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Section Après 11 septembre 2001
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Encore une fois l'Onu et l'Irak : les démocraties et la force

 

Depuis Darwin, tout le monde sait que l'espèce humaine est une évadée de la zoologie ; mais aucun anthropologue ne s'est encore demandé si le cerveau de l'homme du XXIe siècle est vraiment plus développé que celui d'un Grec du Ve siècle avant Jésus-Christ , qui consultait les entrailles des bœufs immolés aux dieux. Or, il n'y aura pas de véritable anthropologie politique aussi longtemps que la science moderne ne saura ni comment, ni pourquoi l'encéphale des fuyards du règne animal se dédouble dans des mondes imaginaires. Mais depuis le 11 septembre 2001, la planète est condamnée à se poser la question, parce que la guerre de l'empire américain pour la conquête mondiale des sources de pétrole se déroule dans un cadre géopolitique redevenu théologique.

La psychanalyse de la politique fondée sur la connaissance scientifique de l'animal bipolaire exige l'examen de spécimens pris sur le vif. J'ai choisi d'observer l'évolution cérébrale de Bernard Kouchner ; mais pour cela, il fallait rappeler le rôle de précurseur de l'anthropologie politique de Jules César.
L'étude du fonctionnement de la raison actuelle face à l'expansion de l'empire américain éclaire la politique de la France héritière de Descartes.

1 - De l'approvisionnement onirique des empires
2 - Un rebondissement onirique manqué
3 - Jules César et l'anthropologie politique
4 - La peur devant l'Amérique
5 - Psychanalyse du cerveau simiohumain
6 - La France et la psychanalyse de l'Histoire

1 - De l'approvisionnement onirique des empires

Depuis les Grecs, les démocraties et les théologies sont les deux formes rivales qui font débarquer le politique dans des royaumes édéniques, l'un forgé par les autels, l'autre attaché à transporter les peuples dans un paradis des idéalités. Cette projection de l'histoire dans des rêves coloriés ou abstraits a donné naissance à deux castes qui théorisent diversement ces livres d'images et qui en tirent leurs privilèges, leurs apanages et leurs prérogatives. La première répond au type sacerdotal, la seconde au type idéologique. Que la maîtrise des cerveaux s'exerce par la médiation des dieux ou par celle de concepts resplendissants, les deux intercessions sont issues d'un seul empire, celui du mythe du salut.

L'actualité internationale vient de nous offrir une démonstration planétaire de ces évidences. L'Amérique ne déroge en rien aux règles qui ont régi de tous temps l'expansion des empires, à cette distinction près que la source de la puissance politique des modernes n'est plus l'extension territoriale illimitée, mais la possession des puits de pétrole, qui sont devenus la source principale de l'énergie nécessaire au fonctionnement d'une civilisation motorisée. L'Amérique ne cherche rien d'autre que de dominer la terre par la possession de la substance magique qui conditionne l'exercice de sa souveraineté sur toutes les nations de la terre - l'or noir.

Mais la férocité naturelle de la volonté politique des empires est incompatible avec la passivité populaire, qui ne se déchaîne que sporadiquement dans la sauvagerie et la cruauté, et cela dans des conditions que j'évoquerai plus loin. La ténacité et la violence froide des élites politiques des empires n'ont que faire des bons sentiments que nourrissent l'ignorance et la candeur. Il faut donc recourir à des habillages - théologiques ou idéels - pour conduire un empire sur les chemins de la gloire qui, de tous temps, furent ceux des victoires de la force.

Or, l'Amérique se trouvait dans un grand embarras aussi bien théologique qu'idéologique, parce que ces deux services vestimentaires des empires subissaient de conserve la plus cruelle crise d'identité de leur histoire : au Dieu guerrier d'Israël et de l'Islam s'en était ajouté un troisième, qui , après plusieurs siècles d'exploits sanglants, s'était fatigué de la guerre et assoupi dans la paix, ce qui l'avait fait quitter l'arène de l'histoire de sa créature. Quant à la vêture démocratique des empires, elle ne s'était pas remise du désastre de son épanouissement dans l'utopie marxiste.

