Retour
Sommaire
Section Après 11 septembre
Contact

Apostrophe de l'Europe à l'Amérique et au Dieu de G.W. Bush

 

Douze ans après la chute du mur de Berlin, avons-nous assisté le 11 septembre à la chute du mur d'en face ? L'histoire serait-elle un géant qui frappe les empires au cœur de leurs symboles. L'anthropologie historique se place désormais au cœur du débat sur l'avenir politique et culturel de l'Europe auquel ce site est consacré depuis des mois, parce que seule une connaissance rationnelle, donc critique de l'inconscient religieux du messianisme ex-marxiste, de l'inconscient religieux de l'Amérique et de l'inconscient du fanatisme de la Thora ou du Coran nous armera d'une raison à l'échelle du monde de demain. L'Occident redeviendra-t-il une civilisation de l'individu pensant et reconnaissable à sa voix ? Se souviendra-t-elle que tous les obscurantismes sont des massifications ?

Pour étudier l'obscurantisme américain, j'ai tenté de démonter la psychologie des idoles bifaces et des idoles monofaces ainsi que le type de mythologie du sacrifice que sécrète une divinité dont l'œil à demi fermé protège et sécurise l'œil à demi ouvert. L'anthropologie historique observe la dichotomie de l'encéphale simio-humain au stade actuel de notre évolution.


Présentation
1 - Une planète redevenue théologique
2 - L'Histoire est une mégère qui malmène le bas âge
3 - Une espèce dichotomique
4 - Les yeux d'Ézéchiel sont ouverts
5 - La théopolitique
6 - Le discours des idéalités
7 - Les kamikazes
8 - Les prophètes d'Israël

Présentation

Les événements du 11 septembre ont donné à ce site une actualité nouvelle en révélant que le fond de la connaissance du politique n'est autre que la connaissance de l'inconscient du religieux. Or, les modernes ignorent ce territoire immense et les habitants fabuleux qui s'y sont installés. D'un côté, les religions ne disposent d'aucun moyen rationnel de se connaître; de l'autre, la raison laïque s'est endormie dans un sommeil si profond qu'elle a laissé inféconde la postérité anthropologique de Darwin et de Freud.

La question est la suivante : il est impossible de rendre le monde musulman conscient des fondements politiques du sacré ; mais cela demeure, pour l'instant, tout aussi impossible à l'égard de l'Occident. Dans ces conditions, il m'est difficile d'expliquer la révolution proprement politique qui s'est produite le 11 septembre, parce que les historiens, les politologues et même les psychanalystes ne sont pas près de modifier leur définition même du politique et d'entrer dans la voie nouvelle d'une psychanalyse de l'inconscient religieux du politique.

Ce texte se présente sous la forme d'une apostrophe à l'Amérique et à G.W. Bush. J'observe comment fonctionne le Dieu américain, j'analyse sa structure monoface, je procède à une psychanalyse des sources psychiques du manichéisme et de l'autisme de l'Amérique. L'étude que je fais du sacrifice et de la cécité politique de l'Amérique face aux kamikazes voudrait redonner à l'Europe une mémoire de son propre passé sacrificiel. Enfin, je termine sur l'essentiel à mes yeux : donner à l'Europe toute sa place politique aux côtés du monde arabe, et cela précisément en armant notre civilisation d'une pensée et d'une culture capables de peser l'imaginaire de notre espèce. Car l'Amérique n'a ni la réflexion, ni la culture qui lui permettraient de canaliser et de féconder l'avenir intellectuel commun de l'Europe et du monde arabe.

Apostrophe de l'Europe à l'Amérique et au dieu de Georges Walker Bush

1 - Une planète redevenue théologique

Le 11 septembre, la prophétie de Malraux s'est réalisée : " Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas ". Mais il n'est pas sûr que l'auteur de la Condition humaine ait voulu donner à cet adjectif son sens religieux, car le religieux est historique et politique, donc tragique. Le XXIe siècle replacera sans doute le drame des croyances au cœur de la politique mondiale, avec le cortège des guerres et des massacres sacrés qui ont accompagné deux millénaires du règne des mythes de la rédemption et du salut : l'hébraïque, le musulman et le chrétien.

