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Section Après 11 septembre 2001
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L'Amérique, l'Europe et l'avenir d'Allah
Discours d'un "véritable " Président des Etats-Unis

 

Je demande à ceux qui liront le discours * que le Président des États-Unis a consacré à l'alliance de la recherche scientifique mondiale sur l'évolution de notre encéphale avec la politique internationale de se souvenir de la véritable histoire de la politique, qui est celle de ses fictions. De Platon à Thomas More, de Swift à Kafka , de Cervantès à Dostoïevski, l'histoire de nos songes publics n'est-elle pas plus vraie, parce que plus révélatrice que celle des Charlemagne, des Charles Quint ou de Louis XIV, pour ne rien dire des géants du délire, les Caligula ou les Tibère qui n'ont déserté le récit fantastique que pour faire débarquer la folie sur la terre?

Qu'il me soit donc permis de soutenir que le discours de celui qui allait se voir honoré du surnom ou du sobriquet de " Périclès de l'Amérique " a démontré que cette jeune nation avait suffisamment mûri pour marquer l'Histoire du monde du sceau de sa sagesse. Mais il ne suffisait pas à " Périclès " de faire triompher l'esprit de raison et de justice dans le cœur de ses concitoyens ; encore fallait-il qu'il conçût une stratégie qui démontrerait la rationalité politique de sa décision de renoncer à se venger d'un attentat par le recours à une guerre stupide. Or, cette stratégie de la raison exigeait un niveau de la réflexion politique qu'aucun chef d'État ne saurait faire triompher devant les masses.

Le lecteur est donc légitimé à se demander comment je me suis procuré le discours ultra secret que le Président des États-Unis a tenu devant une centaine seulement d'intellectuels du monde entier. Pourquoi a-t-il tenu à mettre une superélite internationale dans la confidence ? Quelles consignes de discrétion a-t-il données à ces privilégiés ? Comment a-t-il pu croire qu'il serait obéi ? Peut-être a-t-il, au contraire, demandé à ses auditeurs de faire connaître ses idées au gré des opportunités et des aléas d'une Histoire immergée dans le tissu des jours - sinon, il serait inexplicable que ce texte fût tombé entre mes mains inexpertes. De plus, je l'ai reçu en anglais, alors que la langue de Shakespeare n'est pas de celles que je pratique, ce qui m'a posé des problèmes de traduction que j'ai tenté de résoudre à la manière de notre XVIIIe siècle, qui donnait aux héros du dramaturge d'outre Manche des allures de gentilhomme français.


1 - Exorde
2 - Les dieux uniques et la bombe
3 - Leur idole et la nôtre
4 - Spectrographie politique du sacrifice chrétien
5 - Notre propre cerveau est en panne
6 - L'Europe de l'intelligence et nous
7 - Le rôle d'une superélite de l'intelligence
8 - Notre rivalité avec l'intelligence française de demain
9 - Renseignements secrets
10 - L'avenir de l'intelligence

 

1 - Exorde

Messieurs,
Si je vous ai conviés à vous entretenir longuement avec votre Président, c'est pour le motif qu'aucun homme politique ne peut désormais diriger une nation sans se tenir informé des recherches d'avant-garde de nos savants sur le fonctionnement du cerveau d'une espèce égarée de naissance dans des mondes imaginaires. Cette situation peut paraître nouvelle, tellement on jugera un peu vite qu'elle n'a pas connu d'exemple avant le 11 septembre 2001. Mais n'est-ce pas faute d'une connaissance suffisante de l'encéphale de notre espèce que l'empire romain s'est effondré ? N'est-il pas évident que les historiens et les philosophes de l'époque ignoraient les chromosomes qui nous scindent entre le réel et le rêve ? Notre capital génétique nous impose donc sans cesse de nous fabriquer un équilibre nécessairement artificiel entre les réalités de la terre et les empires du songe qui prennent possession de nos têtes.

Qu'avons-nous encore appris le 11 sept. 2001, sinon que cet équilibre n'est pas seulement fragile et bancal, mais qu'il est impossible de le consolider durablement et que cette difficulté insurmontable par nature devient aujourd'hui un péril politique mondial parce que la balance à peser la folie extrême ou exténuée de notre imagination religieuse change de poids et de plateaux avec le progrès continu de nos armes de destruction depuis le XVIe siècle.

