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Lettre à Benoît Goetz sur l'architecture

 

1 - Comment habiter le vide ?
2 - Un regard de la pensée sur l'architecture
3 - L'avenir du "Connais-toi"
4 - Où est-on quand on pense?
5 - Généalogie de l'espace urbain
6 - L'espace et le sacré
7 - L'Europe et le tragique
8 - L'Europe des précurseurs

Cher Benoît Goetz,

1 - Comment habiter le vide ?

C'est à partir d'un regard intérieur que vous vous colletez avec l'infini. Vous voici engagé dans un corps à corps . Je salue le jeune penseur de taille à demander des comptes à l'espace. Vos cent quatre-vingts pages rappellent que l'universel est l'accomplissement de l'introspection.

Il vous fallait un médiateur pour apostropher l'étendue, mais également un partenaire, un interlocuteur, un intermédiaire, un messager, un annonciateur du vide. Vous l'avez voulu divisé entre le géométrique et le mouvant et vous en avez fait un prophète sans raideur, un levier docile à votre autorité, un serviteur respectueux des commandements de son souverain. Vous l'avez rendu respectueux des paysages et adapté aux pondérations des masses dont la nature fait ses décors et son théâtre. Vous lui avez demandé de vous servir de confident, de guide, d'interprète et d'inspirateur.

Alors, vous l'avez baptisé Architecture. Est-il votre serf ou votre maître, votre Isaïe ou votre Jérémie, votre voix clamant dans le désert ou votre héros ? Ce qui est sûr, c'est qu'il est devenu, entre vos mains, un Adam de l'espace. Vous avez éduqué et formé le premier homme, vous l'avez consacré à la pensée et il s'est révélé votre initiateur. Me laisserez-vous le situer au cœur du politique et de la philosophie? L'Europe voudrait apprendre à travers vous la passion architecturale d'exister.

Qu'est-ce donc que votre opus magnum, cette thèse insolite dans l'enceinte de l'Université, que vous avez baptisée La Dislocation, architecture et philosophie et à laquelle vous demandez de vivre et de respirer au cœur de la pensée occidentale ? Qu'est-ce donc que cette superbe bouée de l'intelligence ? Vous demandez à l'architecture de se ramifier à l'infini dans l'esprit européen. Je tourne et je retourne l'objet entre mes mains. Votre protégé refuse les facilités de la profusion, les trompe-l'œil de la décoration, la fausse gloire des habillages monumentaux, parce que derrière l'humble science de l'habitation, il y a le tragique de cette parole de Goethe que vous citez: " J'ai construit ma maison sur le néant, c'est pour cela que le monde entier m'appartient. " (p.169)

Vous avez rédigé le décalogue auquel obéira votre modeste et hautaine créature. Votre premier commandement lui enjoint de se défaire des chaînes des doctrines et des catéchismes. La grandeur que vous lui avez enseignée n'est pas dans la profusion et la fulgurance de ses dons. A aucun moment vous ne laissez l'architecture se disperser ou seulement se distraire - dis-trahere - parce que l'obsession focale qui féconde votre philosophie existentielle, donc souverainement objective, demeure la grande muette qui s'appelle l'espace et dont seul Dieu, s'il existait, égalerait la solitude. Vous avez inventé le personnage fluent et incapturable dont l'ambition est d'incarner votre empoignade avec la philosophie.

L'Europe de la pensée mettra longtemps à regarder dans votre direction. Vous savez que l'œil rond du cyclope fixe les fils d'Ulysse. Il s'appelle la mondialisation de l'édition. Ce Titan rendra-t-il monoculaire "l'extrémité minuscule d'un continent " qui naquit avec la raison et qui demanda à la philosophie de faire ses premiers pas à ses côtés?

2 - Un regard de la pensée sur l'architecture

Vingt-cinq siècles après la construction du Parthénon, peut-être est-il temps d'introduire dans l'Université le ferment d'un regard de la pensée sur l'architecture ; peut-être devons-nous cela à l'Europe de l'esprit. Mais la philosophie voudrait s'entretenir avec l'espace. Elle y cherche un domicile et pourtant elle déserte toute demeure, car elle sait que l'infini est le cœur battant de la pensée. Raison de plus de s'interroger sur la rencontre du Vieux Continent avec ces étranges locataires du vide que sont l'architecture et la philosophie.