L'Amérique se trouvait donc privée de son approvisionnement onirique à la suite de la panne planétaire qui avait privé de courant les deux arsenaux de l'imaginaire séraphique de l'histoire. D'un côté , Hitler avait effilé le glaive des petits fils d'Arioviste à l'école d'une mythologie de la purification des Germains, ce qui situait le IIIe Reich aux antipodes du réalisme des Romains ; de l'autre, Staline avait plaqué sur les icônes des tsars un messianisme de la délivrance de l'univers calqué sur la rédemption des chrétiens. Comment conquérir l'Afghanistan pour y faire passer un oléoduc et l'Irak pour y faire main basse sur les plus gigantesques réserves de pétrole du monde si les deux fontaines du séraphisme politique s'étaient taries?

2 - Un rebondissement onirique manqué

Tel est le contexte géopolitique dans lequel l'attentat du 11 septembre 2001 avait permis à l'empire américain non seulement de revigorer la divinité émaciée de la croix et de redonner son souffle eschatologique à la démocratie, mais de souligner l'alliance publique de ces deux sécrétions immunitaires des empires, l'un millénaire, l'autre vieux de deux siècles seulement. L'Amérique allait tenter de faire renaître et de remettre en service l'antique manichéisme du dieu biblique; mais parallèlement, la démocratie partait en expédition à son tour contre un " axe du mal " prêt à asservir l'univers entier à sa loi : la conjonction de la guerre contre les tyrans et contre le " terrorisme " scellait un pacte ancien entre la démocratie et les croisés de leur foi, chacune de ces parures du salut fournissant son apparat et son camouflage à la conquête mondiale de l'or noir.

Ce serait donc une grande erreur de méthode de s'imaginer que les imaginaires religieux ou idéologiques joueraient seulement le rôle d'adjuvants récents de la volonté d'expansion des empires. L'anthropologie politique démontre que leur fonction commune ne permet pas de les distinguer clairement et au premier regard, parce que le messianisme qui leur fournit leurs images cinématographiques est enraciné dans les représentations éthiques de la politique depuis des millénaires.

Jules César en est un bon exemple : quand il ambitionne de trouver en Gaule la gloire militaire qui seule lui permettra de fonder l'empire romain sur la métamorphose de la démocratie des Quirites en la première civilisation de masse de l'histoire, il est censé répondre aux appels de Héduins et des Allobroges menacés par l'émigration des Helvètes, dont on sait qu'ils avaient incendié leurs villages afin de s'interdire le retour dans leur patrie. Outre que leur valeur militaire se trouvait paralysée par l'étroitesse de leur territoire enclavé entre le Rhin, le Jura et le Léman, une Gaule mythique figurait à leurs yeux le Canaan dans lequel ils s'installeraient à jamais.

Mais aux yeux du peuple romain et du Sénat, César se présentait en vengeur de la défaite que les Helvètes avaient infligée à la République près de Bibracte. Dans la foulée, César vaincra à son tour le " roi " des Germains, Arioviste , ce qui lui donnera l'allure d'un protecteur généreux des Héduins et des Allobroges. Naturellement, ces exploits préludaient à la conquête de la Gaule entière par le candidat au titre de premier empereur divinisé des fils de la Louve. Mais ces triomphes de l'esprit de justice sur les champs de bataille ne donnent leur souffle aux Républiques qu'au titre d'habillages provisoires des nations : l'expérience enseigne que le genre humain jette bientôt ses défroques théologiques ou démocratiques aux orties et court saluer la victoire des armes. César n'était pas dupe des parures de la liberté qu'arborent les belles âmes : il savait que ses victoires feraient tomber le peuple romain dans ses bras.

