Retour
Index
Sommaire_odyssee
Contact

 

Odyssées intergalactiques


Une histoire véridique du paradis

 
Le paradis des élus
 
 

 

A - Les temps préhistoriques ( Recitativo cadenzato)

1 - La Pomme
2 - La Tache

3 - La Tour
4 - La Voix

1 - La pomme

Il était une fois un Paradis dont la construction remontait aux temps où l'esprit planait sur les eaux. L'eau a fini par s'évaporer. C'est pourquoi les anges ont des ailes, sinon ils auraient des nageoires.

Une terre est alors apparue. Les plantes et les animaux y prospéraient dans une harmonie qui réjouissait la vue et la logique : petits soleils terrestres, melons mamelus et potirons bien ronds s'arrimaient au sol par de mignonnes vrilles, tandis que les prunes et les cerises se balançaient dans les hauteurs et piquetaient l'azur de taches écarlates. Tous les animaux cohabitaient aimablement : la souris tirait les moustaches du chat, le loup et l'agneau paissaient ensemble et l'éléphant soulevait très haut ses grosses pattes afin que les lézards qui paressaient au soleil eussent le temps de se réveiller et de se mettre à l'abri.

Un jour, l'esprit chagrin et pisse-vinaigre qui administrait le verger décida de mettre de l'ordre dans cette luxuriance brouillonne et bon enfant. Ce coquin tendit un piège à deux bêtas qui baguenaudaient dans la clairière. Il brandit sous leur nez un fruit appétissant tout en leur interdisant d'y toucher. Les deux Tantales tournicotèrent autour de l'arbre avant d'attraper une pomme et de s'en délecter.

Ce fruit avait la forme d'une pomme, la couleur d'une pomme, l'odeur d'une pomme, mais ce n'était pas une pomme. Simulacre de pomme et pomme en trompe-l'œil, elle cachait des pépins de pierre et de fiel. Impossible de la digérer. Les deux gloutons sautaient d'un pied sur l'autre, dans l'espoir d'accélérer le transit du fruit défendu, mais rien n'y faisait, la pomme leur restait sur l'estomac.

Adam toisa d'un œil noir la chair de sa chair et pointa un doigt accusateur dans sa direction. N'avait-elle pas versé dans son oreille innocente des mots plus doux que le miel? Goutte à goutte, le poison de la convoitise s'était répandu dans ses veines et avait embrasé son cerveau. Comme il s'en voulait de ne s'être pas bouché les oreilles lorsque les sirènes du désir lui vantaient la succulence du fruit et l'enivraient de promesses de jouissances inouïes! Le mangeur de pomme regrettait amèrement d'avoir sacrifié une de ses côtes et d'avoir souhaité une compagne.

Eva, vexée, se rebiffa. Moins geignarde, mais l'estomac tout aussi barbouillé, elle refusa de servir de bouc émissaire. La pomme, ne l'avaient-ils pas savourée ensemble ? Elle railla sa couardise. Avec une moue méprisante, elle lui tourna le dos et cria à la cantonade sur un ton de défi: Blablabla ! Le cœur ne doit pas s'émouvoir ! Si tous ceux qui dégustent des pommes sont dignes de l'enfer, demain le paradis sera nu et désert. Parole prémonitoire.

Néanmoins, elle chercha, elle aussi, un coupable : pas de doute, la fautive, c'était la couleuvre dont le manteau moiré étincelait au soleil. Lovée sur une pierre plate au pied du pommier, le reptile surveillait le monde de sa pupille elliptique. Zébrant l'espace, une fine et longue langue bifide jaillissait de sa mâchoire élastique alors que la calotte transparente de sa paupière clignotant sur un œil grand ouvert semblait narguer les deux empotés.

Eva se souvint que la perverse lui avait susurré des confidences friponnes remplies d'allusions grisantes. Fi! la perfide! Pas de doute, elle était au parfum ! Elle savait que cette pomme était un appât et que le rusé propriétaire de l'arbre avait conçu un stratagème diabolique afin de tester leur obéissance et leur gourmandise pour les mignardises.

Dérangée dans sa sieste par les criailleries, la couleuvre s'étira, ondula , roula sur elle-même et s'installa quelques mètres plus loin, indifférente aux récriminations du couple.

