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Civilisation et raison : l'astrologie à l'Université

 



I - Une Europe pluriculturelle, oui, une Europe acéphale, non.

1 - Les déserteurs de la raison

Qu'en est-il du cerveau européen aujourd'hui? Quelle idée le Vieux Continent se fait-il de l'intelligence? Depuis qu'au Ve siècle avant notre ère des philosophes ont tenté de mettre de l'ordre dans nos têtes, des civilisations retentissantes et somptueuses ont pu étaler leur pompe et leur gloire sans remédier en rien au chaos dont leur entendement demeurait la proie. Pas l'ombre de dialectique élaborée, de logique clairement formulée, de systématisation de la connaissance déductive chez les Perses, les Indiens et les Egyptiens.

Mais l'Occident de la pensée critique a déjà succombé deux fois au chaos mental des déserteurs de la raison - une première fois sous les Ptolémée, une seconde au Moyen-Age. Notre culture peut-elle se trouver menacée du même danger en plein triomphe des sciences et des techniques?

La réponse de l'Histoire est sans ambiguïté. Alexandrie avait inventé les routes, les ponts titanesques, la monnaie fiduciaire, le crédit bancaire, la machine à vapeur, les grandes entreprises de spectacles, la galanterie, la lettre d'amour, les parfums, la mode, les instruments de siège sur roues et à plusieurs étages et les paquebots demesurés - mais faute de philosophie de l'intelligence, la civilisation des Ptolémée a péri dans le culte de tous les dieux et de toutes les superstitions de la terre. Puis, au milieu de toutes les errances et de toutes les folies, une culture entière s'est donnée pour ultime théâtre le remplacement d'Euclide, d'Archimède et de Démocrite par des prosternements dans la poussière.

2 - Universalité et superficialité

Quelle est aujourd'hui la science la plus répandue et la plus vouée aux déliquescences de l'entendement? Existerait-il un savoir à la fois universel et superficiel qui se donnerait l'apparence d'expliquer ce qu'il se contenterait de décrire, de paraître soumettre aux droits et aux pouvoirs du jugement ce qu'il plierait seulement à ses chiffrages et qui remplacerait par des calculs d'aveugles le décryptage en profondeur qui fait l'ambition de la pensée véritable? Si cette pseudo science existait, ce serait assurément l'avenir de la pensée européenne et mondiale qu'elle menacerait, car elle remplacerait la rigueur de la logique, la spéléologie des psychologues et une science historique ambitieuse de comprendre ce qu'elle raconte par des nomenclatures, des statistiques et des codes d'enregistrement muets; et elle tiendrait un compte exact des connaissances en attente de leur interprétation qu'elle emmagasinerait dans la caverne de Polyphème.

Si, par hypothèse, une telle science entassait son matériau dans les entrepôts du déclin, il faudrait un peu de flair au chasseur lancé à la poursuite d'une si grande proie, parce qu'elle courrait sur des pistes bien cachées et embroussaillées. Mais l'esprit de déduction demeurerait un gouvernail sûr, tellement l'art du raisonnement a fait ses preuves, même dans la traque de l'irrationnel. Car un sentier qui nous guiderait vers l'empire même le plus confus et le plus ténébreux saurait, par la seule démarche de la logique, qu'on appelle aussi l'évidence, qu'un si grand royaume ne pourrait qu'étendre son désert en tous lieux et ne laisser place à âme qui vive sur son territoire. Le dernier dialecticien qui aurait survécu au massacre en conclurait que le champ d'exercice de cette folie serait nécessairement co-extensif à tout le social parce que rien, dans aucun monde, ne pourrait échapper à la main-mise de ce type de science; et ce prédateur serait à la fois diffus, latent, omniprésent et insidieux. De plus, il ne saurait montrer ses crocs, mais, au contraire, afficher un visage agréable et même souriant - sinon, il ferait aussitôt remarquer sa panse et son appétit et susciterait des adversaires de ses griffes tellement décidés à le combattre que notre Diogène n'aurait pas besoin de sa lanterne pour l'apercevoir.

3 - Sur les traces du fauve

Mais, même si ce tyran demeurait invisible, il sèmerait des indices sur son passage de fauve dévorant. Il faut donc que la raison encore en bonne santé s'arme de vaillance et qu'elle parte à la recherche des signes qui manifesteront la présence de l'animal sur la totalité du territoire social. Et puisque la sophistique tentaculaire jouira de l'ubiquité - à supposer que le raisonnement du chasseur soit rigoureux - la meilleure méthode de recherche de l'identité du dévastateur n'est-elle pas de lui donner le nom provisoire de SOCIOLOGIE?

Ce terme désignerait l'ambition connaturelle à ce nouvel Alexandre de s'emparer de la totalité des affaires humaines; car tout ce que nous faisons, disons, pensons ou entreprenons est nécessairement SOCIAL. Le terme de sociologie serait donc en mesure de cerner l'ensemble de nos activités paisibles ou gesticulatoires, sérieuses ou ludiques, savantes ou écervelées, sages ou délirantes.

Voyez comme la raison cartésienne demeure un pilote fiable, même sur son lit de mort: s'il existait une fausse science dont le nom serait "la sociologie" et à laquelle tout le monde aurait accès sans consentir aucun effort de réflexion, parce qu'elle produirait de l'intelligible comme le pommier ses pommes, il y aurait une sociologie religieuse, une sociologie des canonisations, une sociologie littéraire, une sociologie des villes et des campagnes, une sociologie de la médecine, de la finance, de l'industrie, du commerce, et même une sociologie des productions dites "intellectuelles", puisque aucun des innombrables secteurs qu'occuperait cette science à la fausse dentition ne serait rendu compréhensible en lui-même, c'est-à-dire expliqué à la lumière d'une raison véritable, mais seulement décrit, archivé et numéroté par des moribonds de la connaissance. Si cette science tout imaginaire existait, qui douterait qu'une civilisation européenne qui se mettrait sous la tutelle de ce fantôme ne serait pas moins menacée que la civilisation des Ptolémée le fut par la folie spectaculaire qui l'a expédiée avec toutes ses machines dans les déserts de la Thébaïde?

