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Odyssées intergalactiques

Une histoire véridique du paradis

 
Le paradis des élus
 
 

 

B - Les temps héroïques ( Allegro appassionato)

1 - Un bâtisseur de paradis
2 - La transgression

3 - Première convocation de l'élu par le Très-Haut
4 - Le grand ébranlement
5 - La bête cachée sous les ailes des anges
6 - Lendemains de carnage


 

1 - Un bâtisseur de paradis

Dès mon arrivée, il m'a fascinée et terrifiée.

Je connaissais ses exploits car aucune bulle n'est si étanche que des informations ne puissent filtrer hors de ses frontières. Sa réputation avait bondi de cumulus en cumulo-nimbus et s'était répandue jusqu'aux confins de la voie lactée. Je savais que ce grand favori du Tout-Autre était un athlète aux dons exceptionnels. La puissance de ses biceps et de ses quadrijumeaux s'était conjuguée à la finesse de son oreille . Ces qualités éminentes avaient joué un rôle crucial dans l'architecture du paradis dans lequel je venais de débarquer.

J'avançai lentement derrière l'ange gardien qui me servait de guide. J'allais rejoindre la parcelle qui m'avait été attribuée lorsque j'aperçus l'auguste méditant.

Hiératique et olympien, il trônait au milieu de la pierre du Grand Conseil. Sa bouche aux lèvres serrées, encadrée des boucles soyeuses d'une barbe bien peignée avait le pli amer et hautain qui marque de son sceau l'élu , le chef , l'homme d'action.

La tête légèrement tournée de côté, le menton imperceptiblement relevé, il siégeait, aussi immobile et colossal qu'une statue de marbre. Des yeux enfoncés dans les orbites et abrités par des sourcils proéminents accentuaient la sévérité du visage. Indifférent aux frôlements d'ailes des silhouettes qui vaquaient gracieusement aux tâches de la société des anges, son regard intense harponnait l'infini.

J'eus le temps de remarquer le bras musculeux que striaient des veines apparentes où le sang avait l'air de palpiter et une main étonnamment fine perdue dans les ondulations de la barbe. Je cueillis au passage l'expression de lassitude d'un regard qui me donna la chair de poule tellement il semblait caverneux.

J'étais troublée. Je m'attendais à voir un héros au front ceint de lumière, un favori du Tout-Puissant rayonnant d'assurance. Je découvrais un guide à la fois énergique et accablé , volontaire et désillusionné. Tout en lui reflétait une force contenue ombrée de souffrance. J'en compris plus tard la raison.

Arrivés dans mon enclos, mon gardien angélique me remit une pelle , une balayette et un gros in-folio dans lequel étaient consignées les péripéties des aventures mirobolantes de notre auguste et vénéré petit père des anges. Il me recommanda de l'apprendre par cœur à l'endroit et à l'envers. Je m'installai commodément sous le prunier qui ombrageait mon abri.

Depuis la malencontreuse aventure de la pomme vénéneuse, le pommier était persona non grata aux champs élyséens. Je lus avec délectation les paroles ailées qui introduisaient le récit des travaux herculéens de l'élu du Très-Haut : " J'avais franchi les monts qui bornent cet État lorsque… ".

 

 

2 - La transgression

Tout en demeurant concentrée sur ma lecture, je caressais le petit œuf niché au fond de ma poche droite, un œuf ordinaire, avec sa fine coquille ocre légèrement tachetée.

Je l'avais trouvé au pied d'une haie à l'heure du grand départ et je l'avais ramassé machinalement. Je savais qu'il fallait présenter au guichet d'entrée une âme dépouillée de tout désir. La félicité est un présent perpétuel : le passé y est aboli et l'avenir est devenu inutile. Je repensais au troubadour qui chantait que demain en demain s'éternise et que demain décourage aujourd'hui, car le paradis est le lieu où le désir s'achève . Mais un œuf trouvé par hasard est-il justiciable d'un règlement de comptes aussi sévère?

Plus je délibérais avec moi-même, plus il me semblait capital de le garder et moins la transgression me paraissait condamnable. J'avais donc renoncé à signaler aux autorités ce léger manquement à la règle. Un péché véniel, en quelque sorte.

Au moment de l'inspection qui précède les formalités d'admission chez les fils d'Adam, mon ange gardien - dont j'appris plus tard que sa vue est si perçante qu'il est capable de voir à travers les murs d'une forteresse une araignée tissant sa toile dans un coin obscur ou une pensée saugrenue gazouillant à l'intérieur de ma boîte crânienne - mon ange gardien , dis-je, avait oublié de regarder dans ma poche.

