Retour
Sommaire
Section Après 11 septembre 2001
Contact

Pour une connaissance d'Etat des croyances
Note envoyée à David Kessler , conseiller culturel du Premier Ministre, le 13 octobre 1997
Dans cette note adressée dès le 13 octobre 1997 au conseiller culturel de Matignon, Manuel de Diéguez avait précisé les fondements d'une science des croyances religieuses qu'il jugeait nécessaire aux élites politiques des démocraties laïques.
 

Les États doivent-ils conquérir les armes de la pensée, donc de l'esprit critique qui leur permettraient d'entendre dans la langue de Descartes ce que les fanatismes disent dans la leur ou bien la République doit-elle, au nom de la démocratie, se voiler la face et se rendre complice d'une mise à égalité de toutes les mythologies religieuses rebaptisées des " cultures " ? Tel est le problème politique central qui se pose aujourd'hui .

Mais il se trouve que le sacré se situe au cœur de toute la science politique depuis des siècles et que la modernité ne manquera pas de le redécouvrir à l'échelle planétaire. Si un État moderne se privait donc des moyens de la pensée rationnelle de comprendre à une profondeur anthropologique les croyances qui, depuis des millénaires, s'expriment alternativement par le meurtre et par une miséricorde politiquement calculée, nos démocraties courraient vers un nouveau Bas Empire.

Premier point

Dans tous les cultes du monde, l'immolation d'êtres humains aux dieux n'avait nullement été abolie pour le motif que, dans un coin perdu de la Judée, in certain Abraham, sans doute contemporain de la guerre de Troie et du sacrifice d'Iphigénie, avait osé interdire à Jahvé qu'il fît exécuter, par leur propre père, les fils aînés des propriétaires de troupeaux. Ce luxe cultuel pouvait convenir à des tribus nomades que leur genre de vie maintenait à l'écart des périls extrêmes de la guerre. Mais dans les civilisations relativement plus avancées, il paraissait scandaleusement parcimonieux et même avaricieux de n'offrir aux Célestes dans les plus terribles dangers des combats que du bétail massacré. Car le tragique enjeu des champs de bataille n'était autre que la survie de la nation. On continua donc de penser qu'il serait vain d'espérer apaiser la souveraineté irritée de la divinité de l'endroit avec des offrandes du plus vil prix, alors que l'on disposait déjà de gigantesques machines de siège. Tite-Live se garde bien de rappeler que les Romains eux-mêmes étaient retournés aux sacrifices humains afin de conjurer les désastres qui frappaient la nation devant Hannibal. On n'aurait enterré vifs qu'un "Gaulois et sa femme", alors qu'il faudra attendre l'empereur Claude Pour abolir officiellement les sacrifices humains "en raison de leur cruauté ".

Le christianisme était né depuis quelques décennies. Il allait procéder à une réduction drastique du tribut aux furieux des nues: on ramena d'un coup une seule victime l'ancienne pléthore des sacrifiés de l'autel. Mais surtout, on rendit ambiguë la trucidation payante , parce qu'il y avait quatre siècles qu'Euripide avait pris le parti d'Iphigénie contre un rite que Victor Hugo appellera " le vieux meurtre idiot ". On n'en voulait pas moins continuer de gagner sur les deux tableaux, celui de l'efficacité et celui de l'adoucissement des mœurs . On déclara donc que le sang qui coulerait sur l'offertoire serait réel, mais qu'il demeurerait invisible. On mit, de plus, quatre siècles pour reconstituer le meurtre rituel et surtout pour le relégitimer dans l'ordre théologique. Mais on conserva le luxe d'exorciser l'horreur du meurtre sauveur en le qualifiant de péché inexpiable commis par les juifs et l'on voua les coupables à une damnation qui permit de les clouer, à titre héréditaire, au pilori de l'impiété d'un crime jugé salutaire.

Pendant vingt-cinq siècles, le christianisme a vécu du caractère biseauté de son offertoire: on anathématisait, de génération en génération, un bouc émissaire commode - le " peuple déicide " - tout en proclamant que son horrible forfait était indispensable au "rachat" de l'humanité- on épongeait ainsi la dette de l'offense faite antiquissimis temporibus à la divinité sous la forme d'un " péché originel ". D'un côté, un rancunier tenace, de l'autre, un débiteur insolvable. Adam ne savait comment se procurer une victime suffisamment précieuse pour rembourser son créancier insatiable. Dieu se changeait en un Abraham cosmique: il exécutait son propre fils par le truchement d'un meurtrier mandaté pour venger son honneur bafoué; puis il vouait l'exécutant aux gémonies pour l'éternité, à la manière des États modernes, qui feront de leur bourreau un pestiféré.

