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11 septembre 2002 : en attendant une révolution de la science politique

 

La théopolitique de l' " axe du mal " de G. W. Bush pose au monde entier un problème de civilisation politiquement décisif, parce qu'il s'agit d'une régression intellectuelle dont l'Europe de la raison est sortie depuis la fin du XVIIe siècle. Or, le messianisme biblique est enraciné dans les mentalités de l'Eden américain à un degré de profondeur de l'inconscient du sacré qui rend superficielle toute analyse politique du Nouveau Monde qui ne serait pas fondée sur une anthropologie critique post darwinienne et post freudienne.

Le réveil philosophique de l'Europe dépendra de sa capacité de féconder la postérité de Kant et de Nietzsche dans un décryptage inédit de l'évolution du cerveau humain. Il y faut une révolution de la politologie, donc la conquête d'instruments nouveaux d'interprétation de l'Histoire. La nouvelle distanciation des sciences humaines à l'égard des évadés de la zoologie sera facilitée par une interprétation du 11 septembre fondée sur la connaissance de l'inconscient politique des religions . A l'occasion du premier anniversaire de cet événement , dont j'ai analysé la portée sur ce site dès le 14 septembre 2001, j'ai tenté de préciser une méthodologie dont mes lecteurs connaissent les prémisses.

1 - La politique et le sacré
2 - La faiblesse philosophique de l'Europe
3 - Le creuset religieux du politique
4 - La politologie classique dans son rôle d'interdit
5 - La " bonne foi " de la foi
6 - L'encéphale schizoïde
7 - Le double langage de la théopolitique
8 - La théopolitique et la politique des catastrophes
9 - La théologie de la " justice immuable "
10 - Une théologie de l'innocence
11 - Le statut de l'athéisme américain
12 - Le sceptre de l'intelligence
13 - L'histoire des théologies comme documents anthropologiques
14 - Les théologies de la guerre et le défi post kantien de l'Occident
15 - Le défi de l'Occident de la pensée

1 - La politique et le sacré

Un an déjà, et le monde n'a pas encore commencé de tirer les conséquences d'un événement qui bouleverse les fondements de la politologie classique. Non point que les règles de la rationalité qu'elle a établies soient réfutées par un retour du sacré, bien au contraire ; mais c'est le champ d'investigation du savoir rationnel et les méthodes d'analyse des situations politiques qui ne suivent pas le train de l'Histoire réelle. Il s'agit de mettre en lumière et de vivifier des paramètres oubliés ou ignorés d'une politologie qui s'est située dans la postérité de la rationalité machiavélienne. Le lecteur de ce site dispose donc d'une imperceptible avance dans la prise de conscience de la nécessité de poser les fondements d'une anthropologie des religions et d'introduire une telle science dans la gestion des conflits mondiaux et dans l'art de gouverner en général, comme je l'avais préconisé par une note au Gouvernement dès le 13 octobre 1997 (Pour une connaissance d'État des croyances Note envoyée à David Kessler, conseiller pour la Culture du Premier Ministre, le 13 octobre 1997)

Mais lorsque, deux ans et demi plus tard, j'ai ouvert un site sur internet afin de combattre la rechute prévisible de l'Histoire dans l'âge religieux de la politique - c'était en mars 2001 - le 11 septembre n'était pas encore venu illustrer sur un mode théâtral la foudroyante régression théologique annoncée. La première civilisation de l'intelligence et de la science que le monde ait connu était encore fièrement assurée de la scientificité de sa politologie. Et pourtant, aux yeux des prévisionnistes, l'évidence s'imposait depuis longtemps que la fin du messianisme marxiste produirait fatalement un transfert de la pulsion sotériologique de l'espèce humaine vers les dogmatismes doctrinaux traditionnels: au règne tragique des utopies d'ici bas succéderait le retour inévitable aux utopies posthumes, qui sont divisées entre un royaume édénique et un royaume infernal, et qui sont gérées par des ecclésiocraties. Aussi insistais-je sur la nature du combat intellectuel que l'Europe future aurait à mener et qui réhabiliterait l'élan critique encore tâtonnant du XVIIIe siècle au point de le placer pour longtemps sur la ligne de départ de la réflexion anthropologique. L'enjeu de cette refonte des prémisses de la politologie ordinaire et superficielle serait rien moins que l'avenir scientifique, donc pensant, de la politique mondiale.

