Retour
Index
Sommaire_odyssee
Contact

 

Odyssées intergalactiques

Une histoire véridique du paradis

 

La nouvelle alliance

Oyez, oyez la bonne nouvelle...

 
 

 

A - Une nouvelle vie au Paradis ( Allegro affetuoso)

1 - Nativité
2 - Le grand rassemblement

3 - Le jugement
4 - Veillée
5 - La métamorphose
6 - Perplexité
7 - Le rêve


 

1 - Nativité

U n jour, mes doigts entendirent la coquille vibrer sous de légers tip, tap. Mon cœur, toc, toc, battit à l'unisson de la vie qui venait de fendre la pellicule protectrice de l'œuf et je sentis la chaleur d'un petit corps humide.

Je contemplai cette chose encore gluante, presque dénudée, avec quelques plumettes et des touffes de duvet collées sur le dos. Son croupion tout nu et sa tête dodelinante lui donnaient un air de petit vieux. Il me semblait très laid et sublime en même temps. Le tambour régulier d'un petit cœur , bim, bim, bosselait à intervalles réguliers une peau grumeleuse et un peu fripée.

Un poussin vivant ! Quelle affaire ! Une vie d'avant l'apparition des anges reprenait pied au paradis .

J'étais abasourdie. J'avais oublié qu'avec mon œuf dans ma poche, j'étais déjà une délinquante au regard des règles du paradis. Et maintenant, j'avais un poussin sinon sur les bras, du moins dans ma poche. Impossible de dissimuler mon péché. C'est sûr, j'allais être découverte et dénoncée !

De même qu'un cercle avec une petite bosse n'est plus un cercle, la perfection des habitants du paradis exige une stricte unanimité si bien que la moindre fantaisie est vécue par le groupe comme un désordre intolérable.

Malgré cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de ma tête, je ressentis une dilatation de ma poitrine . J'entendais les boum boum de mon cœur jusque dans mes oreilles. Devenu une grosse caisse il répondait en écho aux légers tambourinements du petit cœur de l'oisillon .

En même temps la mélodie dont je me languissais depuis mon arrivée aux champs élyséens chantonnait doucement dans ma tête et dans mon corps. Oubliées la sérénité cotonneuse et la résignation dans laquelle je barbotais depuis mon arrivée parmi les parfaits. Je compris que j'étais encore capable d'aimer. Cette découverte me fit bondir d'enthousiasme . J'étais si heureuse que je riais toute seule en regardant l'azur trop bleu et trop propre que je commençais à prendre en grippe.

Je pris doucement mon oisillon entre le pouce et l'index, je le calai dans la paume de mes mains et je me mis à danser.

Personne jusqu'à ce jour n'avait vu un ange danser, et surtout danser tout seul avec un oiseau déplumé dans les mains. La joie exubérante est bonne pour les mortels. Tout le monde sait que les anges sont vêtus d'une dignité sereine à peine éclairée du sourire énigmatique immortalisé par un génial portraitiste italien. Aussi cette seconde de bonheur avait-elle pour moi valeur d'éternité et mon petit avorton me fut doublement cher.

C'est à ce moment-là que j'entendis la sonnerie. Les feuilles du prunier qui ombrageait mon céleste abri se mirent à tinter - depuis la malédiction du pommier, il était devenu l'arbre préféré des Adamiens . La parole des dieux passe par la sève des arbres et les habitants de l'azur ont des oreilles pour l'entendre. Ils lisent le langage des immortels dans le bruissement des feuilles et le frôlement des branches.

Cette fois les feuilles avaient presque carillonné, annonçant une réunion extraordinaire.

Je reconnus le signal du Grand Rassemblement qu'un poète avait traduit par la formule d'une grandiose concision: "Que tout ce qui respire s'en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur ".

Mais moi, j'avais plutôt envie de rentrer sous terre avec mon avorton.

 



2 - Le grand rassemblement

J e m'empressai de camoufler mon petit déplumé au fond de la poche de ma tunique de lin blanc et je voletai en direction de la pierre du Grand Conseil afin d'écouter les paroles ailées qui s'y prononceraient.