Hélas, cette pomme était bel et bien un poison. Le venin de la faute était entré dans les cœurs. Il courait dans les veines et corrompait les esprits.

Ce n'était là que le hors-d'œuvre des malheurs qui guettaient les deux naïfs. Une punition dont ils se souviennent encore avec pleurs et grincements de dents les cueillit en pleine scène de ménage. Ni eux, ni leurs descendants ne sont près d'oublier la fessée sidérale qu'ils reçurent alors.

Furibond, le jardinier divin saisit un gros balai de paille de riz et éjecta de l'Eden les deux écervelés. Sans pitié ni pardon pour les créatures innocentes qui broutaient l'herbette et se nourrissaient de glands ou de bougeons, il expulsa du verger tous les animaux à plumes ou à poils qui n'y étaient pourtant pour rien dans cette histoire de pomme. A-t-on jamais vu un lion ou un tigre manger des pommes ?

Après avoir nettoyé l'azur des oiseaux, des hannetons, des mouches, des moustiques, des papillons, des libellules , des sauterelles et des limaces, sa bonne humeur était revenue et il s'était frotté les mains, satisfait du ménage de printemps auquel il venait de se livrer. Il était enfin seul dans un azur astiqué et désert.

Dépeuplé, le paradis était devenu lugubre. Plus le moindre crissement d'élytre, plus de gazouillis dans les fourrés ou les sous-bois . Dans le vide sidéral et un silence de mort, le meuglement d'une vache aurait semblé une mélodie délicieuse.

Même pour un monarque tout puissant, vivre seul est un supplice. Très vite il s'ennuya et se chercha des distractions.

 

 

2 - La tache

Les deux désobéissants se dirent, mais un peu tard, qu'on ne les y prendrait plus . Il fallait filer doux. Mais le mal était fait. Tristesse et désolation !

Ils eurent néanmoins beaucoup d'enfants. Les parents constatèrent avec chagrin que tous portaient au bas du dos, sur la partie charnue de leur anatomie, une tache impossible à laver. La marque du coup de balai s'était si bien gravée dans leur patrimoine génétique qu'elle était devenue indélébile et se transmettait de génération en génération. Les ancêtres avaient mangé une pomme trop verte et c'étaient les fesses des enfants qui étaient marquées.

Les fils ruminaient les conséquences d'une faute qu'ils n'avaient pas commise et leurs épaules étaient chargées d'un fardeau obsédant. Ils n'avaient pas connu les merveilles d'avant la nakba et pourtant, un regret latent et un remords diffus creusaient des galeries dans leur conscient, leur inconscient et leur subconscient. Ils se sentaient moins légers, moins heureux, en un mot moins innocents.

De plus, les exilés trouvaient immoral un châtiment collectif et éternel et révoltante une punition pour un antique péché, et qui plus est, dérisoire, commis par des aïeux. Quelle injustice ! Tout cela pour une pomme !

Certains, parmi les plus optimistes, en étaient venus à espérer qu'ils pourraient remonter le temps et rembobiner le film des événements. D'autres, en commerçants avisés, pensaient qu'il devait exister un moyen d'amadouer le maître des cieux en lui offrant une grosse rançon. Peut-être consentirait-il à oublier la méchante désobéissance des ancêtres. Un tribut, plus efficace que le savon le plus décapant, effacerait la saleté héréditaire qui résistait à tous les récurages. D'autres encore, à l'esprit plus inventif, conçurent une ruse culinaire : il suffirait d'écraser la cervelle d'un groupe d'animaux et de cuisiner finement une bouillie homogène . Et hop, en avalant le tout, l'esprit de la série animale se réincarnerait; et ainsi, une partie du paradis vivrait en eux .

Cette solution , qu'ils nommèrent réincarnation, en séduisit un grand nombre et même ceux qui ne s'en réclamaient pas ouvertement avalèrent en catimini de grosses louches de bouillie, si bien que l'impression , puis la certitude s'installèrent chez les bannis du Jardin des Merveilles qu'ils étaient porteurs de la mémoire du monde .

Ces cogitations ne parvenaient pas à les consoler de leur nouvelle condition de bagnards harassés de travail et de misères.