Mais l'avenir intellectuel de l'Europe est le frère de son avenir politique. C'est pourquoi votre dialogue avec l'art de bâtir et d'habiter une civilisation m'apostrophe. De plus, votre pensée fait irruption dans un monument colossal, celui de la théologie du Moyen Âge, dont l'Université est l'héritière. Comme cette institution n'a été laïcisée que depuis deux siècles, elle fronce encore le sourcil soupçonneux de la scolastique. Voyez comme elle a peur du vide ouvert sous les pas de la science ; voyez comme elle se méfie des poètes, parce qu'ils connaissent les secrets des dieux qu'ils ont enfantés ; voyez comme le sentiment du tragique lui est étranger. Votre démarche est allègrement iconoclaste. L'Université connaît l'art de contourner le blasphème. Elle évite l'affrontement direct avec le sacrilège. Tout cela rend d'autant plus précieux, à mes yeux, le bouillonnement des profanations que vous conduisez à la bataille sous la bannière intempestive d'une métaphysique de la " dis-location ".

Permettez-moi de commenter dans cet esprit l'avenir plein de promesses de votre regard sur l'historicité humaine. Votre thèse est d'une brièveté titanesque et tentaculaire . En quoi a-t-elle rendez-vous avec une psychanalyse transfreudienne de notre espèce et des apories de la condition humaine, comment se situe-t-elle dans la future Europe de la pensée, comment l'espace a-t-il le goût et l'odeur du sang de l'Histoire ?

3 - L'avenir du "Connais-toi"

Que de pages admirables sur la ville ! C'est à méditer sur la cité que vous allez au plus secret d'une métaphysique du vide: " Où sommes-nous ? Nous ne le savons pas. (…) La cosmologie contemporaine, c'est l'évidence même, ne fournit aucune "vision du monde " telle que la question du " où ? " puisse trouver le moindre commencement de réponse. " (p.154) Mais l'un des grands éclairages de votre thèse met la " dislocation " de la condition humaine en relation directe avec l'interruption du récit " explicatif " : " La philosophie, comme le remarque Platon, commence quand on cesse de se raconter des histoires. " (p.154, Sophiste, 242c). Or, " ce que rapportaient les récits, c'était, en même temps que la fabrication du monde , la description de son organisation, de sa structure, description telle que les destinataires du mythe trouvaient identifiés le ciel et la terre où, mortels, ils allaient pouvoir s'adresser aux dieux. L'interruption du mythe qui commence avec la philosophie, même si celle-ci continue de le véhiculer sur le mode " allégorique " entraîne avec elle la perte de l'orientation, la crise de la localisation. " (p. 154)

Ce faisant, vous ramenez la philosophie à sa véritable source dans l'étonnement. Seulement, Aristote la faisait tarir à l'instant même où le géomètre avait apporté la réponse. Vous donnez plus de hauteur et de dignité à la stupéfaction intellectuelle: " Les Grecs furent la premiers à se demander où ils étaient au juste. " (p.154) Vous ajoutez: " Nous sommes dans un non-savoir que nous habitons, chacun à notre façon, en le meublant avec nos corps, nos manières d'être et nos idiomes. L'espace est sens dessus dessous. L'espace n'est pas une réponse possible à la question : " Où sommes-nous ? ", parce que l'espace n'est nulle part, l'espace est le nulle-part, le non-partagé, le non-délimité, le sans-limite. L'espace n'est pas un nom de lieu. Notre expérience est de baigner dans le nulle-part aussi sûrement que nous habitons encore nos maisons. " (p. 155) Vous rappelez, avec H. Arendt, que " celui qui pense n'est nulle part " (157). Il n'est pas seulement ailleurs ; il est " hors de tout lieu " (177) . Vous insistez avec force, mais à mille lieues de tout " romantisme dérélictionnel " (156). " L'exil, écrivez-vous, n'est pas une conséquence de la vie philosophique , c'est la vie philosophique elle-même . " (157)

4 - Où est-on quand on pense?