Comment imaginer un autre destin de la lucidité des États que celui qui guiderait leurs dirigeants vers un approfondissement de la connaissance réelle d'une espèce viscéralement onirique, donc livrée depuis le paléolithique à des mythes sacrés ? Alors la vraie postérité de Kant est enfin apparue : car il a été démontré de la manière la plus spectaculaire que l'avenir de la pensée scientifique sur l'homme appartiendrait aux héritiers de Darwin et de Freud. Le déclic de cette prise de conscience planétaire fut la mise sur orbite de la théopolitique américaine, qui en appelle, depuis un an aujourd'hui, à une croisade contre l'" axe du mal ", concept étroitement connexe à celui de " guerre sainte ", mais de type édénique : " Vous voyez un Président et une administration profondément engagés pour le bien-être des peuples à travers le monde. " (Colin Powell, 8 sept. 2002). " L'Amérique prend sur elle le dur labeur de la liberté et d'une cause juste et durable. " (Bush père, 29 janvier 1991)

2 - La faiblesse philosophique de l'Europe

Mais à quel point le combat pour une renaissance intellectuelle de l'Occident se situe au cœur d'une géopolitique pensante se trouve également démontré par la faiblesse de la réflexion européenne d'aujourd'hui. Alors qu'il s'agit d'approfondir la connaissance anthropologique du lien qui fonde l'alliance du religieux avec le politique, les rares intellectuels, certes courageux, qui dénoncent le délire manichéen des États-Unis demeurent largement prisonniers de la distinction facile qui règne depuis la Renaissance entre le politique et le biblique. Cette faiblesse de l'analyse psychobiologique résulte plus particulièrement de la pauvreté, depuis un siècle, de la réflexion de la France sur la notion de laïcité appliquée à un État. On s'imagine naïvement que la politique internationale vraiment " rationnelle ", donc anticléricale par définition, se laisserait aussi clairement et définitivement distinguer du messianisme religieux ou idéologique que la chimie de la mécanique ou l'arboriculture de l'astronomie. Mais pourquoi les sociétés humaines sécrètent une classe de prêtres depuis des millénaires n'entre pas dans le champ de questionnement de nos sciences humaines .

La réflexion anthropologique sur le retour à l'âge eschatologique de l'Histoire ne progressera en rien aussi longtemps que l'on ne s'interrogera pas sur la dimension spéculaire d'une politique des idéalités apostoliques dont le narcissisme inconscient est celui qu'illustrent les bannières de la théopolitique américaine. Quelle est la nature du politique pour qu'il se fonde nécessairement sur des formulations théocratiques ? Quelle est la vision du monde propre à la pensée messianique ? En quoi la sotériologie religieuse est-elle, depuis deux millénaires, une forme délirante de l'énergie de l'Histoire telle que seule une doctrine mythologique du " salut de l'univers " fondée sur une lutte sans merci entre le " bien " et le " mal "peut en imposer le cadre mental et l'argumentation?

Le présupposé selon lequel l'objectif poursuivi par les trois monothéismes serait distinct de celui, tout pratique, propre à la politique " proprement dite " conduit à une confusion d'esprit dont toute la culture moderne demeure l'otage. Pour tenter d'éclairer les arcanes psychobiologiques de l'alliance d'un mythe rédempteur avec le politique, il importe donc, à titre préalable, de mettre le doigt sur l'insuffisance de la ligne de démarcation faussement clarificatrice que la rationalité moderne croit pouvoir tracer entre le sacré et le politique.

3 - Le creuset religieux du politique

Zbigniew Brzezinski écrit : " La définition administrative du défi que doit relever l'Amérique a été formulée en termes semi religieux et abstraits. On ne cesse de répéter au public que le terrorisme est le " mal " - ce qu'il est incontestablement - et que ses responsables sont des " méchants " - ce qu'ils sont incontestablement. Mais un vide historique subsiste au-delà de ces condamnations justifiables. Le terrorisme est comme suspendu dans l'espace, tel un phénomène abstrait et des terroristes impitoyables, poussés par une inspiration satanique, sont censés agir sans aucune autre motivation. " ( Nouvel Obs, n° 1974, du 5 au 11 sept. 2002)

C'est oublier qu'un conflit politique peut prendre une forme d'expression spontanément religieuse et que la sacralisation du politique remonte à la chute des anthropopithèques dans des mondes imaginaires. Ce moule mental n'est ni abstrait, ni situé dans un " vide historique ", parce que l'alliance concrète jusqu'au sanglant de l'autel avec l'Histoire pilote depuis la guerre de Troie les civilisations dotées d'une argumentation dialectique. C'est ainsi que la lutte cérébralisée de Luther contre l'impérialisme de l'Église de Rome s'exprime en des termes théologiques reçus comme évidents et naturels par les croyants, parce que, dans leur esprit, la nécessité d'un retour du christianisme à l'évangélisme des origines constituait la voie unique, indiscutable et évidente de leur raison.