Pour juger la nouvelle donne internationale qu'a révélée la catastrophe du 11 septembre, il faut une prise de conscience profonde de ce qu'aucune réflexion politique ne sera désormais sérieuse si elle devait manquer des moyens de radiographier une espèce dont l'encéphale a basculé hors de la zoologie pour se dédoubler dans un monde imaginaire où trônent des idoles. Cela signifie que le chemin de la pensée critique et de la science est désormais clairement tracé: il s'agira de peser la vie onirique des étranges évadés du monde animal que la nature a rendus dichotomiques de naissance.

Or, les modernes ignorent ce territoire immense et les habitants fabuleux qui s'y sont installés. D'un côté, les religions ne disposent d'aucun moyen rationnel de se connaître; de l'autre, la raison laïque s'est endormie dans un sommeil si profond qu'elle a laissé inféconde la postérité anthropologique de Darwin et de Freud. C'est dans ce contexte entièrement nouveau qu'il convient de commenter les événements du 11 septembre. Je le ferai dans l'esprit qui inspire ce site, où je tente depuis des mois d'expliquer que l'Europe a rendez-vous avec son destin intellectuel et que ce destin appelle un approfondissement périlleux et iconoclaste du "Connais-toi", parce que la problématique mondiale du politique est redevenue messianique.

2 - L'Histoire est une mégère qui malmène le bas âge

Le monde civilisé tout entier a exprimé sa compassion pour les blessures théologiques que le géant de la politique mondiale a reçues et qui laisseront des fissures ineffaçables dans l'édifice du symbolique qui assurait son règne et sa puissance. A cette compassion s'est ajoutée, en sourdine, une pitié discrète pour le colosse tardif qui n'avait débarqué dans l'arène de l'histoire qu'en 1945 et qui, en quelques années, avait pris les proportions d'un Titan dont seul l'empire romain avait égalé la force. Nombreux étaient les esprits qui avaient annoncé les malheurs qui frapperaient tôt ou tard un Hercule juvénile : il avait grandi trop vite pour gérer seul, sans contrôle et avec sagesse les affaires de la planète. Il n'était pas difficile de prophétiser qu'une omnipotence précoce et jointe à l'immaturité politique de la jeunesse conduirait le César des démocraties modernes aux désastres de l'inexpérience.

Le grand livre de l'Histoire enseigne qu'il n'est pas de pouvoir absolu que ne grise l'omniscience qu'il s'attribue et que renforcent bientôt les servitudes empressées qui accourent ou se précipitent à sa rencontre de tous les recoins de l'univers. Darius était la bonté même. L'attachement de ses sujets à sa grandeur était le poison qu'il changeait en élixir de vie sous les yeux d'Alexandre. Mais il est tragique de charger les épaules d'un enfant des chaînes de toutes les nations de la terre . Il ignore que si elles lui font un cortège de leurs cris et de leurs danses, elles ne portent que les masques des courtisans de sa musculature; il ignore combien ses laudateurs sont intéressés à s'attacher à ses pas titubants ; il ignore qu'il est nu et que les applaudissements qu'il récolte vont aux balbutiements de son sceptre.

Rude réveil pour un lionceau jeté dans le cirque où ses dents de lait ont rendez-vous avec des gladiateurs. Il n'est pas de bras armé qui ne croie sincères les flatteurs qui l'encensent. L'Histoire est une mégère qui malmène le bas âge. Elle se rit des vagissements de l'enfant qui lève les bras vers le ciel de l'endroit dont ses parents ont pris soin de décorer son berceau. Tout enfant dans les langes croit à la puissance et à la prospérité de l'idole sous le sceptre de laquelle le hasard lui a fait voir le jour.