Mais l'architecture est une médiatrice de la pensée de l'exil qu'on appelle la philosophie. C'est dans cet esprit que vous lui posez la question la plus originelle: " Où est-on quand on pense ? " Ce ne sont pas les Grecs qui vous répondront que l'alliance de l'intelligence avec l'espace n'est ni celle du sacré, ni celle que la cité élève dans la " moyenne région de l'air ", comme on disait autrefois. Vous vous demandez donc quelle est l'architecture propre à la pensée européenne et sur quelle universalité elle est constructible. Pour cela, vous vous interrogez sur le destin de l'intelligence dans un espace désormais en rupture de ban avec la spécularité de la pensée d'autrefois.

La religion de la croix s'était forgée un médiateur qu'elle voulait concevoir sur le mode biface : une divinité incarnée serait entièrement humaine et entièrement transcendante au monde. Il s'agissait de briser la coquille du narcissisme tribal, de faire éclater les identités collectives centrées sur elles-mêmes et condamnées à ne jamais dialoguer qu'avec leur propre image dans le miroir magiques de leurs rituels collectifs. S'ouvrir à autrui, disaient les chrétiens, c'était accepter la médiation d'un tiers divinisé, qui figurerait l'autre moitié de soi-même. Vous avez redonné à l'architecture sa vocation de " rédemptrice " magnifiée, donc " christique " - mais à partir de la dure leçon de Heidegger. Car, comme l'écrit Hannah Arendt, " si on laisse de côté Nietzsche qui a cherché honnêtement à faire de l'homme un véritable " maître de l'être " , la philosophie de Heidegger est la première à être, sans le moindre compromis , absolument séculière. L'être de l'homme est défini comme être-dans-le-monde, et ce dont il s'agit pour cet être dans le monde, n'est finalement rien d'autre que de s'y maintenir. " (cité p. 156, H. Arendt, " Qu'est-ce que la philosophie de l'existence ? in La philosophie de l'existence et autres essais, Paris, Éditions Payot et Rivages, 2000, p.132)

Mais que signifie " se maintenir"? Que doit-elle " maintenir " l'Europe de la pensée ? Quelle sera l'architecture de son universalité intérieure si la méditation sur l'espace n'a pas de médiateur mythique ?

Quand la pensée se réveille sur le chemin de sa liberté, elle enregistre l'évidence que le combat chrétien a échoué : non seulement d'autres identités que celle de la foi ont affirmé leurs droits face à l'éclatement chrétien des identités spéculaires - tel le nationalisme - mais encore la religion du combat contre la raison narcissique a engendré des formes nouvelles de la conscience dans son miroir: les communautés chrétiennes se sont célébrées à leur tour et elles ont retourné leurs armes et leur image contre le monde extérieur ; et elles y ont porté le fer et le feu de leur identité sacralisée . Quel sera l'espace d'une universalité nouvelle, celle d'une architecture qui affirmerait son identité " hors de tout lieu " ? (p. 157) L'âge de la responsabilité intellectuelle et politique de l'Europe serait-il celui de la première civilisation qui aurait pris conscience du vide qui l'enveloppe et qui en aurait assumé les risques ? Car si la pensée est un " processus de déspatialisation " (157), en quoi cette " extraction hors de tout lieu " est-elle une " rampe de lancement " ?

5 - Généalogie de l'espace urbain

La ville est le lieu de l'espace progressivement désacralisé. L'architecture moderne - celle qui a " toujours été moderne " - sait, depuis les Grecs, qu'il nous appartient de faire jouer, de faire penser et de donner sa liberté à un espace inhabité par définition ? Puisque la philosophie empoigne l'espace abandonné par le récit mythologique et s'en fait un interlocuteur, l'architecture sera le médiateur qui permettra d' " incarner ", si je puis dire, ce combat inespéré, de " christifier " le vide à sa manière. Dans ce cas, quelle sera la généalogie de l'espace urbain ? Cette question difficile en appelle à une anthropologie critique ; et cette anthropologie demande un recul de la raison qui nous est donné depuis cent cinquante ans seulement - c'est-à-dire depuis que Darwin a accordé au temps de l'Histoire de notre boîte crânienne une rallonge de quelque six cent mille ans - pour ne retenir que le clignement de paupières des millénaires à partir desquels nous avons tenté de devenir pensants.