Comme il était encore facile à nos ancêtres de colloquer un enfer et un paradis inoffensifs d'un côté et de l'autre du fléau de leur balance ! Mais nos techniques de l'apocalypse sont désormais nos vrais arbitres politiques, et elles siègent au coeur de nos théologies. Du coup, il nous faut nous armer d'une science de nos délires sacrés à la hauteur de nos explosifs ; car du temps où Allah observait du haut du ciel ses fidèles docilement agenouillés dans le désert, la politique du monde passait allègrement au large de leurs prières livrées au sable et à la poussière; et quand notre propre divinité suivait du regard ses croisés en sueur sur le chemin du sépulcre de son fils, leurs lances et leurs cuirasses étincelant sous le soleil ne mettaient en rien l'existence du monde en danger. Mais quand les gènes du créateur font un mélange trop détonant avec le train ordinaire de notre politique sur une grande surface de la terre, c'est que nous avons non seulement changé de planète, mais quitté le système solaire afin d'apprendre à nous regarder de plus loin. C'est pourquoi, vous êtes les conseillers cérébraux de la modernité; car les plus grands spécialistes de l'ADN pourront bien progresser dans la connaissance en laboratoire de nos cellules grises; mais pour peser la nature même du pouvoir politique sous la houlette de l'imaginaire religieux de notre espèce, je compte davantage sur vous que sur leurs éprouvettes.

C'est à nos penseurs de construire la balance qui nous permettra de conduire sans démesure ni précipitation une politique de l'intelligence qui n'aurait pas besoin de bombardiers géants, mais d'une réflexion sur la justice, alors que cette notion même, nous n'avons pas encore appris à la peser. Certes, il nous faudra nous élever à une connaissance de l'homme dont nous sommes tragiquement dépourvus - mais un milliard deux cent millions de fidèles d'Allah attendent que nous apportions au monde civilisé la lumière d'une science de notre propre tête avant de jouer les pédagogues de la leur.

2 - Les dieux uniques et la bombe

Qui sont les trois gigantesques personnages cérébraux nés d'Abraham et qui se promènent encore dans l'esprit de cinq milliards d'êtres humains sur les six que compte le globe ? Ben Laden ne nous a-t-il pas rappelé avec des bombes que ces Titans du ciel gouvernent encore en secret l'histoire du monde, puisqu'ils sont les propriétaires et les moteurs des têtes de leurs adorateurs? Combien se trouve-t-il aujourd'hui de femmes et d'hommes sur la terre qui savent qu'il s'agit de héros exclusivement mentaux? S'il ne nous est plus permis de mettre nos espérances à l'école des foudres du ciel, s'il nous est interdit désormais de confier le destin politique du monde aux trois Jupiter qui servaient de canons de l'absolu à nos ancêtres, comment se fait-il que nous ne sachions pas non plus pourquoi la dernière bombe religieuse, donc cérébrale de l'Europe s'appelait le " processus historique " et pourquoi elle a régné pendant soixante dix ans sur les cerveaux de quatre-vingt dix pour cent des intellectuels européens?

Que vaudront nos sciences humaines aussi longtemps qu'elles ignoreront quel dieu pilotait la trajectoire du mythe du salut par les pauvres? Puisque la parole du dieu " processus " a alimenté les incantations de la moitié du genre humain pendant tout le XXe siècle, nous avons enterré nos prophètes du fantastique sacré avec trop de hâte, et les vrais médecins de nos exorcismes, nous les attendons encore. Quels sont nos rêves supportables et nos rêves malades si nous légitimons les premiers et si nous appelons idoles les chefs des seconds , alors que tous nos dieux sont nés de nous seuls et de notre politique ? Vous courez, vous aussi, vers une terre promise, mais votre Eden est celui de la science ; car vous serez les explorateurs nouveaux de nos paradis. Nous apprendrez-vous qui nous sommes pour avoir quitté la zoologie à seule fin de nous dédoubler dans des royaumes qui nous menaient autrefois par le bout du nez et que nous tentons d'assagir depuis des siècles ? Et voici que nous ne sommes plus les maîtres de nos charges explosives. Qui gagnera la course de vitesse entre nos armes et la science de notre encéphale ?