La foi n'invoque même pas une analyse " proprement politique " de la hiérarchie romaine au sens où la politologie moderne entend le terme de " raison " depuis deux siècles, ni une analyse économique du " sas " du Purgatoire et du système des indulgences mis en place par des financiers de génie de la théologie, ni une analyse psychologique et politique du mythe de la " transsubstantiation " miraculeuse du pain et du vin de la messe en chair et en sang d'un torturé à mort tenu pour hautement payant par le ciel occidental: la notion de " victime sacrificielle " rentable, au sens où l'entend la divinité de l'endroit, enclôt la " raison théologique " des monothéismes dans un vocabulaire spéculaire et narcissique dont l'analyse est du ressort d'une science de la respiration théopolitique de l'Histoire transzoologique.

De même, pour un président américain dont l'inculture répond à celle des élites politiques moyennes de son temps, l'interprétation théopolitique du 11 septembre semble aussi naturelle, évidente et inscrite dans son éducation que celle d'un catholique français de 1830 face à la Révolution de 1789. Souvenons-nous de ce que la distinction entre le rationnel et le religieux est une conquête tardive et encore inachevée de l'intelligence critique européenne d'avant-garde depuis Kant seulement et qu'elle demeure relativement rare, même sur notre Continent.

Le commentaire politique de l' " axe du mal " de Carlos Fuentes souffre de la même paralysie dans l'analyse du type de " rationalité " qu'affiche le religieux : comme Zbigniew Brzezinski, il relève que " l'arrogance unilatérale qui isole les États-Unis , les rend toujours plus vulnérables face aux ennemis terroristes ", parce que l'esprit de croisade ne résout pas les problèmes concrets, les seuls qui soient " proprement politiques ". Mais, encore une fois, l'organisation mentale du croyant lui fait ressentir les " problèmes concrets " comme religieux par définition, de sorte que " le politique " entendu dans un sens seulement pragmatique demeurera incapable de les résoudre dans leur spécificité, donc tels qu'ils se présentent objectivement sur le terrain " proprement politique " qu'enfante la religion.

Exemple : Calvin aurait crié à l'hérésie triplement satanique si l'Église catholique lui avait expliqué, primo, qu'on ne saurait ni rendre une religion crédible, donc efficace auprès d'une population dans son ensemble, ni rendre une théologie puissante dans aucun État réel sans leur donner un centre de commandement visible et incontesté, donc un chef unique, secundo, qu'une institution terrestre qui voudrait se passer d'une organisation bureaucratisée hiérarchisée et illustrée par un signe de ralliement unanimement reconnu serait rapidement balayée, tertio que, si le pain n'était pas censé se changer en chair d'un dieu sous l'effet des paroles du prêtre, les chrétiens n'auraient pour divinité qu'un symbole émacié à consommer. Quatre siècles plus tard, le calvinisme n'est plus une force politique, mais Rome est sincère quand, au lieu de dire aux Genevois que c'est à la politique qu'il appartient de tenir le sceptre de la raison, elle leur dit : " Vous voyez bien que nous avions théologiquement raison , puisque Dieu vous a donné tort. "

4 - La politologie classique dans son rôle d'interdit

Une politologie dont la rationalité n'embrasse pas l'espèce dans sa profondeur psychobiologique dresse devant la science des obstacles aussi puissants qu'une orthodoxie. Un seul exemple : l'Édit de Nantes ordonnait, dans son article premier , qu'il serait désormais interdit de discuter de la présence ou de l'absence de la chair et du sang de la victime sacrificielle sur l'autel des chrétiens. La paix religieuse de la France a été obtenue à ce prix, mais trois siècles plus tard seulement, avec la loi de 1905 sur la séparation de l'Église et de l'État, qui a entériné l'interdit de Henri IV. Mais ce tabou laïc bloque de nos jours tout progrès scientifique de la connaissance politique de l'homme, parce qu'on ne peut prétendre connaître les évadés du monde animal si l'on ignore pourquoi leur encéphale exige de consommer rituellement de la chair et du sang humains sur les autels et si l'on ne se demande pas quelle est la signification, dans l'histoire de l'évolution de notre encéphale, de l'apparition, au XVIe siècle , de mutants horrifiés par une telle pulsion.

Non seulement la théologie pose à l'anthropologie scientifique des problèmes politiques réels, mais le blocage de tout progrès en profondeur de la psychobiologie est aujourd'hui aussi assuré à l'échelle mondiale par l'interdit de 1598 et de 1905 que par l'Inquisition au XVIe siècle. Il ne suffit pas d'écrire, comme Zbigniew Brzezinski , qu'un problème " seulement politique " se cache sous tout problème habillé en théologie - encore faut-il se demander à quelle profondeur anthropologique du politique se cache le mythe eucharistique.

