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Jacques Derrida le gourou
L'avenir philosophique de l'Europe

 

Sans doute la terre s'est-elle rarement placée sous un joug aussi despotique que celui qui étouffe désormais la voix de la raison à l'échelle de la planète tout entière. Les forces armées américaines ont envahi , vaincu et occupent une nation de vingt-cinq millions d'habitants. La revue scientifique la plus célèbre du monde, The Lancet, annonce aux élites des cinq continents que, depuis leur victoire, les armées d'occupation du Nouveau Monde ont massacré cent mille habitants, dont une majorité de femmes et d'enfants. Et pendant ce temps, la presse européenne traite imperturbablement les résistants irakiens d' " insurgés ", de " rebelles ", de " terroristes ".

Sous le bâillon d'une iniquité habillée en justice sur la scène internationale, que devient la philosophie ? Elle se donne des gourous qui feignent de " déconstruire " tout autre chose que la chape de plomb de l'arbitraire que charrie l'impérialisme démocratique. Où sont les penseurs de la déconstruction du messianisme américain ? Où sont les penseurs de l'ex-rédemption de l'univers par les grands prêtres de l'utopie marxiste ? Où sont les convertisseurs de la pensée philosophique à une radiographie des tyrannies à figure d'anges?

Pour comprendre le naufrage intellectuel de l'Occident, l'exemple de Derrida est le plus révélateur : ce derviche-tourneur de la pseudo déconstruction témoigne de la liquéfaction de toute philosophie à l'heure où les griffes et les crocs du sacré sont de retour. J'ai tenté d'observer comment le désastre des fausses déconstructions se tourne en un conservatisme tenace, mais masqué ; comment la pensée rationnelle, autrefois iconoclaste, en appelle désormais à des fakirs de la culture ; comment toute vraie science de l'inconscient se trouve rejetée de l'interprétation post freudienne de la politique et de l'histoire.

1 - Les quand, les alors , les mais et les car
2 - Qu'est-ce qu'un déconstructeur ?
3 - Un néologisme : la déconstruction
4 - Quand la déconstruction se trompe de trousse
5 - Une polysémie
6 - Les ratages des gourous
7 - Les écuries d'Augias de la philosophie
8 - Les philosophes de la nuit
9 - Comment déconstruire la psychanalyse ?
10 - La fuite du gourou devant la déconstruction du politique et du sacré
11 - La déconstruction et les valeurs
12 - L'éthique et la droiture de la logique
13 - Le levier de la philosophie
14 - L'apprentissage du meurtre simiohumain
15 - Les retrouvailles avec l'inconscient de la déconstruction
16 - Derrida et le naufrage de la science historique
17 - Derrida et Abraham
18 - Voltaire aujourd'hui

1 - Les quand, les alors , les mais et les car

Quand un gardien des oracles de la tribu se fait une cour de philosophes catholiques ; quand il s'entoure de femmes de Lettres aussi talentueuses qu'étrangères à la philosophie , mais flattées de paraître se trouver consultées par un philosophe ; quand un gourou fonde sa propre maison d'édition afin de publier ses ouvrages et ceux de ses amis ; quand, traité d'imposteur, l'Université et le Collège de France lui ferment leur porte, quand il court exporter son galimatias dans les campus américains, qui ignorent tout de la tradition critique de la pensée depuis Platon; quand son combat contre le logocentrisme en fait, aux Amériques, un symbole de la lutte des lesbiennes contre la phallocratie ; quand , aux yeux du public flottant, déconcerté ou décontenancé d'Alexandrie , notre fakir se flatte d'avoir l'oreille du sacré et de flairer des mystères qu'il réserve à ses initiés ; quand, en 1991, un doctorat honoris causa octroyé par l'Université de Cambridge à un mage de la pseudo déconstruction provoque une levée de boucliers parmi les philosophes du monde entier, alors il faut se demander de quels symptômes une civilisation livrée à ce type de naufrage de la pensée, donc de l'esprit critique de l'Occident, témoigne aux yeux des déconstructeurs qui ont écrit l'histoire de la philosophie de Platon à Nietzsche et à Freud.