Au fil des jours, mon petit mensonge devint de plus en plus difficile à avouer. La crainte du coup de balai fit le reste. Je gardai mon œuf et plus le temps passait, plus ce petit objet, moitié matière inerte, moitié vivant, m'était devenu précieux. J'y voyais à la fois le symbole de mon identité d'antan et une touche de fantaisie dans la grisaille quotidienne .

Mais plus profondément, je sentais que mon œuf et moi, nous faisions un seul esprit et un seul corps . Grâce à lui, je m'éprouvais flocon de neige unique voletant au milieu de milliards d'autres flocons. Cajolant la délicate coquille, j'étais secouée d'un petit rire intérieur à la pensée que j'avais si facilement trompé une police omniprésente et soupçonneuse.

Mon petit mensonge par omission épiçait les perfections environnantes et m'aidait à supporter une routine et une uniformité qui me rappelaient mes années de pensionnaire. Quand la nostalgie du nid primitif était trop forte, je m'abandonnais à la volupté de caresser et de choyer cette forme à la fois délicate et ferme. Elle tient si heureusement dans la paume de la main qu'elle semble faite pour elle. La délicate rugosité du grain agissait comme un pizzicato excitant sur les terminaisons nerveuses de mes doigts. J'y revenais en cachette, avec un plaisir renouvelé.

Et pendant ce temps là …

 

3 - Première convocation de l'élu par le Très-Haut

Un exploit de notre guide bien-aimé m'a fait bondir de joie avant de me terrasser d'horreur. Et pourtant on me dit de tous côtés que, pendant plusieurs cycles d'éternité, des générations de fils d'Adam ont poussé tant de Ahhh ! et de Ohhh ! admiratifs qu'il a fallu insonoriser les nues. Les plus belles plumes des ailes ont été sacrifiées à la rédaction d' innombrables caisses de louanges et de commentaires.

Voilà comment l'aventure est contée.

Le Très-Haut avait des informations capitales à transmettre. Il convoqua son élu alors que celui-ci batifolait avec les siens dans une étendue sableuse. Comme Il est toujours aussi espiègle, Il lui fixa un rendez-vous dans un endroit périlleux et très difficile d'accès.

Et voilà notre messager devenu alpiniste . Bien que la montagne en question jouisse d'une réputation médiocre auprès des montagnards chevronnés, l'escalade solitaire dura six jours et six nuits. Il faut dire à la décharge de l'athlète céleste qu'elle s'effectua dans des conditions météorologiques défavorables et sans l'aide d'aucun matériel approprié: à la chaleur torride du désert succéda un épais brouillard ; sans compter le décryptage du jeu de piste auquel le champion dut se livrer pour découvrir le piton du rendez-vous alors qu'il progressait à mains nues.

Le Tout-Puissant a beau être invisible, Il est très bavard . Il tint à son élu un discours qui dura quarante jours et quarante nuits ! Quelle éloquence ! Même le plus doué des lider maximo est incapable d'une telle performance . Mais l'exploit le plus fabuleux me parut être celui de l'auguste auditeur : accroché à un rocher, affamé, assoiffé et privé de sommeil pendant un mois et demi, il fut capable d'écouter et d'enregistrer l'équivalent d'un in-folio.

Comme tous les puissants monarques, le souverain du ciel avait été rattrapé par la fièvre bâtisseuse. Il rêvait maintenant de la construction d'un édifice mirobolant consacré à son propre culte. Pendant les longs cycles de solitude, Il avait eu le temps de ruminer son projet, si bien que son auguste cerveau avait tout prévu , y compris les détails qui auraient semblé anodins ou insignifiants à un esprit ordinaire.

Pendant ces longues semaines, le Très-Haut se défoula et sa parole chue du ciel étoilé roula en vagues ininterrompues, telle une pierre qui n'amasse pas mousse. La présence d'un auditeur complaisant semblait avoir démultiplié sa verve. Rien n'avait échappé à sa divine prévoyance et à sa paternelle vigilance.