Mais la raison réelle, donc déductive, peut se permettre de suivre un instant les sentiers étroits du sens commun, tellement la logique ne dédaigne pas ce genre de raccourci de la dialectique pour mettre à quia les facilités d'une folie rampante. Elle se dit donc que l'apparence de science à visage semi humain qui se donnerait le nom de sociologie ne pourrait se passer d'élaborer une manière de théorie de sa propre démarche, qu'elle appellerait sa méthode et elle tenterait de fonder son cogito de telle sorte qu'elle revendiquerait résolument les dehors d'une pensée réellement rationnelle. Car si, à Dieu ne plaise, la sociologie existait, elle ne pourrait défendre ses positions sans se donner avec détermination les vêtements d'une scientificité chatoyante, tellement toute la civilisation européenne et mondiale s'inscrit dans la postérité de l'esprit scientifique que notre espèce a commencé de théoriser sous Périclès.

Mais, du coup, la méthodologie tâtonnante que la sociologie élaborerait pour sembler légitimer ses activités sur toute la surface de la planète présenterait des failles si évidentes que l'esprit de déduction serait en mesure de les prévoir sans attendre qu'elles se manifestent ; car une discipline titubante dans son principe même ferait voir son néant méthodologique aussi clairement que Diogène son orgueil à travers les trous de son manteau. Il suffirait donc à la raison logicienne, même tombée entre les mains des descendants hémiplégiques de Platon, d'observer les hectares que la sociologie soustrairait arbitrairement à son examen afin de ne pas démasquer trop spectaculairement les carences de son "discours de la méthode".

4 - Un piège est tendu à l'animal

Les Sherlock Holmes lancés sur les traces des disciplines inconsistantes et vaporeuses observeraient donc les faux critères qui seuls permettraient à la sociologie de rejeter avec indignation l'examen sociologique de telle folie particulière qui aurait élu domicile dans les têtes depuis des siècles et sur les cinq continents, mais qui serait mal reçue dans nos sociétés semi rationnelles - lesquelles reçoivent à bras ouverts les seules folies tenues pour légitimes. Il est évident, se dirait notre logicien, que l'observation du tri prudent et auto protecteur auquel la sociologie procéderait secrètement afin de se donner belle figure, éclairerait la raison réelle et lui permettrait de radiographier les masques qu'arborent les savoirs irrationnels. Et il est non moins certain qu'un événement bien concret et visible à tous viendra tôt ou tard servir de révélateur des contradictions internes d'une fausse science.

Un jour, se dit la raison impavide, une thèse de sociologie se trouvera immanquablement en porte-à-faux entre des procédures de construction du savoir jugées décentes - donc admises par la sociologie officielle, parce qu'elle ferait patte de velours devant le pouvoir académique légitimé par telle société - et une sociologie embarrassée de découvrir sa propre cécité et de se voir contrainte de l'avouer. Car ce sujet de thèse serait de nature à révéler le néant de ses méthodes d'objectivation et de rationalisation de la folie humaine.

Supposons qu'une discipline qui s'appellerait, par hypothèse, la sociologie fasse réellement son apparition dans une civilisation tardive, donc déjà devenue alexandrine et menacée par l'irrationnel multiforme et proliférant des décadences; puis, supposition non moins plausible, admettons qu'un candidat au doctorat dans cette discipline présente une thèse sur l'astrologie. Il sera alors spectaculairement démontré que ce genre de sujet serait rejeté non point à l'aide d'arguments réellement rationnels, puisque cette discipline en est dépourvue, mais seulement par des réactions de crainte ou d'appréhension d'un corps professoral menacé de faire l'objet d'un "constat de carence", comme on disait d'un adversaire qui se dérobait sur le pré; mais un duelliste privé de l'épée de la raison ou incapable de s'en servir, faute de s'y être exercé dès l'enfance avec un maître d'armes expérimenté, recourra à la forfanterie; et il est fort vraisemblable qu'il s'exclamera: "L'astrologie est une croyance; or, la croyance est une réalité, il convient donc de la penser." (Professeur Maffesoli, Le Monde, 24 avril 2001)

5 - Qu'est-ce que la raison sociologique?

A quelle sorte de "raison" cette jactance recourra-t-elle pour prétendre expliquer une croyance? "Une raison ouverte à l'imaginaire, au ludique, à l'imaginaire social est autrement plus riche en ce qu'elle sait intégrer, homéopathiquement, cette ombre qui, elle aussi, nous constitue." (Professeur Maffesoli, idem). Que voilà une raison capable de croiser le fer! A supposer qu'un candidat au doctorat en sociologie vienne présenter une thèse sur le culte des idoles du temps de Platon ou du culte de la Vierge au XIIIe siècle, que vaudra un cerveau qui se vantera de penser l'encéphale propre à une croyance, et cela selon la méthode dite "ludique", sans savoir en rien ce que sont "l'imaginaire", ou "l'onirique social"? Un tel apprenti de la pensée se fera fatalement une fausse "richesse" à "intégrer", l'ombre insaisissable de sa propre ignorance, qui montera la garde dans son dos et qui fera main basse sur l'officiant. Je vois cet adversaire-là de Descartes succomber à la première feinte en quarte ou en tierce d'un dialecticien bien en ligne.

