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Robert Badinter le civilisateur


1 - Du statut biologique de la lucidité
2 - Le progrès et les élites
3 - Une voix isaïaque
4 - Le suppliant de l'esprit
5 - La peine de mort et le sacré
6 - La France de la pensée et l'Europe
7 - Une intelligence transzoologique
8 - Pour un nouveau "Connais-toi"

1 - Du statut biologique de la lucidité

Si l'Europe devait un jour redevenir le Continent de la pensée, et redonner un destin mondial à l'intelligence critique, quelle réflexion sur une telle victoire faudrait-il conduire pour illustrer le lien qu'une civilisation vivante entretient avec une éthique de l'esprit? Un Vieux Monde rajeuni ne se demanderait-il pas, en tout premier lieu, par quels chemins les élites accompagnent le destin de la raison ou le guident, tellement les conquêtes de la lucidité ne deviennent vivantes que si elles sont sans cesse fécondées par une exigence morale ?

A l'heure où la réflexion sur le seul progrès que la civilisation occidentale ait connu dans cet ordre depuis la découverte de ses charniers - à savoir l'abolition de plus en plus généralisée de la peine capitale - se révèle l'instrument des retrouvailles de l'Europe avec sa vocation civilisatrice et, parallèlement, avec sa puissance politique, il faut tenter d'examiner la symbiose qui s'opère entre la culture et l'éthique, puis la métamorphose de cette alchimie en autorité et en prestige politiques. Cette question se confond si étroitement avec celle de l'avenir intellectuel de la France en Europe et dans le monde qu'il est vital de se demander si la fin des sociétés hérissées d'échafauds s'inscrit dans la postérité de la Révolution de 1789. Dans le cas où notre rêve national ne répondrait à une telle ambition que subsidiairement, à quelle mutation antérieure de la conscience humaine faudrait-il remonter pour ressourcer la décision si récente - elle ne date que de deux siècles - de proclamer une éthique des droits universels de l'homme après des millénaires de recensement et de légalisation minutieuse de ses devoirs envers des divinités diversement armées?

Comment se fait-il qu'en 1981, la France ait été le trente cinquième pays à abolir la peine de mort et que les principales nations européennes ne cessaient de s'étonner de ce que la " patrie des droits de l'homme" fût parmi les dernières à délégitimer la loi du talion, alors que notre poète de la liberté, Victor Hugo, avait écrit : " Un homme tué par un homme effraie la pensée ; un homme tué par les hommes la consterne" ?

C'est que la Grèce antique avait mis huit siècles à substituer l'assassinat judiciaire aux vengeances privées. La férocité des verdicts compensait la frustration des familles auxquelles la cité arrachait le couteau. Puis, le christianisme - j'y reviendrai - n'allait pas désavouer le Sanhédrin qui avait cloué Jésus entre deux larrons. Tel est le contexte dans lequel la question trouve son acuité : quelle logique interne ferait-elle, des principes de 1789, le lieu de mûrissement naturel de ce fruit ultime des civilisations qu'est non pas un moratoire, serait-il définitif, des exécutions publiques, mais la proclamation du principe éthique selon lequel aucune mutation morale en profondeur n'est possible au milieu des gibets et des potences d'un ciel armé jusqu'aux dents par ses légistes. Cette avancée de notre capital génétique conditionne la vocation d'une espèce condamnée à s'éloigner sans cesse davantage de ses origines animales.

Cent cinquante ans après Darwin et un siècle après la découverte de l'immense empire de l'inconscient, peut-être est-il grand temps de se livrer à une première analyse de notre statut psychogénétique, afin de commencer de nous éclairer sur les sources les plus profondes d'une interdiction transzoologique par nature - celle de toute mise à mort de nos congénères. Une spectrographie des voies et moyens qu'empruntent nos mutations successives pour nous civiliser devrait nous permettre de comprendre une métamorphose si lente de notre capital génétique que la véritable source spirituelle en est nécessairement antérieure à la révolution de 1789.