Ainsi, notre créateur tout puissant n'avait pas jugé indigne de sa grandeur de disserter sur la composition des huiles selon qu'elles servent à la table ou à l'éclairage des salles. Son œil divin s'était penché sur la qualité des poutres, leurs dimensions, leur nombre, les intervalles entre elles. Il avait défini à un liséré près la façon dont les habitants de ce temple devaient être habillés selon leur sexe, leur âge, leur condition. Il avait finement prévu la tenue des domestiques et la qualité de leurs vêtements. Les bijoux, les décorations luxueuses des notables ainsi que les divers types de laines destinées au tissage des riches étoffes étaient examinés et scrupuleusement décrits. La forme des rideaux et leurs dimensions, le nombre et le style des meubles avaient méticuleusement été conçus dans son esprit. Il n'avait pas omis de mentionner les ustensiles de cuisine et avait exposé avec une compétence de chef cuisinier la composition des menus et la présentation des repas. Il s'était attardé, avec un soin maniaque, à dépeindre la forme des tentes selon qu'elles étaient destinées à abriter le bétail ou les domestiques. Il avait même détaillé le nombre de poils de chèvres à insérer dans le tissu des tentes ! Dans sa très grande bénévolence pour ses zélés serviteurs, Il n'avait pas oublié de régler la délicate question du montant des quêtes destinées à entretenir les notables chargés du service de son culte …

C'était fabuleusement pensé ! J'étais émerveillée .

On comprend qu'Il ait eu des doutes sur la capacité de son ambassadeur de mémoriser et de répéter fidèlement une telle masse de recommandations capitales. A ussi le Tout-Autre avait-Il préféré se mettre lui-même au travail et comme Il est vraiment autre, c'est de son propre doigt qu'Il avait gravé ses centaines d'informations dans des blocs de pierre. Au sommet d'une montagne, on ne trouve ni papyrus, ni stylet - la pierre est le seul matériau disponible.

Certains Adamiens suspicieux avaient même avancé l'hypothèse audacieuse que le Très-Prudent avait cisaillé la montagne avec son doigt et que les blocs étaient empilés avant que son fidèle intendant achevât son ascension.

D'aucuns prétendent que le Diable se cacherait dans les détails. Cela me fait rire doucement : quand on sait que l'Innommé est tellement tatillon qu'Il est allé jusqu'à indiquer le nombre d'agrafes et de brides qu'exige la fixation de la toile d'une tente et qu'Il a même précisé avec une méticulosité vétilleuse la manière de coudre les brides et d'insérer les agrafes dans les brides on voit que tout l'espace était déjà archi bondé. Si le Diable se niche quelque part, ce n'est sûrement pas là qu'il faut le chercher.

Je n'évoque que pour mémoire les commandements sur la longueur et l'épaisseur des planches , la forme des tenons, la qualité des tissus et le sens de leur tissage, le dessin des boutons et mille autres détails aussi subtils dont l'importance n'a échappé à personne.

La seule information manquante - et qui m'a beaucoup intriguée - c'est le nombre de blocs de pierre qu'il a fallu utiliser pour consigner toutes les directives. De nombreuses générations d'Adamiens se sont attelées à résoudre cette énigme ; car même si notre créateur est capable d'écrire tout petit - mais avec un doigt et sur la pierre, il y a des limites - des savants très compétents ont calculé qu'il était impossible de s'en tirer avec moins d'une dizaine de blocs gigantesques. C'est pourquoi l'exploit d'un terrien capable de soulever un seul menhir provoque chez les habitants des espaces azuréens un éclat de rire intergalactique.

Je trouve que ce messager du Très Haut est un grand modeste. Il a visiblement voulu éviter de faire des envieux ; car personne ne sait comment il a empoigné son chargement pour dévaler la pente. Pas la moindre information n'a filtré sur la durée du chargement et celle de la descente.

Certains décrivent le héros arrivant lestement au campement, porteur de deux petites feuilles de granit bien lisses avec une dizaine de recommandations gravées au recto et au verso. Or, lors de cette entrevue au sommet d'une montagne, en plein désert, le Très-Haut avait versé dans l'oreille de son élu plus de mille cinq cents directives. Les boîtes d'archives en font foi et les verbatim de ce monologue occupent près de la moitié de l'in-folio que mon ange-policier m'a remis. Donc en supposant qu'il ait fallu dix grands blocs pour les consigner, il est presque certain que mon estimation est plus proche de la vérité que tous les prétendus témoignages.

Des spécialistes en haltérophilie céleste supposent que le champion aurait saisi deux blocs sous chaque bras et qu'il n'en serait resté que six à charrier sur le dos. Mais, objection votre honneur ! Ils n'ont pas pu expliquer comment un seul athlète, fût-il un résident du paradis , aurait réussi à fixer six blocs sur son dos alors qu'il avait déjà les deux bras occupés à en maintenir quatre autres.