Vous êtes mes confidents, parce que votre Président ne peut demander au peuple américain de comprendre le joug du tragique qui pèse sur la politique mondiale. Mais puisque ce sont avant tout les chefs d'État qui ont besoin d'acquérir une connaissance plus profonde du genre humain, je dois vous expliquer ce qui se passera si vous ne les informez pas du fonctionnement politique des trois grandes religions du monde ; car leur ignorance les rendra incapables de faire face à l'ère nouvelle dans laquelle nous sommes entrés le 11 sept. 2001. Alors nous serons terrassés non point par nos adversaires, mais par les innombrables copies du cerveau de leur Allah qui rendra leur multitude invincible et dont notre incompétence politique nous aura empêchés de décrypter les secrets.

3 - Leur idole et la nôtre

Que savons-nous des adeptes du Dieu de Mahomet que l'Europe du Moyen Âge appelait les infidèles et comment apprendrons-nous à composer avec leur ciel, alors que les armes des saint Thomas et de tous les théologiens du monde sont à la ferraille? Nous voyons seulement que l'Islam étale devant nos yeux des peuples nombreux et dispersés sur plusieurs continents. Leur fabricant du cosmos est né davantage des forges de Moïse que le nôtre. Leur démiurge n'est apparu qu'au VIe siècle de notre ère et il a choisi la péninsule arabique pour faire ses premiers pas.

A cette époque, dans toute l'Europe, notre pauvre foi avait anéanti les Lettres , les arts, la philosophie et les sciences dont nous avions hérité de la Grèce, et les descendants de Salamine avaient été précipités la face contre terre, parce qu'une bonne moitié des intellectuels et des hommes politiques de ce temps-là s'étaient laissé convaincre par leur Église que les invasions des barbares démontraient la fureur du Dieu de la croix contre ses propres fidèles et qu'il prenait sa revanche sur les péchés du monde, tandis que l'autre moitié s'imaginait que les hordes des Goths et des Wisigoths prouvaient la rage vengeresse des dieux anciens, dont l'Olympe avait été supplanté par la potence du Golgotha.

Nous savons tous qu'à l'origine l'encéphale d'Allah illustrait un grand progrès sur le nôtre, et cela pour trois raisons : en premier lieu, il autorisait ses fidèles à s'exercer du moins aux mathématiques et à la géométrie ; en second lieu il supprimait d'un trait de plume le clergé des chrétiens et des juifs, dont les privilèges étaient devenus exorbitants du fait qu'ils tiraient des revenus intarissables, l'un de l'autel du Golgotha, l'autre de leurs sacrifices d'animaux, qu'ils avaient hérités du polythéisme. Mais, en même temps, cette religion était condamnée à remplacer la destruction du pouvoir politique trop spectaculaire de l'Église romaine et des prêtres de Jahvé par la métamorphose subite du peuple tout entier des croyants en un clergé humble et assidu.

Du coup, toute la société se changeait en un immense monastère. Les fidèles se prosterneraient cinq fois par jour devant Allah pour lui réciter leurs prières. Dans le même temps, cette croyance monacale refusait aux femmes la place que la nôtre leur accorde, parce qu'elle demeurait calquée sur les rois polygames d'Israël, tandis que les chrétiens donnaient une progéniture mâle au créateur de l'univers. Par ce moyen, l'Europe monogame accordait d'avance, par le truchement d'une vierge sacrée empruntée à la tradition des Grecs et des Romains, une place considérable au génie féminin. La civilisation occidentale connaîtra une évolution rapide de ses mœurs et de ses savoirs sous la houlette du modèle familial des fils de Cincinnatus.

