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Section Après 11 septembre 2001
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Le 11 septembre et l'avenir des "dieux uniques"
Pour une simiologie historique


Ce texte a été repris dans le "NUMERO SPECIAL APRES 11 SEPTEMBRE" sur le site de la revue Socrate&Co

 

Qu'on le veuille ou non, le premier siècle du troisième millénaire sera anthropologique parce que le naufrage des civilisations fondées sur des mythologies - théologiques ou idéologiques - condamnera les sciences humaines à s'interroger sur la nature d'une espèce déboîtée de la zoologie par son dédoublement dans des personnages fantastiques. Pourquoi, depuis le paléolithique étions-nous accompagnés dans le vide par des géants cosmiques sécrétés par notre boîte osseuse ? Si la postérité de Darwin et de Freud ne nous armait pas d'une connaissance critique de la domiciliation de notre encéphale dans l'imaginaire, il n'y aurait plus d'Europe pensante et l'aventure de la raison serait achevée par une tragique démonstration de notre impuissance scientifique à interpréter notre évolution. C'est cela que les événements du 11 septembre ont mis dans une crue lumière.

  • 1 - L'Europe et le déclin des Lettres et des arts
  • 2 - La simiologie historique
  • 3 - Une psychologie de la condition humaine
  • 4 - La peur de la connaissance
  • 5 - Le vrai danger
  • 6 - La vie de l'esprit
  • 1 - L'Europe et le déclin des Lettres et des arts

    Il est des sciences qui ne peuvent naître et se développer que dans les périodes d'expansion des nations et de floraison des empires, d'autres qui n'apparaissent et ne s'approfondissent qu'à l'écoute des retraits de la puissance politique. La simiologie humaine répond à une époque d'intériorisation intense de la connaissance de l'homme. Elle grandit dans la fatigue, sinon l'épuisement de la gloire qui s'attache aux conquêtes militaires et aux victoires des mythes religieux. L'Europe est condamnée pour longtemps à laisser l'épée au fourreau. Elle n'est pas encore devenue un nouveau bas-empire, mais déjà les Lettres et les arts y ont perdu leur ancien éclat, déjà l'ombre de la grande Grèce la rappelle au souvenir de ses malheurs.

    Pour que des écrits se fassent reconnaître à leur pas, il faut que la frappe de la langue soit acclamée par un vaste public de connaisseurs. Les civilisations de masse n'exterminent pas entièrement le savoir et le goût, mais elles leur interdisent d'exercer leur prééminence sur l'ignorance des foules et sur l'habileté des marchands. L'écrivain, le poète, le philosophe, le musicien ne sauraient livrer bataille dans une arène décentrée et qui les isole - ils doivent se sentir le cœur battant du monde. Même si la vieille Europe produisait encore des textes souverains, ils ne seraient accessibles qu'à une élite raréfiée et qui aurait survécu par miracle à la solitude ou à l'engloutissement, mais qui n'en aurait pas moins perdu sa sève de se trouver livrée à une longue agonie.

    Et puis, le Vieux Continent ne peut s'équilibrer que si, en son centre, l'allemand demeure une langue de culture ; or, rien n'arrête sa débâcle dans un vocabulaire étranger à son génie. Même le service de presse de l'ambassade d'Allemagne à Paris écrit : Sharon vertretet die Linie Arafat zu ignorieren und zu boykottieren. C'est que l'Allemagne n'a jamais disposé, comme la France, l'Italie et l'Espagne, d'une classe d'intellectuels et d'écrivains en mesure de veiller sur la pureté de la langue, mais seulement d'un corps professoral incapable d'assumer les responsabilités d'une culture vivante. Goethe écrit déjà " Promenade ". Cette langue est la seule qui ait anéanti jusqu'à son vocabulaire de tous les jours.