Sache, mon petit, que, depuis fort longtemps, trois dieux se sont auto proclamés uniques, mais qu'ils n'ont pas le même encéphale, qu'ils n'enseignent pas la même doctrine, qu'ils n'ont pas les mêmes racines, qu'ils ne grisent pas les mêmes peuples et qu'ils se chamaillent si fort entre eux dans le ciel où ils se coudoient et se bousculent qu'ils n'ont cessé, depuis deux mille ans, de faire couler à flots le sang de leurs adorateurs sur cette terre.

De cela, l'Europe du savoir va tenter de t'informer parce que l'idole solitaire que ton ignorance invoque face à la terre entière et dont tu prétends qu'elle serait la seule souveraine du Bien et du Mal sur les cinq continents, comment les fidèles asservis à sa loi en décriraient-ils la couronne ? Le Vieux Continent est devenu difficile à capturer dans les pièges de l'éternité ; il sait que les maîtres rêvés de l'humanité excellent à cacher leur glaive sous leur manteau. Il a appris, à la rude école des tiares, des mitres et des chasubles que le verbe des nues s'est toujours fait reconnaître à ses chapeaux.

Quand tu auras compris que le plus grand nombre de tes vassaux adorent un tout autre Jupiter que le tien, tu sauras qu'il a existé dans les temps anciens une civilisation de la pensée qui n'est qu'affaissée et qui pourrait bien rouvrir un œil ou se réveiller entièrement. Depuis trois siècles, les habitants de ce territoire autrefois illustre et maintenant endormi avaient observé les idoles de tous les peuples et de toutes les nations de la terre. Apprends qu'ils ont exercé, depuis Périclès, une influence non négligeable, mais discontinue sur l'évolution du cerveau de l'humanité et qu'ils avaient si bien démonté les ressorts du ciel qu'ils se souviennent encore comment les dieux sont fabriqués et comment ils fonctionnent. Relégués dans un recoin de ton empire tapageur, ils sont demeurés les moteurs discrets de l'intelligence du monde et ils vont jusqu'à prétendre que notre espèce ne s'est pas évadée de la zoologie pour enfanter des Célestes de plus en plus subtils, mais pour devenir pensante.

Te souviendras-tu que la science du genre humain et de sa boîte osseuse a pris en Europe une avance de trois siècles sur ta divinité ? Tu fais valoir qu'elle t'a donné la terre que tu habites. Que disent de ta naïveté les descendants de Prométhée et quel est leur regard sur ton Zeus bavard?

3 - Une espèce dichotomique

Ils te demandent de t'interroger sur les causes de la haine que tous les peuples de la terre vouent à ton dieu. Cette haine, l'Europe a appris à la connaître à l'école de sa propre folie: celle des catholiques à l'égard des protestants et des protestants à l'égard des catholiques. Cette haine, ces deux confessions se la vouent encore de nos jours en Irlande. C'est elle qui a conduit huit armées de croisés à la reconquête du tombeau de leur prophète. L'un de leurs derniers saints cuirassés fut aussi le roi de France qui mena la dernière expédition casquée du Bien contre le Mal, comme disaient les archers du ciel de l'époque et comme ton idole fatiguée le répète aujourd'hui par ta voix. N'es-tu pas curieux de connaître l'encéphale de l'espèce à laquelle nous appartenions alors? Ne crois-tu pas qu'un chef d'État qui ignore le capital génétique du peuple qu'il dirige ne possède pas la science politique qu'appelle le XXIe siècle ?