Le 11 septembre 2001 a rappelé la nature superficielle des rêves démocratiques et la facilité avec laquelle l'histoire fait éclater son vertueux babillage : sitôt que l'Amérique eut remporté la victoire du glaive en Irak, non seulement la " conscience universelle " s'est précipitée aux genoux du vainqueur et a chanté les lauriers que sa justice et sa sagesse lui avaient mérités, mais le Vatican, qui avait semblé partie prenante dans le combat de la France et de la Russie contre l'expansion guerrière de l'empire à la bannière étoilée et qui avait brandi les évangiles censés guider une religion de la paix éternelle et universelle sur cette terre, est aussitôt retourné aux prières et aux bénédictions qui rendaient son mutisme politique encore plus retentissant qu'auparavant du seul fait qu'il avait été interrompu. Puis malgré les embarras croissants de l'empire américain en Irak, l'ONU est allée chercher dans le magasin aux accessoires de Bagdad les parures rutilantes de la démocratie désormais placées sous le sceptre du vainqueur.

3 - Jules César et l'anthropologie politique

L'anthropologie politique demeurera non seulement une pseudo science, mais la proie passive d'un leurre collectif aussi longtemps qu'elle ne disposera pas d'analyses psychobiologiques approfondies de l'encéphale actuel des semi évadés de la zoologie. Il est clair que, pour l'instant, l'évolution de leur boîte osseuse les a seulement changés en phalènes éblouis par la fausse lumière que leur matière grise émet sans discontinuer ou sur courant alternatif. Le phénomène que représente la sécrétion de mondes illusoires au sein de la seule espèce à se doter de systèmes immunitaires proprement mentaux et qui compénétrent entièrement leur vie politique ne devient observable et intelligible que si l'anthropologie scientifique parvient à interpréter la fonction de refuge flatteur et de camouflage de la peur qu'exercent l'idéologique et le sacré. Dans les couvents, quand un moine souffre d'une fragilisation de son imaginaire protecteur, il se trouve en grand danger de se voir privé des défenses psycho cérébrales qu'il a acquises au cours d'un long apprentissage. Ses frères accourent alors pour réparer et consolider sont auto immunisation en péril. C'est pourquoi il faut lire d'autres explorateurs de l'inconscient des fuyards du règne animal que les psychanalystes du divan - les visionnaires de l'encéphale de l'histoire elle-même, qui s'appellent Cervantès, Swift, Molière, Rabelais, Shakespeare.

Pour comprendre les brusques changements de masques de la peur que l'énergique expansion pétrolière de l'Amérique provoque sous nos yeux - et cela, sur le sol même de l'Amérique tout autant que parmi les vassaux de l'empire - lisons, sous la plume de Jules César un décryptage de la terreur qui s'est soudainement emparée de son armée tout entière à l'idée folle de se mesurer avec les Germains.

Comment combattre une panique aussi subite qu'irraisonnée? Les Germains étaient des " hommes d'une taille exceptionnelle, d'une incroyable bravoure, très entraînés aux armes. Bien des fois, ils s'étaient rencontrés avec eux, ils n'avaient même pas pu supporter l'aspect de leur visage et l'éclair de leurs regards. " Comme disait Pascal, " le français n'y vaut rien " : seul le texte latin est d'acier, seul il fait crisser le tranchant des glaives : " ingenti magnitudine corporum Germanos, incredibili virtute atque exercitatione in armis esse praedicabant (saepenumero sese cum his congressos ne vultum quidem atque aciem oculorum dicebant ferre potuisse). "

Mais beaucoup, parmi les nobles Romains qui avaient suivi César et sa fortune parce qu'ils avaient misé sur son destin , cachaient leur terreur sous de beaux masques: pour les uns des circonstances familiales impérieuses rendaient leur départ précipité inévitable, pour d'autres, qui ne craignaient en rien l'ennemi, leur appréhension invoquait les immenses forêts qui s'étendaient entre les Germains et les étendards des légions.

C'est pourquoi César, s'adressant à son armée rassemblée, lui annonce que dès " la nuit prochaine, au cours de la quatrième veille, il lèvera le camp, afin de savoir, le plus tôt possible, si c'était la peur ou l'honneur et le sens du devoir qui prévalait chez eux. En outre, si aucun d'entre eux ne le suivait, il partirait avec la Xe légion seulement, dont il était parfaitement sûr et qui lui servirait de cohorte prétorienne. C'était cette légion à qui César avait témoigné le plus d'affection et dont la valeur lui inspirait le plus de confiance. " (La guerre des Gaules, 40)