Mais comment les champions de la raison sociologique se vanteront-ils de connaître du moins les rudiments de l'escrime? Ils écriront: "Voilà le vrai problème épistémologique [l'intégration de l'ombre] soulevée par cette thèse. Voilà le risque que j'ai pris depuis deux décennies en acceptant des sujets de thèse refusés ailleurs. Bien évidemment, j'ai toujours assumé pleinement ce risque." (Le Monde, idem)

Du coup, la raison demeurée dialecticienne et déductive de l'Europe vérifiera deux de ses prévisions. La première est que l'Université ne saura comment motiver son refus de traiter un sujet évidemment sociologique par définition, puisque social. La seconde, que l'ignorant ignorera non seulement le risque qu'il court, mais encore qu'il s'imaginera l'assumer pleinement sans se douter en rien de la nature du danger et sur quoi il porte réellement: car s'il savait que son ignorance porte sur la nature même de la "raison" véritable, celle qui tente de rendre compte de son objet, il saurait également quelle est la spécificité et l'étendue du risque qu'il prend à lui substituer une raison pieusement ludique; et il reculerait, effrayé d'avoir déclenché l'écroulement de la Baliverna - une seule pierre tombée d'une forteresse branlante, raconte Buzzati, entraîne la chute de tout l'édifice.

6 - Le premier coup de pioche

Le premier coup de pioche de la raison européenne encore vivante sera donné par l'analyse psychologique de la méthode sociologique: Freud se demandera pourquoi la dichotomie dont témoigne la belle astrologue rédactrice de la thèse ne présentera aucune difficulté ni pour elle, ni pour le jury, puisqu'elle se divisera entre sa haute fonction de prêtresse dans le temple de l'astrologie et le labeur universitaire censé rationnel qui lui vaudra un enseignement de la sociologie à l'Université. Mais il faut précisément que la raison sociologique, du moins dans sa version "riche" et "ouverte", soit à ce point incapable d'expliquer aucune croyance, assermentée ou non, qu'elle ne gênera en rien l'enseignement académique de la Pythie des astres: si la sociologie était capable de rendre rationnelle sa méthodologie, comme la médecine, ou même la psychologie ordinaire avant Freud, la rédactrice de la thèse ne se sentirait pas dans une position défendable, car il lui serait impossible de faire d'une pierre deux coups sans tomber dans une contradiction épistémologique radicale et qui entraînerait des troubles de sa personnalité. On n'imagine pas un théologien enseigner à la fois les saintes Ecritures et la généalogie des mythes sacrés.

Il faut donc se demander à quel prix la sociologie protège toutes les croyances du monde, alors que, dans le même temps, elle se donne l'apparence de les soumettre à une explication rationnelle. Mais pourquoi, dans sa version maffésolique, n'explique-t-elle pas le catholicisme, ou le protestantisme, ou l'islamisme à la lumière d'une raison ouverte à l'imaginaire, au ludique, à l'onirique social et à l'intégration d'une dose même "homéopathique" de l'ombre "constitutive de notre espèce"?

Quel est le contenu catéchétique inconscient du credo suivant: "A côté de la voyance, du maraboutisme urbain et de divers syncrétismes religieux, il suffit que l'astrologie soit là pour qu'elle soit passible d'une connaissance rationnelle"(Le Monde, 24 avril 2001). Si la "richesse" de la "connaissance rationnelle" invoquée par la sociologie pour légitimer l'astrologie met à quia toute recherche en profondeur sur le processus de l'évolution proprement cérébrale d'une espèce tout récemment évadée de la zoologie, elle nous ramènera tout droit à la scolastique du Moyen Age. Nous tentions alors d'isoler la notion de concept. L'Europe voulait apprendre à observer comment notre encéphale procède pour soustraire les mots aux objets dans lesquels nous croyions qu'ils se cachaient. Ce fut une rude bataille. Or, la sociologie croit encore que la notion de raison serait immanente au réel, comme Guillaume de Champeaux et toute son époque s'imaginaient que les idées étaient consubstantielles au monde et qu'il était sacrilège de les en retirer et de les examiner à part.

On sait que dans l'Ecole, nous appelions les platoniciens les "réalistes" puisque nous nous imaginions que le véritable "réalisme" nous permettrait d'apercevoir la réalité essentielle, celle des "idées pures". Quelle étrange folie que la nôtre en ce temps-là! Et maintenant, nous déclarons rationnelle une croyance qui ne se gêne en rien d'ignorer en quoi elle se nourrit de l'imaginaire, de l'onirique et du ludique. Comment Platon jouait-il avec son ombre? Comment jouent-ils avec la leur, les candidats "liquidés dans le secret des commissions" et dont "le seul tort aura été d'étudier avec rigueur des sujet considérés comme tabous"? (Maffesoli, Le Monde, 24 avril 2001)

Mais puisque le ludisme des uns et le faux sérieux des autres nous présentent deux arroseurs arrosés sur le théâtre d'une raison bicéphale et puisque ni les maffesoliens, ni leurs adversaires ne savent comment radiographier la sorte de raison qui les fait encenser ou vouer aux gémonies une raison tantôt réduite au "culte du vécu", tantôt conceptualisée à bas prix, il faut nous résigner à mieux observer l'autre camp. Car les nouveaux cartésiens se vantent de penser rationnellement les seules croyances légitimées par la civilisation européenne, tandis que les astrologues s'imaginent rendre compte, de surcroît , de la voyance, du maraboutisme, du protestantisme, de l'islamisme, du judaïsme, du catholicisme, de Zoroastre et de l'oracle d'Amon et d'Osiris et des dieux grecs et romains, puisqu'ils se disent ouverts par le ludique et l'onirique à l'imaginaire humain dans sa totalité.