    Le Français ne change pas d'identité, il s'auto-dissout. Quand le débit d'une langue est entrecoupé de ânonnements, c'est le signe de ce que la maîtrise naturelle du discours est perdue. Pas un Ministre qui n'ait oublié l'usage fluide du français. Si une œuvre de la pensée s'imposait encore par l'ampleur de son champ de vision, ce serait dans des traductions traîtresses qu'elle serait entendue. Depuis la Renaissance, Tacite tente les apprentis de l'écriture dans tous les idiomes de la planète - mais jamais les langues vernaculaires ne retrouveront le goût de l'original : les traductions scolaires veillent à la pseudo fidélité de la méticulosité. En revanche, l'étiolement des langues européennes réduites au rang de curiosités régionales est propice à l'éclosion des œuvres de la raison parce que l'universalité du vrai se passe plus aisément de l'écho dont se nourrissent l'éclat et les prestiges du style. La Critique de la raison pure ne ressortit pas au talent d'une plume allemande - bien qu'on y trouve déjà quelque soixante dix fois " intelligibel " au lieu de " verständlich " - mais à l'ubiquité et à la puissance des pouvoirs de la pensée critique à la fin du XVIIIe siècle. La réflexion naît du silence des armes et du déclin des Lettres.

    2 - La simiologie historique

    La simiologie historique attend son Kant, parce que le déclin littéraire de l'Europe favorise une discipline qu'exige le développement foudroyant des sciences de la vie. Un quart de siècle seulement après les découvertes de Jacob et de Monod, le génome humain a été décodé. Il y a fallu de gigantesques machines à calculer les milliards de milliards de combinaisons qui permettent aujourd'hui à la biologie de capturer l'individu dans sa spécificité génétique.

    En ce début du troisième millénaire, l'ascendance simienne de l'homme s'entend dans un sens nouveau : alors que, depuis Darwin, les anthropologues s'épuisaient à analyser les traits communs aux fils d'Adam et à certains singes anthropoïdes, il s'agit désormais de connaître l'animalité spécifique des évadés de la zoologie. Cette gigantesque révolution de la problématique entière des sciences humaines répond, en réalité, à la logique de la question posée par la découverte de l'évolution des espèces en 1859; car seule la survivance de présupposés théologiques au sein de la science européenne pouvait faire croire aux interprètes de l'histoire de la vie qu'une modification du capital génétique de certains singes les éjecterait tout subitement du règne animal et les ferait débarquer dans un royaume enchanté. Il n'était pas seulement superficiel, mais magique de ne pas s'interroger en tout premier lieu sur les métamorphoses qu'allaient subir les notions mêmes d'animalité et d'humanité à la lumière d'une histoire parallèle de notre capital génétique et de notre intelligence. Mais on voulait encore qu'un miracle biologique se fût produit avec l'apparition de l'humanité, tellement la science du XIXe siècle demeurait la proie du sacré au cœur d'une raison expérimentale encore soumise aux présupposés culturels qui sous-tendaient des " interprétations rationnelles " dont elle ignorait l'inconscient.

    Que les vraies conquêtes de la pensée philosophique et les victoires durables de la connaissance scientifique soient toujours des triomphes de la logique allait bientôt se trouver à nouveau démontré. Platon est un plus grand logicien que Pythagore, Alexandre que Darius, Abélard que les scolastiques, Pascal que le père Noël, Descartes que Malebranche, Voltaire que les Jésuites, Pasteur que les adeptes de la génération spontanée, Einstein que les physiciens euclidiens et Freud que la " psychologie des facultés " héritée du Moyen Âge. La logique est tellement l'arme unique de toute profondeur de la pensée que Napoléon a pu dire du génie qu'il n'est qu'un "formidable bon sens". Mais le bon sens à son tour n'est jamais qu'une logique suffisamment puissante pour terrasser la raison ordinaire.

    La logique aurait donc dû suffire à faire reconnaître que l'homme est nécessairement un animal dont l'intelligence présente des traits et un outillage propres à son espèce et que la difficulté est seulement de faire prendre à son regard un recul inédit et qui le distancie suffisamment de son propre fonctionnement, puisqu'il serait illogique que la notion d'animalité applicable à l'homme fût cernée par les critères que forge précisément son animalité. Tout aveuglement est aveugle à lui-même et par définition. Pour le détecter dans sa spécificité, il faut l'observer dans l'encéphale d'un animal dédoublé. Le cerveau humain est un organe livré d'avance à des univers mentaux dont il ignore qu'ils sont imaginaires. C'est de bonne foi qu'il les prend pour réels. Cette cécité n'est donc autre qu'une arme offensive et défensive dont on ne trouve pas d'équivalent parmi les animaux.