Ce psychanalyste de l'histoire avait compris que le vrai ressort de la peur n'est jamais que le respect aveugle de la force et qu'il suffira de renverser la fausse image d'elle-même que cette force propage devant elle à brandir sa prétendue invincibilité aux yeux d'une espèce craintive pour changer la disposition des esprits. Pour cela, quel argument plus éloquent que de courir sus à l'ennemi avec une seule légion, mais sûre et vaillante ? " La Xe légion, la première par la voix de ses tribuns, le remercia d'avoir d'elle une si excellente opinion et l'assura qu'elle était prête à se battre. "

4 - La peur devant l'Amérique

Pour interpréter la vassalisation irraisonnée que la peur de l'empire américain inspire soudainement aux nations, il faut bien comprendre que, depuis le 11 septembre 2001, Washington a eu pour premier souci, de donner une image de sa force semblable à celle de César avec sa dixième légion : les esprits faibles qu'elle avait ligotés à son hégémonie depuis 1945 demeureraient enchaînés à la même " servitude volontaire " qu'auparavant si la Maison Blanche donnait au monde une image intacte de sa puissance frappée en plein cœur .

Les plans pour la conquête par les armes de l'or noir de l'Irak étaient prêts depuis longtemps. Mais l'écroulement d'un emblème aussi focal que le building chargé d'incarner le centre mondial du commerce , donc de figurer l'omnipotence d'un empire fondé sur la possession du moteur planétaire de l'industrie moderne - le pétrole - cet écroulement, dis-je, de l'image-clé de l'empire devait se trouver aussitôt et spectaculairement réfuté dans les imaginations par un rassemblement mondial des nations assujetties de leur plein consentement et depuis un demi siècle au sceptre américain. Pour cela, il fallait qualifier aussitôt l'attentat suicidaire d'un simple particulier d'acte de guerre, afin de légitimer, aux yeux du droit international, une contre-offensive au canon et de mobiliser une " conscience universelle " censée objectivement représentée par les Nations Unies, mais évidemment asservie au droit du plus fort qui " est toujours le meilleur".

On sait que le veto franco russe a privé l'empire américain du masque et de la parure dont il avait besoin et qu'il ne revendiquait plus qu'à titre de rançon pour le débarquement en Normandie cinq décennies plus tôt. A la suite de la rébellion de le France, qui se refusait au paiement de ce tribut perpétuel, il a fallu réduire la rutilance morale de l'ONU au rang d'un brancardier appelé à soulager les souffrances d'un peuple de vingt-trois millions d'âmes écrasé sous les bombes. Mais comment charger une " conscience universelle " en lambeaux de sanctifier a posteriori un rapt réussi du pétrole irakien ? Comment masquer plus longtemps la véritable motivation de la guerre ? Comment falsifier, aux yeux de tout l'univers les idéaux de la démocratie ?

L'anthropologie politique étudie l'envol des nations les plus puissantes vers des univers spéculaires, mais qui flattent leur représentation d'eux-mêmes dans un monde merveilleux. Elle observe que les défenseurs de l'hégémonie culturelle et politique de l'Amérique sont fascinés par la force armée de l'empire et revêtent des beaux vêtements de la morale et du droit les conquêtes guerrières de la nation la plus puissante de la terre ; elle remarque que les peuples ressemblent à des enfants en bas âge et qu'ils tournent naïvement les pages d'un conte de fées qu'ils appellent l'histoire; elle souligne que tous les États feignent, du moins en public, de croire que la politique est une gigantesque aventure sentimentale et qu'elle déroulerait ses péripéties à l'échelle des cinq continents ; mais elle souligne que tous les serviteurs des armes américaines sont des otages discrets ou avoués de la peur qui les étreint devant le souverain de l'univers.

Ces courtisans d'un maître de passage changeront de camp si seulement le sceptre de la puissance se déplace. On sait que les nations de l'ancien bloc soviétique ont instantanément troqué leur livrée pour celle de l'Amérique à la suite de l'effondrement de l'empire marxiste ; mais, selon les dernières nouvelles, la Roumanie et la Bulgarie reviendraient en Europe après un basculement de leurs allégeances consécutif à la brève victoire américaine en Irak : la seule cause de ces va-et-vient des consciences est l'enlisement du vainqueur d'hier entre le Tigre et l'Euphrate.

