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Crédibilité de la dissuasion nucléaire

Paru dans la revue Esprit, novembre 1977

 

I

Dès 1973, des stratèges évoquaient la panique générale des populations qui, à l'annonce d'un conflit nucléaire, fuiraient les " régions urbaines et la proximité des objectifs militaires " [1] . C'était déjà poser la question de savoir comment la guerre pourrait être conduite si la nation se trouvait dispersée sur les routes de France, non pas comme en 1940 à la suite de l'invasion ennemie, mais avant même le début de la bataille.

A quoi donc faudrait-il attribuer cette ruine préventive de tout fidéisme atomique, sinon à l'incrédibilité du courage que le commandement exige des civils? Un chroniqueur militaire écrivait récemment : " Les deux seules réalisations satisfaisant réellement aux normes de protection, celles de Taverny et de Mont Verdun, sont destinées à abriter des organes gouvernementaux et le haut commandement ", ce qui fait dire à un esprit quelque peu caustique comme Pierre Sudreau : " En cas de guerre nucléaire le peuple survivrait en la personne de ses chefs " .[2]

On pourrait aisément ironiser sur des chefs qui, seuls survivants, n'auraient plus à craindre les représailles de la population... Mais l'ironie n'est plus de mise quand le débat conduit au problème militaire fondamental : celui du rapport de l'éthique à la vraisemblance de la dissuasion nucléaire. Il faut se rendre, en effet, à cette première évidence philosophique : la crédibilité originelle de la dissuasion est d'ordre moral, et cela au point que la pensée militaire risque de perdre tout réalisme si elle n'intègre pas à sa réflexion l'aspect éthique de la dissuasion.

Imagine-t-on une classe politique et militaire composée d'une infime minorité? Imagine-t-on cette minorité animée d'une volonté inverse de celle de Hitler dans son bunker : survivre à tout prix dans des abris bétonnés au milieu des décombres universels de la patrie? Où serait le courage d'une telle élite? Et en quoi son courage serait-il suicidaire? Ne conviendrait-il pas plutôt d'appeler altrocidaire ce courage-là ? Ne pourrait on parler d'un type tout nouveau et moderne d'abandon de poste ? A Volux fils du roi du Maroc Bocchus, qui proposait à Sylla de s'enfuir secrètement avec lui et d'abandonner en pleine nuit sa troupe vouée à un massacre certain par Jugurtha, Salluste raconte que le chef romain fit cette réponse . " Même si l'anéantissement était certain, je resterais plutôt que de trahir ceux que j'ai conduits et de protéger par une fuite honteuse une vie incertaine et destinée à une très prochaine mort."

Mutatis mutandis, l'altrocide répond à ce schéma. Quand le " courage stupide " est altrocidaire, est-il encore politique ? L'adversaire serait-il assez stupide pour prêter foi aux paroles de chefs qui se présenteraient urbi et orbi comme des hommes prêts à offrir leur propre patrie en holocauste à leur survie inutile ? Où est la crédibilité d'une volonté de défense qui constituerait un peuple et une nation en otage ? Est-il besoin de souligner que le haut niveau moral et l'idée que se fait encore du vrai courage militaire une civilisation comme la nôtre enlève pratiquement tout crédit à une dissuasion ainsi conçue ?

En revanche, l'éthique élémentaire qui consisterait à protéger non seulement les chefs militaires et les dirigeants politiques, mais également la population civile contre les effets de l'arme atomique, modifierait en retour la notion de dissuasion ellemême. En effet, la raison militaire ne se verrait plus contrainte d'invoquer un "courage " mythique et altrocidaire des chefs : mais, du coup, elle fonderait à nouveau la guerre sur une rationalité de type classique, c'est-à-dire sur un calcul raisonnable du rapport entre le prix d'une guerre en hommes et en matériel et l'avantage qu'on espère en tirer. Ainsi, l'immoralité monstrueuse de la dissuasion altrocidaire n'est pas plausible à cause de sa lâcheté évidente. Mais peut-on revenir à l'éthique de l'honneur militaire et réduire la puissance apocalyptique de l'atome au point de rendre " rationnelle " la guerre nucléaire, ce que toute la dialectique de la dissuasion tend à rendre impossible ?

II

Est-il réellement possible de protéger la population contre les armes nucléaires et de faire rentrer la guerre moderne dans le giron de la raison ? On estime que la sauvegarde du peuple exige des moyens hors de la puissance financière des États. La nation la mieux protégée du monde, la Norvège, ne pourrait mettre que 40 % de sa population à l'abri. La Suède, qui la première a commencé de s'enterrer (deux ans après la dernière guerre) n'a pas atteint, en 1977, un taux de survie plus élevé. Dès lors, le problème fondamental de la crédibilité éthique du cornage ne reste-t-il pas entier ? Cette question se pose-t-elle toujours dans le cadre de la problématique proposée récemment par Raymond Aron : " On suppose que le petit a les meilleurs nerfs et qu'il arrive à convaincre le grand que c'est lui qui commencera à frapper les villes adverses. Je ne dis pas que cette menace soit totalement incrédible, mais véritablement, pour la rendre crédible, il faut supposer chez le Président de la République du petit des nerfs d'acier et une volonté de fer, car dans ce jeu, mortel malgré tout, en dépit du pouvoir égalisateur de l'atome, il y a, d'un côté, le petit qui risque presque toute son existence et, de l'autre, le grand qui risque quelque chose, mais non pas tout. Or, sans vouloir faire preuve de mauvais esprit, je persiste à croire que l'atome n'a pas encore totalement effacé la différence entre la partie et le tout . " [3]

