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Odyssées intergalactiques

Une histoire véridique du paradis

 
Le paradis des élus
 
 

 

C - Les temps historiques ( Andante doloroso)

2 - Les Souterrains


 

1 - La Taupe

Traumatisée par le non-dit du récit, je tournais en rond dans ma parcelle . Je m'enhardis jusqu'à voleter de-ci, de-là, cherchant à capter les rumeurs du paradis. Qu'en pensaient les survivants ? Ma main hésite à transcrire les chuchotements et les confidences que mon oreille a interceptés.

On dit que c'est au moment où les traces du massacre avaient été effacées et le sable soigneusement ratissé que quelqu'un vit apparaître un gracieux monticule avec son petit orifice bien rond à l'endroit où la tuerie avait été particulièrement féroce et où le sang avait coulé à flots.

Petit à petit sa présence avait été signalée dans tous les lieux que le sang du carnage avait maculés. Même les plus infimes éclaboussures reçurent sa visite. Finalement, les fils d'Adam s'étaient aperçus que tous les meurtriers avaient, un jour ou l'autre, rencontré la taupe : l'un a décrit sa petite truffe fouineuse, tel autre a senti sa patte griffue, beaucoup disent avoir entrevu sa queue et certains sont convaincus d'avoir senti sur leur peau le frôlement de sa fourrure qu'ils trouvèrent plus douce et plus soyeuse que le plus délicat velours.

Tous ne chuchotaient ces confidences qu'en tremblant et en se cachant derrière les troncs des arbres. Mais ils n'arrivaient pas à taire la question qui les tourmentait : d'où venait-elle , la fureteuse, la fouisseuse, la fouineuse? Ils savaient que depuis plusieurs cycles d'éternité les animaux avaient été chassés des champs élyséens. Comment avait-elle pu revenir et frétiller sur les lieux du massacre?

Une peur sournoise les faisait trembler. Certains parlaient de mirages. Quelques audacieux susurraient qu'ils avaient été victimes d'une hallucination collective. Les plus craintifs invoquaient un dédoublement de la personnalité, une confusion entre le dehors et le dedans de leur tête . C'est avec leurs yeux de chair, affirmaient-ils, qu'ils voyaient les monticules se multiplier sur le sable et l'herbette du paradis, mais c'est dans leur tête qu'ils sentaient le petit rongeur fouir ses galeries.

Cette découverte les terrifiait car ils étaient de plus en plus nombreux à éprouver un grattouillis dans les lobes frontaux. Ils se berçaient alors les uns les autres de paroles apaisantes, récitaient des litanies, se livraient à des rites d'exorcisme en se prenant par la main et sautaient sur place en psalmodiant. Lorsque l'angoisse les submergeait, ils s'aspergeaient de gouttes de rosée.

Mais rien n'y faisait. La taupe s'était installée en eux.

 

 

2 - Les souterrains

En ce temps-là, racontent les anciens, le paradis était devenu une ruche. On plantait les piliers des fondations, on rabotait les poutres, on tissait les étoffes, on cousait les vêtements, on comptait les poils de chèvres. Les mains s'activaient, les pieds couraient, mais les têtes ruminaient et souvent les cœurs pleuraient. De plus en plus nombreux, les Adamiens pleuraient leurs morts en secret et, souvent, ils pleuraient sur eux-mêmes.

La peur était entrée en eux. Peur de la jouissance éprouvée à tuer . Peur de la griserie qui les avait submergés à respirer l'odeur âcre et sucrée du sang frais. Peur de leur propre férocité. Ils se souvenaient que leur bras n'avait pas tremblé quand la lame du couteau s'était enfoncée dans la chair de l'ami, du fils ou du père. Ils savaient maintenant qu'ils en étaient capables.

Ils découvraient avec horreur qu'ils étaient des meurtriers. Tous. Le chef le leur avait ordonné et ils l'avaient fait. Sans hésitation. Sans protestation..

Les plus lucides finirent par admettre qu'ils portaient en eux une bête gourmande de sang qui allait et venait dans les circonvolutions de leur cervelle et certains en venaient à s'identifier à elle.