5 - Psychanalyse du cerveau simiohumain

L'anthropologie politique étudie au jour le jour l'évolution de la boîte osseuse de l'espèce à partir non point de spécimens en laboratoire, mais pris sur le vif, parce qu'elle n'a pas le temps d'attendre l'éloignement de l'Histoire dans le rétroviseur du passé. Mais cette science ne manifeste aucune agressivité à l'égard des témoins dont elle interprète l'évolution de leurs systèmes immunitaires, sachant que l'humanité constitue une espèce armée d'un encéphale biphasé , donc construit sur deux codes d'alerte complémentaires l'un de l'autre et qui se relaient au gré des péripéties dont l'Histoire est le théatre.

Une psychanalyse fondée sur la connaissance psychobiologique et critique de l'encéphale des rescapés des ténèbres disposera d'un matériau d'observation abondant et que l'histoire ne cessera d'alimenter sous nos yeux. Considérons un instant, à titre de documents parmi tant d'autres, l'évolution cérébrale du Dr Kouchner. Comment l'attentat contre une ONU asservie et piégée à Bagdad va-t-il modifier peu à peu et prudemment l'expression de son allégeance à la puissance occupante ? Il se trouve que toute la personne de cet urgentiste au service de la puissance dominante du moment présente les traits les plus paradigmatiques d'une humanité que son cerveau actuel fait osciller entre un spéculaire qui la flatte, mais qui la dérobe à son propre regard et le culte de la force qui la fascine en secret.

D'un côté , la politique tout entière se trouve réduite à un personnage de roman rose - aussi, le théoricien du " droit d'ingérence " joue-t-il dans l'intrigue le rôle du héros sans peur et sans reproche. Mais, de l'autre, la palinodie se fraie précautionneusement son chemin. Le docteur au cœur télévisé salue sa propre image glorifiée à l'école des " vraies batailles ", celles qui " nous honorent parce qu'elles ont pour enjeu la paix, la justice, la démocratie, la protection des faibles ". Sitôt après l'attentat contre l'ONU à Bagdad, il écrit : " Ensemble nous avions partagé des fraternités, des espoirs, des promesses que la barbarie a saccagé(e)s ". (Le Monde, 23 août 2003) L'anthropologue de la politique remarquera que les morts de Bagdad étaient ceux-là mêmes qui avaient bien servi l'Amérique au Kosovo donc " sur le terrain et sans relâche " afin que " le monde soit moins stupide et moins sanglant ".

L'histoire n'est qu'un conte de fées troublé par de méchants terroristes qui ont " pris pour cible le symbole de neutralité et de paix que sont les Nations Unies " pilotées par " l'axe du bien " . Pas un mot du nœud de la politique et de l'Histoire : la volonté, prédatrice par nature, de tous les empires que l'Histoire a connus, d'Alexandre à Napoléon, des Mongols à Charles Quint, de Rome au lion britannique, du Saint Empire romain germanique, à l'empire des Sultans, de l'empire grec à celui des papes, de l'empire de Prusse à celui des Tsarsou à l'empire chinois . L'animal ne sait pas cacher sa peur : elle est visible à l'œil nu. L'homme est le seul animal dont le cerveau bipolaire cache son culte de la force sous les houppelandes de ses saintetés successives : sa peur se fait voir sous la couronne d'épines qui glorifie sa douleur.

Mais l'encéphale dichotomique est déchiré à l'égard de lui-même par les hésitations de l'histoire du monde à montrer toujours et à tous les regards dans quel camp la force se trouve placée. L'encéphale flottant se demande de quel côté sa vertu doit se tourner. Irrémédiablement divisé par son inachèvement même, il ne sait devant quel maître se prosterner. Il va donc nous démontrer que l'Amérique ne présente décidément plus la sainte face de la justice et du droit qu'elle arborait fièrement avant le 11 septembre.