Arrivée parmi les dernières, j'espérais pouvoir me glisser discrètement à l'arrière de l'assemblée afin d'entendre le message sans me faire remarquer.

Une nuée de séraphins dodus virevoltaient dans la moyenne région de l'azur. Ils servent, dit-on, de paratonnerre intergalactique. En effet, le regard de l'Innommé est si brûlant que sans cette protection, il aurait réduit en cendres le paradis et tous les paradisiens . C'est pourquoi on ne le désigne qu'en chuchotant et les membres flageolants.

Trois gros cumulus arrimés au rocher du conseil supportent nos archives les plus précieuses. Nos dirigeants nous assurent qu'elles sont un concentré de la science universelle et qu'elles représentent la mémoire vivante de notre paradis. Notre chef bien aimé et très redouté siège, comme il se doit, au centre de la pierre. Il tient nos destins en ses augustes mains et nous savons par expérience que ses décisions sont sans appel ; c'est pourquoi elles sont attendues avec crainte et tremblements.

Alors que je rejoignais la foule ailée à laquelle je tentais de m'agglutiner discrètement, je vis l'angélique assemblée se retourner dans un frôlement de plumes froissées. Tous se tassèrent à droite et à gauche, laissant libre l'espace devant moi.

Devenue le point de mire du groupe, j'avançai lentement. Le corps légèrement penché sur la gauche, je ne me rendais pas compte que j'accentuais inconsciemment le poids de l'oisillon dans ma poche et que je dénonçais moi-même ce que je souhaitais cacher.

Il faut dire que j'avais oublié, sous le coup de l'émotion, que chaque Adamien avance nimbé de sa propre odeur et que cette signature olfactive, plus immédiatement lisible qu'une empreinte digitale, est modifiée par les émotions.

Si les fils d'Adam sont plutôt durs d'oreille et manifestent une confiance aveugle dans les capacités auditives de leurs chefs, ils ont en revanche un nez d'une subtilité confondante . Les feuilles, les fruits, les pierres, les nuages, les flocons de neige, les étoiles, ont pour eux des fragrances si nuancées que leurs narines frémissantes sont constamment aux aguets. Quel dommage, gémissent-ils mezzo voce, que le Tout- Puissant s'exprime par la parole et qu'il n'émette pas de bouffées de sainteté. Ils sont persuadés que tels des chiens courants, ils détecteraient infailliblement sa suave présence .

Je progressais de plus en plus lentement, accompagnée du délicat parfum de bonheur dans lequel je baignais depuis la naissance de l'oisillon. Il s'était répandu en un éclair sur toute la surface du paradis et m'avait trahie plus sûrement que les rapports des angéliques gardiens chargés de m'espionner.

Je pris une profonde inspiration , me redressai et me préparai à plaider ma cause et celle de mon orphelin pour lequel je redoutais le coup de balai dévastateur ou pire encore.


3 - Le Jugement

Pendant que mon déplumé commençait à gigoter dans ma poche et que la séraphique assemblée faisait un grand arc silencieux derrière nous, je me vis seule en face de Lui. Les notables, en demi cercle derrière son trône , me fixaient d'un air sévère. Pas une plume ne bruissait.

C'est à cet instant précis que, n'en pouvant plus d'étouffer dans la poche de ma tunique et à moitié mort de faim, l'oisillon s'ébroua tant et si bien qu'il réussit à sortir une tête effarée à peine nimbée d'un peu de duvet . Il se mit à pousser des cuic cuic déchirants. Puis, ouvrant un large bec jaunâtre dans lequel une minuscule langue pointue palpitait , il cria à sa manière de toutes les fibres désespérées de sa petite personne : " Au secours, à l'aide, SOS, j'ai faim ! "

Émue, je plongeai la main dans ma poche afin d'apaiser mon nourrisson. Au mépris du protocole céleste, je me précipitai à Ses pieds. En signe de soumission, j'embrassai la mule de satin blanc délicatement brodée de fils de soie et ornée de perles nacrées qui dépassait des plis de l'élégante tunique de lin bleu .