Toute autorité est à double face. L'une présente à la foule le visage de la bonté, parce qu'il n'est pas de pouvoir durable s'il ne se fait aimer ; l'autre se montre menaçante parce que la crainte reste un ressort plus sûr de la politique que la douceur et l'idole la salue comme le commencement de la sagesse. L'Europe sait que les théologies sont les décalques fidèles de toute politique humaine. Ton idole l'a rappelé haut et fort sous la plume de ses scribes. Sa sérénité et sa paix enseignent qu'il n'est pas de sceptre qui puisse se rendre éternel à faire régner la terreur, tandis que sa colère et ses vengeances suavement apprêtées sont rouges de sa géhenne et promettent à ses ennemis de rôtir éternellement dans les saintetés des tortures infernales. Si tu découvres que tout pouvoir est armé des marmites du diable, peut-être cesseras-tu de faire voleter les anges et les séraphins du drapeau étoilé au-dessus de nos têtes.

Prends une loupe et observe les cicatrices que la révolte contre ton règne a creusées sur la face de l'Amérique. L'Europe te regarde comme un mime de ton idole et elle te met en garde contre les dangers dont te menace la foudre que tu lui as empruntée et que tu caches dans ta manche. Nous avons ouvert les yeux sur le pachyderme biblique qui s'offrait son propre peuple en holocauste à sa fureur. Deux millions et demi d'années seulement après notre première escapade hors du règne animal, notre capital génétique avait accouché d'un roi des singes .

Le Vieux Continent sait que l'encéphale de notre espèce demeure celui d'un fauve que les piqûres d'insectes font rugir. Souviens-toi de la fureur de l'idole qui, depuis tant de générations, ne se lasse pas et ne se lassera jamais de faire tomber sur les épaules des nations la damnation que leur vaut le péché originel des gouvernés, celui de la désobéissance. Plus tard, sa fureur n'a plus connu de bornes ; souviens-toi que ton Dieu s'est révélé le plus radical et le plus cruel des génocidaires de tous les temps ; souviens-toi qu'il a exterminé toutes ses créatures à l'exception d'un seul et précieux mémorialiste de ses forfaits. Vas-tu imiter l'idole qui t'habite? Noieras-tu des milliers d'innocents sous un déluge de ta foudre et de tes éclairs ?

4 - Les yeux d'Ézéchiel sont ouverts

L'Europe a les yeux ouverts sur les sacrifices, donc sur l'Histoire. Elle sait que l'immolation d'une victime sanctifiée par l'autel sur lequel elle est saintement trucidée est le cœur de la science politique parce que peuples et nations ont besoin d'otages prêts à donner leur vie pour la terre et le ciel de leur patrie. C'est pourquoi la projection de la condition humaine ou simio-humaine sur les offertoires publics recopie le modèle guerrier qui fonde les théologies et qui les nourrit.

L'Europe regarde droit dans les yeux l'Amérique des sacrifices et l'idole qui en mime la gesticulation dans les airs. Elle se souvient de ce que la divinité dont tu glorifies le bras armé s'est amèrement repentie de sa sauvagerie sur cette terre, comme nous le rappellent ses plus fidèles secrétaires, mais qu'elle n'a pas confessé sa sottise. Les regrets tardifs des idoles sont inutiles aux yeux de notre intelligence à venir. Nous travaillons jour et nuit à faire un peu progresser notre pauvre cervelle. Un certain Darwin avait commencé, il y a un siècle et demi, à nous renseigner sur les origines de l'animalité de notre Dieu. Nous savons maintenant que notre raison demeure simio-humaine en diable, si je puis dire, mais que notre œil futur nous apprend à regarder notre idole droit dans les yeux. Nous construisons la balance à peser son cerveau .

Il y a longtemps que l'Europe de l'intelligence a remarqué que toutes les idoles sont stupides et que leur raison les fait s'enliser dans les ornières de l'Histoire ; car elles ignorent que les massacres aveugles auxquels elles se livrent les frappent à mort en retour ou leur infligent des blessures inguérissables. Si tu joues à imiter l'idole des singes anthropoïdes, tu y perdras ton sceptre et ton trône parce que nous avons commencé, depuis notre siècle des Lumières à photographier, à spectrographier, à radiographier avec les moyens du bord l'encéphale de l'idole. Nous sommes devenus les spéléologues de l'humanité.

