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Section Après 11 septembre 2001
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L'ONU et l'Irak

 

Le 14 septembre 2001 j'ai mis sur mon site une réflexion sur le déclin des États-Unis (Apostrophe de l'Europe à l'Amérique et au Dieu de Georges Walker Bush ) qu'entraînerait immanquablement l'irréflexion et l'irrationalité du Président GW Bush. Je disais que l'éclat et la pompe des victoires militaires chargées de revêtir les conquêtes pétrolières de l'empire américain des vêtements d'une contrefaçon de démocratie n'occuperaient pas longtemps le champ des caméras. Bientôt d'autres images s'imposeraient à la planète - celles des peuples en colère et soulevés contre l'envahisseur.

Le 19 août 2003 figurera un tournant décisif dans une histoire programmée parce qu'il était impératif, pour Washington, de reconquérir la caution de la justice internationale et du droit de la guerre. A cette fin, le Département d'État et le Pentagone semblaient avoir réussi à se donner l'alibi d'une ONU que son humiliation et sa déchéance avaient réduite au rôle de brancardier au service de l'occupant. Ou bien l'ONU, aidée par la France et la Russie, relèvera la tête ou bien elle se mettra au service de la loi de la jungle. Alors, ce sera la conscience mondiale qui prendra la relève d'un ciel des démocraties inscrit aux abonnés
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1 - Le ciel des démocraties
2 - La revanche de la lucidité
3 - L'ONU de demain

1 - Le ciel des démocraties

La proie dont un empire rapace a demandé en vain à la communauté des peuples de bénir la capture et dont il ne s'est emparé que par la force des armes est si peu cachée que toute la terre a assisté au déroulement du spectacle : un raid travesti en croisade de la démocratie a permis au conquérant de mettre la main sur les puits de pétrole qu'il convoitait. Au passage, un tyran censé capable de pulvériser en moins d'une heure son agresseur et le monde a été renversé presque sans coup férir. Mais la nation des saints de la liberté s'est trouvée bien embarrassée pour exploiter l'or noir tombé dans son escarcelle. Au terme d'un bref carnage, les vaincus ont découvert que leurs délivreurs étaient des pillards de leur trésor et que le messianisme sans foi ni loi que leurs sauveurs portaient en bandoulière leur permettait seulement de tirer à bout portant sur un peuple terrassé.

Alors, on a pu assister au triste spectacle d'une démocratie mise hors la loi par le triomphe de ses armes. Sans rien perdre de leur assurance, les vainqueurs ont aussitôt tenté d'ordonner aux juges qui les avaient déclarés relaps et renégats de venir s'agenouiller devant eux et de béatifier séance tenante la victoire du glaive sur le droit international. C'est que les canons ont toujours eu besoin d'une pluie de bénédictions. Laissés à leur tonnerre, ils s'époumonent sur les planches de l'histoire, tellement l'odeur de la poudre se mêle mal aux parfums de l'encens.

Mais comment faire rentrer en scène le ciel des démocraties ? On avait jeté la justice à bas de son trône. Les alléluias de la vertu étaient tachés de sang. La liberté souillée et couverte de haillons avait été réduite à un rang piteux . Et voici que les pirates de l'or noir se disaient : " Décidément, la caverne d'Ali Baba regorge de trésors et leur manne nous suffit. Changeons de théâtre et demandons à une ONU aux vêtements en lambeaux de visser une auréole de fer et d'acier sur nos têtes. Ne vous y trompez pas : en un clin d'œil nos sottises nous seront non seulement pardonnées, mais glorifiés sur les cinq continents. "

Il faut savoir que quelques heures seulement après le vote par l'ONU de la résolution 1483, G.W. Bush a signé l'Executive Order 13303 selon lequel " tous les pétroles et produits pétroliers irakiens, et les intérêts qui y sont liés " appartiennent aux entreprises des USA et que "n'importe quelle décision, jugement, décret, privilège, exécution, ajout ou tout autre processus juridique sont interdits, et seront tenus pour nuls ".

Sitôt dit, sitôt fait : un pompier au grand cœur, Sergio Vieira de Mello, que le roi des forbans avait reconnu pour son meilleur allié, allait réduire l'ONU au rang d'un porte-sabre de l'empire du lion. Comment redorer le blason d'un empire armé jusqu'aux dents, comment redonner son éclat à un drapeau déchiré, comment repeindre la bannière du cynisme politique aux couleurs de la démocratie, comment greffer des ailes de chérubin dans le dos d'une communauté internationale agenouillée devant son maître?

La réponse d'une nation humiliée a jailli des entrailles de la terre et elle a embrasé le ciel de la justice. Les larmes et le sang de la colère ont pulvérisé le bâtiment des Nations unies de Bagdad ; et Sergio Vieira de Mello s'est vu agoniser avec lenteur. Une voix lui disait : " Qu'est venu faire à Bagdad l'ONU des courtisans? A condamner mollement l'occupant, ne l'ai-je pas cautionné ? Nous l'avions mis au banc du monde civilisé, et voici que nous jouons les freluquets au service de son sceptre. Sommes-nous les supplétifs du maître du monde ? C'est parce qu'elles sont inutiles que nos prières lui sont chères, c'est parce que nos cœurs de secouristes renforcent sa cuirasse qu'il apprécie notre charité. Mon Dieu, mon Dieu, seule la mort enseigne que toute la politique tient dans la parole de la justice. " Et la grande âme de Sergio Vieira de Mello ressuscita dans le ciel de la lucidité.