2 - Le progrès et les élites

L'historien anglais Trevor-Ropper a démontré que les progrès de la pensée et de l'éthique résultent toujours de très courts instants où des élites courageuses prennent une légère avance sur l'opinion commune. Au XVIe siècle, une brève embellie a permis à l'Espagne pensante de s'éclairer de la philosophie d'Érasme - puis la coalition des moines, soutenus par l'autorité royale, a interdit à nouveau toute traduction des œuvres du grand humaniste. Le siècle des Lumières vit briller une phalange ultra minoritaire et éphémère d'esprits audacieux. A quelles sources ces intelligences ont-elles puisé leur inspiration ? Ont-elles préfiguré la proclamation des droits de l'homme ? Seul Rousseau le rêveur , le préromantique et le précurseur de toutes les utopies politiques des XIXe et XXe siècles allait tenter de fonder les droits de la raison et l'esprit de justice sur les promesses des idéologies ennemies des bûchers.

Si ce ne sont pas les principes généreux, mais abstraits qu'enfantent à trop peu de frais des idéalités triomphantes dans le diaphane qui font germer une éthique dressée contre l'excommunication, l'écartèlement, la crucifixion, la noyade, la pendaison, la strangulation par la corde ou le garrot, la décapitation par la hache ou le couteau ou la crémation, qu'est-ce donc qui inspire un progrès tellement subit, inespéré et puissant de l'éthique que le monde entier s'est vu insidieusement contraint à la pudeur de substituer aux atrocités de la justice expéditive de nos ancêtres une forme moderne et euphorique de la potion de la ciguë qu'est l'injection d'un poison plus rapide que le venin des Archontes?

Pour tenter de comprendre la véritable origine de l'abolition de la peine de mort, il faut dépasser la problématique calculatrice selon laquelle des élites optimistes se trouveraient collectivement branchées sur une exigence de la raison transcendante à l'étiage commun. La distinction, certes féconde, entre l'opinion léthargique des masses et la solitude de la pensée remonte à Platon. Elle a permis de nourrir vingt siècles de la philosophie occidentale et de ses exploits dans la dialectique. Mais sonne l'heure où un individu se dresse et prend à se charge une forme unique de la peine de mort, celle, volontaire, vers laquelle il court et qu'il subira lui-même pour avoir crié à la face de sa nation : " Vos mains dégouttent de sang sur mes parvis et vos sacrifices, je les ai en abomination ". Cet homme-là fut le premier psychanalyste des cultes. Aujourd'hui encore, ce qu'il disait il y a trois mille ans va bien au delà de la critique des idoles chez Freud.

Comment apprendre à connaître l'âme et le génie des grands suicidaires de l'intelligence ? Pourquoi cette psychanalyse-là ne trouve-t-elle aucune place parmi les pâles descendants d'Isaïe qui ont tiré des principes de 1789 le plus angélique des nuages et qui flotter cette pâle vapeur dans le ciel de la nation ? Ah ! le beau nuage ! Chacun s'y mire, s'y reflète, s'y éblouit de sa propre lumière et s'en fait un miroir resplendissant.

3 - Une voix isaïaque

Ce n'est pas la voix des idéologies inquisitoriales, ce n'est pas celle des narcissismes auxquels la vertu républicaine peut se complaire, ce n'est pas celle des saintetés de la démocratie égalitaire qui a donné sa tonalité à l'avocat isaïaque qui a conduit la France des droits de l'homme à l'abolition de la peine de mort. Dans L'agonie du christianisme, Unamuno, qui était professeur de grec à l'Université de Salamanque, explique qu'il entend le terme d'agonie au sens grec d'agôn, combat. Si notre civilisation ne s'initiait pas à la perception et à la reconnaissance entre mille d'une voix agonique, je ne vois pas comment la France de la pensée et de l'esprit retrouverait jamais sa vocation iconoclaste et comment elle redonnerait un véritable souffle à une Europe de l'intelligence.

En vérité, la plaidoirie insurrectionnelle de Robert Badinter pour un assassin a fait entendre dans l'enceinte d'un tribunal une voix dont les ors et la poussière de notre civilisation des prétoires avaie,t entièrement perdu le souvenir. Ce n'était pas un avocat qui plaidait pour son client, avec toutes les ressources de l'éloquence judiciaire, c'était un suppliant de l'esprit qui semblait pleurer des larmes de sang; et cet agonisant et ce vivant était tellement un combattant au sens d'Unamuno, et son combat était tellement celui de la pensée que le public, retenant son souffle, paraissait pétrifié par le débarquement d'une présence oubliée de l'esprit. Mais avec quelle épée de la lumière combattait-il d'estoc et de taille ? A chaque pas, il mettait un jury d'assassins virtuels devant le spectacle de la tête coupée de sa victime.