Personne ne m'a révélé le secret des conditions dans lesquelles se sont effectués les préparatifs de la descente mais, tout en cajolant mon petit œuf, j'ai supposé que des cordes avaient été gracieusement fournies par un Très-Haut aussi prévoyant que prévenant.

Un problème nouveau s'était alors présenté à mon imagination raisonneuse. Si les blocs avaient été fixés sur son dos en premier, comment ce super Hercule aurait-il pu se baisser pour saisir les blocs restants sans basculer ? J'ai vu en note dans mon fascicule que de savants Adamiens avaient , eux aussi, été interpellés par cet exploit et qu'ils avaient tenté d'analyser les conditions de son exécution. Certains sont parvenus à la conclusion audacieuse que si l'Innommé n'avait pas de visage, Il avait, lui aussi, de solides biceps. C'est lui qui aurait empilé et harnaché les blocs sur le dos de son fidèle souleveur de montagne.

Il paraît qu'un sherpa qui attendait l'alpiniste et son chargement au camp de base soulagea le messager du Très- Haut de son fardeau.

C'est lors de l'arrivée au campement général que se produisit l'événement que beaucoup qualifient de fondateur, parce qu'il révéla aux fils d'Adam les souterrains et les labyrinthes de leurs cervelles et de leurs cœurs . La lecture de cet épisode m'aurait fait tomber de ma chaise si j'avais disposé d'une chaise au paradis.

 

 

4 - Le grand ébranlement

Voici comment furent dévoilées les choses demeurées cachées depuis le surgissement de la voie lactée. Auprès d'elles, l'épisode de la pomme n'est guère plus qu'un pépin dans une marmite de compote. Les archives en rapportent les péripéties, mais qui lit aujourd'hui les archives ? D'ailleurs n'est-il pas écrit que les fils d'Adam ont des oreilles pour ne pas entendre et des yeux pour ne pas voir ?

Une liesse bruyante régnait au campement général , mais le retour et l'exploit de l'athlète céleste n'y étaient pour rien. Une bacchanale battait son plein autour d'une statue de bovidé que l'un d'entre eux avait bricolée. Les Adamiens de tous âges gambadaient à qui mieux mieux, riaient, sautaient, hurlaient, chantaient, se livraient à des gestes obscènes, s'invectivaient, ironisaient sur l'impuissance des chefs et se moquaient comme de leur première auréole du prétentieux escaladeur.

Une colère comme on n'en vit jamais sous la voûte étoilée saisit le porteur de rochers. Les colonnes d'Hercule tremblèrent, le sang monta au cerveau de l'alpiniste divin. Sa vue et sa cervelle se brouillèrent. Il vit rouge, perdit la notion du temps, du lieu et des réalités et…

Oyez, bonnes gens, oyez la suite et préparez vos cœurs à un grand deuil. Je repensais à la phrase par laquelle les ménestrels annonçaient de terribles catastrophes.

Dans un hurlement dont l'écho résonna trois fois sur les pentes rocheuses toutes proches, l'élu ordonna un massacre général. Tuez, tuez, tuez, vociférait-il. Il lui fallait du sang, beaucoup de sang, le sang d'un frère, le sang d'un fils, le sang d'un ami.

Il lui avait donc suffi d'une absence de quarante jours pour être oublié ! Sa vexation, sa déception et sa colère criaient vengeance. Chef et guide de la tribu, le messager du Tout-Puissant n'en avait pas moins été supplanté en quelques jours par un démagogue qui faisait sautiller les Adamiens autour de la vulgaire statue d'un jeune bœuf barbouillée de dorures. Honte et malédiction! Tuez , hurlait-il , encourageant les assassins de la voix et du geste!

Tous obéirent comme un seul Adam. Sans l'ombre d'une hésitation, chacun quitta la danse, se précipita dans sa tente et se saisit du grand coutelas qui servait à découper le petit bétail. Au milieu des cris, des pleurs, des gémissements, des appels à la miséricorde, des supplications, des ahanements, des piétinements, une gigantesque tuerie se déclencha. Une tuerie indistincte. Chacun avait tous les autres pour ennemis.

Pitié, amour, compassion, fraternité, famille, plus rien n'existait. Pulvérisées les inhibitions. Evaporée la mince pellicule d'angélique nature ! L a bête tapie en chacun d'eux pointa son museau gourmand. Le soleil aiguisa sa fringale et sa cruauté. La bête s'en donnait à cœur joie, la bête plantait les crocs dans les poitrines, la bête coupait des membres, tranchait des gorges, estropiait tout ce qui passait à sa portée. La bête obéissante et carnassière jouissait de la vue et de l'odeur du sang répandu.