Pour un État pensant, l'ambiguïté du sacrifice est le signe du pouvoir: car toute autorité se fait craindre afin de se faire respecter et se fait aimer afin de se faire accepter.

Deuxième point

Or, l' islam ne dispose pas d'un exutoire sacrificiel peu coûteux, ingénieusement miniaturisé, réputé réel et disponible, de surcroît, à toute heure du jour et de la nuit. Non seulement Mahomet a conservé intact le sacrifice abrahamique - réduit. à celui des moutons - mais encore, les théologiens d'Allah ont accusé le Dieu des chrétiens de sauvagerie en démontrant qu'il s'empêtre dans l'absurdité de châtier les auteurs juifs d'un sacrifice meurtrier dont la perpétuation rituelle est expressément demandée par la foi. Toute la Summa contra gentiles de saint Thomas est consacrée à réfuter l'argumentation des "infidèles ", c'est-à-dire des docteurs de l'islam, qui ont mis en évidence la contradiction interne d'un "Dieu de bonté" censé n'accorder son pardon qu'au plus haut prix, en revenant, à l'égard de son propre "fils unique", au couteau du culte anté-abrahamique.

C'est pourquoi une République qui jugera nécessaire à toute science politique digne de ce nom, donc légitimée par des fondements rationnels, de s'initier aux secrets psychiques du fanatisme, devra prendre connaissance, à la lumière d'une théologie comparative et critique, de la structure psycho politique d'Allah. Bien plus: une démocratie qui voudra demeurer pensante devra décoder le mode de fonctionnement propre à chaque divinité particulière dans le déchaînement de sa violence comme dans sa face irénique.

Les vrais secrets des dieux ne sont pas dans le vague "sentiments religieux" d'une époque, mais dans leurs théologies, parce que celles-ci expriment la double face du ciel, qui est également la double face de toute politique. Bossuet l'a dit en termes définitifs: "Je remarque, dans les Écritures , qu'il y a un sacrifice qui tue et un sacrifice qui donne la vie. Le sacrifice qui tue est assez, connu; témoin le sang de tant de victimes et le massacre de tant d'animaux. Mais outre ce sacrifice qui détruit, je vois dans les saintes Lettres un sacrifice qui sauve. (...) D'où vient cette différence, si ce n'est que l'un des sacrifices a été divinement établi pour honorer la bonté ,de Dieu, et 1'autre pour apaiser sa sainte justice. " (Panégyrique de saint Pierre Nolasque, La Pléiade, P. 589)

C'est pourquoi, chaque fois que le Dieu trinitaire et Allah disposeront d'une armée immense de fidèles - ce qui les rendra automatiquement puissants dans l'ordre politique - leurs comportements se calqueront étroitement l'un sur l'autre. Là où l'un triomphera par l'Inquisition, les Croisades, la saint Barthélemy , les catéchismes minutieux, universels et obligatoires, auxquels s'ajoutera l'ardent soutien de ses phalanges d'initiés, l'autre s'exprimera par la guerre sainte qui conduira ses troupes de la Mecque à Poitiers et par l'enfermement de toute la population sanctifiée par le rituel de cinq prières quotidiennes. L'islam est demeuré un immense monastère politique.

Troisième point

La science d'État des religions observera ensuite que la structure du dieu trinitaire et celle d'Allah diffèrent radicalement dans leurs revers respectifs.

Le dieu du Golgotha possède un dispositif de repli de sa puissance et d'exténuation de sa gloire politique qui lui permet de retrouver sa souveraineté à la faveur même de sa faiblesse, de se grandir à l'école de sa "kénose" et de pleurer les " larmes de sang" réservées à l'agonie triomphale d'un dieu grandi par l'épreuve de sa "mort". Les deux visages opposés du Janus du Golgotha, l'un conquérant, l'autre émouvant, résultent de ce que le mythe est précalqué sur l'oscillation de la "créature" entre ses triomphes et ses désastres. L'espèce humaine se livre, elle aussi, à la griserie des victoires et à la divinisation de son humilité quand sa défaite la change en hostie du tombeau.