Les Adamiens le redoutaient. Nous savions qu'il continuait de s'entretenir en tête-à-tête avec le Très Haut. Depuis le carnage de sinistre mémoire, tout le monde filait doux. Tous avait présent à l'esprit les effets dévastateurs de ses colères.

Parfois il portait un masque, ce qui le rendait encore plus impressionnant. Certains prétendaient que son visage était plus lumineux qu'une torche lorsqu'il revenait de ses rendez-vous secrets , mais quelques esprits taquins susurraient qu'il avait simplement pris un méchant coup de soleil au cours de ces rencontres auxquelles il disait se rendre tête nue tantôt en plein désert , tantôt sur les pentes d'une montagne qui, comme chacun sait, sont des lieux et des circonstances propices à ce genre d'incident dermatologique.

Il s'était acquis une réputation de dirigeant au cœur de pierre, inflexible, inaccessible à la pitié, intraitable au chapitre de la discipline . On le savait tatillon: il entendait que ses ordres, même les plus incompréhensibles et les plus contraires à une élémentaire sensibilité, fussent exécutés sans broncher. La férocité de ses sanctions terrifiait.

Depuis l'épisode de la danse autour du jeune bovidé, personne n'osait même cligner de l'œil sans son autorisation et encore moins relever ses contradictions lorsqu'il prétendait , tantôt qu'il parlait au Très-Haut face à face comme un homme parle à son ami , tantôt qu'il ne l'avait vu que de dos, mais qu'en revanche , il avait senti le poids de sa main sur son épaule , ce qui , entre nous soit dit, fait une différence notable dans la connaissance que l'on a de son interlocuteur.

Je savais maintenant que la sérénité du paradis est une légende et un slogan publicitaire destiné à ne pas décourager les candidats. Ils auraient déguerpi à grandes enjambées s'ils avaient connu la réalité.

J'avais maintenant une expérience suffisante des champs élyséens pour savoir qu'une seule sanction avait cours en cas d'infraction à la règle: la mort. Le plus microscopique écart était puni de la peine capitale. Si vous rangiez votre balayette, ratissiez votre carré d'herbe ou coupiez une branchouille le jour consacré à renouveler la soumission de toutes les cellules de votre corps à la gloire du Très-Haut: la mort. Si vous allumiez une brindille ce jour-là : la mort . Pas une seconde de distraction n'était tolérée. Pas de pardon, pas de circonstance atténuante , pas de gradation de la peine. Un seul verdict : péché mortel. Une seule sentence : peine capitale.

La houle de bonheur que j'avais ressentie au contact du petit corps chaud était en train de se muer en terreur. La sanction que je pressentais imminente , je l'attendais stoïquement pour moi.

En même temps qu'un froid polaire gagnait progressivement mon cerveau, descendait dans ma poitrine, paralysait mon bassin et transformait mes jambes en blocs de glace, une boule grossissait dans ma gorge : qui allait s'occuper de mon oisillon , mon pauvre piailleur déjà aux trois quarts moribond, faute qu'une âme charitable ait consenti à déroger à la discipline mortifère du paradis et à lui apporter un vermisseau.

Pendant que j'étais penchée sur la mule sacrée, soumise, anéantie, désespérée, je sentis un léger frôlement le long d'une jambe. Je me retournai légèrement et je vis la petite queue. La taupe ! Elle était déjà là ! Elle savait et elle attendait, elle avait déjà flairé l'odeur appétissante qui excitait son petit groin fouisseur et ses babines rosées.

Mais le pire était à venir: d'un léger mouvement de la tête, Il invita un des notables du premier cercle à prendre la parole.

Publiquement fustigée , traitée de délinquante écervelée, d'élément trouble et fauteur de désordre, je sentais les grêlons de la réprobation cribler ma tête et mes épaules et j'avais l'impression que mon corps rétrécissait à vue d'œil.