La peine de mort peut devenir, elle aussi, un concept, une idéalité, une idole. Le combat isaïaque de Robert Badinter était tout entier celui de sa volonté de retenir de force un jury prêt à s'envoler vers le fameux nuage des idéalités républicaines - et c'était en cela qu'il s'agissait d'une guerre pour l'authenticité de l'esprit, d'une guerre contre la tentation des évades de la zoologie de se dérober et de trouver un glorieux refuge dans l'Eden des beaux principes qui servent de plumes de paon aux démocraties.

Si Robert Badinter avait fait vibrer la corde des idéalités dorées, la France n'aurait justement pas pris la place qu'elle occupe aujourd'hui dans le combat pour les droits de l'homme - et l'on se demande bien comment elle se serait relevée d'avoir tellement tardé à faire débarquer la patrie de la liberté universelle dans l'arène des défenseurs de l'universalité somptueuse des principes de 1789. La postérité dira que la voix de Robert Badinter a ancré la France et l'Europe entière après elle, dans une vie de la pensée oblative située en amont et que, sans lui, la France n'aurait été qu'une tard venue dans un combat en tapinois contre la peine de mort. Il fallait ressourcer toute notre civilisation bien loin des éclats de voix des Mirabeau et des Saint-Just pour redonner un avenir prophétique à la France de la raison et pour redorer le blason d'une Europe selon l'esprit.

4 - Le suppliant de l'esprit

Jamais l'abîme entre les feux et les foudres des idéologies vertueuses et l'humble ténacité du combat isaïaque par la justice n'était apparu avec une telle évidence: R. Badinter rouvrait sans cesse la plaie de la mort. L'agonisant, le suppliant, le lutteur disait aux tueurs en herbe : " Si vous le raccourcissez…, si vous le raccourcissez…. ". Et le jury découvrait peu à peu que l'État lui demandait un meurtre. Le bistouri des chirurgiens des sociétés est cruel. Mais avec quelle patience obstinée, quel acharnement discret, quel divin entêtement Isaïe vous peint le bûcheron qui a ramassé son bois dans la forêt, puis s'est chauffé avec une moitié de sa récolte pour se fabriquer une idole avec l'autre moitié et se prosterner devant elle comme devant un dieu !

Sans relâche, pendant deux heures, Robert Badinter a placé et replacé la tête coupée du supplicié devant les yeux de la France ; et il redemandait au jury, à la manière du prophète: " Qui vous demande ce bois ? " Combat socratique au plus profond, parce que dirigé par le scalpel de l'introspection. En vérité, la question était : " Qui êtes-vous à vouloir cette tête ? Aurez-vous le courage de vous reconnaître avec un couteau entre les mains ? Vous regarderez-vous en face quand vous saurez que vous êtes des tueurs?"

L'Isaïe du barreau scellait l'alliance de demain entre l'insurrection biblique ressuscitée et l'insurrection philosophique retrouvée de l'Europe de la pensée - celle que Nietzsche résumait par cette question : " Quel est le degré de vérité qu'un esprit est capable de supporter ? " La grandeur de la guerre pour la connaissance en profondeur de l'homme et de son esprit n'a pas besoin des rutilances de l'éloquence républicaine, il lui faut la tonalité des suppliants de l'esprit.

Peut-être commençons-nous d'entrevoir ce qu'il faut entendre par le terme d'agonie au plus secret d'une connaissance anthropologique des chemins de la pensée: il s'agit de rien moins que d'apprendre à percevoir les "résurrecteurs" de l'Europe et ses vrais fondateurs. Quand Jean Monnet disait qu'il aurait dû commencer par l'Europe de la culture, quelle idée se faisait-il de la culture ? Une culture est-elle une fête des floralies ou une ouverture au tragique ? Quelle est l'étrange espèce divisée entre deux mondes et qui sécrète des idoles ?