De grands et subits changements de camp vont se produire parmi les agenouillés. En vérité, un renversement des allégeances se préparait depuis longtemps dans les coulisses de l'histoire: voici que le mandat du conseil de sécurité de l'ONU est déclaré " étriqué ". Certes, B. Kouchner tente encore " d'établir le dialogue , d'amorcer les réconciliations, d'empêcher le fanatisme ". Mais l'ONU devra " se situer à la marge du commandement anglo-américain ". Certes encore, Sergio Vieira de Mello est peint en réplique du thérapeute international qu'est Bernard Kouchner. Le diplomate brésilien n'est que le portrait en pied du Français au grand cœur : " ce beau et courageux diplomate " passait, lui aussi, " d'une guerre à l'autre, d'une mission impossible à un poste plus exposé encore ". " De l'Amérique latine à l'Afrique, des Balkans au Timor oriental ", ce " militant des droits de l'homme ", ce " juste " avait " marqué de son élégance et de son charme une nouvelle forme de diplomatie de l'ingérence que je considère comme la véritable globalisation de l'espérance " .

Mais déjà la balance de l'histoire contraint Bernard Kouchner à se présenter en témoin privilégié d'une " communauté de pensée rebutée par le simplisme violent d'une partie de l'administration américaine", déjà, il s'agit de " donner aux Irakiens les clés de leur maison devenue démocratique ". On feint encore de persévérer dans la tâche apostolique de rameuter de nouveaux alliés à un empire hégémonique, donc de rendre sa force militaire plus attractive encore : " Bientôt les Américains ne seront plus les seules cibles des fanatiques, mais tous les Occidentaux, tous les démocrates, tous les croyants trop modérés ", coupables de " tiédeur à maintenir leurs alliances avec les Américains et les Britanniques ". Mais un double jeu des amis de César a débarqué dans l'histoire " du beau, du juste et du Bien " puisque, d'un côté, c'est " la communauté internationale que l'on a voulu assassiner " tandis que de l'autre , un brin de la réalité du monde a si bien trouvé sa place dans l'univers de la Comtesse de Ségur qu'il "est temps d'élargir le mandat des Nations Unies en leur donnant la mission et les moyens de reconstruction et de démocratisation de l'Irak ". Si les Américains ne le " comprenaient pas ", nous nous dirons bientôt que " Beyrouth n'était rien à côté de Bagdad ".

L'observation anthropologique de la migration progressive du cerveau humain du conte pour enfants aux retrouvailles de la politique des empires avec le sang et la mort écrit le roman des métamorphoses que le culte éternel de la force subit au plus profond de l'inconscient de l'histoire. Les cœurs innocents et généreux qui font carrière dans l'idylle politique sont tombés sur le " champ de bataille en soldats de la paix " ; mais l'on se souvient que le psychanalyste avant la lettre qui a signé La guerre des Gaules nous a raconté avec un laconisme exemplaire comment les soldats suivent les enseignes dont l'aigle leur montre où se trouve la force et comment il faut donner au courage des armées les parures oniriques dont l'histoire se nourrit.

6 - La France et la psychanalyse de l'Histoire

Pour le comprendre à une profondeur encore plus cachée de l'anthropologie politique, décryptons le discours de Jules César aujourd'hui; et, pour cela, mettons-nous un instant à l'écoute de la parole que la France adresse sous nos yeux à l'empire américain. Le Quai d'Orsay sait que la démocratie d'outre Atlantique est auto messianisée par son ciel et que les idéaux de cette nation ne sont que l'habillage verbal d'un empire: " Il faut passer d'une logique d'occupation à une logique politique de restauration de la souveraineté de l'Irak " dit carrément Dominique de Villepin dans Le Monde du 23 août 2003. A ce titre, " l'attentat de Bagdad est un électrochoc salutaire ". (Ibid.) Face à un envahisseur triomphant, c'est franchement qu'il faut " redonner aux Irakiens la maîtrise de leur destin ".(Ibid.) Il est dit sans fard qu'un processus onusien placé sous le contrôle du vainqueur n'a pas de légitimité en droit international. Sortons de l'ambiguïté psychique dans laquelle les soldats de César étaient tombés pour le motif que la taille des guerriers d'Arioviste les avait terrorisés un instant. Pour cela, dit la France, rendons capable d'agir et de prendre des décisions légitimes, donc de façon indépendante , le pseudo gouvernement hâtivement installé par l'occupant : sa vraie tâche est seulement de préparer l'élection d' une assemblée constituante fondée en droit. " C'est avec les Irakiens et par les Irakiens que nous pourrons sortir de l'impasse " et rendre sa souveraineté à une nation vaincue.