Que nous apprennent nos scanners? Leurs écrans nous montrent comment l'idole se fait payer à titre perpétuel le sacrifice qu'elle réclame de la piété infatigable de ses adorateurs. Sur ses étals, bifaces à leur tour, la victime précieuse qu'elle se fait offrir est le prix que ses fidèles ne cessent d'acquitter pour effacer leur dette. Mais cette offrande est aussi un meurtre récompensé. L'autel sert de support physique au double statut psychique de l'idole. Les supplications de ses sujets à leur maître et propriétaire illustrent le mécanisme politique qui régit son fonctionnement. Le tribut sanglant qu'elle leur réclame en retour sert de réparation pour les offenses qu'elle a subies de leur fait. En échange d'un péage interminable, l'idole est prête à racheter sa créature au diable. Le fidèle est donc doublement l'otage de sa divinité: de son sauveur coûteux d'abord, puis du démon qui le fait choir dans le péché. Le diable lui aussi réclame son dû à l'idole.

5 - La théopolitique

Mais nous autres, Européens, nous possédons une science que nous appelons la théopolitique et qui nous fait peser sur les balances de l'évolution de notre encéphale les changements de poids, de température et de densité de toutes les idoles de la terre. Dans cet esprit, nous observons que l'Amérique a oublié les rudiments de la théologie de la divinité dont elle se réclame et qu'elle adore. Or, cette ignorance plonge son sceptre dans le plus grand embarras, parce que la bancalité religieuse d'un empire de ce type le dote d'une idole infirme et qui s'époumone à paraître monoface afin de soutenir son auto blanchiment par le messianisme dont elle croit pouvoir armer sa fausse innocence.

Notre psychanalyse politique des idoles monofaces nous révèle les secrets autistes du manichéisme. Nous commençons de sortir du Moyen Âge et de conquérir sur nous-mêmes un autre regard de l'extérieur que celui que nous octroyaient des idoles.

Tel est le secret de la haine inexpiable que nourrissent les adorateurs des deux autres idoles " uniques " à l'égard de celle de l'Amérique: ce qu'ils haïssent en elle, c'est la naïveté feinte et rusée de ses servants, qui les fait se prosterner devant une statue de Bel qu'ils regardent seulement de profil. Du coup, ils se cachent à eux-mêmes leur autre face et ils prétendent que leur idole n'ayant pas de second profil, elle est présente tout entière en leur esprit et leur âme à leur montrer la face pseudo irénique derrière laquelle elle permet à ses fidèles de s'abriter. Mais une idole aussi confortablement amputée de sa structure bicéphale donc de sa fonction de décalque de l'Histoire, donne à ses fidèles l'arme de leur hypocrisie pour instrument de protection de leur piété truquée - et la fausse candeur de leur parfaite innocence enrage les serviteurs des idoles mieux construites et plus fidèles à leur nature comme à leurs fonctions.

Idole pour idole, il vaut mieux les fabriquer bifaces parce que le creuset de l'Histoire est biface depuis le paléolithique. Sinon, on enfante un héros mono face dont Tony Judt écrit : " Ces dernières années, les Américains ont pu voir une avalanche de films épiques montrant les États-Unis gagnant la seconde guerre mondiale seuls et avec une confiance audacieuse. Il y a quelque temps, c'étaient de nombreux héros américains, musclés, torse nu et souvent littéralement enveloppés dans le drapeau américain qui menaient à l'écran la guerre du Vietnam et d'autres conflits, au bénéfice des Américains. "