Une société qui s'exerce à trancher la tête de ses ennemis n'a pas de connaissance de l'idole qu'elle est à elle-même; et elle ne voit pas davantage cette idole se promener dans son encéphale que le menuisier d'Isaïe ne voyait l'idole de bois marcher de long en large sous son crâne. Seuls sont les vrais " pères de l'Europe" les découvreurs des secrets de l'humanité. Mais il ne suffit pas de rappeler aux anthropologues de l'esprit que les rescapés du monde animal ont basculé pour deux milliers d'années dans des imaginaires meurtriers - encore faut-il faire débarquer dans le politique le principe fondateur de toute existence transzoologique : " Tu ne tueras pas."

Le suppliant de l'esprit est un guerrier : il a fallu convaincre un chef d'État ambitieux, donc réaliste, de s'engager d'avance et publiquement à abolir le châtiment suprême ; puis le persuader qu'il serait payant à la longue de tenir une promesse électoralement coûteuse, ce qui est le plus difficile à obtenir de tout homme politique soucieux de consolider son pouvoir.

C'est ici que la vraie question se révèle profondément politique et qu'elle en appelle au courage des agoniques de la pensée. Car il faut maintenant se demander comment il se fait que la France des " droits de l'homme " a pu devenir un héraut mondial de l'abolition de la peine de mort et finalement, porter sur les fonts baptismaux de la puissance politique une civilisation ambitieuse d'assurer sa suprématie morale et intellectuelle sur celle des États-Unis, donc d'exercer une hégémonie culturelle décisive ; car le vrai chemin de la reconquête de la puissance est celui de l'alliance de l'intelligence avec les progrès de l'éthique.

J'ai déjà dit que, sur cette route nouvelle, la France n'est nullement qualifiée par les prouesses d'une " religion des droits de l'homme " à grand spectacle et livrée aux tribuns, mais par les retrouvailles d'un suppliant de la pensée avec une source antérieure de la spiritualité européenne, celle des Isaïe de la lucidité. Car la Révolution de la liberté a bientôt succombé dans les massacres de la Terreur. Puis deux empereurs en sont nés : le premier a mis l'Europe à feu et à sang ; le second a conduit à la débâcle militaire . Or, ces deux empereurs d'un nouveau messianisme ont aussitôt conclu un concordat avec l'Église, ce qui a bloqué pour deux siècles toute analyse psychologique, philosophique et politique des ultimes fondements de la peine de mort dans le sacré.

Mais cette question dont dépend l'avenir pensant de la civilisation mondiale, se pose à son tour dans la postérité d'Isaïe et dans celle de la chiquenaude initiale que R. Badinter lui a donnée. Car si la guerre de l'esprit prend son vol par delà les principes de 1789, alors la question la plus fondamentale qui se pose à l'Europe pensante est celle de savoir si le christianisme est une religion fondée sur la glorification de la peine de mort. Comme le Vieux Continent, la France exceptée, est demeurée chrétienne, ce qui ne l'a pas empêchée d'abolir la peine de mort avant nous, l'avenir philosophique du pays de Descartes et de son poids dans la civilisation de demain dépend entièrement de la solution de cette énigme.

5 - La peine de mort et le sacré

On sait que la religion de la croix est fondée sur une interprétation théologique dédoublée de l'exécution d'un condamné à mort et qu'à ce titre la doctrine et toute la dogmatique de cette croyance sont extraordinairement révélatrices des relations de notre espèce avec la politique depuis les temps les plus reculés: car, d'un côté, la crucifixion d'un homme élevé au rang d'une divinité est honnie comme un forfait inexpiable, de l'autre, cette même mise à mort par la torture est considérée depuis deux millénaires par tous les théologiens à la fois comme une offrande de bonne odeur et comme un tribut dûment réclamé par l'idole. Le victimaire céleste est déclaré bénéficiaire d'une créance tellement considérable que les débiteurs ne savent comment recueillir les fonds suffisants pour l'acquitter. On avait cherché longtemps et en vain la somme qui permettrait enfin de lever l'hypothèque d'un péché originel ineffaçable. Alors la divinité se voit contrainte de fournir elle-même la contrepartie de sa créance: elle convaincra son propre fils de se laisser exécuter avec promptitude et docilité.