2 - La revanche de la lucidité

C'est ici qu'il faut réapprendre la politique des Mazarin, des Richelieu et des Talleyrand: si, dans les bas empires, vous applaudissez bruyamment au désastre qui a frappé le Dieu du Texas dans le ciel de Bagdad, non seulement vous ne serez entendus et compris de personne parmi les idolâtres de la force, mais vous perdrez le vrai, le seul pouvoir qui a défini la politique en tous temps et qui n'est jamais que de conserver la puissance d'infléchir le cours du temps ; et cette force-là passe par celle de réparer la balance de l'Histoire. Si vous êtes un vrai chef d'État, vous vous direz consterné d'avoir vu humilier un paltoquet d'ONU à Bagdad , vous feindrez de courir au secours d'une contrefaçon planétaire de la justice, vous vous garderez d'avoir raison avant d'avoir terrassé les unanimités de l'inexpérience, vous laisserez à la souffrance le temps de tuer l'ignorance. Si vous vous hâtez d'accabler de sarcasmes une conscience du monde que d'habiles joueurs ont truquée, elle se blottira seulement davantage dans le giron du grand fabricant de fausses cartes d'identité à l'usage des États et vous perdrez la partie pour avoir fait crédit à l'intelligence des hommes. La politique est l'art de flatter l'encolure de la sottise. Apprenez à ménager la boîte osseuse de l'humanité et vous vaincrez le torrent de l'adversité, apprenez à prêcher aux encéphales une sagesse à leur mesure et vous aiderez le sang et la mort à réveiller les consciences endormies sous les fleurs de la naïveté politique.

Le seul moyen de laisser ces éducateurs naturels enseigner à une ONU oscillante entre l'orgueil et la dérobade qu'elle a subi un 11 septembre 2001 à sa taille et que, dans toutes les chancelleries, on mêlera la compassion diplomatique à l'examen sévère des responsabilités d'une institution internationale dont le véritable intérêt n'est pas de troquer la miniature de tiare de la justice et du droit que les pays civilisés ont posée sur sa tête en une calotte de brancardier chargé d'instruire le procès en canonisation des Pierre Laval de Bagdad dont le gouvernement se trouve dans l'enclos du quartier général de l'armée d'occupation.

3 - L'ONU de demain

Un jour, le représentant de l'ONU dira aux Irakiens : " Pendant dix ans, l'ONU vous a mis au pain et à l'eau ; pendant dix ans, l'ONU au service de son maître vous a fourni une maigre pitance en échange des barils de pétrole qu'elle vous a permis de vendre en quantité tout juste suffisante pour prolonger votre agonie. Vous êtes les damnés et les affamés de la terre ; mais maintenant , l'ONU est devenue la voix de la justice. Je suis parmi vous pour vous dire que nous vous aiderons à chasser l'occupant , je suis ici pour vous dire que nous redonnerons sa souveraineté à votre nation , je suis ici pour vous dire que l'ère des infirmiers complaisants s'est achevée le 19 août 2003. Le fanion de l'aide humanitaire qu'un agresseur cruellement indifférent à votre sort nous avait mis entre les mains servait seulement à redorer son blason. Ne l'avait-il pas jeté aux orties à seule fin de mettre la main sur votre pétrole ? Seul nous importe d'arracher aux empires leur proie de la gueule. Soyez rassurés, l'ONU n'a pas d'autre maître que le ciel de la justice ; et ce ciel vit en chacun de nous. "

Tels sont les modestes conseils de Clio : quand la volonté et la lucidité politiques se sont liquéfiées à l'échelle de la terre, ne tenez pas à haute voix le discours de la raison, ne faites pas entendre la parole de la justice et du droit sur la place publique, ne tentez pas de convaincre avec les armes de l'éloquence et du talent , ne dites jamais la vérité avant que l'heure de la dire haut et fort ait sonné. Souvenez-vous qu'il n'y a de grande diplomatie que secrète. Si Machiavel pilotait l'Europe abaissée, l'Europe humiliée, l'Europe vassalisée, il redonnerait en coulisses à une ONU au bord de la repentance la vaillance de renouveler son refus de reconnaître la légitimité d'un gouvernement de fantoches au service de l'occupant, parce que seuls des hommes libres écoutent les arguments de la santé et de la droiture de l'esprit.

* Il faut savoir que quelques heures seulement après le vote par l'ONU de la résolution 1483, G.W. Bush a signé l'Executive Order 13303 selon lequel " tous les pétroles et produits pétroliers irakiens, et les intérêts qui y sont liés " appartiennent aux entreprises des USA et que "n'importe quelle décision, jugement, décret, privilège, exécution, ajout ou tout autre processus juridique sont interdits, et seront tenus pour nuls ".

22 août 2003