Deux schémas peuvent donc être esquissés:

1) Si l'on prend son parti de l'impossibilité de parvenir à une protection civile vraiment efficace, la tentation est grande de préparer seulement la guerre conventionnelle, en se fondant sur l'expérience du Vietnam, par exemple, dans laquelle la plus puissante armée de la plus grande nation du monde n'a pas osé employer l'arme absolue contre une petite nation qui en était dépourvue. On se fonde alors sur le sens ultime qu'il faut peut-être attribuer au pari dangereux contenu dans cette déclaration du chef de l'Etat : " On ne peut pas ne pas être frappé par le fait que tous les conflits qui se sont produits depuis la dernière guerre, conflits fort nombreux et mettant en cause presque toujours, directement ou indirectement, une puissance nucléaire, n'ont jamais comporté, jusqu'ici, non seulement l'usage du dispositif nucléaire, mais même l'éventualité de son usage. " [4]

Cependant, il serait excessif et, à la limite, irresponsable, d'en conclure que l'arme nucléaire serait politiquement dépassée. Nul ne peut prendre le risque de parier qu'une puissance nucléaire n'aura jamais la tentation d'utiliser sa panoplie de la terreur et de la mort contre une puissance dépourvue de toute capacité de riposte équivalente. La guerre du Vietnam fut une guerre locale dont l'univers entier était le spectateur et qui engageait l'éthique - donc le destin politique mondial - de l'agresseur en temps de paix devant la galerie des nations. Une guerre dans laquelle de grandes puissances joueraient leur rang serait sans commune mesure avec cette guerre, dont la portée fut mondiale, certes, mais dont le théâtre périphérique en a fait une sorte de test idéologique. Par ailleurs, la France possédant l'armement nucléaire, tout retour en arrière serait utopique. On peut faire l'économie d'une révolution, non d'une logique des armes de son temps.

Mais toute saine logique ne vaut que si elle va à son terme et jusqu'à son épuisement naturel. Une demi logique est pire que l'illogisme, car l'illogisme réserve les chances du hasard alors que les demi logiques obéissent à la fatalité inscrite dans toute pensée contradictoire. Ne vient-il pas un moment, en effet, où le déséquilibre entre l'épée et la cuirasse est tel qu'une sorte de priorité, au moins momentanée, au renforcement de la cuirasse s'inscrit dans une logique rigoureuse de la dissuasion, puisque l'armement atomique le plus fabuleux n'est plus plausible au milieu d'une nation d'hommes nus ? Si un parallélisme des priorités n'est pas accepté par l'opinion, l'écart entre l'épée et la cuirasse ne fait-il pas tomber la politique de la dissuasion dans la paralysie générale, qui résulte de son incrédibilité éthique, fondement de la dissuasion en dernier ressort ? Puisque la dialectique de la dissuasion repose sur la psychologie humaine, on ne saurait la fonder sur la seule forfanterie. La prudence n'est-elle pas complémentaire d'un certain matamorisme militaire ?

- 2) Dès lors, une problématique très complexe apparaît : si la protection civile pouvait un jour devenir totale, la guerre atomique deviendrait possible parce qu'elle serait " rationnelle " - au sens de " non suicidaire " et la dissuasion aurait alors manqué son but, qui est d'en démontrer l'irrationalité, afin de la rendre impossible. Mais comme nous venons de le voir, jamais la cuirasse ne rejoindra l'épée, ni la défense l'attaque, et jamais elles n'y parvinrent au cours de l'histoire anténucléaire.

Faut-il donc en conclure que la dissuasion reposant, par définition, sur une dialectique du suicide crédible, demeurera toujours et nécessairement fondée sur une pointe de matamorisme ? Le matamorisme est lié, depuis la nuit des temps, au génie même des combats ? les guerriers d'Homère se ruaient déjà à l'assaut en poussant des hurlements effroyables sous des masques destinés à terrifier l'ennemi. Comme dit l'historien latin Salluste : " In victoria vel ignavis gloriari licet " (dans la victoire, il est permis même aux lâches de se vanter). Mais, avec l'arme nucléaire, le matamorisme aurait atteint un seuil où il s'épuiserait à convaincre, à cause de son invraisemblance éthique. Faut-il donc commencer d'esquisser une problématique de la guerre post-nucléaire entre des adversaires - des milites gloriosi - également protégés contre les extrêmes par des panoplies apocalyptiques équivalentes ? Faut-il garder présente à l'esprit la nécessité politique de persévérer dans la logique du matamorisme nucléaire tout en se souvenant de cette remarque prophétique - le bon sens est toujours prophétique - d'un commentateur : " Le duel n'est pas un suicide à deux"? [5] Cette problématique nouvelle se demanderait par quelle voie et sous quelle forme le besoin atavique et immémorial de l'homme de faire la guerre effectuera nécessairement sa percée.