Or, une science politique consciente de ce que, pour un siècle entier, le messianisme de l'islam présente le danger de prendre le relais du messianisme avorté de Karl Marx dans le monde arabe, ne saurait ignorer qu' " Allah " ne dispose pas d'une structure théologique qui lui permettrait de faire face à ses défaites, parce que sa théologie ne symbolise ni ne théorise la double face de l'Histoire. Quand on oublie sa voix sur tel lopin de son empire, quand son évangile paraît vieilli et fané sous l'assaut de la modernité, quand, à l'échelle de la terre, Clio menace de passer au large de ses "saints commandements" quand son retard dans les sciences - qu'il avait sauvées de la ruine et même ressuscitées après leur enterrement par les chrétiens des premiers siècles - le met en marge de la sécularisation d'un monde de plus en plus privé de transcendance, il ne digère ni son anachronisme, ni l'épuisement de ses forces dans la bidimensionnalité des cultures, ni l'amollissement de ses guerriers privés de l'exutoire du rêve de la vie éternelle, ni le déclin qui guette les dieux que leur greffe manquée sur le malheur condamne à la rigidité doctrinale et à la fossilisation. Alors ses derniers fidèles n'ont d'autre ressource que de courir aux armes et de lui redonner une vie glorieuse dans la fureur des batailles. C'est ce que dit le G.I.A en toutes lettres: "Donne-nous le dessus : nous allons couper toutes les têtes qui résistent à ton omnipotence. "

Quatrième point

Une République dont la science politique serait en mesure d'interpréter les réalités de son siècle et du siècle prochain ne saurait se contenter d'analyser les ressorts théologiques et psychologiques des sacrifices. Pour décrypter le modèle sur lequel telle divinité est construite afin de fonctionner de telle façon et non point d'une autre, l'homme politique moderne devra se demander pourquoi les immolations cultuelles existent depuis la nuit des temps et de quelle sorte est l'outrage spectaculaire réputé avoir été subi par la divinité pour qu'elle exige de ses fidèles des actes de repentance exemplaires et publics et qu'elle condamne les impies à la "réparation" la plus terrible, celle des exécutions massives.

Comment se fait-il que les guerres de religion du XVIe siècle aient culminé dans de gigantesques massacres entre les catholiques et les protestants, alors que depuis saint Ambroise au IVe siècle - qui imagina la "présence réelle" du dieu chrétien sur l'autel parce qu'à l'heure des grandes invasions, le culte nouveau avait besoin de chair vive - le christianisme possédait un modèle réduit du tribut à payer au Moloch qui s'appelle l'Histoire? Comment se fait-il que, depuis le même saint Ambroise, qui eut l'idée d'offrir, à titre posthume, son frère Satyrus en victime expiatoire à la divinité, le corps sacerdotal romain tout entier soit devenu, par le relais de ce Satyrus, le corps du dieu censé réellement immolé sur l'autel du monde ? Comment se fait-il que le peuple considérable des ermites, converti en le corps des moines, acquitte le péage de l'offrande de la vie à la divinité, comme si le don de la victime unique, paradigmatique et réputée définitive, avait besoin, au contraire, de se trouver inlassablement renforcé et confirmé par des générations d'hosties répétitivement calquées, au fond de leurs cloîtres , sur le modèle de l'immolé parfait?

L'homme d'État moderne pèsera donc une logique du politique plus décisive encore que celle du sacrifice, la logique de la purification, parce qu'en tous temps et en tous lieux, les guerres de religion furent, au premier chef, de gigantesques purgations de l'univers. Toute société se lave, se nettoie et se rince plus ou moins compulsionnellement. L' auto lessivage est à la fois la motivation et la finalité des sacrifices.

Cette vérité est tellement universelle et irréfutable qu'il n'est pas de culte polythéiste ou monothéiste qui ait jamais échappé ou seulement tenté d'échapper à cette loi absolue. On consacrait des vierges pures dans les temples du paganisme et l'éloquence de saint Ambroise en avait fait accourir des centaines à Milan.