Quant au réalisme politique, la France regarde le monde droit dans les yeux. Elle sait que jamais une Europe artificiellement unifiée par une bureaucratie ne se dotera d'une volonté politique unanime sur la scène internationale ; elle sait que la Hollande est une province anglaise , comme le disait le Général de Gaulle ; elle sait que les États nordiques n'ont pas l'ambition de se placer sur la scène du monde ; elle sait que l'Italie et l'Espagne sont demeurées étrangères à l'élan philosophique que le siècle des Lumières a donné à la civilisation occidentale ; elle sait que l'Europe centrale est née et demeurera vassale de la puissance dominante ; elle sait que le département d'État américain pourra toujours compter sur l'allégeance d'une portion suffisante du Vieux Monde pour faire exploser une Union européenne à laquelle la crise irakienne aurait dû révéler le fond des choses ; elle sait que dans ses profondeurs l'Allemagne n'a pas encore retrouvé la fermeté et la droiture morale de l'âme germanique ; elle sait que jamais une Europe placée sous la tutelle de l'Otan ne sera réellement souveraine ; elle sait que seule l'alliance avec la Russie fera des descendants de Salamine le fer de lance d'une coalition qui rassemblera la Chine, l'Inde, le Japon , l'Amérique du Sud et l'Afrique et que l'ambition des Alexandre du pétrole sera brisée.

C'est pourquoi la décision de César d'agir vite et de partir la nuit même avec la Xe légion, nous la retrouvons au cœur d'une anthropologie politique fondée sur une connaissance scientifique de l'encéphale humain au stade où son évolution actuelle le situe: " C'est là qu'intervient le facteur temps : il faut aller vite, car s'engage, dans ces situations, une course de vitesse entre des forces de déstabilisation et de démobilisation et l'exigence de recomposition. " Et " quand je dis qu'il faut aller vite en Irak, il faut aller beaucoup plus vite, car le vrai défi, c'est d'accepter de voir le monde tel qu'il est. […] L'urgence, c'est la souveraineté " et la souveraineté est l'arme " du courage de forcer le destin. "

Aujourd'hui, à l'exception de la France, l'Europe civilisée obéit encore tout entière à la peur de " voir le monde tel qu'il est ". De toutes parts, elle plie le genou devant un maître dont toute la souveraineté se réduit à laisser triompher le chaos et l'anarchie dans le monde. Les barbares ont seulement changé de visage. César fera couper le poing droit à cinquante mille défenseurs d'Uxellodunum afin de mettre un terme à la résistance des Gaulois qu'il était censé venir délivrer , mais il ordonnera à ses cavaliers de ne pas répondre aux attaques de la garde d'Arioviste au cours de sa rencontre avec le barbare, afin de ne pas tomber dans le piège de contrevenir aux lois de la guerre. Aujourd'hui, les barbares ne déclarent plus la guerre, ils soudoient les généraux de l'ennemi à prix d'or et ils distribuent ensuite aux légions un jeu de cartes où figurent les portraits des dignitaires et des membres de la famille du vaincu à faire assassiner par la soldatesque ou à capturer vivants.

C'est pourquoi l'anthropologie politique est une science aux yeux de laquelle la sauvagerie édénisée de la guerre des modernes n'est qu'une illustration du dédoublement mental des empires. Hier, la victoire des armes sur les Helvètes , les Germains, les Gaulois, avant-hier la conquête de l'arme nucléaire, aujourd'hui celle de l'or noir servent de proie aux empires en expansion. Les trophées ont changé d'apparence, mais nullement de nature. Seule une connaissance scientifique de la migration du cerveau simien vers le cerveau onirique de l'homme peut donner à l'anthropologie politique les solides assises d'une psychogénétique de l'espèce immunisée par des rêves fragiles.

25 août 2003