    Notre espèce est animale en ce qu'elle se servira de ses représentations pour se masquer efficacement ou pour se parer utilement, donc pour attaquer et se défendre. L'arme de l'illusion ne peut être aperçue de ses propres yeux, mais seulement par un cerveau déjà légèrement en avance sur ce type de carapace. Une Europe déboîtée de l'histoire politique et militaire du monde est appelée à conquérir une connaissance rationnelle de l'homme dont l'universalité et la distanciation seront d'un genre entièrement nouveau. Il est devenu possible de féconder cette connaissance d'avant garde par la signature d'un pacte de l'humanisme ancien avec une logique nouvelle. Les clauses d'une logique transcendante à la logique de la cécité antérieure ne sont pas encore rédigées. Elles permettront à cette lumière de l'esprit encore sous-employée qu'on appelle la dialectique de se demander à nouveaux frais quel est l'avenir du "Connais-toi" socratique. C'est pourquoi les premiers pas de la simiologie humaine exigent la mise en place de quelques jalons utiles à ses futurs laboureurs.

    3 - Une psychologie de la condition humaine

    Pour conquérir une véritable connaissance des causes politiques, donc contraignantes qui rendent toute divinité tour à tour cauteleuse et féroce, il faut étudier les lobes frontaux de leurs adorateurs. C'est un fait que la nature a divisé leurs cerveaux entre deux mondes et que les pièges et les guet-apens que le réel et l'irréel se sont tendus réciproquement tout au long d'une guerre intestine ont fait flotter leurs dieux depuis le paléolithique entre la platitude et la démesure. Mais l'heure devrait sonner de nous demander quelle est l'étrangeté d'un animal que la nature s'est décidée, semble-t-il, à cérébraliser. Une ambition si nouvelle et si dangereuse de la psychologie des modernes exige que soient définis au préalable les principes blasphématoires et les méthodes sacrilèges d'une discipline encore inconnue, la simiologie historique, dont la vocation, fatalement iconoclaste, sera de délivrer de ses tabous l'anthropologie candide d'autrefois. Qu'est-ce donc qu'une espèce leurrée de naissance par son envol dans un autre monde?

    Sans doute peut-on remarquer que si les premiers agriculteurs ne s'étaient pas imaginés qu'une déesse se cachait sous la terre, ils auraient été fort désarçonnés par les pannes de courant d'un sol infécond une année sur deux ou sur trois et sans doute auraient-ils négligé de mettre en place des cérémonies rituelles en l'honneur d'une Déméter offensée. Il était utile de reconquérir ses faveurs par des signes de déférence efficacement codifiés - du coup, un sol capricieux se trouvait infailliblement rappelé à ses devoirs. Que serait-il arrivé si les premiers singes semeurs s'étaient découragés ? Mais la seule vraie question est désormais de nous demander par quel détour l'homo sapientissimus installe en quelque sorte par la bande un chef bienveillant, patelin ou terrible au-dessus de sa tête et pourquoi il a abandonné une Déméter bien rétribuée alors que notre capital génétique ne nous permet pas encore à nous priver d'un maître que nous stipendions tout en lui demandant de nous surplomber.

    Pour nous éclairer sur ces difficultés, il faut observer en direct le cerveau de l'animal censé plus intelligent et plus puissant que ses adorateurs et qu'on appelle " Dieu " ; car toute idole se situe sur une échelle graduée entre la sottise et la sagesse de ses fidèles. C'est à perpétuer et à consolider sa soumission à un chef que tout croyant se dépeint le plus fidèlement. Nous voudrions découvrir pourquoi ce besoin se révèle tellement viscéral qu'il contraint encore de nos jours les neuf dixièmes de notre espèce à glorifier les trônes célestes qui la rassurent. Par bonheur, le singe-homme produit des documents cérébraux observables et datés : nous pouvons analyser le fonctionnement, donc les raisonnements de l'encéphale simio-humain du Ve siècle avant Jésus-Christ ou du XIIIe siècle chrétien, mais à la seule condition que nos sciences humaines ne se rendent pas d'avance les otages des faux arguments qui égarent l'imaginaire d'un animal situé entre le singe anthropoïde et l'espèce nouvelle vers laquelle il court.