II - La lutte avec l'ombre

7 - Le premier fétichisme

Quelle est la nature de "l'ombre" qui permet à une discipline pseudo scientifique de se légitimer depuis que notre encéphale a quitté le culte d'Eole, puis les sacrifices d'animaux, mais non le sacrifice de la chair et du sang d'un dieu sur l'autel et que nous n'avons pas encore entièrement retiré nos concepts des entrailles de la matière? Pour que le danger de courir vers une Europe sans tête se laisse décrire et cerner, il faut observer les mécanismes psychophysiologiques qui guident les tentatives d'auto légitimation d'une discipline qui ignore la complexion et l'origine de la sorte de raison qui lui sert d'abord de marchepied puis de piédestal.

Or, le fondement dans l'inconscient de la valorisation magique de la méthode sociologique n'est autre que le pouvoir fascinatoire qu'exerce le fétichisme le plus originel, celui de la simple description: la sociologie religieuse légitime subrepticement la croyance à en décrire les manifestations, comme la sociologie du droit légitime les règles du droit à en exposer le contenu et la sociologie du sport, le sport à s'en donner le spectacle, parce qu'à dépeindre et à chiffrer ce que fait, dit et pense une société, on en prend acte et on l'installe davantage dans ses us et coutumes - ce qui n'était pas l'objectif des Lévy-Bruhl ou des Durkheim, qui voulaient libérer les faits sociaux de leur encadrement théologique à les reconnaître "en tant que tels".

Que faire de la pratique de l'astrologie si elle est légitimée du seul fait qu'elle compte des centaines de milliers d'adeptes dans le monde? Faute de savoir comment la délégitimer - ce qui constitue l'objectif naturel de toute science véritable, donc devenue réellement pensante - l'Université laïque prétendra purement et simplement ignorer un phénomène de masse sans pour autant réfuter la légitimation automatique de toute pratique sociale répandue et non interdite par le législateur. C'est en ce sens que Mme Teissier a instinctivement compris la portée pratique de l'adage : "Description vaut titre". S'il suffit de recourir à un concept vaguement descriptif pour valider une science, on se contentera de souligner que l'astrologie exerce une "attirance" et un "rejet" et l'on se gardera bien d' approfondir le contenu anthropologique d'une "ambivalence" d'un emploi si utile.

8- La magie du descriptif

Lévy-Bruhl et Durkheim remarquaient encore que les faits humains ne sont pas "objectivables" au sens scientifique du terme par leur description, leur classification et leur quantification; et Bergson soulignait qu'on ne saurait observer le rire comme on place une variété de cryptogames sous la lentille du microscope. Que vaut la description d'une "ambivalence" censée visible à l'oeil nu et se rendre intelligible au regard naïf?

Le catholicisme aussi exerce une "attirance" et un "rejet", mais si on ne l'interprète pas davantage que "l'ambivalence" de l'alcool, du tabac, de la sexualité, du voyeurisme ou de la psychanalyse, on légitimera toutes les croyances à la faveur d'un drapeau de la cécité triomphante qu'on brandira devant le jury sous la bannière de la tolérance.

La sociologie universitaire ne procède pas autrement que Mme Teissier: elle soulignera, par exemple, que le port du voile par les jeunes musulmanes dans les écoles répond à leur souci bien légitime, puisqu'il existe, de se donner une "identité" reconnaissable. Quel est le contenu psychique d'une "identité proprement religieuse", d'une "identité proprement intellectuelle", d'une "identité proprement républicaine"? Le terme identité est seulement l'un des passe-partout qui figurent dans le trousseau de clés d'une sociologie descriptive. Une sociologie de la sociologie observerait la finalité inconsciente d'une discipline devenue conservatrice et qui trahit ses premiers iconoclastes.

Que répondraient les sociologues soucieux de consolider l'ordre social tel qu'il existe et tel que l'Université le cautionne à un professeur Maffesoli goguenard et qui leur dirait: "Vous n'expliquez en rien votre matériau. Si l'ignorance dont notre espèce est frappée depuis les origines est la loi suprême d'une science résolument non explicatrice de ses constats, au nom de quelle forme de l'entendement que vous proclamez "rationnel" m'interdirez-vous d'observer ludiquement les cartomanciennes, les boules de cristal et les tables tournantes? Expliquez-moi mon ignorance, faites-m'en connaître la généalogie , éclairez-moi sur les profondeurs anthropologiques des fausses connaissances dont se grise le genre humain, bref, reprenez à votre compte la tâche socratique de la philosophie. Si vous me faites connaître les secrets de la sottise en tant que telle, celle dont la première ignorance est de s'ignorer elle-même, je vous confesserai aussitôt ma simiennité native et je me mettrai à l'écoute de l'oracle fameux que vous appelez la statistique. Pour l'instant, je suis un animal onirique à titre congénital. Depuis mon évasion toute récente de la zoologie, je suis condamné à me domicilier dans deux mondes à la fois. J'ignore quelle volonté de la nature lui a dicté un verdict dont le secret m'échappe. Expliquez-moi les ratés de mon évolution puisque vous voulez tout ensemble "parler raison", comme vous dites, et ignorer ce qu'est la raison dédoublée dont je suis affligé depuis deux millions d'années."