Mais pour conquérir sur notre évolution un regard de l'encéphale dont nous ne sommes pas encore dotés, donc pour donner un sens à notre durée, nous avons besoin d'arracher aux limbes une psychanalyse en mesure de rendre relativement intelligible notre sortie titubante du règne animal, ce qui exige une interprétation des étapes qui ont ponctué notre basculement inachevé hors de la zoologie - car notre semi évasion nous fait choir tantôt dans un imaginaire dichotomique depuis plusieurs millénaires, tantôt dans un vide où nous donnons rendez-vous à quelques témoins et à quelques interlocuteurs à décrypter - dont l'architecture.

Notre méthode n'est jamais qu'une canne utile à la marche. Son tracé ne devient compréhensible que si l'on a du moins prospecté le territoire sur lequel nous mettons un pied devant l'autre. Un penseur cesse de féconder une civilisation quand sa postérité découvre la frontière de la province sur laquelle il avançait. Le " sens commun " cartésien fut l'outil d'une raison née avec des géomètres grecs qui avaient étendu l'espace des topographes égyptiens. Par bonheur, le pays sur lequel campe l'architecture ne sera jamais provincialisé, parce qu'il contourne et envahit les provinces limitrophes.

Vous-même suivez Heidegger à la trace. Au bord du cratère, ses sandales rappellent que le philosophe ne pense pas " la musique ", " l'art ", " l'architecture ", ni même " la philosophie " : il pense à partir de la musique, de l'art, de l'architecture, de la philosophie. C'est dire d'une autre façon qu'il pense l'espace ouvert à la pensée qui l'attend et que le spectacle à observer n'est pas compartimenté par la musique, l'art ou l'architecture : c'est l'humanité, qu'il ne quitte pas du regard un seul instant, c'est elle, l'unique objet de sa véritable attention.

Le philosophe enseigne à regarder le vivant que tous les grands écrivains contemplent, eux aussi, à l'aide de leurs microscopes ou de leurs télescopes. Mais puisque votre pensée et votre écriture partent de l'architecture, vous nous ouvrez à une réflexion sur les relations originelles et en quelque sorte viscérales que la ville, lieu surhabité, entretient avec l'espace tragiquement inhabité que nous appelons l'infini ou le vide. Une réflexion de ce genre exige une mise en question du temps : quelle est la durée qui a précédé l'apparition de la ville ? Où est la nécessité, devenue atavique, qui nous a conduits à construire des cités? Comment se fait-il que nos chromosomes nous aient contraints à nous localiser dans des centres urbains séparés les uns des autres par de grandes distances et qui nous ont agglomérés sur des espaces réservés? Comment observerions-nous nos relations existentielles avec l'espace si nous ne nous demandions pas au préalable quelles relations nous entretenions avec le vide avant de nous réfugier dans des noyaux fortifiés?

Or, la ville est une invention de l'agriculture et, de surcroît, une conséquence nécessaire, donc inévitable, de la métamorphose de la nature entière en un gigantesque outil. La domestication du temps par le soleil a soustrait l'étendue à nos chasses hasardeuses. Alors, nous nous sommes regroupés sur des espaces resserrés où nous avons stocké nos récoltes. Pour cela, il nous a fallu construire des chemins. Puis nous avons ouvert des routes sur la mer afin d'exporter nos moissons- d'où la naissance de l'art de construire des bateaux. Puis il nous a fallu discipliner des guerriers afin de protéger nos réserves de victuailles ou de porter le fer et le feu hors de notre territoire à l'écoute des saisons favorables à nos expéditions - d'où la multiplication des métiers, des techniques, des savoirs.

Pourquoi rappeler des évidences d'une si grande banalité, sinon pour le motif que l'espace rural se distingue psycho génétiquement de celui des villes et que cette séparation demeure le trait fondamental de toute la civilisation moderne ? Il y trois mille ans que le citadin transporte aux champs son espace intérieur de telle sorte qu'il serait aussi artificiel de l'en séparer que de retirer l'escargot de sa coquille. Chez Tibulle, Catulle, Properce, Virgile, la campagne est déjà devenue bucolique. Les " rêveries d'un promeneur solitaire " se veulent sereines, contemplatives et séraphiques sur les pas de Socrate dans le Phèdre. Les romantiques n'ont fait que draper à nouveaux frais les bergeries du XVIIIe siècle et nos écologistes ont pris le relais de Bernardin de Saint Pierre. Pour le citadin, la nature n'est jamais qu'un théâtre où se nouent des idylles orchestrées par le chant des oiseaux.