Le christianisme a instauré, en outre, le Purgatoire comme un lieu réservé à l'épuration permanente. On y procède à une rééducation posthume, qui prolonge, redouble et reproduit jusque chez les morts la purification drastique que subissent les vivants pétris et repétris sur la terre par l'appareil ecclésial du salut. Si les trépassés échappaient à une lustration programmée -et coûteuse - il manquerait un système de transition permanent des péchés modérés ou véniels des fidèles vers le pardon, celui de leur résurrection dans la félicité éternelle. Du coup, l'emprise et le contrôle du monde par la foi ne seraient pas complets.

Le jour viendra où la science politique moderne reposera sur la connaissance en profondeur de l'imaginaire, du seul fait que le chemin de la raison ne saurait s'arrêter et que la réflexion sur les purifications conduit au cœur du politique, c'est-à-dire du système pénal des sociétés. Car les purifications sont des châtiments ritualisés. Dans le christianisme, ils préludent aux tortures collectives les plus atroces dans un enfer de l'épouvante où l'éternité de la torture des damnés exprime l'éternité de la vengeance de la divinité après son génocide manqué du Déluge. Le Goulag et les camps d'extermination ne sont jamais que des débarquements sur la terre des rêves sadiques que l'inconscient religieux, refoule dans les souterrains de la foi. Cioran disait que l'enfer offre à chacun le moyen de faire rôtir ses ennemis pour les siècles des siècles. Mais cet immense camp de concentration n'a fait- que succéder au Tartare des Grecs, dont il a perfectionné l'outillage.

Or, l'islam ne dispose ni d'un système de refoulement cultuel de l'auto purification permanente des sociétés, ni de canalisation institutionnalisée des débordements du sacrifice. Du coup, le "péché", mal contrôlé devient contagieux. Ce sera sur le fondement de la croyance en des contaminations foudroyantes de l'univers par des épidémies de l'impiété que les purifications. s'armeront du glaive de la mort. Tel est le sens de la "guerre sainte " qui n'est que la forme extrême de l'appel à la repentance. Le massacre des femmes, des vieillards et des enfants par le GIA ne s'éclaire qu'à la lumière d'une théologie du diable: les assassins croient résister à une contre-attaque générale de Satan à l'échelle cosmique.

Ce qui démontre le plus clairement que l'adhésion des États à la purification obsessionnelle ou assagie et congénitale non seulement à toutes les religions, mais à toutes les sociétés politiques, c'est que Londres autorise sans sourciller le GIA à publier des communiqués de tueurs à gage du ciel, alors qu'aucun gouvernement anglais n'autoriserait une mafia sicilienne à commanditer des massacres "purificateurs " là distance à partir du sol de l'Angleterre: c'est qu'au plus profond de l'inconscient politique anglais, il existe une légitimité diffuse des guerres de religion, qui reposent sur le dualisme originel du combat manichéen entre le " prince des ténèbres " et le " roi de lumière " Toute l'œuvre de Bernanos est encore fondée sur une théologie du diable et tous les évêchés du monde ont conservé leur exorciste. Aussi une classe politique qui n'a pas de connaissance de l'imaginaire ne possède-t-elle aucune avance sur son temps.

Cinquième point

Le fanatisme n'est jamais que le bras armé de la vérité. Gabriel Marquez, prix Nobel de littérature, regrettait le sort des Boat People. Il n'en concluait pas moins que ces impurs méritaient de périr, parce qu'il s'agissait de suppôts du capitalisme, lequel incarnait la nouvelle maculation du cosmos. Le prolétariat mondial était la classe messianique, le corps sacerdotal du salut, le Christ triomphant et souffrant cloué sur la croix des exploités rédempteurs. La souillure originelle ainsi retrouvée était un signe, celui de la pestifération dont il fallait délivrer un univers divisé entre la damnation et la grâce. Quand le grand assainissement des âmes s'exténuera, on verra une "révolution des cent fleurs " rappeler aux croyants amollis que l'épuration de l'univers un instant interrompue devra reprendre son cours dans l'allégresse des massacres sanctifiants. Du monde entier de la foi, la grande armée des croisés et des délivreurs s'est levée pour affluer vers Pékin.

