Retour
Sommaire
Réflexions sur l'après 11 sept.
Contact


Pierre Vadeboncoeur
La haute stratégie du simplisme
Paru dans Le Devoir de Montréal

La guerre actuelle se présente officiellement comme une poursuite du méchant dans un film western. Bush ne cesse de l'expliquer ainsi. Cela peut paraître innocent mais ne l'est aucunement Ce que signifie cette singularité caricaturale, puérile, en matière de politique internationale, le public n'en a pas idée. Du point de vue américain et, en général, du point de vue impérialiste, elle offre des avantages précis et considérables, dont voici quelques exemples.

En premier lieu, à court terme, cette chasse à l'homme, occasion et fil directeur de l'offensive en cours, permet de donner à cette vraie guerre l'apparence d'une opération de police.

La conscience publique, dont une guerre de conquête ou impériale aurait inquiété le sens moral, se trouve soulagée. On veut simplement poursuivre des malfaiteurs. Alors, on peut faire intervenir l'armée. Les intentions sont irréprochables. Il n'y a pas d'arrière-pensée. La bonne foi du public peut appuyer l'entreprise.

En second lieu, à court terme également, l'ennemi est personnalisé. Ce n'est pas un gouvernement ni un État, ni un pays. C'est un particulier, un aventurier malfaisant dépourvu de tout titre officiel, un individu. Sa photo est partout encore une fois comme dans un western, comme au Far West. Rien, mieux que cette image, ne peut agir sur le public américain, dont le fond de la culture a beaucoup à voir avec ce cinéma-là. Cette image simpliste se prête à merveille à une propagande guerrière populiste aux États-Unis et même ailleurs. Personne n'est assez primaire pour ne pas la comprendre. Cet effet a sans doute été calculé. Bush emploie, pour la faire pénétrer dans le peuple, le vocabulaire qui convient, probablement soufflé par les services compétents: il s'agit "d'attraper" Oussama ben Laden, "dead or alive", celui-ci " n'échappera pas" à la chasse américaine, etc. On ne cesse de parler de "traque". Ce ne sont pas là des termes de guerre mais de battue et de rabattage de gibier.

L'idée de centrer toute l'attention sur le fuyard et ses complices a d'autres avantages, bien plus importants encore, plus fondamentaux et visant cette fois le long terme. C'est que l'homme en fuite se déplace et peut aller se réfugier dans d'autres pays, où Bush parle d'aller le pourchasser ainsi que ses pareils: au Soudan, en Somalie. Ou en Irak. Ou en Iran, si l'Iran n'est pas sage. "Anywhere", répéta le président américain, menaçant tout État où "l'homme le plus recherché" et d'autres terroristes se cacheraient Une poursuite effective étendra d'autant, territorialement, l'emprise de la puissance impérialiste.

La logique de la traque ouvre la voie aux armées: Cela justifiera même d'autres opérations militaires: ailleurs en Afrique et dans le Pacifique. Tout cela est beaucoup. C'est immense. C'est à la mesure des appétits et des moyens dont on dispose.

Voilà donc non seulement une guerre présente et potentielle mais un nouveau principe pour la guerre, un droit nouveau. Voilà l'avantage ultime. C'est le droit qui maintenant est en cause, le droit international. Le procédé employé est simpliste mais le but s'avère bien loin de l'être. La nouveauté dont il s'agit bouleverse le droit des gens.

En quoi, essentiellement? En ce qu'elle pose qu'une puissance (n'importe quel pays, donc) possède un droit de suite qu'elle peut appliquer partout, y compris à l'intérieur des frontières de tout pays étranger, s'il s'y trouve quelqu'un qui a perpétré ou organisé contre ladite puissance ou contre ses intérêts une action violente. C'est littéralement le droit de s'introduire partout pour y mener une répression. La souveraineté nationale n'existe plus.

Il existe un exemple historique lointain d'une semblable effraction. En mars 1804, Bonaparte fit enlever le duc d'Enghien, jeune noble soupçonné de complot royaliste. On l'enleva dans le grand-duché de Bade, donc à l'étranger. Enghien, transporté à Vincennes, près de Paris, y fut jugé sommairement par un conseil de guerre et exécuté, ce qui scandalisa l'Europe. C'est tout à fait le cas de Bush et de son "droit" de suite.

Ce droit nouveau s'accompagne de corollaires, également nouveaux.

Aucune nation n'aura le droit de se défendre si elle est envahie pour cause de présence terroriste sur son territoire. Si elle résiste , on lui fera la guerre jusqu'à la reddition.

Il y aura donc, désormais, un droit positif d'invasion où que ce soit pour cause de terrorisme appréhendé. Cela étend considérablement la justification des menées impérialistes. Ce droit d'invasion s'accompagnera de quelques droits ancillaires, nouveaux aussi, comme on le voit en Afghanistan. La puissance envahissante pourra par exemple, légitimement, installer dans le pays envahi un gouvernement, lui servir d'armée ou de police, en lui imposant au surplus une politique intérieure et étrangère estimée devoir être la sienne.

Tout cela est impérial. L'État envahi est aboli dans les faits et remplacé par un autre, qui ait une sorte de titre de province sans le mot.

Admettons qu'en Afghanistan il se soit agi d'une " riposte". Pas d'un droit clair, mais d'un fait. Justifié? En tout cas, explicable, compréhensible, inévitable, un coup, de poing, peut-être nécessaire, vu ce qui s'était passé. Mais si l'on parle maintenant d'étendre systématiquement pareille action, alors la question du droit finit par se poser clairement et l'on ne peut plus éviter d'y répondre. On devra trancher: en fin de compte, est-on dans un empire ou pas?

Bush parle d'aller où il lui plaira, par-dessus les frontières qu'il voudra, les armes à la main, soi-disant pour cause de terrorisme. Et il entend, s'il le faut, guerroyer pendant dix ans !

Vraiment? Est-ce qu'on se rend compte? Le monde joue actuellement avec le feu. Les États-Unis , l'Angleterre, les autres puissances occidentales; la Russie; la Chine, quelque part, surveillant la scène; les organisations terroristes; l'Inde et le Pakistan; Israël, avec ses canons. Cette situation explosive ne peut durer. C'est insensé. Il faudrait apaiser le feu, non pas souffler dessus. Le simplisme règne. II est en armes. Rien n'est plus dangereux que le simplisme. C'est le plus court chemin vers les tyrannies ou vers les calamités.