    4 - La peur de la connaissance

    La connaissance rationnelle des mythes sacrés est iconoclaste par nature du seul fait qu'une science est transrégionale par définition, donc blasphématoire à l'égard des autels ou des idéologies liées à un territoire déterminé. Mais comme la civilisation du savoir a toujours progressé à l'échelle de notre astéroïde tout entier et par les seuls progrès d'une lucidité transcendante aux mythologies auto bénédictionnelles, l'hégémonie des subjectivités conditionnées par la géographie et les climats peut conduire à une régression gigantesque de la connaissance scientifique des fuyards de la zoologie et à une baisse de longue durée du niveau mental des élites internationales. Une catastrophe de ce genre ne serait pas sans précédent: on sait que la civilisation des Ptolémée a voulu glorifier d'un seul et même élan les savants d'Alexandrie et les sorciers de la haute Égypte et que ce désastre fut planétaire : sept siècles après Archimède, saint Augustin écrira que seule la volonté expresse de Dieu fait couler à pic le bois pourri et flotter les vases de plomb.

    Aujourd'hui, le sacré local ne fait plus courir à une civilisation internationale et qui revendique des expériences scientifiques vérifiables sur les cinq continents le danger de paralyser la recherche scientifique dans tous les ordres de la connaissance ; mais le risque de la censure demeure immense dans la psychologie. La peur de notre espèce devant elle-même n'ayant plus besoin du masque global et applaudi de tous de la " crainte de Dieu ", les États laïcs accordent désormais leur soutien à toutes les croyances du monde. Du coup, les autels sont autorisés à poursuivre sous d'autres formes la même guerre contre le savoir qu'ils menaient autrefois contre Copernic, Darwin ou Pasteur. C'est que la peur de soi-même a succédé à la " peur du ciel". Il est jugé plus essentiel pour un gouvernement qu'une société continue de s'ignorer elle-même que de la guérir de l'illusion selon laquelle le soleil tournerait autour d'elle.

    Si la guerre à la connaissance que mènent des théologies apparemment reléguées sur des territoires réduits trouve un puissant réconfort au sein de toutes les classes dirigeantes, c'est pour le motif que la science politique d'aujourd'hui trouve encore moins d'avantages que celle d'hier à descendre dans les arcanes psychiques des peuples. Il est toujours pernicieux de souligner la relativité et l'instabilité des croyances, donc la précarité des coutumes et des usages auxquels elles sont rattachées ; car les États demeurent convaincus que les piliers folkloriques et tribaux des sociétés sont les derniers fondements de la morale et que l'ubiquité attachée à la raison en saperait l'autorité. On voudrait jouir des garanties de solidité qu'offrait le hiératisme sacré. On s'imagine que seul ce rude remède se montrerait d'une rigidité nécessaire au sauvetage d'une espèce aux gènes flottants.

    5 - Le vrai danger

    Mais toute l'histoire du XXe siècle a démontré qu'il s'agit d'un faux calcul. Les messianismes idéologiques d'hier et culturels d'aujourd'hui ont rappelé qu'à s'interdire de connaître le cerveau biphasé de notre espèce, on s'administre seulement le plus trompeur des médicaments - car rien ne provoque de plus terribles déflagrations des songes qu'une thérapeutique du refoulement des droits de la pensée. C'est précisément ce qui s'est produit le 11 septembre 2001, quand une mythologie encore dans la force de l'âge et qui gouverne spectaculairement l'encéphale d'un milliard deux cents millions de Musulmans a mis sa puissance aux commandes d'un boeing. Alors il a suffi qu'une poignée de fidèles se ruent la tête la première sur deux buildings pour détruire jusque dans ses fondements l'hégémonie culturelle et idéologique de la nation la plus puissante du moment. C'est que les trois Célestes qui se partagent encore de nos jours la planète de l'immortalité se proclament éternels par définition et soutiennent que le sacrifice de leurs adorateurs leur sera compté par une rétribution au centuple dans l'au-delà.