Parvenue à ce point de sa réflexion sur le fanatisme, la République pourrait reconquérir la dignité socratique, celle qui s'attache au péril de penser. Elle est amère, dans les déclins, la reconquête du regard de la raison sur le tragique de l'Histoire. L'homme d'État moderne sera-t-il un nouveau Candide ou l'optimiste ou bien saura-t-il que la foi proprement religieuse, celle de la croyance en l'existence d'une divinité quelconque, censée se trouver, même à l'état vaporeux, hors de la conscience du sujet - donc dans l'espace - n'est pas le cœur battant du fanatisme et des massacres, parce que les identités de masse se déchaînent quand elles reposent sur la gigantesque médiation collective qu'est une vision totalisante de la vérité historique. Celle-ci n'a nullement besoin de dieux et de déesses en tant que personnages cosmologiques, ni même des trois "dieux uniques" aux théologies incompatibles entre elles qui se partagent aujourd'hui la planète, parce que tout système d'explication de l'origine et du destin de l'humanité est de facture mythique et sert de matrice cosmologique floue aux purifications de l'univers.

Sixième point

Une République rationnelle et une démocratie véritable ont pour mission de civiliser les purifications, non de les anéantir au profit du relâchement des volontés dans la gangrène généralisée dont toutes les civilisations du passé ont péri: la corruption.

C'est pourquoi une République dotée d'une véritable science politique, observera que les purifications tentaculaires ou explosives ne répondent pas une fatalité inscrite dans le tissu banal de l'Histoire au jour le jour, mais expriment la loi de toute politique.

Une classe dirigeante réellement responsable aura donc réappris à "penser dangereusement". Comment oublierait-elle que la Réforme s'est élevée contre la richesse, la pompe et les ripailles du clergé? Purification!

Comment oublierait-elle qu'à l'origine, le christianisme s'est dressé contre l'immoralité et la multiplicité des idoles? Purification!

Comment oublierait-elle que les croisades nettoyaient le monde de la "lèpre des infidèles" et l'Inquisition du cancer des hérésies? Purification !

Comment oublierait-elle que les calvinistes ne voulaient pas d'un autel chrétien maculé de sang? Purification!

Comment oublierait-elle que la Révolution a imaginé qu'elle " régénérait " la nation à l'école de l'échafaud et des massacres de septembre? Purification!

Comment oublierait-elle que la Libération a fait plusieurs dizaines de milliers de cadavres avant que la justice régulière ne canalisât la lustration de la patrie souillée par quatre ans de présence de l'ennemi sur son sol? Purification!

Comment oublierait-elle que l'extrême droite se veut protectrice du corps social d'une France "menacée" par l'étranger! Purification!

Comment oubliera-t-elle que le catholicisme français a proclamé sa repentance, le 30 septembre 1997, au camp de Drancy, pour ses silences à l'égard du peuple juif? Purification!

Une connaissance d'État des purifications observerait la ligne de démarcation fluctuante que le politique et sa sœur, la théologie, ont tracée tout au long des siècles entre la purification par l'auto-innocentement et la purification par l'auto-accusation.

Les communiqués du G.I.A.algérien sont, hélas, des électrochocs; mais ils seront salutaires s'ils doivent réveiller une science politique endormie dans les dorures de Byzance. La liberté ne sera pas protégée par l'ignorance. Les convulsions d'un messianisme sanglant ont écrit l'Histoire de l'Occident depuis vingt siècles. La science politique est conviée à relire la scène où Lady Macbeth se lave inlassablement les mains sans qu'une tache de sang indélébile qui y est mystérieusement apparue se laisse effacer.

Quelle tache de sang que des millions de chômeurs jetés à la rue! Ce sont eux qui ont redonné sa légitimité politique au parti du Goulag. Le sang de la Révolution d'octobre coulera-t-il à nouveau? L'ange glacé des purifications changera-t-il, une fois de plus, l'homme en une bête fauve? Les États auront-ils été préparés, cette fois-ci, à assumer la mission civilisatrice qui appartient aux démocraties! Se souviendront-ils que les conquêtes de la raison critique sont les vraies sources des progrès de la civilisation depuis Périclès? C'est parce que les peuples tendent à la dissolution, à la dislocation, à la corruption que les grands hommes politiques sont, comme Platon le soulignait déjà, des pédagogues et c'est parce que la corruption fait le lit du fanatisme que toute vraie démocratie repose sur la "vertu", cet instrument d'une purification saine, permanente et civilisatrice. Qu'est-ce que la philosophie -dans une République laïque, sinon la discipline purificatrice par excellence - la purificatrice de l'intelligence elle-même ?