Le front ruisselant de sueur , ils oscillaient entre l'abattement et les querelles intestines. Mais souvent, l'accablement dominait. Ils ne savaient alors à quelle branche accrocher leur désespérance et l'acédie les guettait.

 

 

3 - La Tour

Après avoir erré et tourné en rond durant plusieurs cycles d'éternité, essuyé maintes algarades, subi force rebuffades et failli périr noyés, les fils d'Adam concoctèrent un projet grandiose et audacieux. Ils éprouvaient la nostalgie du paradis perdu et la douleur du retour les taraudait. Nostalgie ! Nostalgie ! Ils rêvaient d'harmonie universelle, d'altruisme, de coopération généreuse, de solidarité fraternelle, en un mot, d'un paradis bien à eux .

Les meneurs de ce grandiose projet collectiviste retroussèrent leurs manches, s'attachèrent les conseils d'un habile architecte et firent appel à des artisans consciencieux. Ils ameutèrent un grand nombre de volontaires et entreprirent la construction d'un édifice si vaste et si fabuleux que tous pourraient s'y loger. Pour s'assurer de son équilibre et de sa stabilité, ils prirent la précaution d'accrocher aux étoiles le sommet de leur tour. Dorénavant , unis comme des frères, ils habiteraient tous la même HLM et parleraient une seule langue .

L'unité faisant la force et l'enthousiasme cimentant les énergies, tout le monde se mit au travail avec zèle. L'harmonie du verger originel obsédait les consciences des bannis qui caressaient l'espoir tenace et fou d'effacer les conséquences du coup de balai dévastateur.

Cependant l'inflexible propriétaire du jardin veillait. La solitude sidérale l'ennuyait et lui plaisait en même temps ; mais il aimait par-dessus tout la soumission. Cette initiative téméraire venue d'en bas lui chatouillait désagréablement les méninges. Une réalisation collective qui permettrait aux exilés d'affirmer leur liberté et de développer entre eux des liens de confiance, de solidarité et, pire encore, de fraternité, dérangeait ses plans. Comment, comment, ces punis pour l'éternité se sentaient libres, se croyaient égaux, se rêvaient frères et s'avisaient d' organiser le monde afin d'être heureux sans Lui ! Holà !

D'aucuns prétendent que le sabir linguistique de l'espéranto babélien en gésine avait si vilainement écorché ses oreilles qu'il fut l'élément déclencheur de son humeur massacrante. Toujours est-il que, d'une pichenette, Il décrocha la tour des cieux auxquels les audacieux bâtisseurs l'avaient arrimée.

Déséquilibré, l'édifice oscilla un instant à gauche, à droite , puis bascula et s'effondra sur lui-même. Ce fut l'acte inaugurateur de la pulvérisation conjointe d'un immeuble et de ses habitants qu'appellera plus tard terrorisme. Du rêve de Babel il ne resta qu'un amas de sable, de pierres et de chairs broyées.

Le Tout-Puissant ne prit pas la peine de compter les cadavres. Il essuya la poussière de ses sandales, se frotta les mains d'un geste qui lui était devenu familier et Il se dit que cela était juste et bon, parce que telle était sa volonté.

Dans les décombres de la fourmilière, ce fut un sauve-qui-peut général. Une débandade. Au milieu des ruines, des pleurs et des gémissement des blessés, les survivants s'accusèrent, se querellèrent, s'étripèrent et firent un tel tohu-bohu qu'une gigantesque margaille s'installa.

Ecrabouillée l'unité de lieu, abandonnée l'unité de langue, évanoui le rêve d'harmonie ! Diviser pour régner, vieux principe. Chaque tribu, chaque clan, chaque famille prit ses cliques et ses claques, recracha le volapuk babélien et s'en alla aux quatre vents du monde baragouiner sa rage et sa déception dans son patois originel.

Affalé sur un nimbus, le Tout-Puissant , la bouche en cul de poule, sifflotait une petite mélodie martiale. La guerra, la guerra , la guerra !

Pas question de voir ces misérables créatures, avec leur macule indélébile et héréditaire venir le titiller dans l'azur et s'aviser de devenir acteurs de leur destin. Ma main invisible commande et eux exécutent, telle est ma loi, se susurra-t-il suavement à lui-même en son for intérieur, car Il n'avait personne à qui confier sa volupté d'avoir si efficacement semé la zizanie.