5 - La " bonne foi " de la foi

Mais ce serait seulement une autre manière de passer au large de toute psychologie de la notion même de " raison croyante " de s'imaginer que le cerveau religieux se défausserait sur une " raison divine " par une sorte de ruse tartufique parée des apprêts et de tout l'apparat d'une dérobade théologique. L'encéphale d'une religion n'est pas consciemment et habilement dédoublé entre le ciel et la terre : c'est de bonne foi qu'il voit le monde réel à travers le prisme du sacré et qu'il enfante une histoire tellement objectivée par le " prix du sang " sur l'autel et à la guerre que les solutions dites " pragmatiques " des conflits ne les résolvent en rien.

Les compagnies pétrolières qui pilotent dans les coulisses la Rome protestante de l' " axe du mal " ne sont pas plus lucides dans leur ordre que les économistes chevronnés et les experts comptables avertis qui eurent l'idée d'intercaler entre le ciel et l'enfer un lieu de transit payant et qui ont su rentabiliser la portion provisoire de la vie posthume des fidèles afin de financer la construction de l'église Saint Pierre. Quand G. W. Bush s'exclame : " Nous qui sommes si bons !", il témoigne de l'étiage des encéphales de la démocratie américaine, comme la Rome du XVIe siècle exprimait l'angélisme pieux de l'époque.

6 - L'encéphale schizoïde

La dévotion est fondée sur le fonctionnement biface de l'encéphale religieux, lequel joue le plus candidement du monde sur les deux tableaux. Exemple : les Dorzé soutiennent, comme Paul Veyne l'a rappelé, que le tigre est catholique et que, par conséquent, il jeûne le vendredi. Néanmoins, cette tribu n'en protège pas moins ses troupeaux contre le tigre le vendredi. De même, certains médecins administrent des médicaments homéopathiques à leurs patients, mais sitôt qu'ils sont vraiment malades, ils reviennent à la médecine scientifique. La dichotomie cérébrale dont l'espèce est armée de naissance lui permet de gagner la partie sur la terre et au ciel, mais cette faculté n'est pas consciemment hypocrite ou cynique : un lobe de la masse crânienne du croyant s'alimente à l'échelle cosmico-mythique, tandis que l'autre donne satisfaction à une saine gestion de ses intérêts.

Les articles de presse abondent sur les cinq continents pour démontrer, chiffres en main, combien l'empire américain a besoin du pétrole irakien , dont les réserves sont sans doute les plus riches du monde - quelque 150 milliards de barils. De plus, Washington a besoin de s'intercaler entre l'Iran et l'Arabie Saoudite, qui profitent de la réduction de la production irakienne à 10 millions de barils par jour pour faire monter le prix de l'or noir. Tout cela est aussi clairement démontré que le risque de voir les tigres catholiques dévorer les moutons des Dorzés les jours de jeûne. Mais le cerveau humain est schizoïde. Quintilien : " Si tu convoites le pouvoir impérial, dis que tu viens sauver la République ".

7 - Le double langage de la théopolitique

Puisque c'est à titre psychobiologique que l'alliance du réel et du fantastique est l'expression naturelle d'une espèce que son évolution a affligée d'un cerveau au masque d'ange, la pensée de Pascal : " Qui veut faire l'ange fait la bête " se retourne en une autre formulation du problème : si l'homme est un animal dont la carapace naturelle est mentale et s'il se met sous la protection d'un ange habillé en théologien biphasé, quel sera le statut scientifique d'une politologie du IIIe millénaire qui devra intégrer une connaissance anthropologique des peuples et des nations ?

Pour l'instant, nous savons déjà pourquoi Washington ne dira pas à l'Islam : " Nous sommes la nouvelle Rome, et c'est à ce titre que nous appliquons les lois de l'Histoire réelle, celles qui ont donné leur puissance aux empires d'hier et qui la leur donneront toujours. " Nous savons également pourquoi le masque théopolitique de l'Histoire n'est pas délibérément et consciemment cynique : l'Américain moyen croit aussi sincèrement en l'existence objective d'un " axe du mal " que l'Européen du Moyen Âge au salut du monde par l'agonie d'un dieu-homme sur un gibet. La théopolitique américaine dira aux musulmans : " Vous êtes les otages de Satan et nous sommes les anges Gabriel de la victoire du Bien sur le Mal dans tout l'univers." Mais quand bien même les États-Unis disposeraient de la sagesse politique et de l'expérience des siècles d'un Ésope de l'Histoire, l'Islam en tant que tel ne saurait s'incliner devant ce souverain de l'idée de justice, parce que, religieusement parlant, le chapeautage théologique d'Allah par l'empire américain n'est pas plus tolérable aux yeux de l'Islam que n'est acceptable, aux yeux d'un Luther ou d'un Calvin, la main-mise sur la croix du Christ d'un pape couvert de pierres précieuses. Le fidèle du Coran refuse de transporter la Mecque à Washington comme le protestant refuse l'installation du trône d'or de la Curie face au Golgotha.