Au début du XVIe siècle encore, une grande querelle s'était élevée parmi les théoriciens de ce marché sur la question, en vérité décisive, de savoir si la victime avait été bien inspirée de manifester des réticences efféminées et même une poltronnerie jugée honteuse par les guerriers: ne s'était-elle pas révoltée jusqu'à demander à son souverain et à son maître que " cette coupe " fût écartée de ses lèvres ? Il était vrai qu'elle y avait mis les formes : mais n'aurait-elle pas dû se précipiter vers son supplice avec les " bondissements de joie " d'un saint André et juger bien légère la rançon demandée à la seule idée qu'elle allait " racheter " le genre humain toute seule, d'un seul coup et à jamais?

Après la Libération, la théologienne de La pesanteur et la grâce élaborera une glorification religieuse de la peine de mort. La guillotine, disait-elle, était l'instrument suprême de la sanctification du pécheur et de sa rédemption ; et une expiation sanglante sur l'échafaud rendait " réversible " son mérite aux yeux d'une divinité distributive, de sorte que le sacrifice de la guillotine était soigneusement pris en compte par un ciel attentionné à en faire bénéficier de surcroît d'autres pécheurs en souffrance au Purgatoire.

Ce n'est ni le lieu de psychanalyser les tares et les avantages du mythe, ni de rappeler les origines de sa structuration politique dans les temps les plus reculés - on sait que la théologie réformée s'y est essayée vers 1950 sous la plume retentissante de Rudolf Bultmann avant que le rêve œcuménique ait mis un terme à cinq siècles d'audace intellectuelle de la Réforme.

Mais le débat sur la peine de mort inauguré il y a trente ans par un homme seul est sorti de l'enceinte de la théologie pour se placer désormais au cœur de la pensée et de la politique mondiales. Devant ce recentrage capital, l'Europe n'a le choix qu'entre la survie dans le déclin intellectuel des civilisations acéphales et des fouilles traumatisantes à bien des égards dans les fondements anthropologiques du christianisme. Faute d'une promenade psychanalytique dans les souterrains des théologies, impossible de jamais féconder la postérité de Darwin et de Freud.

Cette carence des spéléologues de l'évolution de nos chromosomes est d'autant plus inquiétante que l'union européenne est demeurée catholique ou protestante à 95%, tandis que la France n'a pas su faire fructifier le capital philosophique de la Révolution de 1789. La nation de la liberté se trouve donc dépourvue de toute identité cérébrale fondée sur une philosophie profonde de la liberté face à des partenaires qui ignorent non moins qu'elle sur quels chemins de leur raison et de leur foi il leur a paru possible d'abolir la peine capitale. Car ils se sont jetés dans une contradiction radicale à passer outre aux sources - intouchables par définition, rappelons-le, puisque censées révélées - d'une croyance construite tout entière sur les vertus politiques d'une mise à mort payante.

De plus, à l'étape actuelle de notre lente sortie du monde animal, l'ambivalence anthropologique des exécutions publiques demeure au fondement de notre politique : le sacrifice des citoyens à la patrie repose encore sur le modèle de tous les saints, qui s'immolaient à leur divinité.

C'est pourquoi le combat de Robert Badinter est déjà entré dans son avenir civilisateur de préfigurer d'une manière frappante le choix de notre civilisation entre la vie et la mort de la pensée ; car lui seul a su donner d'emblée à la guerre contre la peine de mort son fondement isaïaque, lui seul a compris que les sources spirituelles de la résurrection philosophique de l'Europe se résument en une seule interrogation: " Qu'est-ce qu'une idole ? "

6 - La France de la pensée et l'Europe

Quelle plongée dans les profondeurs de l'humanité que celle d'une France de la pensée qui demanderait à ses partenaires européens d'observer l'étonnant chassé-croisé de leurs sacrificateurs. Voyez comme ils soustraient aux regards des spectateurs la victime de chair et de sang qu'ils cachent sous du pain et du vin, voyez comme ils la donnent à manger et à boire à leurs congénères en disant : " Ce n'est pas du pain que vous mangez , ce n'est pas du vin que vous buvez, c'est un morceau de la chair et une pinte de sang d'un condamné à mort. "