O béir et tuer étaient donc les deux faces d'une même démence. Ils étaient des bêtes et des anges en même temps et sous le même rapport parce que le plaisir de faire couler le sang leur était commun avec les animaux . Je songeais à l'innocence de Sémimi lorsqu'elle croquait la tête d'une souris encore vivante. Les Adamiens se découvraient des anges tueurs.

Certains continuaient de se chercher des excuses et incriminaient les louches de concentrés d'animaux avalées après le coup de balai des origines. Mais d'autres, plus honnêtes, admettaient qu'ils s'étaient toujours leurrés sur eux-mêmes et que leur blanche tunique de lin et leurs ailes soyeuses masquaient un horrible mélange d'os et de chairs meurtries, des lambeaux pleins de sang et des membres affreux. Ils se demandaient avec angoisse si les chiens dévorants tapis dans leur cœur et dans leurs entrailles ne représentaient qu'un léger reliquat de bestialité ou demeuraient une part dominante de leur être.

Les plus terrifiés, les plus pessimistes et, peut-être, les plus lucides, se voyaient remplis de méchanceté, de perversité , de cupidité. Ils s'avouaient querelleurs, calomniateurs, rusés, perfides, orgueilleux, insolents, fanfarons, déloyaux, envieux, injustes , stupides, menteurs, insensés, indociles, asservis à toutes sortes de convoitises, se haïssant les uns les autres . Ils allaient jusqu'à reconnaître qu'en un mot comme en cent, ils étaient des meurtriers sans cœur et sans pitié.

Beaucoup avaient honte d'eux-mêmes et se fustigeaient en paroles et en gestes. Certains se fouettaient jusqu'au sang , caressant l'illusion qu'à devenir sanguinolents à l'extérieur de leur corps, ils tueraient la bête assoiffée de sang qu'ils portaient à l'intérieur d'eux-mêmes. Avec une énergie désespérée, ils cherchaient à élargir la lucarne qu'ils croyaient avoir découverte dans leur glande pinéale. Ils espéraient que la lumière dont cette petite ouverture permettait l'entrée ferait fuir la bête carnassière qu'ils hébergeaient.

 

 

3 - La ruse

Pendant ce temps, la taupe fouineuse et jouisseuse continuait de grignoter la cervelle des fils d'Adam.

En cœur, ils hurlaient à tue-tête qu'après tout, le massacre n'était qu'un tout petit péché, un accident de parcours dû à un méchant coup de soleil dans les sables du désert et que la faute capitale, la seule sans rémission, c'était la désobéissance .

Les Adamiens clamaient qu'il est beaucoup plus grave de désobéir aux directives du guide, messager de la parole du Très Haut, que de tuer son fils, son père ou son ami et s'époumonaient à se chercher des excuses. Jamais ils n'auraient dû faire une ronde autour d'un simulacre de veau alors que le chef l'avait interdit. C'est pourquoi ils se repentaient amèrement d'avoir dansoté .

Mais chaque soir des cohortes d'ombres ajoutaient en catimini des pelletées de sable sur les lieux où le sang avait coulé dans l'espoir d'effacer les traces de la tuerie et d'étouffer la taupe qui gambadait dans leur crâne en écrasant les taupinières qui moutonnaient autour des tentes.

Pour oublier l'animal carnassier qu'ils étaient demeurés, sa délectation honteuse pour le goût et l'odeur du sang, une idée géniale germa parmi eux. On ne lui connaît pas d'inventeur. L'idée chemina discrètement dans les connexions intracérébrales, envahit peu à peu les circonvolutions des lobes cérébraux, se répandit dans les synapses et jaillit chez quelques-uns comme un geyser par un petit trou bien rond au sommet de l'occiput : le sang purifiait.

Eurêka, s'exclamèrent-ils un jour en cœur , ce liquide rouge et gluant lavait tout . Erreurs, fureurs, crimes, monstruosités, le sang rouge lavait plus blanc que blanc . Il suffisait d'une minuscule jonglerie sémantique, d'un léger déplacement des lignes : on appellerait sacrifice ce sang-là . Le mot sacrifice pulvériserait le mot meurtre et les consciences apaisées retrouveraient la paix et la sérénité.