    Du coup, le vrai kamikaze n'est autre qu'une civilisation qui se précipite la tête la première contre le building aveugle qu'elle est devenue à elle-même. Quand une civilisation se fait une forteresse de sa peur de penser, sa connaissance de l'homme devient vaine et superficielle. Du coup, on assiste à un retour en force des mentalités magiques, ce qui ne fait que hâter la dissolution des sociétés dans un obscurantisme non moins faussement vaccinatoire que celui d'en face. De tous temps, les dérobades de l'esprit critique se sont donné l'alibi du "Connais-toi". Alors un humanisme de parade se satisfait d'adoucir et de civiliser les dieux les plus anciens, donc et les plus féroces. On jugera habile de leur concéder l'existence hors des têtes de leurs adorateurs en échange de leur conversion à une bonne politique et de leur goût subit pour les Lettres et les arts. Platon proclamait l'existence réelle de Zeus en contrepartie de ses concessions à la morale des philosophes et à ses bonnes manières à l'égard de son épouse. Voltaire y mettra le prix d'un renoncement définitif du ciel à calciner les hérétiques. Puis Freud ne réussira que très partiellement à fonder sur une anthropologie critique les premiers pas d'une science des bûchers.

    La postérité intellectuelle de Darwin se fait attendre dans l'ordre de la méthode historique, de la critique philosophique et de la science politique parce que l'Occident du sacré a paralysé la première science de l'inconscient, qui avait commencé de s'interroger avec vaillance sur la nature des religions, mais à partir d'une problématique trop étroite. Si l'on se contente d'apprivoiser Jahvé le chef de guerre, de domestiquer gentiment Allah le conquérant ou d'introduire par une porte dérobée le dieu d'un gibet sanglant dans la République des Lettres, on interdira, certes, à ces idoles de forger leurs kamikazes sur l'enclume de leurs autels; mais jamais une véritable Europe de la pensée ne naîtra d'un domptage de " Dieu " à l'aide de somnifères et de subterfuges.

    On ne connaît pas un fauve à l'anesthésier. Mais on comprend l'exorciste qui édulcore le sauvage qu'il est à lui-même et dont le dieu n'est que la doublure. Il faudrait se demander pourquoi les semi évadés de la nuit s'imaginent encore que la sorte de raison schizoïde dont ils voudraient couronner un Dieu idéal le ferait accéder au type d'existence propre à un personnage censé se situer à l'écart de l'encéphale qui le cogite ; il faudrait se demander quelle est la sorte d'existence qui caractérise une équation idéale, une symphonie idéale, un poème idéal, un Zeus idéal ; il faudrait se demander ce qu'est une idéalité et ce que sécrète, en réalité, une cervelle qui dépose un tel objet dans l'escarcelle de son langage. Quelle est la nature d'un cerveau qui met dans la bouche d'une divinité le verbe exister au sens qu'elle serait dotée d'une présence dans l'étendue propre à un être cérébral ? Mais pourquoi donc les Immortels d'hier se sont-ils montrés aussi ardents à revendiquer ce type de réalité que ceux d'aujourd'hui ? Croit-on que les sciences du troisième millénaire, et d'abord la psychologie, qui est la vraie clé de la philosophie depuis Socrate, pourra progresser si l'Occident s'interdisait d'observer les embarras des trois encéphales du ciel que l'humanité s'est donné ? Quelle est l'évolution déhanchée de notre espèce dans ce triple miroir ?

    6 - La vie de l'esprit

    " S'il s'élève, je l'abaisse, s'il s'abaisse, je l'élève ". Pascal serait-il le maître caché d'une simiologie historique ambitieuse de s'articuler avec la véritable histoire de la raison ? La théologie ne place-t-elle pas, elle aussi, la conquête d'un regard sur les idoles au cœur de la vie spirituelle de l'intelligence ? Mais, dans la foi, la connaissance des " faux dieux " en tant que tels est inachevable par définition, puisqu'un autre dieu, supposé seul " vrai ", substitue sa propre science de la dépréciation de ses prédécesseurs et de ses rivaux aux victoires d'une intelligence réelle sur toutes les idoles du monde.

