombe
se trouverait, selon la Genèse, à Hébron, en Palestine occupée.
La bible indique avec précision les détails de ce voyage, elle mentionne
les villes et bourgades traversées, les caravanes de chameaux rencontrés.
Un vrai reportage journalistique. Or, l'archéologie dévoile qu'à l'époque
citée, la plupart des villes et bourgades énumérées n'existaient pas
encore et que dans la région, le dromadaire n'a été domestiqué qu'au
VIIe siècle av. Jésus-Christ. "L'archéologie prouve de façon indubitable
qu'aucun mouvement subit et massif de population ne s'est produit à
cette époque" , écrivent les archéologues Finkelstein et Silberman.

Représentation
d'Abraham et de ses moutons avançant en direction de la Palestine
(gravure de Gustave Doré)
En
conclusion, pas de patriarche fondateur politique de la nation, donc
pas d'Isaac en chair et en os, pas de descendance, pas de douze tribus
d'Israël. En revanche le récit symbolique est fondateur d'un important
progrès religieux : à partir du - VII siècle, date de la rédaction des
textes, un animal est substitué aux sacrifices humains, notamment des
enfants premiers-nés, couramment pratiqués à l'époque supposée d' Abraham.

Sacrifice
d'Isaac
Moïse
Les plus anciennes légendes sur Moïse datent du XVe siècle avant notre
ère. Les scribes tardifs ont compilé des légendes mésopotamiennes. Il
s'agit d'une reprise à peine modifiée de la légende du roi mésopotamien
Sargon 1er qui fonda le royaume d'Akkad et fut retrouvé à sa naissance
abandonné dans un panier flottant sur l'Euphrate. Le récit mésopotamien
est vieux de 24 siècles avant notre ère, soit dix siècles avant l'apparition
des légendes sur Moïse. Si un nourrisson avait été placé dans un panier
d'osier sur le Nil, avant d'être croqué par les crocodiles qui grouillaient
dans le fleuve, le berceau et son nouveau-né censé avoir été découvert
par une princesse égyptienne, auraient coulé, car il n'y a pas en Egypte
de bitume qui aurait permis de calfater un panier en osier.

Moïse
sauvé des eaux (gravure de Gustave Doré)
Il
n'existe pas non plus la moindre trace de ce que 600 000 familles israélites,
ou même un groupe moins important, aient été maintenus en esclavage
dans le royaume égyptien, ni évidemment de leur fuite, ce qui n'aurait
pas été un événement mineur et passé inaperçu, alors que tous les pharaons
veillaient à ce que les évènements notables de leur règne fussent consignés
par les scribes. "Nous n'avons pas la moindre trace, pas un seul
mot, mentionnant la présence d'Israélites en Égypte : pas une seule
inscription monumentale sur les murs des temples, pas une seule inscription
funéraire, pas un seul papyrus. L'absence d'Israël est totale - que
ce soit comme ennemi potentiel de l'Égypte, comme ami, ou comme peuple
asservi." (La bible dévoilée)
D'ailleurs
la fuite pédestre de 600 000 familles d'esclaves hors d'Egypte sous
la conduite de leur chef - soit plus d'un million de personnes - ce
chiffre représente presque le double de l'armée rouge commandée par
le Maréchal Boudienny face aux nazis en 1941 ou les deux tiers de la
population de l'Egypte de l'époque. Ce gigantesque déplacement de population
est évidemment inconnu de l'histoire de l'Egypte ancienne. Et pourtant
l'Egypte du temps de Ramsès II - date à laquelle cet événement est censé
s'être produit - était dotée d'une administration puissamment organisée
et des armées de scribes méticuleux notaient tout ce qui se passait
dans le royaume: on possède d'ailleurs la trace écrite de ce que deux
esclaves qui s'étaient enfuis furent activement recherchés …
Il
est naturellement inutile de réfuter les miracles de la mer qui s'ouvre,
les "plaies d'Egypte" qui frappèrent le royaume, etc. En revanche
la pérégrination d'une telle horde de déguenillés - sur le trajet de
laquelle, comme dans le cas d'Abraham, la Bible n'est pas avare de précisions
- le déplacement d'une telle foule errante durant quarante ans, dis-je,
n'aurait pas manqué de laisser d'innombrables traces. Or, de nombreuses
campagnes de fouilles, anciennes et récentes à la recherche du moindre
vestige dans le Sinaï sont restées vaines. Le désert a été fouillé et
ratissé dans tous ses recoins. Rien. Pas le moindre tesson, pas le moindre
squelette corroborant le récit biblique ou signalant le séjour d'un
groupe humain.
Josué
De
même, les nombreuses archives égyptiennes ne relèvent aucune trace d'une
conquête de la province de Canaan qui dépendait de leur souveraineté
- qui plus est, à la suite d'un rezzou effectué par des esclaves fugitifs.
Le Pharaon le plus distrait se serait probablement aperçu qu'il
venait de perdre une province de son empire et ne serait pas resté
les bras croisés devant un pareil désastre. De plus, si
un Josué, à la tête d'une bande de pillards avait existé, il n'aurait
pas pu faire écrouler les murailles de la ville de Jéricho, dont les
10 000 habitants vivaient paisiblement depuis huit millénaires dans
une ville sans murailles à l'époque où il est censé avoir sévi. Des
traces de fortifications plus récentes n'ont pas eu besoin du secours
d'anges joueurs de trompettes pour s'écrouler. Seule la vétusté et le
manque d'entretien en sont la cause.