J'avais maculé l'immatérielle sublimité de l'azur par ma désobéissance, puis par le recel d'un objet prohibé . Et mon amour déplacé pour un volatile déplumé qui ne méritait même pas l'aumône d'un regard, était impardonnable. Cette fois j'étais devenue un petit tas de poussière que l'auguste pantoufle de notre guide allait écraser.

Sous l'algarade , je courbai la tête de plus en plus bas, tout en enfonçant discrètement la main dans ma poche pour essayer de calmer mon braillard qui, indifférent à la solennité de la cérémonie, continuait de réclamer un vermisseau de toute la puissance de ses petits poumons. Je voyais que ses piaillements excitaient la colère des autorités et je redoutais qu'elles ordonnassent qu'on lui tordît le cou sur le champ.

Le jugement me déchira le cœur.

L 'annonce de ma propre mort m'aurait moins douloureusement frappée que le verdict. En signe d'expiation et de soumission, j'aurai à me rendre sur la colline afin de sacrifier moi-même mon poussin. Auparavant, il me faudrait consacrer ma soirée à couper du petit bois d'olivier, mêlé à quelques touffes de lavande afin que la délicieuse odeur des branchouilles parfumées mêlée au jus de cuisson de mon oisillon monte jusqu'aux étoiles et chatouille suavement les cellules olfactives du maître des univers reposant mollement sur la nuée . Le rôti découpé serait ensuite partagé entre les membres du Grand Conseil.

L a sentence fut conclue par une phrase d'autosatisfaction bien sentie sur le cœur juste et bon des autorités.

Le rapporteur faisait référence à une jurisprudence ancienne, mais toujours invoquée: le destinataire d'un ordre analogue avait accepté sans barguigner de sacrifier ce qu'il avait de plus cher, son fils unique et adoré, alors qu'il n'avait, lui, commis aucun délit d'insoumission . Cette sentence, ajouta-t-il, était donc d'une magnanimité extrême eu égard à l'immensité de ma faute et il espérait que ma conduite , à l'avenir, répondrait à la mansuétude des autorités.

U n silence de mort accueillit le verdict. En vérité tout le monde s'attendait au pire et approuvait le Grand Conseil, car le groupe aime sa propre masse homogène soudée autour du chef.

Amour, désir, étoile, ces mots ont-ils un sens en ces lieux où prévalent la soumission et l'obéissance ? Chanter dans le chœur, marcher au pas, faire confiance aux autorités, telles sont les maximes dont les Adamiens doivent s'imprégner de la pointe des cheveux jusqu'aux orteils.

Chacun sait que les sentiments sont la source de tous les désordres. A-t-on jamais entendu parler d'anges amoureux ? Quelle perte funeste d'une énergie qui ne doit être canalisée qu'en direction du Très Puissant sous la houlette de leurs chefs bien-aimés !

 

4 - Veillée

Je me relevai. J'enfonçai la tête effarée de mon oisillon affamé au fond de ma poche et je fis tristement demi tour en direction de mon arbre.

L a fraîche odeur de bonheur était devenue une vapeur sulfureuse qui incommodait les narines délicates des angéliques spectateurs. Le nez plissé de dégoût, les mains jointes, ils fixaient l'azur, indifférents à mon chagrin.

Dux rigoles de larmes coulaient le long de mes joues et , tip, tip, tip, tombaient sur ma tunique où elles dessinaient deux petites mares humides. Personne ne voulut voir mes pleurs qu'un rayon du soleil couchant faisait ressembler à des gouttes de sang , surtout pas les sentencieux dirigeants béatement assis sur leur rocher. Ils avaient repris leur occupation favorite qui consistait à regarder tantôt les cieux, tantôt leur nombril .

Nous étions seuls , mon oisillon et moi, au pied de notre arbre sur un monticule qui à l'approche de la nuit avait l'air tout pelé, l'un mourant de faim, l'autre mourant de tristesse. Je léchais machinalement du bout de la langue les ruisselets salés qui échouaient au coin de mes lèvres et je berçais doucement mon oisillon.