Les yeux des Européens sont ouverts sur l'inconscient religieux du monde. Sur les écrans de leur science politique, ils voient les autels biphasés et monophasés, et ils savent qu'il s'agit des miroirs dans lesquels ils radiographient l'encéphale des primates que la nature a dotés d'un imaginaire et qui accouchent d'un autre monde depuis deux mille millénaires; et c'est leur science des transfuges devenus schizoïdes du monde animal qui leur permet de dire à l'Amérique qu'elle n'a pas de science du sacrifice et qu'elle en paiera le prix. Nous savons, nous, qu'il existe deux sortes de sacrifices, l'un à la cécité simio-humaine, l'autre à la connaissance ; nous savons également que les kamikazes du "Connais-toi" s'appellent Isaïe , Ézéchiel ou Socrate. L'Europe de la pensée nous rappelle que les créateurs se sacrifient sur l'autel de leur lucidité et qu'ils sont les suicidaires de leur œuvre, de leur esprit et de leur destin. Nous autres Européens, nous respectons ce sacrifice-là, car les yeux d'Ézéchiel sont ouverts sur les sacrifices aux idoles, et d'abord à l'idole qui vous interdit de manger les fruits de l' " arbre de la connaissance ".

6 - Le discours des idéalités

Le meilleur moyen de dominer le monde en s'armant d'une idole de type monoface est de lui accorder pour sceptre l'ignorance et les tyrannies de la fausse naïveté . Alors des idéalités deviennent des déités monofaces à leur tour et devant lesquelles leurs adorateurs se prosternent bruyamment . Mais si nous jugions toutes choses à l'école des gyrophares de l'abstrait que l'Amérique appelle la Liberté, la Démocratie ou la Justice et qu'elle pare des majuscules de ses dévotions, comment spectrographierions-nous les encéphales bavards qui ont construit et qui pilotent les concepts divinisés que le Nouveau Monde a engagés au service de sa puissance ? Nous sommes devenus les anthropologues de la modernité ; et c'est à ce titre que nous observons les armes et les cerveaux retentissants des descendants de Christophe Colomb. C'est également dans cet esprit que nous pesons le vocabulaire des cultures qui permettent aux empires de conquérir leur hégémonie politique.

Autrefois, la " culture " était théologique. Elle disait aux nations : " Vous jugerez et vous pèserez le monde à la balance des termes de rachat, de rédemption, de révélation, de péché, de sainteté, de foi, de délivrance, de vie éternelle. " Mais nous avons appris à observer les classes dirigeantes dans leur vocation de clergés armés des mots-clés de leur propre puissance - et maintenant nous demandons à la classe sacerdotale de l'Amérique de nous rendre compte de son vocabulaire et de le légitimer. Savez-vous ce que nous autres Européens nous appelons la pensée et comment nous la distinguons des langages propres aux simples cultures ? Pour nous, penser, c'est peser les présupposés ; car nous savons que les cultures obéissent aux ordres que leur propre discours leur adresse en secret. Aussi n'ont-elles pas de regard pour les fondements de leur langage.

Si les bombes volantes qui ont détruit le World Trade Center sont la voix monocorde d'une poupée ventriloque et qui crie le " Bien ", le " Mal " au gré de l'usager qui lui appuie sur le ventre et si l'Amérique nous appelle à une croisade contre le péché et la damnation , nous vous disons que les " cultures " telles que vous les entendez sont les armes de toutes les servitudes. Elles sont tellement subordonnées au discours idéologique de leur maître qu'elles ignorent l'arme de la liberté réelle que nous appelons la pensée. Elle seule analyse les présupposés, elle seule sait qu'ils sont les vrais sceptres du monde. Nous disons à l'Amérique que c'est pour sa propre sauvegarde qu'elle doit apprendre à penser.

7 - Les kamikazes

Pour l'instant, elle dit seulement, par la voix de son chef, que les islamistes n'ont pas " ébranlé sa détermination ". Mais les martyrs de l'Islam n'ont jamais nourri une si folle illusion: en abattant les tours du " grand Satan " et en détruisant une partie du bâtiment qui abrite le symbole du Pentagone, ils ont démontré que la plus grande puissance du monde est une idole vulnérable, et que sa toute puissance est trompeuse, comme tous les empires de la terre. Des croyants décidés à sacrifier leur vie pour le triomphe de leur foi n'ont pas la sotte ambition d'ébranler les " impies " dans leur cécité, mais dans leur puissance. S'ils avaient réussi à ouvrir les yeux de leur ennemi, ils appartiendraient à une tout autre espèce de guerriers de l'esprit. Les Isaïe ou les Socrate remportent la victoire quand leur mort combattante a ouvert les yeux de leurs persécuteurs.