4 - Spectrographie politique du sacrifice chrétien

Mais vous commencez de vous demander pourquoi votre Président quitte la réflexion politique pour s'attarder à vous rappeler des évidences que vous connaissez mieux que lui . C'est que le foyer politique d'une religion est sa stratégie du sacrifice, et la pire insuffisance politique de la religion du croissant est précisément sa théologie monosexuée du sacrifice de l'autel, alors qu'en faisant féconder une vierge par un sperme divin, le mythe chrétien réconcilie habilement son Olympe avec le mode de procréation légitimé par la famille monogame. De plus, l'Europe a divinisé une parturition mi banale, mi céleste, ce qui lui a permis de retrouver , mais en les idéalisant et les sacralisant, les amours des dieux d'autrefois avec de belles mortelles.

Faute de glorifier la maternité, donc de sanctifier un accouchement tout ordinaire, l'Islam a produit une société principalement mâle, donc combattive et guerrière, alors que, dans la religion du Golgotha, avec sa mère éplorée au pied d'une potence, les échecs les plus cruels du ciel dans l'histoire du monde réel sont dûment prévus et intégrés d'avance à une théologie résolument biface : en cas de désastre sur les champs de bataille, une doctrine fondée sur l'exaltation de l'amour maternel adoucit la crucifixion censée rédemptrice d'un Dieu de la douleur : un homme né du ciel et qui passe par les épreuves de la torture et de la mort afin de racheter à ce prix et de sauver précisément par ce moyen réputé radical une créature livrée aux catastrophes des nations présente, sur l'autre face de la médaille, l'effigie du triomphe de la foi dans le monde profane ; car le récit de la résurrection du mort vient symboliser et récompenser la revanche du ciel sitôt que la roue de l'histoire a tourné et que la gloire militaire succède derechef au malheur.

C'est pourquoi l'attaque suicidaire des martyrs exclusivement virils de l'Islam contre des symboles de pierre de notre puissance sur la terre, nous devons, en connaisseurs du cerveau humain, l'interpréter comme le signe de l'hémiplégie politique de la théologie du sacrifice musulman, qui ne parvient à venger Allah que sur le mode offensif et les armes à la main, tandis que le mythe de la résurrection d'un trépassé vient récompenser la souffrance endurée et surmontée. La Croix est un moteur politique à deux temps. Il est adapté d'avance à tous les accidents de terrain de l'Histoire.

5 - Notre propre cerveau est en panne

Que devrons-nous entreprendre face à un Islam au sacrifice monoface si toute notre stratégie nous met d'avance dans une situation intellectuelle et religieuse non seulement compliquée, mais contradictoire ? Car, d'un côté, nous devons tenter de faire progresser une civilisation dont la théologie n'a pas bougé depuis quatorze siècles. Du coup, elle s'est rouillée et même fossilisée pour le motif qu'elle s'est trouvée dans l'obligation de mettre l'éternité de son ciel à l'école de sa lettre et de ses rituels vieillis. Mais si nous approfondissons la question de savoir pourquoi elle n'a pas progressé aux côtés de la Renaissance européenne, alors que c'est elle qui a permis à l'Occident de retrouver le chemin des Lettres, des arts et des sciences au sortir du Moyen Âge, nous serons embarrassés et nous nous retrouverons à notre tour dans une situation aussi bancale qu'elle. Car je me demande bien comment nous pourrions faire progresser l'esprit de raison dans l'Islam si nous demeurons aussi incapables que la religion musulmane de nous interroger sur la situation dans laquelle se trouve notre propre cerveau aujourd'hui et si nous ne savons comment notre intelligence va évoluer, faute d'une véritable science des étapes de notre évasion partielle du monde animal ?

Afin de tenter de comprendre sur quelle balance nous pouvons peser notre tête et peut-être préfigurer une Renaissance qui serait celle de la pensée et du cœur au IIIe millénaire, je vous demande d'examiner nos chances de féconder l'entendement de notre espèce. Rivaliserons-nous à armes égales avec l'Europe dans une tâche si nouvelle et assurément décisive ? Sommes-nous mieux armés que le Vieux Continent ou, au contraire, plus désarmés que lui? Quels sont nos moyens politiques de lutter contre le fanatisme religieux dans le monde entier et quels sont les leurs ? Comment pouvons-nous prendre la tête de ce combat de géants et sommes-nous en mesure de le conduire à son terme ? A qui, de l'Europe ou de nous-mêmes reviendra-t-il de faire de l'Islam le levier qui nous permettra un jour, à nous aussi, de changer de planète mentale ?