Je sortis brusquement de ma torpeur et sautai sur mes pieds. Une idée venait d'illuminer mon cerveau. Une idée logique, une idée extraordinaire, un espoir fou.

Adieu sentence, adieu paradis, adieu demain, adieu hier , bonjour l'instant. Et l'urgence, en cet instant, c'était d'empêcher mon oisillon de mourir de faim.

Au lieu de préparer le petit bois pour l'holocauste , comme le Grand Conseil me l'avait ordonné, je posai délicatement mon affamé sur une poignée d'herbe et je courus chercher la bêche qui m'avait été distribuée, comme à chaque locataire, pour entretenir mon petit coin de paradis.

Haut les cœurs, pensai-je, rien n'est perdu . Et j'esquissai un pas de danse.

Retroussant les manches de ma tunique de lin blanc, je me mis à bêcher frénétiquement ma parcelle à la recherche de vermisseaux. Le grand coup de balai inaugurateur avait fait disparaître les animaux, mais seulement les animaux qui vivaient à la surface du sol. Même le plus colérique et le plus acharné des caporaux célestes ne peut balayer ce qui se cache sous la terre.

Il devait donc y avoir quelque part dans le sous-sol assez de larves et de bestioles grassouillettes pour nourrir mon oiseau. Mais comme les vermisseaux eux-mêmes étaient au courant de la mauvaise réputation de tous les animaux en ces lieux, ils s'étaient réfugiés à de grandes profondeurs. Là, ils continuaient à mener une vie paisible de vermisseaux, comme si de rien n'était, et à la barbe, si je puis dire, des frénétiques législateurs de surface. N'étant plus dérangés, ils avaient même considérablement prospéré.

Armée de ma logique et de ma bêche, je creusai , creusai très profondément. Je finis par dénicher une galerie prospère. Fabuleux ! La tribu était nombreuse. Toutes les générations et toutes les tailles de vers évoluaient mollement et gracieusement.

G ênée de les déranger, je m'excusai poliment de mon intrusion prédatrice. Mais, vu l'urgence du sauvetage à accomplir, je fis taire mes scrupules et n'en prélevai pas moins une confortable provision.

Essoufflée, je fus secouée par un fou rire intérieur en évoquant avec commisération le Conseil et l'obséquieuse foule des anges.

De la main gauche, je soulevai tendrement mon petit pensionnaire dont la tête dodelinait tristement et j'entrepris la délicate opération du gavage. Comme le pauvre volatile était affaibli par la disette et les émotions , il commença par refuser le festin que je lui offrais avec un amour fébrile et maladroit .

Je posai alors délicatement l'oiseau dans les paumes de mes mains, le levai jusqu'à mes lèvres et, tout doucement j'enduisis le bec de ma salive. Puis j'essayai lentement et fermement de l'entr'ouvrir .

Enfin la salive passa du vivant au moribond.

J'attrapai, dans ma réserve, le vermisseau le plus fin, le plus rose, le plus frétillant, le plus affriolant et je le présentai devant le bec entr'ouvert . L'offrande fut acceptée , l'oisillon l'avala , la déglutit et en redemanda.

Houle de joie . Les vers grands et petits, roses, transparents, blanchâtres, maigrichons ou dodus, lisses ou annelés, se succédaient dans le gosier vorace.

Requinqué par un repas qui me semblait plutôt digne d'un ogre que d'un oisillon, l'œil rond et clair entouré d'un anneau jaune, bien campé sur des pattes robustes aux orteils terminés par des griffes recourbées et puissantes, il redressait maintenant une tête fière et presque impérieuse.

Je croyais lire de la tendresse dans la pupille ronde tout en me disant in petto que ceux qui croient qu'un appétit d'oiseau signifie picorer par ci par là en faisant la fine bouche se trompent lourdement. J'avais l'impression que mon petit compagnon avait avalé l'équivalent de son propre poids en lombrics. Et toujours, comme un gigantesque soufflet, le bec s'ouvrait d'une telle largeur qu'il me semblait voir les précédentes bouchées grouiller dans l'estomac.