    Et pourtant, un œil ouvert sur les dieux et les adorateurs qu'ils recrutent n'est possible que par la voie de l'abaissement du singe-homme. L'élévation qui résulte de sa faculté de se dévaloriser à ses propres yeux permet à l'animal de se retourner sur sa propre image mythifiée et de commencer d'observer l'animalité secrète de " Dieu ". Du coup, il démasque l'idole comme une actrice farouchement narcissique, et il suit son évolution à la trace depuis qu'elle est sortie des mains du singe-dieu qui lui aura servi de modèle tout au long de son itinéraire. Seule une profonde humiliation du corbeau chantant de la Fontaine permettra à son globe oculaire de se fixer sur son propre plumage et de se moquer du ramage de la divinité fabriquée à l'image d'un Phénix. L'erreur propre à un animal dédoublé par sa propre effigie magnifiée s'appelle l'illusion et l'illusion - encore la philologie - renvoie à illudere , se jouer de quelqu'un. L'animal né spéculaire est la victime de la terrible dérision de se prendre à son propre jeu.

    C'est pourquoi la simiologie historique retrouve les thèmes que la pensée cathartique a illustrés depuis deux millénaires et demi et dont les mystiques chrétiens n'avaient pris que timidement la relève. Mais si une disqualification critique de soi-même conçue comme un levier de l'élévation intérieure de chacun a pu éclairer de ses feux provisoires la vie spirituelle de toutes les religions, la simiologie historique fondera cette voie sur la fécondation intellectuelle de la postérité de Darwin et de Freud. La raison ne saurait se montrer critique si la lumière d'une vérité n'éclairait ses pas. Comment donnerait-elle le nom de ténèbres aux ténèbres si elle n'avait pas de lanterne ? Les mystiques n'ont pu conquérir un regard sur l'homme comme " animal " qu'avec les moyens de la raison théologisée de leur temps. Ils ne se sont soumis à l'épreuve d'une tragique plongée dans la nuit et d'une remontée au jour qu'en s'interdisant tout regard sur le souverain nouveau de leur esprit qu'ils mettaient en selle. Mais ils ont enseigné une " nuit obscure ", non seulement de la connaissance, mais également de la perception, dans l'espoir que le myste rencontrerait une clarté discrète et insaisissable.

    Depuis le XVIIIe siècle, la science était devenue euphorisante. Elle substituait le paraclet de ses idéaux au pessimisme visionnaire des prophètes et des saints. La théologie s'était rendue si vaine et si superficielle que la rationalité moderne pouvait, en contrepartie, s'offrir le luxe de lui opposer un prométhéisme aussi spéculaire et aussi aveugle à sa propre dichotomie qu'un catéchisme. Sans doute le tournant le plus profond de la civilisation occidentale sera-t-il la continuation de la voie ouverte par les grands mystiques, mais avec les moyens d'un Adam désormais irréversiblement situé dans la postérité de Darwin et de Freud.

    Les armes de la psychologie moderne sont infiniment plus puissantes que celles d'un Me Eckhardt ou d'un Jean de la Croix, parce qu'elles permettent à la science de l'inconscient d'observer la simiennité du ciel lui-même, donc de spectrographier l'encéphale des trois dieux uniques que les singes-hommes ont sécrétés et d'observer de siècle en siècle l'évolution de leur entendement en se mettant à l'école des écrits attribués à leur plume. Il y faut un regard sur l'illusion plus décapant que celui des mystiques - notamment une anthropologie et une philologie dont l'œil pénètrera dans les replis du dédoublement de l'animal onirique et lui permettra de cerner ses reduplications dans le miroir du ciel schizoïde que reflète son langage. La " nuit obscure " de la simiologie historique est celle d'une psychologie cathartique et sacrilège.

    Redonner sa profondeur et sa sève " spirituelles " à la science, c'est approfondir la dépossession sans limites du singe livré à sa propre effigie mythifiée. Mais tel est précisément le signe de l'espérance d'une pensée que son courage fait courir vers le vide, parce que la lumière ne peut naître de la pénombre - elle a toujours jailli d'une nuit sans fond.

    16 janvier 2002