Jéricho
Les
rapports des mythes à la chronologie sont élastiques. L'abbé Barthémy
raconte en 1792, dans un livre délicieux - Voyage du jeune Anacharsis
en Grèce - la découverte de l'Hellade par un jeune étudiant,
ses monuments, son histoire, ses légendes et fait comprendre avec la
légèreté ironique des auteurs de l'époque, les relations élastiques
que les traditions populaires entretiennent avec le temps et l'histoire:
"Dans ce temps-là vivait un homme qui s'appelait Enée ; il était
bâtard, dévot et poltron. (…) Son histoire commence la nuit de la prise
de Troie. Il sortit de la ville, perdit sa femme en chemin, s'embarqua,
eut une galanterie avec Didon, reine de Carthage, qui vivait quatre
siècles après lui… ".
Mais pour notre bonheur, les amours de Didon et Enée nous ont valu le
magnifique opéra d'Henry Purcell.
5
- Les rois légendaires David et Salomon 
Quant aux rois David et Salomon dont le règne se situerait autour du
Xè siècle avant notre ère, leur portrait parfois peu flatteur dans le
récit biblique accréditait l'idée qu'il était véridique. "La
foi des savants dans le texte reposait surtout sur sa richesse foisonnante
de détails . (...) Le souverain David ne nous est pas dépeint
à l'image d'un royal demi-dieu égyptien ou assyrien, distant,
parfait, au-dessus de l'humanité ordinaire. David nous est, au
contraire, présenté comme un impulsif, un passionné,
souffrant de faiblesses criantes que le texte ne tente nullement à
dissimuler. Il profite de l'exécution de ses rivaux, il s'empare
de l'épouse d'un autre homme dont il organise la mise à
mort..." (Les rois sacrés de la Bible, p.115)

Le
mythe de David censé avoir coupé la tête du géant
Goliath (gravure de Gustave Doré)
Cependant, malgré les efforts titanesques de l'actuel Etat, qui creuse
partout où il espère trouver une trace du passé mythique d'Israël pour
tenter de donner une crédibilité historique aux récits bibliques, il
est avéré que ces deux rois, sont largement légendaires. Ils ont, certes,
existé, mais plutôt comme chefs de bande ou chefs de villages, car "à
l'évidence, la Jérusalem du Xe siècle était un petit village de montagne
qui dominait un arrière-pays à l'habitat dispersé" (Ibid.p.118)
écrivent nos archéologues. D'ailleurs la totalité de l'Israël de l'époque
(environ 1000 ans avant notre ère) ne comptait que quelques milliers
de fermiers et d'éleveurs .
Quant au somptueux temple du roi Salomon , voir Le
culte du veau d'or et la mondialisation,
"les
fouilles entreprises à Jérusalem n'ont apporté aucune preuve de la grandeur
de la cité à l'époque de David et de Salomon". Les auteurs insistent
et enfoncent le clou: "Les fouilles entreprises à Jérusalem, autour
et sur la colline du Temple, au cours du XIX° siècle et au début du
XX° siècle, n'ont pas permis d'identifier ne serait-ce qu'une trace
du Temple de Salomon et de son Palais", écrivent nos deux
archéologues.
L'auteur
de La Bible dévoilée conclut que "l'image que l'on
se fait de Jérusalem à l'époque de David, et davantage encore sous le
règne de son fils, Salomon, relève, depuis des siècles, du mythe et
de l'imaginaire romanesque. "(p.208) "Il
s'agit de la peinture d'un passé idéalisé, d'une sorte d'âge d'or nimbé
de gloire." (p.201)