Septième point

Une République pensante est celle dans laquelle le creuset de la liberté est l'enseignement rationnel de l'Histoire. Tout au long des siècles, les progrès de la conscience critique ont été parallèles à la lente conquête de méthodes rationnelles d'interprétation du temps. Depuis Thucydide jusqu'à la victoire du christianisme, la méthode historique avait conquis quelques moyens de lecture non mythologiques du destin des peuples et des nations. Puis, pendant dix-huit siècles, l'histoire fut racontée à l'écoute des Homère de trois monothéismes, avant de se mettre à l'école des Homère de Karl Marx.

Mais dès 1920, les élèves des Annales, riches de leurs seules espérances en une raison désarmée, pensèrent qu'il suffisait d'appliquer aux croyances religieuses le concept balbutiant d'imaginaire pour disposer de l'outil le plus performant du monde: le fameux "creux toujours futur" qu'évoquait Valéry. Quatre-vingts ans plus tard, l'holocauste, les catéchismes idéologiques, les massacres de l'islam démontrent à nouveau la justesse d'esprit des Socrate et des Descartes, qui soutenaient, pour le dire d'un mot, qu'une discipline qui ne sait pas de quoi elle parle n'est pas une science. Une démocratie qui ne connaît pas les secrets politiques et psychiques du messianisme est aussi ignorante que la Grèce d'Eschyle face aux dieux d'Homère.

A la question, vieille comme la culture européenne, de savoir s'il est "positif", ou du moins permis d'accéder à la connaissance philosophique de l'horreur ou bien s'il serait plus sage ou plus décent de jeter le voile des pieuses ignorances sur l'innommable, Platon et Freud répondent par-dessus vingt-cinq siècles de terrorisme césarien, ecclésial ou idéologique que la vérité est toujours féconde sur le long terme et que les "mensonges utiles " sont la ruine de l'intelligence.

Conclusion

La connaissance d'État du fanatisme ne saurait se contenter de projeter sur le monde musulman les critères intellectuels et culturels de l'Occident. Pour ne prendre qu'un exemple, il est absurde et inculte de soutenir que Salman Rushdie n'aurait pas commis de "sacrilège", comme si notre propre définition de cette notion avait valeur universelle, alors que seules dans le monde entier, la France et la Belgique ont retiré ce "délit" de leur code pénal. L'Angleterre songe à mettre Allah sur la liste des Célestes protégés de blasphème par la loi; et l'on ne trouvera aucun islamologue pour nier qu'évoquer les "Versets sataniques" constitue un sacrilège aussi avéré aux yeux de tout théologien musulman que de nier la naissance virginale de Jésus. aux yeux d'un théologien romain.

La vocation de la raison est précisément de féconder les sacrilèges, parce que, depuis deux millénaires et demi, jamais la pensée n'a progressé d'un seul pas sans s'être mise à l'école du blasphème. Abraham était un blasphémateur, Isaïe était un blasphémateur, Luther et Calvin étaient des blasphémateurs, et la science est blasphématrice de Lucrèce à Freud. Comment pourrait-il en être autrement du seul fait que toutes les sociétés sont bardées d'interdits et de tabous et qu'on les "profane" sitôt qu'on se risque au blasphème par définition qui s'appelle " la pensée "? Mais nous sommes à l'heure où il devient plus dangereux de refuser la pensée que d'y consentir. Cet événement est récent et tout à fait extraordinaire. Il découle de l'invention du feu nucléaire. Platon démontrait que le courage du soldat devait être aveugle si l'on voulait qu'il fût payant à la guerre, parce que l'intelligence rend conscient du danger. Depuis Hiroshima, c'est, tout au contraire, le refus de la lucidité qui se révèle suicidaire. Qu'est-ce que le fanatisme, sinon un suicide intellectuel et un Hiroshima de l'esprit.

Certes, l'État moderne est condamné à jouer le jeu superficiel d'exorciser le G.I.A. au nom de la tolérance, de la déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, des conclusions lénifiantes des commissions d'enquête de l'Onu fleurant bon l'éthique rassurante de la piété démocratique. Mais un État qui possédera une classe politique armée d'une réflexion profonde sur l'Histoire et la politique saura que le vrai débat se situe en aval des moyens d'auto-ensevelissement de l'Occident sous ses propres fleurs de rhétorique, parce qu'on n'a jamais vaincu la barbarie avec les armes des Bas-Empires. L'Occident de la liberté réapprendra-t-il à ses fils à compter sur leur tête?

16 décembre 2001