Car enfin, c'est par la presse française tout entière que, sitôt après sa mort, Derrida a été tenu pour un philosophe : il aurait rendu philosophique, disait-on, tout ce qu'il touchait; car enfin, ce genre de magicien vous rédigeait aussi bien un texte pseudo philosophique sur la prière ou sur les veillées funèbres dans le christianisme ou l'islam que sur les prestiges et les prodiges de la Structure ou sur les nobles sortilèges de l'utopie marxiste, dont il fut un fidèle jusqu'en 1989.

Mais de quoi est-il donc le symbole ? Car enfin, ce n'est pas sa faute si une Europe devenue acéphale hume ses derniers parfums ; car enfin, ce n'est pas sa faute si une civilisation entière tente de conjurer la confusion mentale qui frappe les bas-empires à l'aide des exorcismes dont usent les devins de feu la raison; car enfin, ce n'est pas sa faute si le Nouveau Monde dore les derniers philosophes du Vieux Monde des rayons de sa grâce dans le Massachusetts ou l'Orégon. Mais c'est notre faute si nous ne sonnons pas le tocsin ; c'est notre faute si nous ne rappelons pas que l'Europe avait fait de la ciguë de la pensée le remède de l'esprit et qu'elle ne fournit plus de contre feux aux pâles flammèches dont s'entourent les sorciers.

Quand le trépas de la pensée nous rappelle que son catafalque est le même que celui de la puissance politique, il n'y a plus de car, de mais, de qui, de quoi , de quand ou de Ha Ha. Alors, l'heure est venue d'en appeler à celui qui jeta un coq plumé au milieu du cercle des philosophes d'Athènes et leur dit : " Voilà votre espèce de philosophie ". Car la philosophie est avant tout, et sans doute exclusivement, la discipline de la profondeur. Il faut donc démontrer la superficialité d'esprit de Derrida, mais surtout la superficialité de la philosophie universitaire qui, à l'heure du retour du sacré sur toute la terre, se refuse autant qu'au Moyen-Age, à la déconstruction centrale, celle qui conditionne toutes les autres : la déconstruction des orthodoxies religieuses .

2 - Qu'est-ce qu'un déconstructeur ?

Le génie des gourous de la philosophie est de sembler mettre la main sur une interrogation originelle et fondatrice de toute la pensée occidentale, mais de manière tout illusoire et à seule fin de métamorphoser une question fécondante, donc blasphématoire dans son principe, en une instance incantatoire ; puis ces mages d'un type nouveau nourrissent leurs oracles des mimiques qui conviennent à leurs sortilèges et qui sont réputées entrouvrir à deux battants un tabernacle dont ne sort que le bipède sans plumes de Diogène. Les civilisations vouées au naufrage de leur raison se nourrissent des faux mystères que leurs derniers philosophes apprêtent à leur odorat et à l'air du temps.

Comment illustrer la fatigue cérébrale de l'Europe des philosophes, sinon en s'arrêtant au stand où les malheurs du concept de "déconstruction " se trouvent exposés ? Je prie les lecteurs de plus en plus nombreux de ce site exigeant - je les remercie de se plier à une rude ascèse - de ne pas focaliser leur attention sur le barde exténué de la déconstruction dont Derrida était devenu le pathétique témoin, mais qu'il est bien inutile d'accabler sous le poids de tous les péchés. Je demande seulement qu'on veuille bien prendre en compte qu'il me serait impossible de tenter de peindre le drame haut en couleurs qui frappe notre civilisation si je ne m'arrêtais à un exemple saisissant des ultimes sortilèges qui frappent une philosophie occidentale dont l'agonie lui fait retrouver son berceau dans les convulsions et les magies du langage .