De nombreux cycles d'éternité allaient offrir à son désœuvrement et à sa curiosité les dérivatifs d'homériques empoignades et d'étripages sanglants.

 

4 - La Voix

Mâtés par deux aventures funestes, les exilés du Jardin affichèrent désormais des ambitions modestes. Ils n'osaient plus lever un sourcil sans guetter du coin de l'œil l'autorisation du super policier qui les observait du haut des nues. Sa brutalité incompréhensible les avait assommés. Ils l'appelèrent prudemment le " Tout-Autre ", le " Très-Puissant " ou le " Très-Haut ".

Le Tout-Autre est vraiment autre. Comme il est taquin, il répugne à s'exprimer clairement. Jamais il ne brandit ses interdits et ne donne ses directives dans un langage simple, direct et immédiatement compréhensible par tout le monde. Il se choisit des chouchous, qu'on appelle des élus. Ces truchements sont à la fois les interprètes de ses ordres, ses ambassadeurs et les préfets de police qui veillent à l'exécution de ses décrets. Il leur distille de temps à autre des rébus et des charades. Eux seuls sont en mesure de déchiffrer les hiéroglyphes du divin message.

Ces privilégiés du premier cercle sont avant tout les dépositaires de la parole. Leur oreille est si fine qu'ils sont capables d'isoler la musique d'un moustique particulier dans une escadrille de cent mille unités. Peu nombreux, les élus se vantent d'avoir entendu LA voix qui dans une grotte, qui près d'un buisson transformé en brasier , qui au sommet d'une montagne, qui en barbotant dans une mare, qui dans les volutes de fumée d'un feu de camp dans le désert, qui sur une couche moelleuse, qui en songe.

Ce qui devait arriver arriva : c'est fou, fou, fou comme les messages variaient en fonction du lieu de l'écoute, de la qualité du destinataire, du moment où les sons divins avaient pénétré dans les conduits auditifs et - bien que tous prétendissent avoir l'éléphant dans leur lignée - de l'ampleur variable de leur mémoire. Résultat, d'aigres disputes éclatèrent entre les tenants de tel ou tel athlète de la perception auditive. Chaque champion était persuadé d'avoir entendu LE bon discours et de détenir LA bonne version de la parole et chacun avait ses partisans ardents et querelleurs.

Les cieux retentirent de cris, de cliquetis d'épées, d'insultes, d'armures entrechoquées, de jets d'obus, de tomates, de vieilles pantoufles, d'œufs pourris et même de babouches. A la fin, épuisé, chaque condottiere rassembla ses ouailles et, après un retentissant : " Qui m'aime me suive ; car celui qui croit en moi aura la vie éternelle ", les guida à travers déserts, montagnes, savanes et forêts fonder, dans la moyenne région de l'air, un paradis spécifique qu'il proclama seul légitime.

Ainsi fut créée la myriade de paradisicules de tailles et de consistances diverses qui gravitent à des distances variables du soleil du jardin originel.

Dès lors, l'énergie des fidèles de tel ou tel porte-étendard du Très-Haut eut pour principal objectif la consolidation des frontières de la patrie sidérale dans laquelle ils avaient déposé leur barda et enfoncé les piquets de leurs tentes. Certains ont édifié des amoncellements de cumulus, d'autres ont planté des clôtures de plantes épineuses, les plus nombreux ont construit des remparts infranchissables de papier imprimé qu'ils ont accrochés aux nimbus et aux stratus.

Quand les fossés et les fortifications furent achevés et que furent mises en place herses et bombardes, les disciples replièrent leurs ailes, s'assirent en tailleur autour de coffres bourrés d'archives et de pieux commentaires et regardèrent béatement l'azur. Ils entonnèrent un hymne d'autosatisfaction et se congratulèrent en se disant les uns aux autres qu'après tout, ils ne se trouvaient pas si mal dans l'espace qu'ils s'étaient taillé à la force du poignet.

Au fil des éternités, champions et supporters oublièrent jusqu'à l'existence des rivaux et se crurent seuls élus dans l'immensité.

(A suivre...) Les temps héroïques

 

 
 Haut