J'avais déjà retourné la moitié du jardinet qui m'était réservé quand je vis avec soulagement l'oiseau se pelotonner sur lui-même, repu, gavé, presque rond, et piquer un somme .

Je plantai la bêche dans le sol et m'essuyai le front . Je considérai mon petit compagnon avec une pointe d'étonnement. Je me demandai si la fatigue me donnait des hallucinations. Il me semblait que mon oisillon avait brusquement grandi et que le croupion dénudé se couvrait déjà de plumettes jaunes.

Je repensai au bois de l'holocauste que j'étais censée préparer, ainsi qu'à la journée du lendemain dont je n'arrivais pas à me représenter le déroulement . Mais je me sentais habitée par la certitude que pour rien au monde je ne ferai les gestes qui m'avaient été ordonnés.

Je me sentais envahie d'un immense ennui et d'une incoercible fatigue et pendant que dansaient dans ma cervelle embrumée les dictons de ma vie antérieure - demain est un autre jour, il y a des jours derrière le Cervin, qui vivra verra…- je me couchai, posai ma joue contre le petit corps chaud de mon rescapé et tombai dans un profond sommeil .

 

5 - La Métamorphose

Je sortis épuisée d'un sommeil cotonneux, peuplé d'images oppressantes. Le petit signal grelottant, annonciateur de l'aube des Adamiens venait de retentir. La nouvelle journée à passer me semblait aussi difficile à traverser que le désert de Gobi.

Je n'avais pas envie de me lever car non seulement la nuit ne m'avait été d'aucun secours, mais j'étais troublée par le souvenir des rêves qui m'avaient tourmentée. Mon corps était aussi moulu que s'il avait participé à un marathon olympique. J'incriminai les cauchemars, alors que mon intense activité de terrassier de la veille devait y être pour quelque chose.

Mais lui, où était-il , mon petit compagnon, mon amour et mon tourment ?

Anxieusement je le cherchai du regard autour de moi, puis dans les herbes que ma bêche n'avait pas ravagées à la recherche des vermisseaux salvateurs. Personne.

Je me levai d'un bond, angoissée. Je fis rapidement le tour de mon arbre. Quelqu'un était venu pendant que nous dormions. Quelqu'un l'avait pris. Où l'ont-ils mis ? Peut-être l'avait-on emmené pour le sacrifice.

J'aurais dû veiller, me disais-je. Effondrée, je m'assis et je pris ma tête entre mes mains pendant que mes yeux s'emplissaient de larmes amères.

Et tout à coup, un bruissement, une tache jaune zébrant l'azur et une créature extraordinaire se mit à tourner autour de moi.

Je fermai les yeux, je les rouvris, les refermai et j'attendis, persuadée que j'avais été la proie d'une hallucination. Était-ce en mon corps , est-ce hors de mon corps, je ne savais.

Je soulevai prudemment les paupière et je vis qu'un oiseau était là.

C'était lui et c'était un autre. L'œil noir cerclé de jaune, c'était lui. Mais cette allure fière, le port royal et surtout le plumage solaire, c'était un autre.

L'oiseau s'approchait majestueusement, sa longue queue balayant le gazon. Il essaya, comme la veille, de se blottir dans mes paumes.

Alors nous nous sommes reconnus.

Je fus transportée jusqu'au septième ciel. Était-ce en mon corps, était-ce hors de mon corps, je ne savais et personne ne sait les moments ineffables que je vécus à cet instant.

Ajoutant à l'enchantement de l'instant , l'oiseau s'éloigna, souleva ses ailes, tendit la tête , l'inclina légèrement et les fines plumettes blanches qui ornaient son col et son dos se mirent à vibrer et à s'agiter avec une sorte d'excitation joyeuse tandis que les longues plumes jaunes des ailes qu'il tendait maintenant horizontalement au-dessus du dos formaient deux somptueux éventails dorés, rayés de rouge sombre à leur base, avec un dégradé plus pâle vers l'extérieur . Ces éventails dont les extrémités étaient formées de fines plumettes délicatement ciselées s'agitaient doucement comme sous l'effet d'une houle. Le long panache d'une queue immense, d'un jaune profond striée de très longues rémiges rouge vif achevait de donner à mon ancien oisillon déplumé la magie d'un oiseau du paradis.