3 - Un néologisme : la déconstruction

Parvenus au dernier acte de la tragédie, le rideau se lève sur un néologisme auquel Derrida confiait la charge de revêtir d'un vocable insolite l'antique analyse de la pensée raisonnante que les pédagogues de la dialectique classique guidaient depuis vingt-cinq siècles sur les chemins de l'esprit critique et qui caractérisait la méthode dite réflexive qu'on appelait encore la philosophie. En ces temps reculés, la capacité de notre espèce de penser quelquefois avec droiture et fermeté reposait sur la puissance disruptive qu'exerçait une argumentation bien conduite et qui pliait à sa loi les savoirs tribaux et les arguments confus des barbares . Afin de "déconstruire" l'opinion commune, donc irréfléchie par nature des humains, Platon mettait à nu les contradictions et les incohérences qui commandaient la logique interne des sacrifices religieux et dont s'alimentaient les dieux de la Grèce. On sait que le devin Euthyphron s'en prétendait l'infaillible interprète.

Dans le Lachès le même pédagogue déconstruisait la confusion mentale qui faisait juger courageuse l'ignorance et la sottise du soldat non informé du péril qu'il courait ; et il vantait, en revanche, le courage de l'alliance, sur les champs de bataille, de l'intelligence avec la connaissance du danger. Dans le Gorgias, le même ancêtre déconstruisait la force habillée en justice . Erasme déconstruira un Dieu des chrétiens bâti, en réalité, sur une habile sacralisation sacerdotale des évidences du sens commun et Descartes se mettra à son école pour déconstruire les traditions acéphales qui empêchaient la raison des théologiens du Moyen-Age de fonder la " vraie théologie " sur les verdicts éprouvés de la logique d'Aristote. Puis, Kant déconstruira le fonctionnement de notre cerveau à observer son branchement sur des catégories a priori, donc innées, de notre entendement naturel ; puis Marx déconstruira la notion de plus-value qui fondait le capitalisme sur " l'exploitation du prolétariat " ; puis Bergson, premier philosophe du rire, déconstruira la notion darwinienne d'évolution en l'articulant tour à tour avec le triomphe du mécanique sur le vivant et avec " l'élan vital " ; puis Nietzsche déconstruira la religion du gibet rédempteur, dans laquelle il verra le fruit blet d'un épuisement de nos forces vitales ; puis Schopenhauer déconstruira nos idéalités squelettiques afin de leur substituer le moteur de notre volonté et de nos " représentations " mythiques du cosmos ; puis Hegel, lui-même feindra de déconstruire la raison mythologique qui sert de phare au culte de la Croix en imaginant une heureuse collaboration entre les vues du ciel à notre égard et la logique du Saint Esprit censée servir de stratège secret à l'histoire ; puis Freud déconstruira la conscience claire en nous montrant le tapis roulant de l'inconscient sur lequel notre espèce gesticule et s'ébroue .

4 - Quand la déconstruction se trompe de trousse

C'est dire que la déconstruction n'est pas tombée de la dernière pluie et que toute la question est de savoir si le mage Derrida lui a redonné des forces ou s'il accourt seulement à son chevet avec les élixirs du Dr Diafoirus dans sa trousse. Car la déconstruction peut fort bien se tromper de remède et de malade. Hume déconstruit la candeur du causalisme kantien, mais son empirisme naïf lui interdit de démythifier la notion de causalité expliquante et de s'apercevoir que Kant la reconstruisait subrepticement à doter derechef la constance muette , mais payante, des phénomènes d'une " parole de la raison " au sommet de laquelle il réinstallera la divinité. Aristote croyait déconstruire les idées pures de Platon, qu'il ne voulait pas voir flotter toutes seules dans un royaume séparé de la terre ; mais la perspective de faire périr " l'idée de table " avec la table brûlée le terrifia au point qu'il imagina une "participation " magique de l'idée avec le réel - participation que Lévy-Bruhl découvrira vingt-quatre siècles plus tard au cœur de la pensée des primitifs. Quant à Abélard, il déconstruira l'idée platonicienne, qu'il réduira à ce dégraisseur de la métaphysique qu'on appelle l'abstraction et, dans la foulée, les nominalistes déconstruiront l'idée d'humanité ; mais ils prétendront que la notion d'existence avait le devoir de se ratatiner et de se rabougrir à tel point que l'individu Socrate deviendrait plus réel qu'un genre humain réduit à un flatus vocis et sonnant le creux.