Il convient donc d'analyser les formes théologiques de la politique que son imaginaire religieux donne à l'empire américain.

8 - La théopolitique et la politique des catastrophes

Pour mesurer à quel point le cerveau théopolitique de l'Amérique est le vrai moteur de cette nation, il faut commencer par comparer les ressources mythologiques du protestantisme avec celles du catholicisme ou de l'Islam.

Prenons un cas concret , mais paradigmatique, celui de John Ashcroft. Il " clame sa rectitude morale et désigne ouvertement le département de la Justice comme un instrument de la vengeance divine. Dès que le président a déclaré la guerre au terrorisme , l'attorney général s'est empressé d'ordonner des arrestations en masse, de suspendre le recours à l'habeas corpus , de rejeter les requêtes présentées au gouvernement au nom du droit à l'information et de faire adopter une loi habilitant ses services à pratiquer à leur gré les écoutes téléphoniques et à ouvrir le courrier de n'importe quel citoyen. " (voir Lewis Lapham, Nouvel Obs du 5 au 11 septembre 2002)

Pourquoi un tel homme commence-t-il sa journée par une lecture de la bible, suivie de prières ? Pourquoi rédige-t-il lui-même des chansons pieuses ? Pourquoi soutient-il, à l'instar de toute la théologie catholique et de toute celle de l'Islam, que l'ordre politique descend du ciel - à cette différence près que ce sont les libertés de l'Amérique qui sont devenues l'expression d'un décret spécial de la divinité? Pourquoi dit-il que " ce n'est pas le gouvernement ou une charte qui nous les accorde, mais Dieu qui nous en a dotés " ? C'est que toute religion révélée est à l'échelle d'un sauve-qui-peut général des peuples et des nations. Les ciels de la délivrance et du salut sont à la taille des dangers extrêmes et même des situations désespérées. Quand un déluge engloutit la terre entière , ce n'est pas une déclaration solennelle des droits de la créature face aux caprices du ciel qui se montrera en mesure de répondre au désastre.

Aujourd'hui encore, quand le hasard d'un trémoussement du globe terrestres anéantit des milliers de fidèles, l'Église tente de démontrer aux populations sinistrées que la justice divine est dans le coup: ou bien notre espèce s'agite sur une goutte de boue incontrôlable, ou bien un terrible justicier du cosmos la met à l'épreuve et prouve du moins que quelqu'un s'occupe des malheureux évadés de la zoologie. Le singe-homme est un abandonnique de naissance. Il demande protection à un personnage fantastique, parce que le minimum qu'il réclame, c'est qu'il y ait un pilote dans l'avion.

Ces mots sont cruels ; mais si la vérité n'était pas cruelle, elle serait partout applaudie et il ne serait pas difficile de la faire entendre. La vérité toute simple enseigne que les John Ashcroft se comptent par dizaine de millions en Amérique. Le Nouveau Monde est une nation théopolitisée jusqu'à la moelle par le mythe de l'Eden qui lui sert d'armure et de ciel.

9 - La théologie de la " justice immuable "

Parmi les rescapés du World Trade Center, la référence biblique est un leitmotiv : " Je suis tellement reconnaissant à Dieu de m'avoir épargné ", dit l'un, " J'ai pensé que c'était un ange qui m'avait appelé " dit l'autre. En créant une divinité censée s'adresser en personne et en tête à tête à chaque fidèle, le christianisme est la première religion qui ait sacralisé les intérêts de l'individu considéré isolément. La croix est solitaire. Elle permet au dévot d'exprimer sa gratitude à l'égard d'un ciel qui n'aura pas hésité une seconde à sacrifier deux mille huit cent quarante six vies pour la seule édification de Monsieur X, puisqu'à ce prix, son existence est devenue plus précieuse à ses yeux.

La théologie du Golgotha exploite la rentabilité sacrificielle d'un seul innocent, qui aura payé le tribut pour tous les autres en se faisant clouer bon gré, mal gré sur un gibet. Cette exaltation d'une agonie isolée a toujours et en tous lieux magnifié des rédemptions ultra personnalisées. Elle a légitimé des dictatures aussi solitaires que le sceptre du ciel. Une théopolitique de ce type permet, depuis deux mille ans, de fonder le recours à la force publique sur la justice absolue et inattaquable d'un " créateur du monde ", ce qui permet de rendre rationnel l'impératif de terrasser le diable une fois pour toutes. C'est pourquoi la théopolitique américaine invoque une " justice immuable ". Le " bien " anéantira le " mal " sur tout le globe terrestre.