Une France de la raison du monde dirait aux Européens : " Réveillez-vous, car vous êtes sous hypnose : ne voyez-vous qu'ils vous présentent deux aliments inoffensifs, puis qu'ils avouent qu'ils veulent à toute force avoir tué un homme, et qu'ils l'ont blotti sous leur pain et leur vin , et que vous devez manger et boire un torturé à mort afin de vous trouver blanchis, purifiés, sauvés. Comment une psychanalyse de cette théologie ne vous ferait-elle pas descendre dans les profondeurs de votre histoire ? Comment ce récit ne dévoilerait-il pas à vos yeux dessillés les derniers fondements de votre espèce de vie et de votre espèce de mort ? Car le besoin d'une humanité tétanisée de se nourrir de la chair et du sang d'un homme exécuté est si grand que vous vous le donnez et vous le redonnez sans relâche , mais soigneusement masqué sous un voile trompeur. Qui êtes-vous si le vrai pain de votre histoire n'est autre que la chair d'un condamné à mort ? Quand les Anciens mettaient à la voile, ils jetaient à la mer les viscères crus (exta cruda) des victimes. Qui êtes-vous devenus ? Quelle portion de la victime humaine mangez-vous depuis que vous ne la jetez plus dans les flots pour vous donner bon vent ? Je vous souhaite une bonne digestion de votre sacrifice, mais je crains que votre faim demeure. "

J'imagine une France réveillée dans la postérité d'un Descartes virtuel, d'un Darwin virtuel, d'un Freud virtuel et qui demanderait à l'Europe et au monde : " Sommes-nous suffisamment évadés de la zoologie pour nous livrer à un embryon de psychanalyse de l'animalité qui nous est propre et qui régit nos chromosomes ? Apprendrons-nous à disséquer les meurtres sacrés que nos ancêtres perpétuaient sur leurs autels ? Comment nos aïeux rendaient-ils donc leurs idoles loquaces à force de les rassasier avec la chair de leurs bestiaux? Savez-vous qu'un jour, ils ont trouvé décidément bien dispendieux l'assassinat de leurs congénères sur leurs offertoires et qu'ils les ont remplacés par des égorgements de bêtes achetées à vil prix ? Mais cette ruse leur a fait bientôt décimer leurs troupeaux à grands frais. Tous les bœufs d'attelage de l'armée des Dix mille y avaient passé. Aussi, quelques siècles plus tard, vous vous êtes trouvés tellement embarrassés par le coût exorbitant de vos sacrifices d'animaux que vous avez jugé de nouveau que leur sang était moins profitable, donc moins pieux que celui de vos frères, que vous pouviez acheter à vil prix sur vos marchés aux esclaves. Puis vous avez réhabilité le sacrifice d'Iphigénie, dont vous savez qu'elle avait excellemment réussi à apaiser le capricieux Éole .

Mais où avez-vous trouvé une Iphigénie nouvelle et point trop coûteuse? Pourquoi ne vous êtes-vous pas contentés de célébrer vos retrouvailles avec votre offrande la plus antique ? Pourquoi vous êtes-vous lancés pendant tant de siècles dans une laborieuse glorification cogitante d'une mise à mort sous la torture? Votre victime humaine retrouvée, pourquoi l'avez-vous rendue inépuisable ? Pourquoi l'avez-vous voulue précieuse de se laisser exécuter pour votre plus grand bien et sans trop rechigner ? Vous prétendez maintenant qu'elle aurait témoigné de la résignation la plus exemplaire. Mais n'est-ce pas ainsi que votre religion a été seulement rendue plus astucieuse qu'auparavant, ce qui vous a donné le fol avantage de vous proclamer sauvés par le représentant le plus parfait possible de notre espèce, et n'avez-vous pas rendu la trucidation de la victime d'autant plus irremplaçable que vous l'avez élevée au rang de fils unique de votre idole ?

Certes, il vous a fallu baptiser d'autel une montagne entière, parce que seul un offertoire gigantesque était proportionné à votre clouage sur la croix de votre histoire - mais maintenant que vous avez aboli la peine de mort, que pensez-vous du souverain que vous prébendez à l'école d'un gibet et dont le sceptre est une potence ? Et si vous entendez encore faire d'un instrument de torture la bannière de votre esprit, comment allez-vous changer de tabernacle ? Si vous avez la volonté de métamorphoser votre divinité afin de la mettre à l'école de vos nouveaux chromosomes, lui ferez-vous crier : " Tu ne tueras pas " ? N'êtes-vous pas d'étranges pédagogues de votre idole, vous qui lui enseignez une parole que vous lui avez ensuite demandé de trahir puisqu'elle vous réclame désormais votre propre chair et votre propre sang sur les autels de votre histoire ? Et puisque vous vous êtes donné tout récemment pour votre loi nouvelle une parole fort ancienne d'Isaïe , et puisque c'est dans votre politique que vous écoutez maintenant cette voix, sur quels chemins avez-vous l'intention de devenir pensants ?