5 - Une polysémie

Si l'on se met au service d'un fantôme seulement de déconstruction et si l'on se contente d'en brandir le totem - la vocation propre des gourous leur interdit de jamais rien déconstruire sérieusement - on la réduira au rang et à la fonction d'une simple polysémie.

Au reste, il est bien impossible de définir une déconstruction si l'on ignore aussi bien ce que l'on voudrait déconstruire que la vérité au moins pressentie à partir de laquelle on déconstruirait l'erreur. Jean Birnbaum décrit une déconstruction qui se contente d'éparpiller, de disséminer, de découper sans rien connaître du port d'où la flotte mettrait à la voile et prendrait le large : " Au passage, Derrida aura imposé à ses concepts de multiples et subtiles réorientations, des déplacements apparemment mineurs, voire microscopiques, mais où, en fait, les choses les plus graves n'en ont jamais fini de se décider. " Il faut se méfier de la légèreté qui décide des " choses les plus graves " en passant par le trou de la serrure - celle des " déplacements microscopiques ", alors que les vrais navigateurs commencent par conquérir leur boussole, sachant, depuis Claude Bernard , que l'hypothèse précède la découverte et, depuis Pascal, que seuls les chemins nouveaux qu'on emprunte conduisent aux " questions nouvelles ".

Mais Derrida en sait bien plus que Pascal ou Claude Bernard, avec " cette façon bien à lui de cheminer pour questionner et de rôder autour de telle ou telle question - l'hospitalité, le pardon, la responsabilité - pour les relancer de loin en loin à la frontière des langues et au bord, mais au bord seulement, de la vérité. " Peut-on philosopher en folâtrant de la sorte ? Ce rôdeur et ce randonneur est un " promeneur solitaire " censé métamorphoser en philosophie tout ce qu'il effleure, subodore ou déplace "subtilement " en " relançant " de " loin en loin " des questions situées " à la frontière des langues ".

Mais il y a belle lurette que les mots sont " en situation ". Un certain Platon - retenez bien ce nom oublié - le savait mieux que personne, lui qui faisait dialoguer Socrate avec des personnages tragiques ou comiques qu'il vous peignait au vif. Remarquez que ce premier géant de l'alliance du génie littéraire avec le génie philosophique faisait tellement tenir à ses acteurs le discours de leur corps que leur cerveau semblait faire partie de leur psychophysiologie. Comme les Gorgias ou les Thrasimaque semblaient présents en chair et en os dans les psychodrames où leur langage faisait parler leur chair, si je puis dire !

Il faut donc nous demander si Platon ne serait pas le Shakespeare de la philosophie occidentale, lui qui fit débarquer la philosophie sur la scène à la manière d'un personnage de théâtre . Mais si la polysémie, qui est vieille comme la parole, se substituait à la déconstruction syllogistique, le philosophe n'aura plus à recourir à des arguments bien conduits ; et il deviendra un personnage de théâtre - précisément un sorcier de première force , puisqu'il se voudra un acteur de la pensée censé substituer des mimiques éloquentes à des raisonnements et une gestuelle spectaculaire au pas mesuré de la dialectique.

6 - Les ratages des gourous

Mais observons de plus près le ratage des gourous de la philosophie. Qu'est-ce qui les empêche de rien déconstruire ? Serait-ce seulement qu'ils se gardent bien de fâcher personne ? Serait-ce seulement qu'ils ne sont pas près de boire la ciguë socratique? Ce n'est pas si simple : car pour déconstruire, il faut, disais-je, un guide de la déconstruction, donc une méthode de pensée ; et pour qu'il y ait une méthode, donc une raison en marche, il faut que cette raison dispose d'un regard de l'intelligence. Or, l'intelligence a le malheur de n'avoir ni bras , ni jambes. C'est pourquoi son inspiratrice s'appelle la pensée. C'est dire qu'un déconstructeur privé du guide de la pensée ne saura quel chemin de la méthode emprunter, tellement la polysémie toute seule est sourde comme un pot. Certes, elle rendra le sens polyvalent ; mais une polyvalence privée de direction, donc d'objectif à atteindre, conduira à une pseudo déconstruction, donc à une errance privée de boussole. Zarathoustra appelait ce genre de philosophe " la vache multicolore " .