9 - Cécité de la statistique

Reprenons nos esprits. Les philosophes sont les ambitieux de la raison. Mais leur raison leur enseigne que la physique mathématique proclame intelligibles les faits s'ils sont répétitifs, donc prophétisables, donc exploitables. La sociologie est-elle en droit d'obéir à ce modèle de la scientificité payante? Socrate était, parmi tous les singes connus, le plus inquiet de tous. S'il revenait parmi ses congénères, il leur dirait qu'une sociologie conservatrice et attentive seulement à se protéger en se donnant une fausse apparence d'autonomie ne vise qu'à se doter d'une méthode appropriée à un objectif profitable. Comment ne pas s'interroger sur la subjectivité d'une telle science? Socrate, dit "la Torpille", du nom d'un poisson très agressif, radiographierait les preuves calquées sur le modèle d'efficacité qu'elles veulent se donner, à la manière des théologiens, qui se procurent l'appareillage doctrinal qui leur paraît nécessaire pour finaliser un univers censé révélé par un créateur. Si la physique, la sociologie et la croyance se servent d'un appareil probatoire modeste, confortable et qui répond à leurs voeux, Socrate se demande si notre encéphale est vraiment sorti de la simiennité et il demande à Platon de réécrire le Théétète dans la postérité de Darwin et de Freud.

Mais c'est précisément parce que la sociologie a renoncé à comprendre en profondeur les constats d'huissier auxquels elle se livre qu'elle est la première science depuis la Renaissance à se trouver devant le choix de périr de ses enregistrements muets ou de se faire rattrapper par Socrate et de devenir réflexive ; et c'est à ce titre que son malheur est peut-être la source de ses espérances - car elle a démontré, par un accident ridicule, qu'on ne saurait remplacer la pensée critique par des chiffrages et des statistiques. C'est donc d'une exemplarité providentielle, si je puis dire, mais à son corps défendant, que bénéficie la plus tentaculaire des sciences humaines, puisqu'elle est condamnée au suicide dans le vide de son ubiquité ou à se livrer à une auto analyse drastique de ses méthodes à la fois frileuses et totalisantes.

Comment Durkheim, le sociologue du suicide, aurait-il expliqué celui des adeptes du temple solaire? Il y faudrait une anthropologie si peu ludique et si peu fétichisée par le descriptif qu'elle se demanderait à quelle tragédie de nos chromosomes répondent les suicidaires de l'ascèse que les monastères ont glorifiés pendant des siècles, les suicidaires de la gesticulation nucléaire dite "tous azimuts", les suicidaires de Jéhovah, qui refusent les transfusions sanguines.

L'astrologie serait-elle un exorcisme matamoresque? Conjurerait-elle une pulsion suicidaire de l'humanité, que Freud appelait "l'instinct de mort"? Se faire montrer une direction dans l'univers ou se laisser dicter des directives par les étoiles, quel vaccin de la folie par la folie, mais aussi quelle revanche d'une minusculité qui se voudrait de taille à se mesurer avec les astres! Puissent les successeurs de Durkheim devenir des apprentis du fonctionnement du cerveau de notre espèce.

III - La spectrophie des démonstrations

10 - Pourquoi nous sommes devenus schizoïdes

Quelle sera la grille de lecture qui pilotera les universitaires censés procéder à une "analyse objective des faits sociaux" si les notions de "rigueur" et "d'objectivité" ne sont pas explicitées dans l'Etat laïc issu des principes de 1789? Quelle sera la problématique générale d'une sociologie censée répondre de la "diversité des orientations et des moyens mis en oeuvre" et de l' "invention créatrice" des "chercheurs"? (Baudelot et Establet, Le Monde, 18 avril 2001) Que signifiera la notion confuse et flottante de "lettres de noblesse d'un monde social soumis à un savoir cumulatif"? (Baudelot et Establet, idem)

La sociologie officielle repose sur un type de rationalité dont les procédés se substituent à ceux, moins subtils, des orthodoxies religieuses d'autrefois: il s'agit d'une sorte de platonisme du sens commun et qui revendique une banalisation de la notion de vérité à l'école du langage quotidien. En quoi la raison officielle se voudrait-elle plus sévère que la raison maffésolienne si la vie onirique qu'elle légitime par les idéaux de la tolérance républicaine à l'égard du "fait religieux", l'autorise à se changer en nuage de fumée et si la démocratie polyculturelle se nourrit tout entière des métaphores, des syncrétismes et des symbolismes d'une nouvelle Alexandrie? Comment se fait-il que ses vêtements de confection ne soient pas moins vagues que ceux dans lesquels s'enveloppait la décadence alexandrine de la raison?

Certes, aucune notion scientifique ne se laisse clairement cerner par le "ludique", "l'onirique" ou "l'homéopathique". Mais si l'Europe de la pensée se réveillait pour déchirer le voile d'une discipline toute verbale, il lui faudrait descendre dans d'autres profondeurs du connaissable. Seule une psychophysiologie de l'évolution de notre encéphale depuis le paléolithique permettrait à une civilisation du savoir rationnel de rendre compte de l'essentiel : quelle est l'origine de la dérive schizoïde d'une espèce condamnée à vivre entre deux eaux? Car le réel et le fantastique divisent notre cerveau depuis que nous avons été capturés par les feux de l'imaginaire comme des phalènes libérés de la nuit pour se brûler les ailes. Quelles ailes, sinon celles dont les Grecs disaient déjà qu'elles sont de cire?

Aucune approche fondée seulement sur une pauvre philosophie de la "culture" ne saurait rendre compte d'une dichotomie qui nous a scindés entre deux mondes: notre capital psychogénétique, soudainement arraché aux ténèbres du monde animal, nous condamne à planifier tantôt le saisissable, tantôt l'insaisissable. Que se passera-t-il si notre raison progressait jusqu'à nous doter d'un regard sur notre langage divisé entre deux univers - celui de nos captures du monde réel et celui de nos vertiges?