Le
supposé Temple de Salomon
A
partir du moment où il est établi que les tablettes de pierre ramenée
par le Moïse imaginaire sont une copie d'un épisode semblable emprunté
à un dieu babylonien et où les dix commandements sont une reprise du
Code babylonien d'Hammourabi, le Pentateuque ou Torah
ainsi que les Livres des Rois deviennent des chapitres d'une
vaste épopée imaginaire racontant sur le mode héroïque l'histoire rêvée
d'une petite peuplade sans histoire glorieuse, coincée entre deux fastueux
empires - l'Egypte des Pharaons et les empires assyro-babyloniens
- il n'existe, évidemment pas la moindre ombre de raison de lire ces
textes autrement que d'un point de vue symbolique. "L'erreur ne
devient pas vérité parce qu'elle se propage et se multiple ; la vérité
ne devient pas erreur parce que nul ne la voit", écrivait le
Mahatma Gandhi.
Le
Vatican , directement branché sur l'au-delà, comme chacun sait, a reconnu
en 2002 que les règles morales prétendument attribuées à Moïse n'ont
pas été dictées par Dieu et le professeur Yaïr Zakovitch, spécialiste
de littérature biblique à l'université hébraïque de Jérusalem explique
que "même la sortie Égypte, sous la conduite de Moïse,
ne doit plus être envisagée sous l'angle historique, mais comme une
fiction littéraire constitutive d'une idéologie politique et religieuse..."
Les
fouilles archéologiques sont cruelles car la vérité est cruelle: rien
de la grandeur mythique d'Israël n'est confirmé. Il faudra donc finir
par accepter qu'Abraham, Moïse, Josué, Samuel, les Juges sont des personnages
mythiques: mythiques également la sortie d'Egypte, la conquête de Canaan
et la chute de Jéricho, mythique le fastueux royaume unifié du roi David
, mythiques les splendeurs du palais du roi Salomon, l'homme aux 700
épouses et aux 300 concubines ... "L'objectif
des auteurs est d'exprimer des aspirations théologiques et non de brosser
d'authentiques portraits historiques" écrivent les auteurs de La
Bible dévoilée, p.225
Les Hébreux n'ont pas eu besoin d'envahir la région à partir de l'Egypte
ou d'ailleurs, puisque, depuis la nuit des temps, ils composaient l'une
des petites tributs semi nomades en voie de sédentarisation, parmi des
dizaines d'autres, qui se déplaçaient dans la région, comme le prouve
le type d'habitat rudimentaire disposé en ovale, copié sur les campements
des tribus nomades et dont on a retrouvé la trace. La ville de Jérusalem,
dix siècles avant notre ère, n'était pas l'épicentre du judaïsme et
la capitale d'un éclatant royaume uni, mais une modeste bourgade dans
un "Royaume de Juda" pauvre et très peu peuplé, jaloux des prospères
provinces du nord - la Galilée et la Samarie. L'ensemble n'a composé
l'Israël ancien que tardivement - environ deux siècles après l'époque
supposée des roitelets David et Salomon.
Ces
deux petites principautés, sans lien organique entre elles, ressemblaient
aux nombreux autres petits royaumes palestiniens qui s'étaient
constitués à l'époque, à Tyr, à Damas, à
Karkémish ou à Gaza et dont la population totale ne dépassait
pas quelques milliers d'habitants. Ce n'est que plus d'un demi millénaire
plus tard, et à la suite d'innombrables guerres dont le récit biblique
a conservé la trace en les gonflant exagérément, que le rôle de la ville
de Jérusalem est devenu important.
Comment
et pourquoi un petit peuple de pasteurs, semblable aux innombrables
tribus dont la principale activité était pastorale, s'est-il placé à
l'écart des autres peuples de la région? La seule différence fournie
par l'archéologie semble, a priori, dérisoire : on n'a trouvé
aucun ossement de porc sur les sites qui auraient été occupés par des
groupes Hébreux!
Les
origines des phobies alimentaires sont imprévisibles et impossibles
à déterminer. Tout le monde connaît aujourd'hui les prescriptions culinaires
qui permettent de consommer une viande de porc saine. Mais à l'époque,
les maladies provoquées par une cuisson insuffisante de la viande de
cet animal, notamment dans les régions humides, terrifiaient les populations.
Les Romains construisaient de gigantesques volières dans lesquels ils
élevaient des loirs dont on sait qu'ils ne se nourrissent que de fruits
et dont la viande était considérée par Lucullus comme un des mets les
plus raffinés. Qui aujourd'hui accepterait de manger ces petites bêtes
à longue queue faussement assimilées à des rats? Petite cause, grands
effets.
Le
monothéisme est lui aussi une invention tardive. Toutes ces petites
cités avaient leur propre roi et honoraient leur propre dieu. Chez les
Israélites, comme chez les autres peuples, il était associé à d'autres
divinités. Le peuple hésitait à oublier les idoles qui avaient rendu
de bons et loyaux services dans le passé, comme le prouvent les innombrables
restes archéologiques et statuettes découverts auprès des villages antiques
et près des points élevés - de même que les médailles
et autres amulettes subsistent dans le christianisme.
Lorsque,
après le règne de Salomon, au -IXè siècle, les tribus du nord se séparèrent
de celles du sud pour créer le royaume d'Israël avec Sichem pour capitale
alors que celles du sud avec Jérusalem pour capitale devenaient le royaume
de Juda , il se créa une tradition Jahviste et une autre élohiste, "la
pluralité des noms étant la trace de ce qu'il existait une pluralité
des dieux" et que "Yahvé et Elohim (pluriel de Eloh, esprit
ou souffle) étaient deux dieux différents, adorés par deux peuples différents",
écrivent certains exégètes.