C'est que toute pensée sérieuse repose sur un focalisateur mental de la recherche, tout focalisateur de ce type exige le regard surplombant d'une vision, toute vision en appelle à une vue panoramique de l'histoire entière de la philosophie occidentale. Il y faut un télescope qui permettra au déconstructeur d'observer un personnage singulier et qui n'est autre que l'encéphale de l'humanité. Comme il est difficile de mettre cet acteur-là en scène ! Pour déconstruire " la philosophie ", comment la dissémination polysémique verrait-elle les bâtiments principaux que la boîte osseuse des évadés de la zoologie s'est construits au cours des siècles, comment verrait-elle l'anarchie qui règne en ces lieux, comment verrait-elle la vocation et la volonté des reconstructeurs de l'entendement simiohumain d'hier, d'aujourd'hui et de demain ?

7 - Les écuries d'Augias de la philosophie

En vérité, les grands déconstructeurs sont aussi les nettoyeurs des écuries d'Augias de la philosophie. Platon nettoie les écuries d'Augias des sophistes, Aristote, les écuries d'Augias des présocratiques et des pythagoriciens qui s'étaient glissés aux côtés de Platon, Descartes, les écuries d'Augias de la scolastique, Kant les écuries d'Augias de la métaphysique catholique, Marx les écuries d'Augias du capitalisme, Nietzsche les écuries d'Augias des idéalités rédemptrices, Freud les écuries d'Augias de la psychologie dite expérimentale. Mais ces Hercule de la déconstruction ont la trempe des grands assainisseurs de la connaissance, et s'ils ne disposaient pas du sceptre que les grandes âmes sont à elles-mêmes, ils ne serviraient à Athéna que la tisane sucrée des Bas-Empire.

Aussi est-ce à pas feutrés que les gourous de la philosophie passent d'une ruche à l'autre ; aussi est-ce avec des mines d'initiés qu'ils font de leur pseudo déconstruction, un butin qui leur suffit. Mais comment les butineurs de la philosophie déconstruiraient-ils un mythe sacré, un empire politique, une idéologie, une démagogie ou même une mode intellectuelle ? Pour donner une épine dorsale à leur éclectisme, il leur faudrait radiographier la folie d'un animal qu'un caprice de la nature a rendu schizoïde. Mais pour cela, la plongée des poètes parmi les fauves de l'Hadès n'est encore qu'une promenade de santé pour spéléologues du dimanche . La descente dans les profondeurs de la mort n'est pas une berceuse: l'Eurydice des philosophes s'appelle le tragique.

8 - Les philosophes de la nuit

C'est avec la nuit que Platon , Descartes, Kant, Nietzsche ou Marx se sont colletés. Les seuls géants de taille à engager le dialogue avec ces déconstructeurs et ces reconstructeurs de notre embryon de cervelle sont les Homère, les Cervantès, les Swift. Mais ne sachant ce qui est à déconstruire, les gourous de la philosophie ne savent pas non plus à quel architecte il faudrait faire appel pour interdire au Bien et au Mal de ressortir leurs vieilles griffes et de montrer leurs crocs au cœur d'un impérialisme mondial vêtu en démocratie. Observons donc de plus près comment la déconstruction en surface passe au large de l'histoire du monde à passer au large de la déconstruction du sacré.

Mais je n'ai pas le temps de rédiger un traité des déconstructions manquées de Derrida. Je n'analyserai donc pas dans le détail en quoi la déconstruction des mythes religieux n'est même pas abordée par les gourous, en quoi celle du marxisme est entièrement oubliée des sorciers, en quoi celle du structuralisme est abandonnée des devins, en quoi celle de Heidegger est laissée en compte par les augures , en quoi celle du panculturalisme des Alexandrie n'est pas seulement esquissée. Il y faudrait, non point le levier des gourous appliqués à déconstruire les Dulcinée de la philosophie , mais celui d'une généalogie critique de l'évolution du cerveau simiohumain que la nature a scindé entre le réel et le rêve.