11 - La question de la problématique

Qu'est-ce à dire, sinon que le vocabulaire maffesolien fondé sur le "ludique", "l'onirique", le "vécu" - et le vocabulaire plus austère de l'Université, qui invoque la "diversité des orientations", "l'invention créatrice" et les titres de noblesse de "l'objectivation des faits sociaux" - ne sauraient soustraire notre "connaissance rationnelle" à l'imprécision de toute science non devenue consciente de la problématique entière qui pilote le champ des sciences ambitieuses de se légitimer comme "signifiantes". Ce sont les problématiques qui localisent les territoires promus à l'intelligibilité; ce sont elles qui guident les orientations et les valeurs fondatrices du sens, ce sont elles qui précisent la portée des mots création, richesse, invention, diversité, objectivité, rationalité.

Mais si la problématique de la physique fait la physique, si la problématique du droit fait le droit, si la problématique de la poétique fait la poétique, comment une problématique ne ressortirait-elle pas à une psychologie et comment toute psychologie ne recourrait-elle pas à une anthropologie?

Quelle sera donc la problématique propre à une anthropologie générale qui permettrait à la raison scientifique de se distancier non seulement de la problématique particulière à l'héraldique, à la théologie, à l'astrologie ou à la sociologie inconsciemment néoplatonicienne d'aujourd'hui, mais également à la problématique inconsciente qui régissait la physique d'Aristote, puis la physique dite classique et enfin la physique einsteinienne? Car ces formes successives de la physique étaient toutes fondées sur la croyance, irrationnelle par définition, selon laquelle la matière tiendrait un discours intelligible et qui lui serait immanent - qu'elle "parlerait raison" à l'instar des astres dans l'astrologie. On distinguait seulement les discours légitimes du cosmos des discours illégitimes, mais la raison dite humaine ne pesait pas encore la notion de légitimité d'une "parole du sens" appliquée à des atomes.

Si l'on entend accéder à la problématique générale qui pilote une espèce réputée s'être évadée de la zoologie à titre définitif et dont la psychologie indépassable gouvernerait les savoirs dont elle amasserait les matériaux parlants et qu'elle théoriserait à coup sûr afin de leur attribuer une volubilité incontestable et inaliénable, il faudrait remonter à l'apparition du langage chez un tel animal, et se demander comment il est parvenu à connaître quelques clés de la dichotomie originelle dans laquelle il se trouve enfermé. Car toute parole de cet être singulier témoigne de la diffraction fondatrice qui lui fait déclarer locuteurs tantôt des faits réels, tantôt des faits imaginaires et enfantés seulement par sa parole.

Une raison transsimienne de ce type observerait à la lumière de la problématique déjà imperceptiblement humaine qui l'inspirerait, que l'astrologie répond au même modèle épistémologique que la physique: d'une part, elle observerait les mouvements des planètes, qu'elle colloquerait dans le champ du zodiaque et, d'autre part, elle leur attribuerait un discours fantastique. De son côté, la physique classique se contentait d'observer avec exactitude les répétitions de la matière, puis elle transfigurait ses redites muettes en un discours de "l'ordre" et de la "loi", donc de l'intelligible, dont l'anthropomorphisme inconscient n'était pas encore devenu observable - car il fondait les cités sur le droit. En quoi, disent les transsimiens, ce discours était-il moins mythologique dans son fondement psychogénétique que celui de l'astrologie sous prétexte que la matière est prévisible avec une plus grande précision et que ses rendez-vous infaillibles avec ses propres routines sont plus profitables que les rencontres aléatoires des astres avec les paroles de leurs prêtresses?

12 - L'aube de la transsimiennité

On voit que seule une anthropologie observatrice de la gestuelle simiohumaine de la connaissance et enracinée dans nos origines zoologiques peut nous fournir la problématique susceptible de rendre compte des observations sûres mélangées avec des billevesées qui régissent l'astrologie et la physique bavarde de Galilée. En quoi la psychologie de la connaissance qui commande cette mixture épistémologique serait-elle rendue observable aux deux langages ci-dessus évoqués et qui définissent ensemble la "raison" et la "rationalité" en les situant dans l'enceinte d'une problématique inaperçue? Car leur structure commune dit que ce qui se répète serait rationnel en soi. Les deux vocabulaires croisent du reste leurs feux quand les "galiléens" de l'Université se targuent à leur tour de la diversité de leurs "orientations" sans s'expliquer, naturellement, sur le sens qu'il faut attribuer aux "moyens mis en oeuvre" ou à la notion "d'invention créatrice". Une problématique confuse se fait l'otage de l'inconscient d'une culture.

IV - L'Europe et l'avenir de la pensée

13 - Langage et dichotomie

Je reviens au problème de fond, celui de l'avenir de l'Occident de la pensée, celui du devenir d'une civilisation de la raison, celui du destin d'un encéphale supposé en évolution depuis que nous avons été éjectés de la zoologie par une obscure catastrophe chromosomique.

Comment se fait-il que notre capital psychogénétique nous ait rendus dichotomiques? Pour tenter de comprendre la généalogie d'une espèce devenue schizoïde, il faut analyser les deux fonctions gravées dans son langage.