6 - L'Europe de l'intelligence et nous

En premier lieu, nous avons tous appris de l'Histoire et de ses leçons que la seule voie qui permette aux peuples de sortir des ténèbres des Moyen Âge anciens ou d'aujourd'hui est de libérer l'individu de l'emprisonnement de son esprit dans des rituels qui lui interdisent d'avance de jamais conquérir aucune autonomie réelle de son esprit et de sa personne : tout croyant est à l'effigie de la tribu qui lui sert de moule et de modèle et qui lui ordonne de chanter dans le choeur. Mais notre individualisme à nous est très différent de celui d'une Europe que l'égalitarisme français a marqué de son sceau depuis deux siècles. Quelle est la religion nouvelle de la liberté que la Révolution de 1789 a fait naître et dont ce côté-ci de l'Atlantique est demeuré préservé ? Il s'agit encore d'un individualisme tout évangélique et secrètement messianique ; il s'agit d'un culte de l'individu qui substitue seulement à l'égalité devant Dieu et son Église une égalité mythologique de tous les citoyens devant une République proclamée se fonder non plus sur les droits de Dieu, mais sur ceux d'un homme abstrait et universel, donc aussi impérieux et souverain que le créateur et dont l'intolérance secrète multiplie les cultures au détriment des droits universels et iconoclastes de la raison et de la pensée.

C'est pourquoi il me semble qu'il est beaucoup plus difficile à un Français d'afficher sa différence cérébrale face à ses compatriotes et de faire reconnaître sa supériorité dans l'ordre de l'intelligence, du talent ou du génie qu'à un citoyen américain simplement sorti de Harvard ou de Princeton. En revanche, l'éventail des supériorités de l'esprit est beaucoup plus conventionnel et plus timide chez nous qu'en Europe, parce qu'en bons démocrates nous jugeons avant tout de la supériorité d'un individu par le succès financier qu'elle lui a valu, tandis que l'Europe a hérité de l'Église la leçon de l'alliance de la sainteté avec la pauvreté. En France surtout, on pourra passer pour un grand homme à demeurer dans la misère, parce que la masse du peuple n'y est pas devenue le juge suprême des valeurs supérieures.

Comment les contradictions internes qui caractérisent ces types opposés ou complémentaires d'individualismes nous arment-elles différemment devant la tâche commune de faire débarquer l'Islam dans la modernité ? Nous sommes sans doute les plus capables de guider les premiers pas des fidèles de Mahomet vers la démocratie, parce que nous sommes, à notre manière, plus tribaux que les Européens, qui jalousent, il est vrai, toute supériorité personnelle, mais que la richesse de leur culture ouvre à une connaissance fine des différences de qualité qui règnent chez eux entre les individus. Face à une société musulmane indifférenciée dans sa masse parce que le Coran l'a coulée dans un seul moule, nous serons donc de meilleurs pédagogues que les Français : mais nous lui enseignerons seulement une discipline civique uniforme, un idéal politique indiscuté, les choix simples d'un gouvernement élu, une pratique rituelle du suffrage universel et des rythmes électoraux immuables de la vie publique, alors que l'individualisme riche et subtil, mais indomptable des Français brise sans cesse ou fait exploser le corset politique de leur démocratie.

7 - Le rôle d'une superélite de l'intelligence

Mais c'est ici que la question de notre degré de maturité cérébrale, de notre place dans l'évolution de l'intelligence du genre humain et de notre déchirement entre le réel et l'imaginaire se met au premier plan. Car la rivalité pédagogique la plus profonde entre l'Europe et nous face à l'Islam se jouera seulement en fin de parcours, et cela non plus sur le terrain de nos capacités respectives d'initier des masses confuses aux rituels politiques des démocraties, mais sur le terrain, fort désavantageux pour nous, de l'éducation d'une élite de la pensée qui jouirait d'une avance intellectuelle immense sur le peuple et qui jouerait le rôle d'un guide puissant des foules ; car seul le génie de cette oligarchie de la raison libèrerait de l'ignorance une classe dirigeante livrée à une intelligence moyenne, donc médiocre, comme il est arrivé en France au XVIIIe siècle, où les encyclopédistes ont forgé les armes d'une bourgeoisie relativement pensante et instruite qui n'accéda à la maturité et qui ne prit le pouvoir qu'en 1789.

