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Les aventures mirobolantes de l'empereur Picrochole II au Pays des Mille et une Nuits

Aline de Diéguez

Prélude

 

 

Encore cinq minutes, Monsieur le bourreau...

La religion est à la mode. La théologie donne dans la haute couture . Le grand chic parisien est de se retrouver le dimanche après-midi dans la grand nef de Notre-Dame pour entendre un acteur de cinéma lire les Confessions de saint Augustin.

Je voudrais profiter de cette élégante piété pour attirer l'attention sur un moine espagnol, Ignace de Loyola qui, dans ses Exercices spirituels, invite les apprentis du christianisme à des exercices de concentration nécessaires à la foi. Ils se représenteront les lieux et les péripéties de la vie de Jésus en Galilée, ils fixeront leur attention sur les détails de la vie quotidienne de sa mère, ils mettront en alerte leurs cinq sens pour sentir les odeurs, entendre les bruits, visualiser les lieux, le mobilier , les vêtements, la couleur, des " appartements " de la Sainte Vierge à Nazareth.

J'appelle Messieurs Bush, Rumsfeld et Mme Condoleezza Rice à lire le traité de la dévotion du fondateur de la Compagnie de Jésus. Ce soldat blessé et devenu impropre au combat fonda la première armée du Bien. La vocation des Jésuites de laver la terre de ses péchés les rendit casuistes. Pourquoi ne pas inculquer la sainteté à l'école du Général des Jésuites afin de suivre le chemin que parcourent les idéalités de la démocratie pour se convertir à la casuistique des empires ?

Je fixe toute mon attention sur Georges Bush. Il est de taille plutôt médiocre. Il semble qu'il ait mal dormi. Je le vois prendre son petit déjeuner. Je sens l'odeur des œufs au lard. J'entends Laura lui recommander de ne pas ouvrir sans cesse la bouche quand il parle - cela fait mauvais effet sur les photos.

A l'autre bout de la planète, j'aperçois une petite maison proprette. Une femme modestement vêtue s'y affaire. Elle relève une mèche échappée de son chignon et soupire. L'eau chauffe sur un réchaud. Une odeur de thé embaume la pièce. Je vois deux petits garçons et une adolescente assis à la table du petit déjeuner. Ils ont les cheveux noirs, des yeux immenses et calmes, l'air terriblement sérieux pour leur âge.

Je vois un camp militaire, du sable partout. Je vois un monstre à chenilles. J'entends des ordres aboyés dans la poussière. Des hommes mâchouillent au milieu des obus. Je sens la sueur de la folie. Entre la maisonnette et le char, je vois un couloir - le couloir de la mort. On se prépare à exécuter le condamné. Ce condamné est une nation.

Encore cinq minutes, Monsieur le bourreau du Texas.

Puis je distingue la silhouette de David Rumsfeld dans son bureau. Il paraît agité et nerveux. Il est étalé dans un large fauteuil pivotant . Il le tourne vers l'ouest, il le tourne vers l'est. Il est agacé parce que le Président n'est pas encore arrivé. Par bonheur, il veille, lui, sur l'Amérique. Ses épaules sont agitées de tics. La grandeur de la nation, c'est lui. Son siège de cuir grince un peu, mais il sent bon. Il saisit son téléphone et demande qu'on appelle tout de suite Aznar, qu'on appelle Blair, qu'on appelle Berlusconi. L'Europe du défi est pleine de damned Frenchies. Par bonheur, toute l'Amérique est une armée de Jésuites de la démocratie.

Je vois des camions chargés des armes de la mort, je vois des hommes en treillis entasser les bombes du ciel américain. Elles sont à effet laser et à micro-ondes, elles sont à fragmentation, elles sont incendiaires, elles sont atomiques, elles percent les abris et les montagnes. Elles percent la croûte terrestre, elles percent le coeur des hommes. Elles sont assourdissantes, aveuglantes, asphyxiantes. Elles sont sales, très sales .

Les deux petits garçons s'en vont à l'école.

Encore cinq minutes, Monsieur le bourreau.

Maintenant, je vois Condoleezza Rice . Elle se regarde dans le miroir de son sac à main. Elle tapote ses cheveux. La coiffeuse n'a pas réussi à faire tenir correctement la mèche qui lui chatouille l'oeil et cela l'agace. Je la regarde se farder avec soin. Le regard des hommes est un autre miroir. Elle aime plaire comme elle aime commander. Elle distribue les bons et les mauvais points aux dirigeants de la planète. Arafat avait sa chance, dit-elle, il ne l'a pas saisie, tant pis pour lui. Ce " tant pis pour lui " est plus doux qu'un mot d'amour. Elle le savoure comme un bonbon. Elle aime précéder les désirs du Président, parler en son nom. Elle se veut plus dure que Rumsfeld , plus intransigeante que Perle, plus violente que Wolfowitz. Tous ont peur d'elle parce qu'elle est l'intime du Président.

Une colonne d'animaux à chenilles s'est engagée dans le couloir de la mort. Elle court, elle court, la colonne. Un immense nuage de sable et de folie la cache aux regards. Dieu ne la voit pas. Dieu était né dans le couloir de la mort qui s'appelle l'Histoire. Mais aujourd'hui Dieu est vieux, Dieu est sourd et distrait. Dieu est si fatigué qu'il sera, c'est sûr, happé par les chenilles du monstre .

Dans un grondement infernal, la gigantesque armée des Jésuites de la démocratie s'approche des frontières de l'ancienne Mésopotamie. L'odeur est suffocante. La pestilence de la mort se répand sur la terre.

A Notre-Dame, la foule recueillie écoute saint Augustin, le théoricien de la guerre juste.

Madame Condoleeza Rice sort son bâton de rouge à lèvres et sourit à son image.

Encore cinq minutes, Madame la bourrelle.

18 février 2003

http://perso.orange.fr/aline.dedieguez/tstmagic/1024/tstmagic/defis_europe/bourreau.htm

 

 

 

 

 

mise à jour le 22 février 2007