La première fait de notre parole l'instrument de nos pouvoirs. Le mot se change en sceptre entre nos mains. Sa puissance nous permet de rassembler la diversité du monde en faisceaux conceptuels et de mettre le multiple à notre disposition par la magie du vocal. Tout se regroupe dans la bouche d'un chef et fait du sonore l'arme de son commandement. Notre parole se veut victorieuse de l'aléatoire et de l'éphémère. Elle fonde notre souveraineté sur notre verbe. Aussi, toute notre politique tient-elle à notre verrouillage des réseaux disparates entre lesquels le réel se disperse ou se dissout.

Ce faisant, nous sommes guettés dans l' ombre par l'autre séduction que nos cordes vocales ne tardent pas à exercer sur notre entendement; car les mots que nous faisons retentir peuvent également venir nous fasciner en retour par leur faculté de placer l' univers sous leur férule. Le muscle rendait visible l'autorité. Maintenant, nous en appelons aux rythmes invisibles et insaisissables de nos vocables; maintenant, nous orchestrons le cosmos à le mettre à l'écoute de nos cadences. Quand nous soumettons l'univers à l'affichage de notre transparence, nous brouillons nos pistes, nous purifions nos traces, nous édifions des cités de l'éloquence sur le champ de ruines de notre mortalité terrassée, nous partons en voyage dans notre éternité, nous transformons en or et en dieux les rutilances de nos poètes, nous nous évadons dans le fabuleux à la faveur des foudres et des fulminations de l'abstrait, nous changeons de ciel et de planètes à éclairer avec nos bougies les principes glorieux et les valeurs chaleureuses dont nous tirons notre effigie, nous dressons dans les nues nos cariatides illuminées et branlantes ; et tout cela fait de notre langage un empire séparé, retranché, angélisé, dans lequel nous nous enfermons comme dans une forteresse de notre grandeur et de notre liberté.

14 - De l'origine du surréel

C'est que notre langage est le berceau de notre dédoublement dans nos représentants célestes. Nos récits nous transportent dans une immensité peuplée de personnages insaisissables à nos sens et visibles seulement en images, donc incapturables, elles aussi. Nous sommes enlevés à la précarité de nos corps et délivrés de nos organes périssables par la magie des mots dont nous sommes les plénipotentiaires. Le diaphane est à la fois notre souverain et notre domicile. Il sert de véhicule à notre intériorisation forcée, il fonde l'existence transzoologique dont nous sommes devenus les locataires. Mais nous avons théorisé à leur tour les récoltes de notre surréalité langagière et nous avons nommé un gardien du capital murmurant qui nous transporte dans nos Empyrées.

Les mots sont abstraits par définition. C' est pourquoi ils nous attirent dans des guet-apens somptueux. Par leur intercession, nous nous vaporisons dans le céleste. Quelle complaisance à nos subterfuges de nous trouver agrandis par la conquête de notre absence au monde! C'est pour nous être mis à l'écoute de notre langage que nous avons forgé nos dieux. Notre parole est devenue le grenier à blé de nos métamorphoses dans l'atmosphère. Nous croyons mimer les Célestes que nous avons forgés; mais pourquoi avons-nous fini par leur retirer leur corps, sinon afin de leur fournir la manne du verbe solitaire et sacré dont nous rêvons de nous doter?

La généalogie du surréel verbal qui a accouché de nos civilisations schizoïdes nous livre donc les secrets psychogénétiques de nos théologies, tellement nous sommes une espèce scindée par l'action persévérante qu'exerce notre parole sur les millénaires de nos gènes. L'idole que sécrète de siècle en siècle une espèce vouée au tragique de sa solitude et de ses élévations, l'idole à laquelle nous avons appris à copier notre double face, l' idole à laquelle nous ordonnons de nous surpasser en souveraineté dans l' ordre de la parole dispose de nos deux panoplies - celle d'un langage de la puissance, qui soumet le monde à notre grammaire et celle d'un discours que nous adresse notre paradis.

Déchirés entre les félicités éternelles et la terre, qu' appelons-nous civilisation, sinon ce déchirement même dont nous ne possédons pas la clé, faute que nous osions radiographier les avatars de notre folle équipée dans les royaumes du langage qui nous écartèlent et qui nous ont divisés à jamais entre Sancho Pança et don Quichotte? Ce sont eux qui ne cessent de nous convier à "aller le racheter, ce tombeau du Chevalier de la Folie et de l' arracher aux hidalgos de la raison" (Unamuno). Cervantès nous aurait-il caché que Sancho et don Quichotte se détestaient réciproquement?

15 - L'avenir de l'intelligence

C'est alors que nous avons commencé de nous demander quelle est la spécificité de notre espèce. Pourquoi avons-nous été expulsés seulement à demi du monde animal? Pourquoi notre exil dans l' infini nous a-t-il convaincus de nous cacher sous le masque d'une idole que nous avons vaillamment chargée d'exprimer nos désirs et nos voeux à notre place? Pourquoi ne pas nous apostropher nous-mêmes au lieu de déléguer à un tiers le soin de nous servir de haut parleur? Puis, nous sommes devenus les orphelins de notre prête-voix et nous avons décidé de le remplacer par un cosmos parlant! Du coup, la matière a pris, dans nos pauvres têtes le relais de la divinité que nous avions vaguement localisée dans l'immensité: comme nous n'osions célébrer ses funérailles, il nous fallait lui donner un successeur. Quand nous avons appris que le capital génétique du chimpanzé s'élève aujourd'hui encore à 98,8% du nôtre, nous avons été terrorisés.

Qu'est-ce que "penser l'astrologie", sinon découvrir son sens dans la fausse lumière d'une espèce tellement aveugle de naissance qu'elle élève les astres muets au rang d'oracles? Mais comment éclairer notre évasion titubante sans nous ouvrir au tragique d'une évolution obscure et privée de guide? Comment une Université, éclairée par le lumignon d'une sociologie elle-même mythologique guiderait-elle une civilisation de la pensée ?