Les fils d'Adam pourraient se concentrer en toute quiétude sur la construction des bâtiments consacrés à la gloire du Tout-Puissant , veillant à ce qu'ils soient conformes aux directives énoncées au sommet de la montagne . Le reste des journées serait consacré à la récitation des litanies et à la couture des brides, sans oublier le minutieux travail de compter les poils de chèvre qui entraient dans la fabrication des tissus.

Mais cette subtile virtuosité sémantique ne calma les survivants qu'en apparence, car tel le fameux âne que mit en scène un célèbre fabuliste, ils étaient déchirés.

En effet, les plaques gravées au sommet de la montagne leur avaient révélé une recommandation qui avait explosé dans leur tête comme une grenade: " Tu ne tueras pas ". Et eux avaient égorgé si facilement trois mille des leurs ! Ils sentaient qu'il y avait une étrange contradiction entre la directive générale et le commandement du chef coléreux auquel ils s'étaient soumis sans sourciller. Ils ne savaient plus s'ils devaient se conformer à l'ordre gravé dans la pierre par le doigt céleste ou s'ils devaient suivre aveuglément un guide quand il leur recommande de tuer un fils, un père, un frère, un ami .

Je vis qu'un des leurs avait essayé de concilier les contraires. Il leur avait démontré que la soumission aux autorités est le sommet de la vertu . Il n'y avait donc lieu ni de discuter , ni même de chercher à comprendre les ordres des chefs . Il suffisait de se soumettre aux pouvoirs établis, quels qu'ils fussent, car, disait-il, tout pouvoir était le fruit de la volonté du Très-Haut .

Mais beaucoup continuaient à soupirer tristement. Ils pleuraient dans leur cœur les amis et les parents qu'ils avaient assassinés par obéissance au pouvoir. Ils disaient qu'ils entendaient souvent une clochette tinter dans leurs oreilles et qu'une voix leur chuchotait qu'à côté de la loi de l'ordre , de l'obéissance et de la soumission, il y avait la loi de l'amour, de la fraternité et de la compassion. Leur obéissance avait assassiné l'amour et ils gémissaient en secret la perte de ce trésor-là .

L'idée de remplacer le savon par du sang frais connut une prospérité que leurs inventeurs n'avaient pas osé imaginer dans leurs rêves les plus fous.

Mais l'astuce sémantique n'avait pas été digérée si aisément : des protestataires véhéments s'étaient levés en grondant.

Un des contestataires était particulièrement actif, remuant et éloquent. On raconte qu'il s'est installé sur une place, et qu'il hurlait à la foule des passants et des badauds que leurs mains étaient dégoulinantes de sang , qu'il était dégoûté, écœuré , révulsé par ce spectacle.

Ce révolutionnaire criait si fort qu'il finit par déplaire à la foule et par incommoder les délicates oreilles des autorités. D'abord surpris, puis courroucés, notables et magistrats inspectaient furtivement leurs mains. On essaya de le raisonner, puis on tenta de le faire taire. Les bâillons les plus serrés se révélèrent inopérants. Devant une obstination aussi implacable, on le tua lui aussi.

Il paraît que là où son sang a imprégné la terre, dans un jardinet, à gauche de la porte principale du temple , une famille de taupes a élu domicile et y édifie depuis lors les plus gracieux monticules.

Un autre détail avait particulièrement traumatisé les fils d'Adam : le doigt graveur. Ayant considéré leur pauvre chair molle recouverte d'une mince tunique de lin et leurs plumes délicates, ils comprirent que l'essentiel était de se faire tout petit et de se fondre dans la masse. D'un pareil doigt même une caresse pouvait se révéler redoutable.

 

 

4 - Le verset satanique

Tournant les pages de mon opuscule, je sentis sous mes doigts une feuille plus épaisse. Surprise ! Surprise ! Deux feuillets étaient collés. Et ce n'était pas à cause de l'humidité. Tout le monde sait que l'air du paradis est sec, sec, sec comme un hareng saur, saur, saur, bien que l'herbe y pousse dru et verte pour l'éternité.