La tuerie ne prit fin qu'avec l'épuisement des tueurs et aboutit à plus de trois mille victimes égorgées, transpercées, piétinées. Des générations d'enfants auraient pu construire une ville entière avec les pâtés de sable imbibé du sang qui ruisselait autour des tentes.

Pendant ce temps-là, le vénérable chef à l'ego transformé en cocotte de papier et devenu fou furieux, retourna sa rage contre les blocs qu'il avait si péniblement transportés et les fracassa les uns contre les autres.

L'ébullition de sa cervelle apaisée, l'ordonnateur du carnage s'était retiré à l'écart du campement. On l'avait vu méditer, méditer longtemps , la poitrine soulevée de profondes inspirations comme s'il voulait expulser de ses poumons l'odeur écœurante du massacre et la sueur des tueurs. Puis il s'était assis , s'était pris la tête à deux mains , l'avait posée sur ses genoux. Accablé. Anéanti. Après de longues minutes, il s'était levé et s'était dirigé vers le campement, lentement, très lentement, la tête toujours baissée.

Osant lever les yeux, le chef avait contemplé le résultat de son commandement . Sa bouche s'était crispée, son front s'était plissé et une grande pitié avait envahi son cœur. Pitié pour les morts, pitié pour les blessés, pitié pour les survivants. Pitié pour lui-même , qui avait été capable de donner un ordre aussi insensé. E t horreur de constater qu'il avait été si bien exécuté.

 

5 - La bête cachée sous les ailes des anges

J'étais indignée d'une telle sauvagerie. Désespérée, je gémissais : " Dans quel enfer ai-je débarqué ! " Fallait-il, pour servir la gloire du Très-Haut, obéir à de pareils commandements ? Une fois de plus les fils d'Adam me semblaient d'une barbarie et d'une inhumanité repoussantes.

J'avais connu la ruse, puis l'injustice du Tout-Puissant. Je découvrais sa férocité.

Mais, au fait, qui était le véritable ordonnateur du massacre ? Un doute, encore tout petit, mais aussi obsédant qu'un gravillon dans un chaussure, s'insinuait dans mon esprit. Il n'était dit nulle part que l'élu aurait consulté le Très-Haut. Le récit que j'avais sous les yeux révélait clairement qu'il n'avait pas eu le temps de le faire. L'ordre avait fusé en même temps que l'explosion de rage. Trois mille assassinés dans une tribu aussi peu nombreuse, c'était plus qu'un massacre, c'était un génocide.

Le gravillon grossissait et devenait une grosse pierre.

Et si l'élu était seul responsable de sa décision ? Et si, horresco referens , toute la suite du récit n'était qu'une mise en scène astucieuse , un masque, un moyen biaisé de cacher la responsabilité du donneur d'ordre? Notre chef bien-aimé, respirant la menace et la mort et habité par le meurtre, serait donc le premier Adam génocidaire des siens.

Cette interrogation lancinante n'allait plus me quitter.

Je repensais à la douceur avec laquelle j'avais vu mon vieux voisin nourrir, avec un biberon bricolé dans une bouteille d'eau minérale, un petit veau dont la mère était morte après une césarienne. Pendant que l'orphelin essayait d'apprivoiser cette étrange mamelle, il caressait le front bombé avec ses grosses mains d'homme de la terre et lui chuchotait des mots d'encouragements. Je me demandais ce qu'aurait fait ce brave paysan s'il avait fait partie de la tribu . Est-ce que le couteau qui avait épargné le petit veau aurait transpercé son voisin , son père ou son frère?

D 'autres images et d'autres souvenirs me hantaient. Je songeais au gnome braillard à petite moustache sous le nez, qui avait conditionné tant de citoyens d'une nation autrefois chevaleresque et réussi à faire fonctionner une industrie et une administration de la mort alimentées par des centaines de milliers de cadavres.

Je revoyais les grands massacres tribaux , les corps décapités ou éventrés à coups de machette avec une allégresse de carnassiers .

Je revoyais la mort, les tortures, les spoliations et les humiliations infligées aux occupés par les occupants dans les sordides geôles d'anciennes victimes devenues bourreaux. La vénération pour le souvenir des ignominies passées n'est donc nullement une éducatrice du futur, soupirais-je avec tristesse.