La première tâche d'un continent qui voudrait retrouver son rang d'éclaireur de l'esprit humain, serait de rompre avec le néoplatonisme à courte vue de la scientificité universitaire et de prendre à bras le corps l'histoire d'une aventure commencée il y a deux millions d'années - celle d'un encéphale en quête d'un dialogue avec son destin.

Nous continuons de croire que notre intelligence a un avenir. Conquerrons-nous un jour une histoire de notre tête? Nous demanderons-nous quelle psychophysiologie rend nos preuves persuasives dans nos esprits et de quoi elles nous convainquent au juste?

16 - Le destin intellectuel de l'Occident

Les civilisations déclinantes ont toujours été prises à la gorge par un blocage interne de leur raison qui leur interdit de relever un seul et même défi, celui d'approfondir leur connaissance de l'homme. Aussi, deux formes opposées du naufrage de l'intelligence les menacent-elles: tantôt elles se dessèchent à perpétuer les rites de leur cécité, et dans ce cas, leur conscience, même confuse, de leur refus de courir les dangers de la pensée ne fait qu'accélérer leur étranglement; tantôt le décalage entre les pratiques désuètes de leur espèce d'entendement et leur impuissance à défaire le garrot qui les emprisonne, les précipite dans un sacré dévastateur, comme si la raison, faute de se libérer dans les audaces nouvelles de la lucidité, se jetait elle-même par-dessus bord et explosait dans la folie. Cette tragédie a été spectaculairement illustrée à la fin du monde antique: devant l'écroulement de l'empire et l'invasion des barbares, un gigantesque autodafé de tous les savoirs rationnels a fait triompher le désert. Au IVe siècle, saint Augustin ignorait le principe d'Archimède, découvert depuis huit siècles, et expliquait par la volonté d'une divinité le flottement d'un vase de plomb.

C'est qu'il est héroïque, le courage demandé aux civilisations prises en étau entre la stérilité et le délire: il leur faut franchir un fossé qui les précipite d'abord dans le vide. La Perse effarée de Darius savait et voulait ignorer qu'il lui fallait changer d'âme et d'esprit si elle entendait se donner une chance devant les phalanges d'Alexandre; l'Egypte terrorisée savait et voulait ignorer qu'elle devait changer de dieux et de philosophie du temps pour répondre au défi des légions ; Alexandrie savait et voulait oublier que les triomphes de la technique n'ouvrent pas les yeux sur la connaissance épouvantée de soi-même.

L'Europe rescapée du messianisme de la race et de l'évangélisme collectiviste sait et ignore que le tragique l'attend au coeur de son humanisme décoloré; et elle se cache sous le voile d'une science banalement descriptive, alors qu'elle sait qu'il lui faudrait se jeter dans le gouffre d'approfondir deux découvertes dévastatrices - celle de l'évolutionnisme et celle du décryptage de l'inconscient. Pris de panique devant ces précipices, l'Occident a amadoué la psychanalyse afin de la changer en une thérapeutique balsamique et il refuse d'entrer dans le désert des Tartares que Darwin lui donne à irriguer. Mais s'il veut refermer les portes du tragique grandes ouvertes par l'histoire de la vie et de la mort des civilisation, le Vieux Continent feindra d'ignorer ce qui l'attend: une semi rationalisation craintive de nos us et coutumes fera passer la herse d'un descriptivisme assoiffé de faux oracles sur toute la terre habitée, à moins qu'une rechute planétaire dans la folie la replonge dans le sang et le feu du sacré - ce que préfigure un fourmillement de sectes conjuratrices de la mort ou prêtes, comme le christianisme des origines, à métamorphoser notre trépas en une apothéose posthume de la liberté et à glorifier la forme théologique du suicide libérateur qu'est une apocalypse exterminatrice.

Mais l'Europe est aussi la première civilisation à déboucher sur le secret le plus profond de notre espèce: le décryptage d'un vivant schizoïde et dont le langage ambigu exprime la dichotomie de son capital génétique devenu oscillant et instable. Les civilisations antérieures n'avaient pas de problématique de leur dégénération et de leur résurrection inscrites dans leur biologie; pas de dialectique qui pût rendre compte de leur bancalité; pas de philosophie de leur flottement entre le rêve et le réel enracinée dans l'observation des traces osseuses de leur histoire. Maintenant, les débris que nous avons semés sur la route des millénaires témoignent d'une psycho physiologie du destin de notre intelligence. Pour apprendre à approfondir notre connaissance de nous-mêmes, nous disposons désormais d'un territoire balisé par une durée qu'aucune culture n'a connue avant la nôtre: le temps livre à notre réflexion le poids et le volume du crâne d'Yorik.

Nous sommes devenus à nous-mêmes notre musée depuis que notre astéroïde refroidi s'est échappé du soleil. Les savants qui rassemblent les textes de nos ancêtres et qui les commentent à l'école de la grammaire savent et ignorent que le salut ne viendra pas de leur enceinte. Ils savent et ils ignorent que leurs ratissages précautionneux ne sont qu'une faible barrière devant la menace des fulminations sacrées. Ils savent et ignorent qu'ils ont besoin, non de philologues, mais de fous de la raison, qui descendront dans l'abîme de nos gènes et qui interrogeront nos chromosomes comme les physiciens scrutent des atomes.

Si cette plongée des Orphée de la connaissance les fait remonter au jour des lucidités à venir, nous aurons conjuré le naufrage programmé des civilisations dans la fossilisation ou la folie.

26 avril 2001