Doucement, soigneusement, j'entrepris le délicat travail de séparation . Je m'échinai durant tout un après-midi. Avec patience, avec prudence, je frottais les feuilles et soufflai une haleine chaude pour essayer de faire fondre la colle. Le cœur battant, je vis les pages s'entrouvrir. Je tirai avec mille précautions et je lus le verset qui devait demeurer caché.

" Eliacin, fils Yephounné, rentrait au camp avec le bois sec. Il courut vers Moïse et jeta son fagot à ses pieds en criant avec colère : le sang de nos pères retombera sur ta tête . Moïse ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit de ses lèvres. "

Mon cœur se mit à battre la chamade. Ainsi, il s'était présenté quelqu'un pour contester le guide et on voulait le cacher. Le contestataire était un adolescent, presque un enfant . Et cet enfant criait que le roi est nu. Eliacin, le courageux mutant, rendait notre chef bien-aimé personnellement responsable de la tuerie .

On avait collé les pages de mon livret pour cacher et nier l'insurrection morale d'un seul juste. J'essayais de deviner ce qui s'était passé ensuite. Avait-on tué Eliacin, mon frère ?

Eliacin aurait enfoncé le coin du doute dans l'unanimité compacte cimentée par la crainte. Or , le doute le plus minuscule est satanique. Il est le ver dans la pomme et aucune pomme ne résiste à la prolifération des vers.

Je revoyais le pli amer de la bouche de l'élu et je me demandais si la parole du Tout-Puissant résonnait en son corps ou hors de son corps . Notre guide bien aimé était peut-être à la recherche du bistouri qui séparerait son cerveau de celui du Très-Haut et peut-être s'était-il alors rendu compte qu'ils formaient un couple si intime de frères siamois qu'ils partageaient un seul et même encéphale. Se connaît-on soi-même quand on habite à deux dans le même crâne ?

J'eus un sursaut. Bouleversée, je regardai autour de moi afin de voir si mon ange-gardien n'était pas, lui aussi, en train d'écouter ou de lire les pensées sacrilèges qui pullulaient dans ma cervelle. La pomme de mes certitudes allait-elle être dévorée de l'intérieur par une prolifération de vermisseaux et, vidée de sa pulpe, se muer en embryon desséché et en prélude flasque?

 

5 - Méditations moroses

Adossée au tronc de mon prunier, je fixais l'azur, guettant un signe. Du haut des nues, le Tout-Puissant allait peut-être me faire un clin d'œil ou, qui sait, laisser choir une larme de compassion sur ma tête.

En attendant, je ressassais le massacre ordonné par notre guide. Je revoyais les ruines de Babel, le génocide aquatique du Déluge, la pulvérisation des villes rebelles de Sodome et Gomorrhe qui me rappelaient les ruines et les dévastations de tant d'autres cités, qualifiées elles aussi de rebelles.

A quoi s'occupait notre créateur pendant que Stalingrad, Varsovie, Hiroshima, Nagasaki, Dresde, Hambourg, Grozny , Jenine, Ramallah, Bagdad, Falloudja, Gaza, Beyrouth, Beit Hanoun pour ne parler que des plus récentes, étaient broyées sous les bombes ou carbonisées par l'atome enrichi ou appauvri, le phosphore ou le napalm et que la chair et le sang de leurs habitants servaient à coaguler poussière et gravats?

Jouait-il à saute-moutons avec les cumulus et les nimbus pendant que fumaient les brasiers alimentés par la chair humaine entassée dans des camps?

Y avait-il dans les nues une poubelle dans laquelle Il vidait la hotte de meurtres, de massacres et de destructions qu'il provoquait ou laissait faire afin de continuer d'arpenter la voie lactée le pied agile et l'âme légère?

Je venais de découvrir l'étendue des méfaits d'une obéissance qui, dans mon paradis, transforme les fils d'Adam en automates dociles et je cherchais la clé de la porte qui ouvrait le cerveau de notre père céleste. Pourvu que l'obéissance en vigueur dans la société des anges ne me conduise pas à devenir, moi aussi, une pourvoyeuse de morts en me transformant en cadavre agissant gémissais-je!

 

 

6 - Le Tout-Puissant est-il fou ?