10 - Une théologie de l'innocence

C'est faute d'une connaissance anthropologique du christianisme - et cela y compris dans les démocraties " trinitaires ", qui sont fondées sur l'invocation de trois idéalités-pilotes souvent réputées autopropulsives - que les États laïcs sont frappés d'une méconnaissance médusée des sources théologiques du refus des États-Unis d'accepter l'autorité d'un tribunal pénal international. Quelle stupeur, dans les chancelleries occidentales, de ce que Washington cherche désespérément à récuser la légitimité d'une justice transcendante aux États, en mettant toute son énergie diplomatique à faire signer des accords bilatéraux à de petits vassaux et même au Vieux Continent tout entier !

Pourquoi est-il sans prix d'échapper au risque de voir des soldats américains comparaître devant un tribunal pour crimes de guerre ? Les États-Unis seraient-ils taraudés par je ne sais quelle mauvaise conscience de génocidaires en herbe? Nenni : ici encore, il serait naïf de s'imaginer qu'ils voient l'épée de Damoclès de la justice des hommes suspendue sur leur tête. Mais si l'on n'analyse pas les sources de leur dérobade ou de leur fuite devant une justice non proférée par le ciel, on n'aura aucune chance de remédier aux carences de la politologie classique, puisqu'il y faut une distanciation anthropologique à l'égard du magistère du ciel.

Qu'enseigne le sacré aux démocraties laïques? Que le croyant n'est jamais soumis qu'en apparence à la divinité censée le surplomber et devant laquelle il paraît s'agenouiller: en réalité, il se l'approprie spontanément, soit de sa propre autorité, soit par une interprétation de sa parole dont l'élasticité s'explique par le fait que les écrits de Dieu disent tout et son contraire - car ils lui ont été dictés par l'Histoire, dont les verdicts sont contradictoires sur tous les sujets. A travers l'idole à laquelle il s'identifie, le croyant profère le juste et l'injuste, décide du " bien " et du " mal ", tranche du " vrai " et du " faux ".

Croire, pour l'homme politique, c'est disposer du monopole de la parole sacrée, donc imposer au ciel l'herméneutique qu'on attend de lui. Hobbes l'a démontré depuis longtemps à propos de Moïse : le vrai maître, dit-il, c'est l'interprète de la parole absolue. Mais tout chef politique est un petit Moïse , à commencer par G. W. Bush. Dans le même temps qu'elle affiche son interprétation, la théopolitique se met à l'abri de l'autorité qu'elle invoque afin de se cacher à elle-même qu'elle est seule responsable de sa lecture angélique de l'Histoire.

C'est pourquoi le côté pile de l'idole serait cité à comparaître devant un tribunal pénal international, si, côté face, des soldats américains pouvaient être poursuivis - car, dans ce cas, la loi humaine serait d'une origine supérieure en autorité et en majesté à la parole du ciel que l'Amérique est à elle-même ; et dans ce cas, tout le monde verrait que la théopolitique américaine ne fait que dédoubler la divinité, soit pour se glorifier de ses victoires, soit pour se venger de ses défaites: du coup, le masque tomberait et l'on verrait à l'œil nu les procédés dont use " celui qui fait l'ange fait la bête " . Car dès que la responsabilité politique de faire parler un Dieu unique risque de retomber sur les épaules de ses prête-nom, ceux-ci se couvrent du sceptre divin, qu'ils feignent de ne pas brandir eux-mêmes et, sous cette seconde face de leur politique à double fond, ils sont condamnés à tenter de soustraire en toute hâte leur ciel bifide à la souveraineté du droit international.

Naturellement, le modèle constitutionnel des États-Unis est officiellement celui d'un État laïc . A ce titre, l'Amérique fait valoir que la souveraineté suprême est seulement celle qui appartient à la démocratie et que celle-ci a confié à une Constitution fédérale la tâche de préciser les règles qui régissent le législatif, l'exécutif et le judiciaire, donc la politique en action. Mais le Nouveau Monde a profondément théopolitisé la démocratie. Ses institutions sont les organes officiels d'une Église politique chargée de diffuser dans le monde entier les idéalités proprement apostoliques de l'Amérique du salut. C'est pourquoi les débats avec d'autres nations ne peuvent, comme dans les discussions théologiques, que se conclure par le ralliement de tous au point de vue de Rome, seule détentrice du vrai et du juste : " Nous devrions toujours rechercher le consensus, mais, quand nous ne pouvons y parvenir - parce que nous croyons qu'une position donnée est la bonne, parce que c'est une position de principe, qui reflète les vues du peuple et du gouvernement américains - alors, nous devons nous en tenir à cette position de principe. " (Le Monde, 9 septembre 2002)