Je ne savais si je devais rire ou pleurer . Que le paradis soit le lieu des miracles, rien de plus normal. Qu'un œuf de corbeau ou de geai ait donné naissance, en ce lieu surnaturel, à un oiseau d'or, il n'y avait pas de quoi s'en étonner. N'avais-je pas entendu parler d'un Adamien qui serait né du sperme d'une parole ou du sperme d'un souffle? C'était là un miracle beaucoup plus inouï et qui pourtant semblait tout naturel à beaucoup de fils d'Adam.

En dépit de la rapidité exceptionnelle de sa croissance, mon oiseau d'or était né, j'en suis témoin, d'un œuf, d'un œuf banal que j'avais ramassé au pied d'une haie, d'un oeuf pondu par un oiseau en chair et en os, et je jure que j'ai vu la coquille se fendiller et un petit déplumé en sortir.

Ce n'était donc, somme toute, qu'un tout petit miracle, une simple accélération du développement, une légère transmutation d'un oiseau terrestre en oiseau du paradis.

 

 

6 - Perplexité

Étourdie, je me frottai les yeux et les joues , je me grattai vigoureusement l'occiput, gestes qui, chacun sait, sont les signes universels de la perplexité et du désarroi. Pas de doute, j'étais bien réveillée.

En même temps, je m'extasiais sur la grâce des mouvements et l'éclat divin de feu mon avorton devenu l'ornement le plus lumineux des champs élyséens. Je n'osai pas l'approcher et encore moins le toucher. J'avais peur de briser un rêve. Je repensai au savant qui affirmait que le battement des ailes d'un papillon pouvait donner naissance à une tempête aux antipodes. Et je me demandai si mon geste anodin d'entrer au paradis avec un œuf ramassé au pied d'un buisson n'allait pas provoquer un ouragan.

Retrouvant mes esprits, je tentai d'analyser la situation et je me lançai dans des supputations abyssales .

Une première conséquence du miracle dont je venais d'être témoin me sembla lumineuse, indiscutable et me remplit d'aise : le grand Conseil m' avait commandé de sacrifier et de rôtir un poussin déplumé. Or, j'étais en présence d'un oiseau de lumière. Je déduisis logiquement de ces prémisses que l'ordre ne concernait pas le nouvel être que j'avais devant moi.

Mais comme, de surcroît aucun mouton, aucune chèvre, aucun bélier et pas même un lapin ou un canard ne s'étaient présentés spontanément et magiquement dans ma parcelle, comme cela était advenu dans les temps anciens dans des circonstances similaires, j'en conclus derechef, et non moins logiquement, que l'opération tout entière de l'holocauste était, ipso facto, annulée, faute d'objet à immoler .

Tout aussi logiquement, j'en déduisis qu'il n'était donc pas nécessaire de préparer du petit bois pour le feu.

Je poursuivis mon raisonnement, me parlant à moi-même, face à face, comme un frère parle à un frère ou comme un ami devise avec un ami. Or donc, puisqu'il n'y aurait pas de sacrifice, quid de la troisième phase de l'ordre qui m'avait été ordonnée, c'est-à-dire celle de rapporter le poulet rôti et découpé selon les règles aux membres du Conseil ?

Là encore, une déduction d'une logique imparable me conduisit à la conclusion que puisqu'il n'y avait ni poussin, ni feu, il n'y aurait pas de rôti.

Satisfaite du résultat de mes cogitations, je me reposai. Mais si mes démonstrations m'avaient logiquement permis d'écarter les phases préliminaires, je n'avais pas réussi à annuler la nécessité de me présenter à nouveau devant le Grand Conseil. Cette perspective jeta une ombre déplaisante sur mon autosatisfaction et les images de mon rêve me submergèrent.