6 - Une
" histoire normale " et une " histoire rêvée " 
Malgré
leur immense intérêt scientifique, les ouvrages d' Israël Finkelstein
et de Neil Asher Silberman sont parfois déroutants et laissent une impression
de malaise. En raison de l'appartenance de ces archéologues à la communauté
juive, ils n'ont pas toujours le détachement intérieur qui leur aurait
permis d'établir une claire distinction entre "l'histoire normale"
de cette région et "l'histoire rêvée" de ses habitants.
En effet, les auteurs sont si respectueux des écrits et si imbibés
des récits présentés depuis deux millénaires et demi comme historiques
qu'ils les énoncent avec une sorte de vénération palpable,
en parallèle à leurs découvertes drastiques sur le terrain. Les chapitres
s'ouvrent d'ailleurs sur de longues descriptions de ces légendes, si
bien qu'il faut une lecture patiente pour enfin arriver à l'énoncé de
la réalité historique … laquelle contredit le début du chapitre, mais
la synthèse n'est pas toujours clairement opérée. On les sent gênés
d'être contraints, par leur conscience professionnelle de scientifiques,
d'avoir à démontrer la fausseté factuelle de récits bibliques dans la
mesure où ils font partie de leur identité psychique.
De plus, ces auteurs se contentent de constater des faits et n'expliquent
ni quand, ni comment, ni dans quelles circonstances est né le récit
mythique. Ils ne cherchent pas non plus à analyser le sens symbolique
sous-jacent à ces "pieux mensonges" , ne serait-ce qu'en
les situant dans le continuum politico-social de l'époque: "Suggérer
que les évènements bibliques les plus célèbres ne se sont pas déroulés
exactement comme les rapporte la Bible, ne prive nullement l'ancien
Israël de son histoire ", écrivent-ils .
Voilà
une bien étrange affirmation et un exemple frappant de la tentative
des auteurs de préserver "la chèvre et le chou", si je puis dire. En
effet, le fait d'avoir cru et de continuer à croire faussement à un
certain récit des événements ne légitime nullement ce dernier. Un récit
historique faux prive évidemment l'ancien et le nouvel Israël de son
histoire au sens de l'historiographie moderne et surtout, il prive l'actuelle
politique de l'Etat d'Israël de son principal argument.
Brusquement, l'histoire et le mythe, la vérité scientifique
et le récit imaginaire deviedraient une soupe unique légitimée
par la durée. Or, la durée ne transforme pas un récit
imaginaire, inventé dans des circonstances qui feront l'objet
du prochain texte, en vérité historique. Le faux reste
faux et aucune hasbara ne viendra à bout de cette évidence.
Des générations de Grecs ont considéré que l'Iliade et
l'Odyssée racontaient la véritable histoire des cités
du Péloponnèse et des générations de juifs et de chrétiens ont lu la
Bible comme LE livre de l'histoire de l'humanité et ont
compté les années qui nous séparent de la création du monde par le dieu
biblique.
De même, l'humanité a également cru pendant des millénaires que le soleil
tournait autour de la terre. Elle a aujourd'hui accepté de changer le
contenu de sa tête et il n'y a pas de raison que seuls les occupants
récents de la terre palestinienne soient légitimés à remplir leur cerveau
de mythes et de légendes destinés à justifier leur colonisation d'une
terre ainsi que les innombrables exactions et les crimes qu'ils commettent
jour après jour sur la population autochtone au nom de falsifications
de la réalité historique.
La croyance au surnaturel, aux miracles et à la magie étant la chose
au monde la plus universellement partagée, "quand la tradition populaire
ne sait rien, elle continue de parler toujours ; elle prend alors des
ombres pour des géants, des mots pour des hommes ", écrivait déjà
Ernest Renan à la fin du XIXe siècle, dans la préface à son Histoire
du peuple d'Israël .
Or
le fait que la Bible ait, durant un temps si long, "façonné le visage
de la société occidentale" ne justifie en rien qu'elle continue
à prendre "des ombres pour des géants " et des mythes religieux
pour des faits historiques.
En
conclusion de cette première partie, un autre jugement d'Ernest Renan
me semble prémonitoire: "Une nation qui a une terre à conquérir ou
à défendre est toujours plus cruelle que la tribu qui n'est pas encore
attachée au sol et c'est ainsi que parfois des gens excellents pendant
qu'ils vivaient en famille deviennent très méchants dès qu'ils forment
un peuple." (E. Renan, Ibid, t.1, p.235)