Or, l'ignorance de nos élites de second rang nous donne un grand retard sur l'intelligence sommitale de la France et, à un moindre degré, de l'Allemagne ; et nous ne sommes pas près, comme les chercheurs de pointe à Paris, de nous pencher sur le fonctionnement même de l'encéphale embarrassé des évadés tout récents de la zoologie que nous sommes demeurés et qui nous a livrés, depuis le paléolithique, à des chromosomes et à un capital psychogénétique qui nous divise encore entre des mondes irréels et le monde réel.

Or, un Islam réellement pensant ne prendra son véritable essor intellectuel que lorsqu'il aura conquis à son tour le modèle européen de formation d'une super élite dont l'Histoire a démontré la nécessité et l'efficacité ; et si nous nous révélons incapables de former une telle élite, jamais nous ne prendrons dans l'Histoire de la civilisation mondiale la place qui attend une seconde Renaissance. Dans ce cas, nous n'aurons pris l'avantage sur l'Europe que dans une première étape, celle où l'individualisme moderne se réduit à la promulgation des règles de fonctionnement élémentaires et proprement institutionnelles de la politique ; mais seule l'étape suivante est décisive - et l'Amérique n'est pas encore en mesure d'ouvrir les portes de l'intelligence de demain parce que la fécondation de la double postérité de Darwin et de Freud nous demeure interdite par la superficialité de nos sciences humaines.

8- Notre rivalité avec l'intelligence française de demain

Pour longtemps encore, notre rivalité avec l'Europe dans la formation de l'Islam de demain se réduira à celle que nous entretiendrons avec la France des anthropologues visionnaires. Cette France-là se réveillera dans la postérité de Descartes ; et elle se demandera pourquoi notre espèce a sécrété trois dieux uniques, et pourquoi ces idoles ont pris le relais des dieux d'autrefois. Je reçois de France des nouvelles réjouissantes et alarmantes dont ce n'est pas l'heure de vous entretenir en détail. Je vous dirai seulement que ces nouvelles me paraissent attristantes en ce que je les crois inassimilables au génie actuel de l'Amérique et de ses élites intellectuelles ; et réjouissantes, parce que l'Islam peut devenir un jour le moteur du monde pensant si, comme il arrive souvent, le retard même d'une civilisation lui permet de rompre brusquement ses amarres et de bondir vers l'avenir. L'audace extrême n'est pas toujours à la portée des civilisations avancées, mais qui demeurent ligotées à leur passé par la relativité même de leurs victoires sur leurs autels.

9 - Renseignements secrets

Dans quelle direction dirigerons-nous la recherche d'avant-garde sur les dangers politiques mortels que le cerveau biologiquement dédoublé de notre espèce fait désormais courir aux États devenus relativement rationnels? J'ai reçu des renseignements précieux sur les travaux des anthropologues français d'avant-garde. A leurs yeux, notre entendement actuel, qu'ils qualifient désormais de simio-humain, n'a commencé d'évoluer qu'après une stagnation de plusieurs dizaines de millénaires postérieurement à la découverte du feu et des premiers outils. Il en résulterait que nous ne disposerions de documents sûrs et déchiffrables sur notre évolution cérébrale réelle - celle qui tient à notre faculté de distinguer le réel de l'irréel - que depuis l'invention de l'écriture.