Je revoyais les colonnes de réfugiés pulvérisés par les bombes d'une nation qui se prétendait une éternelle victime alors qu'elle infligeait à ses voisins des souffrances inhumaines.

Je revoyais les invasions des nouveaux barbares, les modernes Attila messianisés et mécanisés, leurs tortures répugnantes et leur mercantilisme de pseudo libérateurs innocents.

Mon cœur pleurait et je me demandais avec le poète dans quelle mer se déversent tous ces fleuves de sang .

C 'était donc si facile de tuer , de piétiner, d'humilier ! La fascination pour la force et la volupté de la soumission pouvaient-elles faire de chaque fils d'Adam un tueur et un tortionnaire capable de plonger un couteau dans le cœur non seulement de son voisin, mais aussi de son père ou de son fils ?

Plus ces pensées sacrilèges tournoyaient dans ma cervelle , plus je me disais que le véritable couteau, c'est le pouvoir et c'est l'obéissance aveugle à ce pouvoir. Le pouvoir rend fou et la soumission aux autorités peut transformer en un instant un paisible père de famille en assassin de son fils , un fils ordinaire en parricide et n'importe quel Adamien en bête immonde.

 

 

6 - Lendemains de carnage

Je m'attendais à lire le récit d'une cérémonie de funérailles, ou du moins à des pleurs de familles endeuillées, à des scènes de repentir collectif. Mais non, rien . Effacée, la tuerie collective, occulté, gommé, nié le carnage . L'important, disait le récit, c'était d'avoir désobéi aux ordres du Tout-Puissant qui interdisait de danser autour d'un veau. C'était sur cet acte-là que devaient porter les regrets de la tribu .

Je vis que le Très-Haut se déclarant, après coup, solidaire de son fidèle intendant dans l'offense et dans le massacre, lui avait fait connaître les conditions de son pardon : recoller les morceaux de rochers fracassés et apprendre par cœur la liste les directives qui y avaient été consignées. Je compris à quel point il jugeait capital d'enseigner aux Adamiens l'art et la manière de coudre les brides sur les bords des toiles de tente.

Les survivants ne se le firent pas dire deux fois, applaudirent bruyamment et se mirent au travail. Bannies les frivolités et les gambades autour d'un bovidé. Place à la discipline et à la couture des brides.

Ce récit me mit mal à l'aise. C'est en se concentrant sur des activités aussi absorbantes qu'anodines que la tribu obéissante et soumise oubliait l'action insane à laquelle elle s'était livrée.

Une autre question me tourmentait. Je me demandais ce qu'on avait fait de tous les cadavres. Est-ce qu'on avait creusé une fosse commune ? Si oui, est-ce que, dans le charnier, on avait soigneusement empilé les corps après les avoir comptés ? Les avait-on jetés pêle-mêle, rapidement et honteusement ? Chaque famille avait-elle enterré les siens ? On avait peut-être entassé les corps sur un gigantesque bûcher . Quelqu'un avait-il eu l'idée de construire un four pour les transformer plus rapidement en cendres et en fumée afin que les narines du Très Haut fussent délicieusement chatouillées par les volutes de ce gigantesque holocauste ?

Le sable avait bu le sang, mais trois mille cadavres en un seul endroit, c'est une masse encombrante . Sous un climat chaud, les corps se décomposent rapidement et sentent mauvais ! Je me surprenais à calculer le volume que représentaient trois mille corps et le cubage de terre déplacée pour les enfouir ou le nombre de stères de bois qu'il avait fallu entasser afin de les carboniser. Le récit qui m'avait été remis passait ces questions, pourtant capitales, sous silence. Seules étaient fustigées la danse et la désobéissance.

Je vis que le plus soulagé de tous était le colérique messager. Les blocs recollés, le sang recouvert, les cadavres éliminés - on ne savait comment - la vie avait l'air de reprendre benoîtement son cours. Tout allait de nouveau pour le mieux dans le meilleur des paradis sous le commandement avisé d'un messager du Tout-Puissant d'autant plus vénéré qu'il était redouté.

Le projet de construction de la monumentale bâtisse à la gloire du créateur occupait désormais les esprits et les corps. On allait avec enthousiasme retrousser les manches d'une tunique de lin toute neuve et immaculée. Tout en glorifiant le Tout-Puissant, les descendants d'Adam mirent en chantier le gros oeuvre de l'édifice selon les plans révélés au sommet de la montagne, le porteur de blocs faisant office de chef de chantier.

 

(à suivre...) Les temps historiques

 

 
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