Je feuilletai fébrilement mon opuscule à la recherche d'une piste. Je découvris d'abord la phrase illuminante dans laquelle notre Père qui est aux cieux affirmait , avec toute la sérénité d'un maître des éternités : " Je suis celui qui suis " . Cette identité lovée sur elle-même et qui se mord la queue me rappela l'aphorisme qui dit que le pouvoir rend fou . Et quand le pouvoir est absolu et éternel, que se passe-t-il dans la tête de celui qui s'en dit le détenteur ? Je m'interrogeais, perplexe, sur la psychologie d'un créateur des mondes et souverain des galaxies dont la puissance n'a ni freins, ni frontières .

Plongée dans ma lecture, je fis un bond de joie . Eurêka , je tenais une partie de la réponse : interpellé par un Adamien, le Tout-¨Puissant était sorti de sa béate torpeur interstellaire et s'était longuement expliqué sur ses oeuvres, ses goûts et ses loisirs. Soulagée, je respirai : j'allais enfin savoir. Je calai mon dos au tronc de mon arbre et je lus la suite avec fébrilité.

L 'histoire concernait un fils d'Adam victime d'une incroyable série de malheurs , dont l'incendie de sa maison et de ses biens , la mort de ses fils et une terrible maladie de peau qui avait fait fuir sa femme . Il avait si violemment pris à partie Notre Créateur que celui-ci, réveillé en sursaut, avait fini par jeter un coup d'œil sur le chétif insecte qui grattait avec un tesson de poterie les pustules de son eczéma purulent, au milieu des immondices calcinées de la décharge à ordures d'un village.

Cet excrément de la terre osait hurler son désespoir et l'accusait, Lui, le Maître des mondes, d'injustice et même de méchanceté . Quelle audace ! Quel sacrilège ! J'en tremblais.

Il faut dire que ce pitoyable Adamien avait d'abord supporté neuf discours moralisateurs de pseudo amis, faux consolateurs sentencieux qui n'avaient fait qu'accroître son désespoir. Et là-dessus, le Tout-Puissant, peut-être mécontent d'être dérangé par une insignifiante créature, y était allé d'une algarade ironique et méprisante. En quelques mots hautains, Il faisait comprendre à cette vermine combien il était hardi et incongru d'importuner le père des galaxies et des tempêtes avec ses pustules et ses petits malheurs personnels?

Moi qui rêvais d'avoir des informations de première main sur la mentalité du Tout-Autre, j'étais servie. J e l'ai vu détailler avec orgueil les merveilles de la nature dont il se flattait d'être l'ordonnateur . Pendant qu'il vantait la splendeur des aurores et les infinies richesses météorologiques qu'il avait su inventer , de la neige à la grêle en passant par la pluie et la glace, je remarquai qu'il omettait d'évoquer les cyclones, les tempêtes ou les ouragans qu'il déchaînait par ci, par là. Je l'ai entendu chanter ses propres louanges sur tous les tons et sur tous les modes et s'extasier sur son propre talent d'avoir si harmonieusement réglé la répartition des eaux et des terres et assigné leur juste place à chaque objet céleste. Il avait conclu cette séquence de son auto-panégyrique en invitant la loque humaine dévorée par les démangeaisons, à lever le nez de dessus ses bubons et à se concentrer sur le mystère de la lumière et la beauté des étoiles .

Oublieux du miséreux pieusement réfugié sur les cendres de la décharge afin d'éviter de contaminer les autres habitants avec ses squames, le Très-Haut n'avait rien trouvé de mieux que de continuer à babiller avec éloquence sur la manière astucieuse dont il avait paternellement mis au point les étapes de la naissance des antilopes et réglé le galop des ânes sauvages dans les steppes , les habitudes et la nourriture des lions, des autruches, des bœufs , des aigles, des autours et de tous les animaux de la terre. Quand donc aura-t-Il tout énuméré , me disais-je in petto ?

Parler de la lumière, du vent, des éclairs, de la germination du gazon dans la steppe ou de la nourriture des corbeaux à un désespéré dont le corps n'est que plaie purulente, ah ! que voilà un discours consolateur !

Le Tout-Puissant s'était même trahi en révélant son vice caché : son amour pour les champs de bataille, la fureur et le sang des combats. Dans une tirade exaltée et haletante Il s'était laissé aller à entonner un chant lyrique à la gloire du cheval de guerre, à la beauté de son engagement quand sonne la trompette et que retentissent les clameurs du combat. Quel enthousiasme !