Mais ce ne serait qu'à partir du cinquième siècle avant notre ère que nous enregistrerions des accélérations locales et sporadiques d'un entendement proprement humain, dont la transmission aux générations suivantes serait mal assurée, partielle et destructible. Les anthropologues français soutiennent qu'il serait inutile de retracer dans le détail l'histoire des performances des mathématiques pures ou des découvertes propres aux sciences de la nature, qui font seulement de mieux en mieux connaître le monde physique: en revanche, si l'on entend étudier l'évolution de notre intelligence réelle, celle qui se révèle seule capable d'observer l'intérieur de notre propre tête - et d'abord les personnages magiques qui y ont établi leur demeure et qui s'y promènent - l'essentiel deviendra de percer les secrets des relations encore énigmatiques que nos lobes cérébraux entretiennent avec eux-mêmes.

Les anthropologues français d'avant-garde radiographient les otages pitoyables ou avantageux, effarés ou triomphants, terrorisés ou glorieux qui se sont domiciliés sous l'os frontal des fuyards du monde animal. C'est ainsi qu'un grand savant, disent-ils, peut conserver un cerveau d'enfant tout en faisant preuve d'une grande habileté dans une discipline particulière. C'est donc, disent les anthropologues français, l'histoire des religions qui nous fournirait le trésor essentiel de nos renseignements concernant la véritable histoire de nos cellules grises. Mais depuis deux millénaires, prétendent-ils, notre cerveau subirait une accélération extraordinaire de son évolution en divers points du globe. Ils déclarent avoir démontré qu'il existerait d'immenses mutations entre les délires religieux d'un Grec du temps de Xénophon et ceux d'un chrétien du Moyen Âge et de plus grandes métamorphoses encore de la vie onirique de notre espèce entre le XVIe siècle et le siècle de Freud. Mais le vrai progrès de l'intelligence serait mesurable à la faculté, encore titubante, de saisir la logique interne qui commande la généalogie de l'irréel dans la boîte osseuse des singes anthropoïdes devenus vraiment évolutifs depuis quelques siècles seulement.

10 - L'avenir de l'intelligence

Voilà une piste de la pensée sur laquelle il me semble utile d'appeler votre attention. Peut-être, malgré notre retard sur les Européens dans la connaissance des rescapés de la nuit animale avons-nous quelques chances de les rejoindre et de les dépasser. Nos pionniers de la liberté politique n'ont-ils pas accompagné les leurs ? Aussi longtemps, disent-ils maintenant, que nous nous croirons accompagnés dans le vide par les personnages gigantesques dont nous peuplons l'immensité, nous ne pourrons ni connaître la véritable nature de notre espèce, ni mesurer la responsabilité politique entière qu'appellent nos moyens de nous anéantir de nos propres mains. Peut-être l'Amérique sera-t-elle la première nation du monde à porter le flambeau de cette lucidité-là, si périlleuse qu'elle soit, parce que notre candeur même , nous la vaincrons plus facilement que des États encore alourdis par les dogmes à demi effacés, mais tenaces, de leurs églises.

Mais vous comprenez également la prudence politique qui vous commande non seulement la discrétion, mais le secret. Soyez l'avant-garde cachée de l'intelligence de l'Amérique et du monde. Nous sommes des fils de pionniers, non les descendants de générations d'intellectuels. Notre foi simple et robuste demeure soustraite à tout examen critique. Mais nous devons nous préparer à devancer un jour l'avenir intellectuel d'une Europe qui nous précède encore - un avenir auquel leurs pionniers à eux, les anthropologues de l'intelligence, travaillent en secret.

Telles sont les raisons les plus profondes pour lesquelles je vous demande de m'aider. Vous formez l'étroite phalange d'une élite intellectuelle qui guidera l'alliance de la politique des États-Unis avec une connaissance nouvelle de l'homme et de ses équipées dans des royaumes imaginaires. Aidez l'Amérique à assumer et à féconder la solitude et l'angoisse d'une sagesse qui saura qu'aucun dieu n'a jamais existé.

Des marins expérimentés ont mis en doute les aventures du capitaine Gulliver ; tout au contraire de nombreux internautes ont cru que j'avais mis la main sur la main sur un discours secret du Président Bush. Je déclare sous serment m'être livré à un exercice de politique-fiction. Il n'est pas interdit d'imaginaire ce qu'aurait dit un vrai Président des États-Unis puisque celui qui a été élu est fictif

le 1er mai 2002