L'Europe a une longue mémoire. Elle est née de quelques kamikazes grecs, puis des kamikazes chrétiens. Au premier siècle, l'Église suppliait ses kamikazes de ne pas courir avec allégresse au supplice, de ne pas défier ostensiblement les impies de l'époque, de ne pas se moquer ouvertement des sacrifices et des sacrificateurs des païens , même quand les entrailles des bêtes immolées répandaient une odeur nauséabonde ou quand le feu refusait de prendre sur les autels et répandait une fumée suffocante. Il y a dix-sept siècles seulement, nous avions tous ce cerveau-là - et vous voudriez que l'Europe n'observe pas l'évolution un peu accélérée de notre boîte osseuse depuis les cinq millénaires seulement que nous avons appris à coucher nos sottises par écrit ?

L'Europe n'observe pas seulement l'encéphale de l'Amérique, mais les relations que la cervelle actuelle des peuples entretient avec les symboles qui pilotent l'inconscient théologique de leur politique. Quand les troupes de Vitellius incendièrent le capitole, les Gaulois saluèrent la fin de l'empire romain - et Tacite raconte que la reconstruction solennelle de l'édifice sacré s'accompagna de cérémonies religieuses d'une ampleur sans précédent. Comment se fait-il que les kamikazes de l'Islam savent que notre espèce substantifie ses signes et chosifie des signifiants depuis le paléolithique ?

Quoi qu'il en soit, ils n'ont pas bombardé bêtement des bâtiments : ils ont pulvérisé des symboles, ils ont réduit du sens en poussière. Ils se souviennent des Kamikazes qui disaient : " Tu ne te feras pas d'image taillée …". L'espace occupé hier par les tours du World Trade Center est rempli des décombres de la puissance américaine. C'est le néant qui occupe la place du sceptre qu'elles figuraient ; et ce vide crie que la Rome nouvelle n'est pas la voix d'un ciel de la justice parce qu'il n'y pas d'empire juste. L'autre face de votre Dieu vous dit qu'il n'y a pas de " justice infinie ". Seule est infinie la vengeance et la vengeance est un ratage : il y toujours un survivant du déluge et il vient vous narguer.

L'Europe de la pensée élabore une anthropologie et une psychanalyse des théologies parce qu'elles sont les témoins de l'histoire hasardeuse et tumultueuse de notre cerveau.

8 - Les prophètes d'Israël

Peut-être l'Amérique continuera-t-elle de faire appel à nous tous les dix ans pour nous dire seulement: " Venez nous donner un coup de main. " Comme il y a un demi siècle que dure cet exercice, nous sommes quelques-uns qui avons prévu depuis longtemps que notre civilisation redeviendrait le fondement de notre poids politique et que le jour se lèverait où la planète entière fixerait l'heure du rendez-vous du Pentagone et du World Trade Center avec la condition humaine.

Mais déjà vos intellectuels se dressent à nos côtés ; et ils vous rappellent avec un grand courage que l'inconscient religieux du monde est le pivot de la politique et que votre culture n'est pas à l'échelle du cerveau actuel de l'humanité. Voici Tony Judt , professeur d'études européennes et directeur du Remarque Institute à l' Université de New-York : " Les réactions américaines révèlent une anxieuse perte de repères. Lorsque les Européens font face à des actes de terrorisme, ils ont tendance à se demander : 'Pourquoi ?'Ici, tous les Américains avec qui je me suis entretenu ou qui témoignaient au lendemain de la catastrophe voulaient savoir : " Comment cela a-t-il été possible ? ", c'est-à-dire " Qui a donc pu laisser faire cela ? "