7 - Une intelligence transzoologique

En vérité, disait l'avocat d'Isaïe, il me semble qu'une faible étincelle de l'intelligence transzoologique qui nous attend a commencé de briller au spectacle d'une exécution publique dont les débuts ont été fort modestes et qui nous avaient permis de pallier la cherté de nos troupeaux, surtout dans les années où la maigreur de nos récoltes faisait monter les prix sur nos marchés. Ne pensez-vous pas que les traits de notre simio-humanité se sont ensuite précisés de manière décisive quand nous nous sommes décidés à scruter de plus près les subterfuges à l'aide desquels nous tentions maintenant de soustraire à nos regards une victime devenue pitoyable à nos yeux, comme si l'odeur du sang de nos purifications mettait subitement mal à l'aise notre capital génétique légèrement modifié ? Pourquoi notre génome relativement adouci paraissait-il soudainement incommodé par les sauvageries de notre sainteté? Pourquoi notre bon cœur s'ingéniait-il à rendre invisible un égorgement devenu à la fois pieux et suspect dans nos esprits, alors que nous continuions de le proclamer nécessaire à la défense de nos intérêts bien compris? Car jamais, disions-nous, une idole non baignée dans notre sang ne consentira à nous racheter.

Souvenez-vous de l'époque où vous avez commencé de vous demander, les mains jointes et les yeux levés, pourquoi votre boucher humait les effluves du meurtre sacré qui montaient à ses narines et pour quelles raisons il serait demeuré motus et bouche cousue si vous n'aviez renouvelé chaque jour l'offrande de sang bien frais dont vous lui présentiez la bassine odorante. Ne disiez-vous pas que les hérétiques de Genève trouvaient la porte du ciel obstinément close pour le motif que leurs pasteurs poussaient l'effronterie jusqu'à refuser avec grande indignation et colère la trucidation journalière de notre dieu? De quel droit, vous disaient-ils, recommencez-vous de le tuer si sa mort a suffi à vous racheter ? Quel plaisir y trouvez-vous, quel besoin vous guide-t-il, quelle férocité cachée est-elle devenue votre maître ? N'était-il pas bien démontré que notre idole avait gentiment pressé son fils récalcitrant à payer rubis sur l'ongle le péage de sa mort sanglante, parce que, sans cela, comment aurait-elle, en contrepartie d'un hommage si barbare, effacé sa créance sans perdre la face devant ses débiteurs victorieux?

En vérité, je ne vois pas, Messieurs les jurés, ce que signifie la pudeur bien tardive qui vous incite, depuis deux mille ans, à vous voiler la face devant le meurtre que vous perpétrez sur votre autel. Si votre exécution du condamné, vous la déclarez effective à chaque messe et si votre détermination demeure exemplaire, pourquoi l'occultez-vous sous mille apprêts ? L'hypocrisie de votre culte témoignerait-elle d'un blocage général de notre évasion de la zoologie ? Peut-être l'audace et l'habileté qui vous ont poussé à truquer votre sacrifice éclairent-elles d'une lumière nouvelle l'évolution à la fois épouvantée et poussive des chromosomes européens, parce que le tribut que nous acquittons est un clouage devenu tâtonnant et timide de notre victime sur la potence bancale de notre simio-humanité.

Tout se passe donc comme si notre sortie embarrassée, lente et précautionneuse du monde animal nous scindait entre nos corps demeurés guerriers et qui se nourrissent de la chair de la victime sur le champ de bataille de notre salut, tandis que notre pauvre encéphale, devenu tout séraphique et efféminé, tente de détourner notre face d'un autel si virilement abreuvé. Messieurs les jurés, étions-nous des barbares du temps où nous dévorions à pleines dents la chair crue du mort et que nous buvions son hémoglobine à pleines rasades, tandis que nos sacrificateurs doucereux levaient les yeux vers un ciel déjà tellement affaibli que nous refusions d'apercevoir, palpitante sur l'offertoire, la bête ambiguë qui s'offrait à nourrir notre histoire et à étancher notre soif de sang?