 

7 - Le Rêve

Je me revis fuyant dans une nuit épouvantable, tandis qu'un vent furieux s'engouffrait dans mes ailes d'ange et m'empêchait d'avancer.

Toute la nuit j'avais lutté contre le démon de la tempête. Malgré les rafales et les hurlements du vent, j'essayais d'avancer tout en maintenant en équilibre une grosse citrouille posée sur ma tête. Alors que les bourrasques me repoussaient, me repoussaient en arrière de plus en plus violemment, m'oppressaient, me coupaient le souffle, je trébuchai sur une racine. La citrouille chut, éclata et se dispersa autour de moi dans un geyser de bouillie orangée . Les pépins et la chair molle m'éclaboussèrent de la tête aux pieds.

Comme par enchantement , la tempête s'était calmée et je m'étais rendormie.

Mais un second rêve était venu me hanter. La tempête soufflait de nouveau . De nouveau, je n'arrivais pas à avancer. J'avais alors déployé mes ailes pour tenter de m'envoler . Mais vu l'endroit saugrenu où celles-ci sont fixées, au milieu du dos, il ne faut pas être un grand ingénieur en aérodynamique pour se rendre compte qu'aucun aéronef ne peut s'élever dans l'air avec cette répartition-là des masses.

J'avais donc fait quelques bonds maladroits et j'étais retombée brutalement à plat ventre, le nez dans l'herbe . Comprenant que loin d'être un avantage, cet attribut ailé n'était qu'une décoration inutile, une parure vaniteuse, j' avais entrepris de me débarrasser de ce meuble inutile.

Mais là encore, impossible d'atteindre la base de la fixation. Je m'étais résignée au minutieux labeur de m'arracher les plumes une à une et j'avais déjà enlevé toutes les grandes rémiges du bout des ailes quand la sonnerie grelottante du réveil sidéral avait retenti interrompant mon bricolage artisanal.

Je repensais à cette tempête ; était-ce en mon corps, était-ce hors de mon corps, je ne savais. Je vis que le ciel du paradis était serein, comme hier, comme aujourd'hui , comme demain , comme il le sera éternellement; mais la violente envie de m'arracher les ailes continuait de me tarauder et de gros nuages noirs assombrissaient mon cœur et mon esprit.

Brusquement une fulgurante association d'images me traversa l'esprit. La citrouille ! Elle avait exactement la forme du cumulus qui soutenait les archives du paradis et non moins brusquement une autre association , encore plus impertinente, détendit mes zygomatiques et dilata les circonvolutions de ma cervelle. Et si le cumulus éclatait ? J'imaginais, rieuse et rêveuse, les pépins de la science paradisienne éclaboussant l'azur et les vénérables membres du Grand Conseil dégoulinants de la chair d'un insipide cucurbitacé intergalactique .

J'entendis, derrière le rire, l'avertissement de mon rêve : je compris que je désirais, malgré la tempête prévisible , me débarrasser du potiron qui pesait sur mon crâne. Je compris également que mon rêve me conseillait de quitter ma tunique et d'arracher mes ailes d'ange.

Mais où aller?

Cette seconde découverte me plongea dans une méditation douloureuse. Autant je voyais comment je pouvais transformer la citrouille en potage, en purée ou en compost pour mon arbre, autant je me sentais impuissante à m' amputer d'une partie de mon être aussi solidement fixée sur ma chair qu'une jambe ou un bras.

En même temps, toute une partie de mon cerveau entonnait un hymne de joie. Je ne verrai pas le répugnant museau gourmant de la taupe me suivre à la trace et se vautrer dans les reliefs sanglants d'un sacrifice que je n'aurai pas à accomplir.

J'étais également rassurée sur le sort de mon oiseau d'or. Je savais que les Adamiens se proclamant eux-mêmes les fruits d'un acte surnaturel sont très superstitieux . Leur vénération pour les miraculés rend ces derniers aussi sacrés que leurs archives.

J'étais maintenant certaine que mon oiseau d'or était devenu intouchable .

 

(à suivre...) La loi de la force

 

 
 Haut