Le paysan, lui, est privé de recul intellectuel et de distanciation globale parce que la terre à labourer est demeurée une marâtre besogneuse sous la herse motorisée. La chasse exprime les rapports seigneuriaux et guerriers avec la nature qu'il a arrachés de haute lutte à l'aristocratie il y a deux siècles seulement. Le paysan oscille entre la roture et la noblesse en armes, le citadin est devenu un prédateur cérébralisé. Si nous ne remontons pas à Darwin, impossible de comprendre les origines respectives de l'espace rural et de l'espace citadin et les fondements psychogénétiques de l'apparition de la pensée exclusivement en milieu urbain.

6 - L'espace et le sacré

Mais quelles sont les origines anthropologiques des généalogies respectives de l'esprit citadin et de l'esprit champêtre ? Ne faut-il pas s'interroger sur les fondements biologiques des relations que notre espèce entretient avec le sacré si le sacré a rendez-vous avec le sang et la mort ? Car le sacré n'est pas seulement champêtre : il encadre et domestique l'espace en le soustrayant au profane. Pour cela, il en prélève artificiellement une parcelle qu'il proclame transcendante à la terre, donc vénérable et intouchable. Le sacré est d'origine rurale : il se retrouve dans le geste de l'augure qui découpe un coin du ciel pour y tracer les contours de la cité.

Le monde rural est effrayé par l'étendue. Il veut isoler du saisissable dans l'espace insaisissable. Pour cela, il substantifie, concrétise, territorialise des lieux qu'il proclame tabous. Mais pourquoi isole-t-il une fraction de l'étendue afin d'y perpétrer un meurtre, celui de l'autel ? N'est-ce pas toute l'histoire réelle qui va s'engouffrer dans cette brèche ? La réflexion sur l'espace rural permet d'articuler le projet architectural avec la territorialisation du sacré et d'assigner sa place, dans l'histoire de notre évasion terrorisée de la zoologie à la sacralisation épouvantée d'un coin de terre - ce qui reconduit à la réflexion sur l'affrontement à la fois sanglant et craintif de l'homme avec l'espace. Car à l'origine la cité est née dépendante du religieux rural et de sa frayeur devant le vide de l'étendue - mais ensuite, le sacré s'y est progressivement exténué, jusqu'à nous conduire à l'étendue déstructurée et délocalisée qui fait l'objet de votre réflexion .

Il va donc falloir nous demander comment l'espace citadin rêvera de se libérer du sang de l'Histoire auquel l'esprit rural réserve symboliquement la surface du meurtre que lui offre l'autel. C'est ici que votre essai s'ouvre, me semble-t-il, sur ce fécondateur de l'angoisse qu'on appelle le tragique. Le temps et l'espace citadins seraient-il, en réalité, asilaires, et se mettraient-ils tout artificiellement à l'abri du sang de l'Histoire?

Comme vous le rappelez, Le Corbusier a construit le monastère de Ronchamp sur pilotis afin de le libérer du sol: " Il était question de loger des religieux en essayant de leur donner ce dont les hommes d'aujourd'hui ont le plus besoin : le silence et la paix. Les religieux, dans ce silence, placent Dieu. Ce point est fondamental dans la mesure où beaucoup d'architectes ayant à construire un couvent auraient cherché à exprimer quelque chose de la vie religieuse, une " spiritualité "… immanquablement. Or, Le Corbusier ne prétend bâtir qu'un espace , qu'un silence , où les religieux eux-mêmes et non pas lui, vont faire habiter Dieu. " (170)

Quand la réaction post-moderniste a ouvert une " friperie des identités vacantes pour un mauvais carnaval " (173), comment l'architecture moderne, qui était " parvenue à isoler un peu d'espace à l'état pur " et qui avait trouvé non seulement une " condition du mouvement ", mais " aussi de la pensée " (173) a-t-elle défendu la liberté qu'elle avait conquise ? Lui suffira-t-il de rappeler que les post modernistes ont refusé " le splendide nettoyage de l'espace " (173) et que, ce faisant, ils sont parvenus " à annihiler l'action spatiale de l'architecture et, sous couvert de contextualisme, ils ont commencé à surcharger les édifices de signes, d'images et de symboles. " (173)