Voici Susan Sontag: " Le fossé qui sépare ce qui s'est passé et ce qu'on doit en comprendre, d'une part, et la véritable duperie et les radotages satisfaits colportés par tous les personnages de la vie publique américaine et par les commentateurs à la télévision, d'autre part, cette séparation est stupéfiante et déprimante. Les voix autorisées à suivre les événements semblent s'être associées dans une campagne destinée à infantiliser le public. "

Et voici l'écrivain noir John Wideman : " Je suis effrayé par le retour des notions comme le Bien et le Mal, par le simplisme et le recours à Dieu qui déchargent les politiques de leur responsabilité. Ca va donner un pouvoir extraordinaire aux leaders médiocres et sans imagination. C'est pratique le patriotisme, ça évite d'affronter les vérités, l'histoire. (…) L'ennemi est aussi en nous-mêmes, dans notre égoïsme. Tant qu'on ne prendra pas en compte cette dimension, on trouvera toujours un ennemi à l'extérieur. "

La guerre de l'intelligence a marqué toutes les grandes époques. L'heureuse nouvelle de son débarquement dans la politique internationale doit nous rendre plus vigilants que jamais. Byzance est à nos portes. La prolétarisation marxiste, la mondialisation massifiante et le fanatisme religieux ne sont que trois formes d'un seul et même obscurantisme; leur objectif commun est d'anéantir l'individu pensant et reconnaissable à sa voix. Notre tâche d'Européens sera de remonter la pente de la décadence , afin de donner leur élan et leur chance aux retrouvailles de la civilisation avec les combats et les périls de la pensée.

Notre responsabilité à l'égard de l'Islam politique est tout autre que celle qui inspire l'Amérique. Washington a voulu ignorer cette civilisation encore davantage qu'elle ne l'a méprisée. Nous savons qu'elle va maintenant la flatter et même la courtiser . Nous, nous allons l'aider à emprunter les chemins de la pensée. Nous ne jouerons plus les supplétifs ou les sous-traitants de l'Amérique. A chaque pas, nous serons les vigies de la raison, les civilisateurs, les guides, les pédagogues, parce que l'avenir de la politique internationale se confond désormais à celui de l'avenir intellectuel du monde.

Ne croyez pas que notre vocation soit de prendre votre place dans un Islam qui se dresserait contre vous. Diriger une planète aussi acéphale que la précédente n'est pas notre ambition . Mais nous savons que les civilisations qui n'ont pas fait progresser le "Connais-toi" n'ont pas laissé de traces durables et sont tombées dans un juste oubli. Nous ne dresserons ni le Croissant, ni la potence du Golgotha contre vous. Nous voulons seulement aider Mahomet à sortir du Moyen Âge.

Notre règne est d'ici bas. Nous n'avons pas l'intention de donner rendez-vous au spectre de nos ancêtres sur la terrasse du château d'Elseneur, mais d'aider l'Islam à se rendre digne des premiers kamikazes de l'intelligence, des premiers fécondateurs de leurs sacrilèges, des premiers saints de leurs blasphèmes - ces prophètes d'Israël honorés dans le Coran et qui furent lapidés pour avoir fait crier à leur idole : " Vos sacrifices me dégoûtent. Je les ai en horreur, et je hais vos mains dégouttantes de sang sur mes parvis. " Comme Théo Klein l'a rappelé, l'intelligence des prophètes est celle de leur éthique : " Ce n'est pas la force qui fait le vainqueur, disait Samuel, alors que quelques siècles plus tard, Zacharie proclamait : Ni par la force, ni par l'armée, mais par l'esprit. "

Quand l'Europe fécondera, une fois encore, l'encéphale de l'humanité, elle se mettra à l'école des grands profanateurs et elle mourra en kamikaze d'une humanité à libérer de la croyance aux idoles.

Le 14 septembre 2001