11 - Le statut de l'athéisme américain

On le comprendra mieux si l'on analyse le statut de l'athée dans l'Eden. Aux États-Unis , le mécréant subit le sort du héros de la Métamorphose de Kafka, dont on se souvient qu'il se réveilla un beau matin transformé en un cancrelat gigotant, mais coupable d'avance du crime de " parricide ". Son seul aspect physique - de frêles jambes sur un corps cuirassé - provoque naturellement une telle horreur des membres de sa famille qu'il sera tué par son père, ce qui inverse le complexe d'Oedipe. Kafka connaissait le Livre de Job sur le bout du doigt. Sa Lettre au père en dit long sur le parricide à rebours qu'illustre le Golgotha et qui, dans la religion chrétienne, fait du père le meurtrier de son fils - seul moyen politique d'asseoir à nouveau son autorité un instant bafouée par la désobéissance délictueuse d'Adam. Mais la diabolisation de l'athéisme souligne la nécessité d'une psychanalyse politique des théologies, tellement l'interprétation théopolitique du 11 septembre par le président des États-Unis en personne, donc par la plus haute autorité de l'État souligne les fondements anthropologiques du sacré dans l'Histoire.

Prenons le cas de ce chirurgien urgentiste, Michael Newdow, qui engagea une action en justice au motif que sa fille âgée de huit ans était obligée " chaque matin, à l'école publique, lorsqu'elle récitait son 'Pledge of Allegiance', sorte de serment civique, de faire une claire référence à Dieu, et cela en dépit des principes constitutionnels consacrant la séparation des intérêts de l'Église et de l'État ". Les juges lui ayant donné raison, le Nouvel Obs raconte : " Au lendemain du jugement, le pays jaillit de son bénitier : un sondage affirma que 88% des Américains voulaient garder la référence à Dieu dans le corps du serment. Le président Bush trouva le jugement du tribunal 'ridicule ' et ajouta que 'la déclaration d'indépendance se référait à Dieu à quatre reprises'. Les membres du Congrès rappelèrent qu'ils commençaient chacune de leurs sessions par une prière. Les sénateurs, face aux caméras de télévision , récitèrent débout, la main sur le cœur, The Pledge of allegiance pour réaffirmer que les États-Unis étaient une nation under God. Sur quoi , d'honorables parlementaires se mirent à chanter haut et fort God bless America et un élu de l'Ohio insista pour préciser que la devise de son État était With God all things are possible. Dans ce concert des anges, le porte-parole de la Maison-Blanche rappela que la devise de la monnaie américaine était In God we trust et que le serment prêté par les nouveaux présidents se terminait par So help me God. " (Nouvel Obs, du 5 au 11 sept. 02) Mais il n'est pas indifférent de rappeler que cette phrase a été rajoutée sous la pression du sénateur Maccarthy en 1954.

On comprend dans quelles profondeurs de l'empire américain la théopolitique et son " axe du mal " s'enracinent .

12 - Le sceptre de l'intelligence

On sait que l'empire américain se proclame le plus puissant que le monde ait connu depuis Rome et que beaucoup de ses penseurs proclament que ledit empire n' a jamais eu d'égal. Mais ils se trompent : la nouvelle Rome a besoin d'alliés, tellement sa force militaire se révèle ridiculement impuissante à assurer sa domination sur toute la terre. Du coup, il appartient à l'Europe de la pensée de s'emparer du sceptre de l'intelligence. Mais si la conquête de ce sceptre exige que soit posée la question du statut anthropologique de l'empire américain, c'est parce que la science de l'évolution de notre encéphale se situe au cœur de la recherche sur les origines psychobiologiques des rescapés du monde animal. Le Nouvel Obs, qui donnait tête baissée et depuis des années dans le pluriculturalisme décervelé, semble avoir pris acte de ce tournant décisif de l'Occident: " Les disciples d'Oussama Ben Laden, écrit-il, se targuent d'obéir aux injonctions d'Allah. L'attorney général américain, pour sa part, semble être convaincu que la Constitution des États-Unis et la déclaration des droits ont été rédigées par le Tout-Puissant en personne. Ce dogme invalide le principe même sur lequel les États-Unis sont fondés - un gouvernement appliquant une législation faite pour et par des hommes, s'adaptant aux contingences historiques et soumise au seul jugement de l'Histoire. " (voir Lewis Lapham, Djihad à l'américaine)

Mais depuis un an, il n'est pas encore devenu évident aux yeux des intellectuels que le destin de l'intelligence critique sur les cinq continents est redevenu la clé de l'histoire réelle de la planète. Il est vrai que ces mêmes intellectuels ont cédé, pendant un demi siècle, au chant des Sirènes du messianisme soviétique et qu'il a fallu un Soljenitsyne pour leur ouvrir les yeux tellement, comme disait Nietzsche, les vrais redresseurs de l'espérance devront avoir surmonté une crise du nihilisme sans laquelle l'avenir de l'intelligence ne sera pas fécondé.