Mais sans une anthropologie critique, comment une autoanalyse de la modernité serait-elle possible ? Qu'est-ce que l' " espace pur ", l'espace " nettoyé " ? Quelle est " l'action spatiale " de l'architecture ? L'élévation de cette discipline dans un air allégé, mais aussi raréfié, libèrera-t-elle l'histoire du sang et de la mort ? Spectrographier l'inconscient de l'histoire qui régit les " lieux de silence et de paix " exige une pesée de la dichotomie psychique d'une espèce qui ne quitte pas le sol aisément et à aussi peu de frais qu'on le croit. J'aime l'angoisse dont témoigne l'ambiguïté de votre analyse d'un espace artificiellement soustrait à la terre et élevé sur pilotis, j'aime le soupçon qui rend anthropologique avant la lettre votre critique de l'espace idéalisé, neutralisé, stérilisé , aseptisé . Car cet espace, vous le proclamez scolaire - et le scolaire, vous le peignez sous les traits de l'utopie. " L'école, écrivez-vous, est un espace apolitique qui neutralise localement et provisoirement les différences entre les hommes, les conflits et les intérêts (ou plutôt, bien entendu, elle est un espace où l'on fait comme si tout cela était possible). L'école est donc un espace fictif où le savoir est mis en scène. " (159)

L'espace architectural libéré, nettoyé, purifié répondrait-il seulement à un fantasme? Quels sont les fondements psychogénétiques de l'utopie ? Pouvons-nous analyser les composantes chromosomiques d'un fantasme que nous appelons " élévation " ? Vous écrivez : " Une institution est traitée sur le mode utopique : je trace un espace et je l'appelle séminaire. Il est bien vrai que l'assemblée dont il est question se tient chaque semaine à Paris, c'est-à-dire ici et maintenant ; mais ces adverbes sont aussi ceux du fantasme. " (159) Le temps citadin et son architecture seraient-ils ceux des " jardins suspendus " de Babylone ? Mettraient-ils le tragique de l'Histoire entre parenthèses ? Car enfin, c'est un meurtre dévotement exploitable, un meurtre sacral, un meurtre délicieux, aveugle, magnifié et tragiquement multiface qui est commis sur tous les autels simio-humains du monde ; et c'est bel et bien la chair d'un supplicié proclamé rédempteur que le croyant mange pieusement; et c'est bel et bien son vrai sang qu'il tient absolument à boire.

Qui parle en ces lieux ? Quel est l'animal énigmatiquement cérébralisé qui élève la voix dans cette architecture ? L'espace citadin et ses jardins dévotement placés entre ciel et terre seraient-ils masqués à leur manière ? Jetteraient-ils le voile de l'oubli sur le gibet qu'on appelle l'Histoire ? Mais l'odeur de mort de l'autel se laisse-t-elle mettre sur pilotis? De l'espace scolaire, vous écrivez encore : "Il s'agit seulement, par discipline, de donner ses conditions à l'étude. Et ce jeu dure le temps de l'étude, dans l'espace scolaire, que l'on a trop souvent interprété comme un espace carcéral, alors qu'il serait plutôt un espace asilaire, au sens étymologique. " (161) Mais si l'asilaire est un asile, en quoi est-il celui d'un torturé à mort ? Quel est le rapport entre le temps du séminaire et le temps d'un " silence " et d'une " paix " frelatés ? Le temps du monastère serait-il celui de la neutralité helvétique ? Une espèce dédoublée par le rêve demande à être décryptée par une anthropologie scientifique, parce que l'utopie écrit l'histoire de l'humanité depuis que nous nous sommes armés d'une mémoire.

7 - L'Europe et le tragique

C'est ici que l'Europe inquiète de l'avenir de la pensée a rendez-vous avec votre réflexion de précurseur d'une radiographie du capital génétique de l'architecture. Essayons donc de nous interroger ensemble sur le tragique que nous habitons et qui nous fait osciller entre un vide séminarisé, helvétisé, édulcoré, scolarisé, neutralisé et un vide où se dresse la potence de l'Histoire. Pourquoi les déserteurs de la zoologie ont-ils choisi un gibet pour donner son sens à leur histoire? Je vous propose de distinguer trois formes de l'architecture articulées avec une espèce que Nietzsche appelle " une corde tendue sur l'abîme " et qu'il compare à une " flèche lancée vers l'autre rive ". Selon la nature et le degré de tension de la réflexion anthropologique sur une espèce donatrice de ses prébendes à l'autel, ce ne sera pas le même arc qui lancera la flèche du sacrifice, et ce ne sera pas le même abîme que franchira la corde. Notre dialogue avec l'espace est peuplé de passions amoureuses, et celles-ci sont hiérarchisées par l'intelligence qui les commande.