Nous assistons, en effet, aux efforts désespérés de la technique pour tenter de rendra rationnelle cette guerre nucléaire que la logique de la dissuasion s'efforce de rendre impossible. Tout système de défense antimissiles est une cuirasse que réfute un nouveau progrès de l'épée. Dans ce conflit entre le refus de l'apocalypse, qui s'exprime par la logique de la dissuasion, et le génie inventif du guerrier, toujours à la recherche de l'offensive, il se pourrait que l'arme nucléaire atteignît, en effet, le degré de perfection autodestructive qui la rendrait inutilisable.

Alors le vieil adage selon lequel la raison du plus fort est toujours la meilleure ne fera-t-il pas jouer le rôle du pelé, du galeux à la nation moyenne ou petite qui, au lieu de se battre " à la loyale ", recourrait la première à l'arme atomique ? Goliath semoncerait magnanimement David à la face de l'univers, il le sommerait dans les règles de se battre "courageusement " ; après l'avoir ainsi cloué au pilori de la " conscience universelle " dont il serait naturellement le seul maître, il poursuivrait son offensive classique jusqu'à son terme. Il y aurait un ultime avertissement, aux termes duquel tout manquement nouveau à l' " honneur militaire " serait un arrêt de mort. Telle est l'éthique des sociétés - ceux qui ne respectent pas les règles du jeu se mettent hors la loi. Même contre une décision de justice arbitraire, le citoyen ne peut recourir à une violence plus forte. Comme le remarquait un chroniqueur militaire dans un autre contexte, l'adversaire pourrait " sacrifier un premier échelon suffisamment étoffé, formé de troupes de moindre valeur, pour forcer l'adversaire à prendre l'initiative nucléaire, ce dont il pourrait tirer des avantages politiques concrets. " [6]

Ce schéma n'est pas si invraisemblable, puisqu'il s'agit aujourd'hui, pour la France et la Grande-Bretagne, de répondre à la proposition soviétique d'un engagement de renonciation à l'usage, en premier, de l'arme nucléaire. " Un tel engagement, dans l'état actuel du rapport des forces, mettrait fin à toute dissuasion en Europe et nous placerait dans un état de vulnérabilité militaire et politique face à n'importe quelle pression que pourrait exercer l'Union Soviétique. " [7] On peut se demander si la démarche soviétique ne répond pas déjà à une dialectique post-nucléaire de la raison militaire.

III

Tout cela ne démontre-t-il pas que la politique de dissuasion doit être menée au terme de sa logique matamoresque, afin que l'époque de la réflexion militaire post-nucléaire s'ouvre le plus tard possible, lorsque l'époque nucléaire aura porté ses fruits diplomatiques et de prestige ? La crédibilité d'une arme suicidaire s'épuisera plus rapidement que la croyance à l'enfer.

Cependant, elle aura assuré un demi siècle de paix relative, ce qui est sans prix. Mais si l'on ne peut faire l'économie d'une logique sans se faire éjecter de l'histoire, cela n'implique-t-il pas que le chef d'Etat moderne devra être un penseur, c'est-à-dire un peseur ? Un jour, le courage redeviendra ce qu'il était pour Platon : non pas un matamorisme, mais l'expression d'une sagesse. Est-il encore possible de devenir un chef d'Etat à l'échelle de l'histoire profonde de son temps si l'on n'est pas un philosophe capable de peser le rapport de la raison présente à la sagesse future du courage ? Le réalisme est désormais condamné à se doter d'une longue-vue : il ne se confond plus avec la myopie. Comme dit Platon dont le chef de l'Etat est un lecteur assidu, "il convient donc que ce soit l'homme qui préside aux grandes affaires qui soit pourvu de la plus grande sagesse ".

*

[1] Général B. Uzureau, Défense civile et stratégie de dissuasion , in Défense Nationale, août-septembre 1973

[2] Pierre Sudreau, L'enchaînement, Plon 1967, cité par Gérard Vaillant, in Défense Nationale, février 1977

[3] Raymond Aron , in Défense Nationale, janvier 1977

[4] Allocution de Valéry Giscard d'Estaing, Président de la République, à l'Institut des hautes études de Défense nationale

[5] X. Sallantin, in Défense Nationale, août-septembre 1976.

[6] Général Périété, in Défense Nationale, juillet 1975, p. 82

[7] François de Rose, Le Monde, 4 mars 1977

Mis en ligne le 1er février 2005