13 - L'histoire des théologies comme documents anthropologiques

Mais le désastre politique vers lequel courrait une civilisation dont la science anthropologique demeurerait incapable de peser l'encéphale religieux de l'homme ne résultera pas seulement de ce que la théologie américaine de la guerre se trouve en contradiction radicale avec les fondements démocratiques, donc laïcs du pouvoir politique rationnel des modernes. A une plus grande profondeur, une connaissance réelle de l'évolution d'une espèce fantasmagorique ne saurait s'inscrire dans aucune autre discipline que dans une histoire psychobiologique, donc anthropologique des théologies, tellement celles-ci sont seules à porter des traces raisonnées et écrites de l'évolution des représentations délirantes de l'histoire du monde.

L'histoire des mathématiques, de la géométrie ou de la chimie ne nous donne que des renseignements, certes utilisables et précieux concernant le degré d'ingéniosité du singe-dieu, mais non des documents précis et d'apparence logique portant sur la nature même du transport cérébral de cet animal dans des mondes délirants. En revanche, décrypter la succession des formulations dogmatiques internes aux diverses mythologies sacrées, c'est suivre pas à pas non seulement l'histoire de l'éthique et de la politique , mais l'histoire de la faculté d'enchaîner des propositions par induction et déduction - ce qui caractérise les transfuges des primates, même si cette capacité demeure elle-même limitée et livrée à des gesticulations où le fabuleux se mêle au réel.

14 - Les théologies de la guerre et le défi post kantien de l'Occident

Dans cet ordre de la recherche, l'importance anthropologique de l'histoire des théologies de la guerre vient tout de suite après celle de l'histoire des sacrifices et des purifications, parce que les mythologies du glaive illustrent de manière exemplaire les légitimations célestes de la politique des États. Pour n'évoquer qu'un seul exemple , le XIe siècle a vu régner une théologie chrétienne selon laquelle Dieu avait perdu la guerre du salut pour avoir été battu à plate couture par Satan sur le champ de bataille du péché. En vertu des lois internationales qui régissaient les conflits armés , le créateur devait livrer son fils en rançon sanglante au Démon afin de racheter, par l'exécution publique de sa propre progéniture, ses créatures désormais prisonnières du vainqueur, au même titre que les Romains devaient racheter à Hannibal leurs armées faites prisonnières à la bataille de Cannes.

On sait qu'il allait revenir à saint Anselme de combattre cette théologie à l'aide d'une " preuve de l'existence de Dieu " dont Descartes se servira encore six siècles plus tard. Mais si notre cerveau théopolitique fonctionnait encore sur le modèle préanselmien il y a neuf siècles seulement, l'histoire des théologies chrétiennes offre à l'anthropologie scientifique le seul champ d'observation sûr et rationnel pour évaluer le degré de raison de l'humanité ; car, quatorze siècles avant saint Anselme, c'étaient les entrailles des bœufs sacrifiés qui faisaient connaître aux Grecs les conseils stratégiques que l'Olympe adressait aux armées. On comprend aisément que si la civilisation européenne renonçait à connaître la véritable histoire de l'évolution de notre encéphale , elle devrait tourner le dos à Darwin et à Freud pour saluer la " richesse de la culture cosmogonique des Pygmées ".

15 - Le défi de l'Occident de la pensée

La civilisation mondiale n'a plus le choix : ou bien elle exploite la découverte, déjà vieille d'un siècle et demi, que notre boîte osseuse est un organe en mutation, et dans ce cas, elle ne saurait se passer de la gigantesque documentation anthropologique que fournissent les argumentaires théologiques de l'Occident depuis vingt siècles, ou bien la régression mentale américaine reconduira l'humanité au Moyen Âge de l'intelligence. La théologie de l' " axe du mal " est parfaitement datée dans l'histoire de l'encéphale humain . Elle répond à la forme de raison et au type de démonstration religieuse qui régnait du temps des premières Croisades. Mais pour répondre au défi que l'empire américain lance à la connaissance moderne de l'homme et à toute la civilisation née avec le "Connais-toi" socratique, il faut oser lancer un nouveau défi kantien : à savoir que, depuis l'invention de Jahvé, de Jésus et d'Allah, tous les autres dieux sont appelés des idoles, sauf ces trois-là. Le nouveau cogito exige la dissection d'un type d'idoles nouveau - les idoles cérébralisées.

le11 septembre 2002