Mais peut-être la raison européenne est-elle déjà devenue imperceptiblement métazoologique ; peut-être ne s'arrêtera-t-elle plus sur son chemin. La France demande au Tribunal de la pensée mondiale de juger le péage hypertrophié que nos tueurs acquittent à leur véritable créancier : non point leur idole masquée sous la ruse eucharistique, mais leur propre sang, celui dont se nourrit leur histoire. Si notre civilisation s'obstinait à offrir en paiement un condamné à mort à l'idole qui le réclame, comment cesserions-nous jamais de payer le tribut du glaive à notre histoire ? Mais peut-être voulez-vous éviter le malheur de voir tarir le fleuve de feu et de fer qui vous finalise, car votre dieu n'a jamais été, dans vos têtes, que le représentant, le faire-valoir et le plénipotentiaire masqué du péage que vous payez à Clio.

8 - Pour un nouveau "Connais-toi"

Peut-être nous autres, Européens, progresserons-nous de quelques pas dans la connaissance socratique de notre nature. Mais si nous parvenions à déplacer ne serait-ce que de quelques centimètres la frontière mal tracée qui sépare notre raison de l'intelligence proprement humaine qui nous travaille, l'évolution de nos chromosomes ne va-t-elle pas compromettre notre survie? Pourquoi les gènes de notre surréalité flottante se battent-ils en duel avec notre mortalité, sinon parce qu'une seule question nous taraude sur le pré: comment, vous dites-vous, ferons-nous entendre la voix de notre sang dans un univers muet et qui nous jette à la fosse ?

Croit-on qu'une civilisation de la pensée peut progresser sans observer le genre humain dans le miroir de ses théologies vivantes ou défuntes ? Où sont les combattants de l'intelligence qui ne se seraient pas colletés avec les mythes religieux de leur temps, tellement les autels sont les témoins profonds et cachés du degré de conscience de soi de l'humanité. Une France qui refuserait de se réveiller ne redonnera jamais à la philosophie des " droits de l'homme " son véritable prolongement. La preuve, c'est que l'Europe chrétienne a précisément renoncé à la peine de mort non point pour avoir réfléchi, mais tout simplement pour avoir entièrement oublié les fondements de la théologie dont sa religion se réclame. Le chaos intellectuel qui en résulte est ptolémaïque ; car une Europe acéphale a aboli la peine de mort trente ans avant que Rome, sans proclamer l'abolition des échafauds - ce que toute sa théologie rend impossible - ait consenti, du bout des lèvres, à préconiser seulement un moratoire général de cette pratique . Il y a tout l'abîme du fétichisme entre la suspension des exécutions et leur délégitimation.

Que signifie la potence de la peine de mort qui se dresse devant nos yeux ? Pourquoi voulez-vous à toute force que la chair de la victime que vous torturez à mort et que vous mangez goulûment soit réellement présente sur vos échafauds du sacré ? Croyez-vous que si votre dieu n'était pas broyé sous la meule de vos dents, il ne répondrait plus à la voix qui pilote votre encéphale et le sien ? Toute idole de sens rassis s'échine-t-elle jour et nuit à arracher l'univers au silence de l'immensité ? Le seul cri que pousse l'éternité de votre cosmos est-il celui du sang de l'infini qui bouillonne dans vos artères ?

Mais plus vous rendrez votre idole vaporeuse et désespérément insaisissable, plus vous vous mettrez seulement en devoir de vous démontrer à nouveaux frais qu'elle est censée gésir pantelante devant nous sous les apparences trompeuses du pain et du vin. C'est que vous voulez faire retentir d'une seule et même parole l'univers physique et votre propre histoire ; et vous vous attablez devant la chair et le sang que vos autels ne cessent de vous fournir. Si vous ne retrouvez le feu d'Isaïe, jamais le joli nuage de vos " droits de l'homme " ne vous conduira à décrypter les secrets sanglants des transfuges du monde animal. Robert Badinter, premier guerrier agonique de la justice, je salue votre combat pour le ressourcement dans le blasphème de l'Europe de l'esprit.

25 juin 2001