Une question finit par émerger de mon désappointement : le Tout-Puissant n'aurait-il créé les fils d'Adam qu'à la seule fin de parfaire, par la présence d'innombrables figurants, la mise en scène des batailles dont il se montrait si friand ? La guerra, la guerra, encore et toujours. Pour cela, il lui fallait des armées innombrables de cavaliers et de fantassins afin que les fiers chevaux de combat aux naseaux frémissants et bondissant comme des sauterelles, donnassent la mesure de leur talent.

Je compris que mon opuscule m'incitait à conclure que mon destin était donc de baiser chaque brin d'herbe de ma parcelle et de rendre grâce au Très-Haut pour chaque feuille de mon prunier, puisque notre créateur bien-aimé avait si bien ajusté le grand meccano du monde que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

A cet instant j'entendis un clairon résonner dans les nues, et ce clairon me parlait, et ce clairon me révélait que le Tout-Puissant, éperdu d'admiration pour ses propres performances, s'aimait si passionnément et d'un amour si absolu, que son regard, happé par le reflet que lui renvoyaient les étoiles, revenait en boomerang sur lui-même, dans une ronde perpétuellement recommencée.

Mes réflexions sur l'éthique du Très-Haut partant du lobe préfrontal médian activèrent mon cortex dorsolatéral et poursuivirent leur bonhomme de chemin en direction d'un jugement moral. Parvenues à destination, elles conclurent que le Tout-Autre était la proie d'un narcissisme pathologique et souffrait de sécheresse affective. Ne penser qu'à sa gloire et n'aimer que soi, n'est-ce pas une forme de folie ?

Je réalisais avec une immense pitié que mon paradis était dirigé par un grand malade.

A la pitié succéda la panique lorsque mes cellules morales affinèrent leur diagnostic et délivrèrent l'inquiétant verdict qu'il présentait les symptômes d'une schizophrénie sujette à des bouffées de violence imprévisibles et à des caprices meurtriers .

Nous étions à la merci de pulsions morbides. Conformément à la logique de ce qui précédait, j'en déduisis que la pulvérisation de villes entières était la conséquence de trépignements de colère au cours desquels notre maître pouvait ébranler, fissurer et ravager le sol de notre paradis. Et s'il libérait ici et là dans la stratosphère poussières incandescentes et vapeurs ardentes, c'était qu'Il s'amusait malicieusement à éternuer bruyamment .

J'en conclus que puisqu'il réglait l'horloge des saisons et des élements , c'est son espièglerie qui le portait à faire jaillir sous nos pieds des fleuves de feu ou à mettre en scène une fantasia guerrière lorsqu'Il était rassasié de la béate contemplation des aurores boréales.

L es écailles me sont tombées des yeux et je vis.

Je vis le ciel ouvert et des myriades d'anges entouraient la boîte crânienne béante du créateur des mondes. Et je vis que tous ces anges pleuraient.

Alors, je fus ravie en esprit et je pus contempler en longueur, largeur et profondeur l'antre du cerveau mis à nu d'un Tout-Puissant arrogant, indifférent, égoïste, cruel et futile. Je n'avais pas oublié les directives sur la couture des brides et des agrafes au bord des toiles de tente.

Je connais maintenant les œuvres du Très-Haut et je sais qu'elles sont inhumaines et immorales. Et parce qu'elles ne sont ni humaines, ni morales je les vomis de ma bouche et je les expulse de mon cœur.

Bouleversée par ces découvertes, je recollai fiévreusement les pages sacrilèges. Eliacin et sa révolte, mes doutes , mes questions , mes rêves et mes peurs étaient à nouveau enfermés dans le tombeau de la censure.

Je regardai autour de moi. Le ciel était toujours aussi bleu, bleu, bleu. Mon prunier, ma pelle et ma balayette étaient à leur place. Dans ma poche, mon œuf roulait doucement sous la caresse de mes doigts .

 

A suive: IIe Partie: La nouvelle alliance: Une nouvelle vie au paradis

 

 
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