La première oblation est celle des aveugles. Dans Un cœur simple, Félicité est la victime d'un perroquet empaillé. La transfiguration de ce volatile en Saint Esprit correspondra à la forme sulpicienne de l'architecture. Puis viendra l'architecture bovarique. Un critique allemand a remarqué que Mme Bovary est une continuation bourgeoise de Félicité. S'il était remonté plus haut, il aurait observé le Quichotte comme une forme christianisée de l'utopie bovarique et il aurait débarqué dans une intelligence psychogénétique de l'Histoire. L'architecture bovarique ou quichottesque est toute rutilante sous la pompe et les paillettes des idéalités. Et voici l'architecture de l'éternité, dont l'assise est le tragique de la sainteté. Pourquoi les murailles de l'utopie qu'on appelle les dogmes et les doctrines des croyances renvoient-elles à la solennité massive d'un sacrifice glorifié ?

C'est que les sociétés savent fort bien que si elles se donnaient le ciel pour règle, une autre société se ruerait sur elles, les armes à la main et les détruiraient par le fer et le feu. L'Europe apprendra-t-elle à observer l'architecture comme un témoin anthropologique ? Dans ce cas, quel serait l'espace architectural dont l'arc et la flèche transcenderaient les trois formes principales de la pensée spéculaire - le sulpicisme aveugle, le quichottisme bovarique et le monumentalisme pathétique de l'éternité ? A l'aide d'un tel espace, tendrions-nous la corde de l'intelligence sur l'abîme ? Je rêve d'une architecture de la lucidité dont les tracés minces et tendus défieraient la pesanteur, je rêve d'une architecture aérienne et qui jouerait avec le vide, je rêve d'une architecture dont les pleins et les déliés donneraient à l'infini son écriture.

L'architecture est aussi une victoire de la technique. Le béton armé se nourrit de ses propres prodiges. Ce cajoleur de ses propres miracles enjambe les rivières avec grâce, joue à encercler le néant de ses fins cordeaux, délivre la matière de son épaisseur, jette les filins de la lucidité et s'exerce à danser avec le vide. Voilà votre architecture, cher Benoît Goetz - et vous avez raison de mettre le vide au cœur de l'architecture et de la philosophie, parce que l'Europe de demain aura besoin de plonger l'intelligence dans l'eau de son baptême.

8 - L'Europe des précurseurs

L'Europe politique voudrait retrouver l'élan de la pensée. Couverte des cicatrices de deux millénaires de guerres terrestres et célestes, baignée dans le sang du sacrifice , divisée entre une idole outragée et une divinité aux bénédictions ambiguës, elle a lâché les amarres des croyances et vogue vers le grand large et ses mystères. Son universalité nouvelle lui offre le vide pour hostie, et ce néant originel, elle le reçoit comme la grâce et la blessure de la pensée.

L'Europe humiliée, désarmée, placée sous la tutelle de l'étranger, l'Europe abandonnée de l'Histoire et comme reléguée sur une île déserte - l'Europe amputée de sa mémoire, de ses témoins, de ses héros, l'Europe livrée aux convulsions des cultures sans cerveau, sent naître en elle un autre espace, celui de la première architecture agonique de l'Histoire. Mais que signifie " agonique " ? La langue allemande appelle l'agonie Todeskampf , le " combat à mort ", et Unamuno fonde l'" agonie " du christianisme sur le sens grec de agôn , lutte et guerre.

Cher Benoît Goetz, j'aime les précurseurs, car ils sont le pain de l'avenir; et votre entreprise préfigure une architecture de la future pensée européenne. Personne ne verra avant longtemps que vous avez donné vie à l'espace au cœur de la civilisation européenne - mais les décadences sont les étapes des résurrections. Quand la lumière reviendra, on se souviendra que les re-naissances naissent des dislocations de la conscience, des naufrages de la politique, des désastres de la pensée.

4 septembre 2001