Je me contenterai de rendre compte des relations asthéniques de Derrida avec une psychanalyse elle-même devenue asthmatique et de démontrer que cet exemple focal conduit l'anthropologie critique à une réflexion sur le génie de la philosophie qui inspire les déconstructeurs - ceux dont la vocation s'en prend aux seuls fauves capables de résister aux enchantements d'Orphée. Or, ces fauves sont précisément religieux ; ces fauves sont précisément ceux qui reconduisent aujourd'hui le monde à l'obscurantisme du Moyen-Age ; ces fauves sont précisément ceux auxquels le rejet de la psychanalyse, donc de la notion même d'inconscient, permet de donner de la voix dans l'antre retrouvé du " Bien " et du " Mal ".

Il se trouve que les déconstructions de Platon sont multiples et qu'elles paraissent poursuivre des objectifs divers selon qu'il s'agit de démythifier les sophistes, ou le faux courage des fauves de la guerre, ou l'universalité paralysante du concept, ou l'ignorance toujours sûre de ses connaissances dont se parent les autels ; mais toutes ont pour fondement la déconstruction de la pensée mythologique ; toutes dénoncent une imposture et un simulacre.

C'est dire que les apories que rencontre l'autogestion d'une philosophie devenue aveuglément autoadministrative et construite sur le modèle de l'idéalité oraculaire qu'elle prétend être à elle-même posent le problème des relations timides et biaisées de Derrida avec la psychanalyse, donc, à travers elle, également avec le structuralisme, l'esthéticisme, la panculturalisme, le marxisme, la métaphysique de Heidegger : car c'est le refus de Derrida de déconstruire les religions qui exige du gourou le rejet de la notion même d'inconscient.

9 - Comment déconstruire la psychanalyse ?

Déconstruire la psychanalyse exige un déplacement du champ de la connaissance de l'inconscient de notre espèce en direction d'un approfondissement vertigineux du décryptage de notre politique et de notre histoire ; déconstruire la psychanalyse, c'est observer que l'esprit humain se pare des enjoliveurs que Freud rassemblait sous la rubrique du surmoi ; déconstruire la psychanalyse, c'est se demander d'où provient notre scission psychobiologique entre le monde observable et des représentations mythiques de nous-mêmes et de notre histoire ; déconstruire la psychanalyse, c'est observer les masques sacrés que nos théologies ou nos idéologies nous font arborer; déconstruire la psychanalyse, c'est examiner la spécificité d'un animal cérébralisé, donc dédoublé, dont les armes offensives et défensives sont toutes coulées dans le moule de ses représentations biphasées du monde ; déconstruire la psychanalyse, c'est peser la semi conscience d'elle-même d'une espèce en voyage entre la cécité à laquelle ses origines simiennes la condamnent et sa capacité de s'observer partiellement de l'extérieur, c'est-à-dire de sortir de quelques pas du cercle enchanté dans lequel l'enferme sa vision ensorcelée et ensorcelante de son destin ; déconstruire la psychanalyse, c'est spectrographier l'encéphale angélique d'un évadé des ténèbres qui s'est aussitôt tapi sous le voile des embellisseurs cérébraux qu'il appelle une théologie et qu'il charge de le soustraire au regard qu'il porte sur son animalité naturelle; déconstruire la psychanalyse, c'est la reconstruire sur la connaissance de la véritable nature d'une espèce à jamais précipitée dans le vide et la nuit, mais qui se donne un masque séraphique à sanctifier ses idoles.

10 - La fuite du gourou devant la déconstruction du politique et du sacré

Les gourous sont riches d'intuitions sans lendemain, parce que la fonction naturelle de leur flair est d'avertir la tribu des dangers qui l'attendent ; mais leur organe olfactif ne perçoit les odeurs qu'aux fins de les exorciser. C'est ainsi que, le 10 juillet 2000, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, Derrida disait à un millier de psychanalystes accourus du monde entier à l'occasion des premiers états généraux de la psychanalyse : " La psychanalyse n'a pas encore entrepris et donc encore moins réussi à penser, à pénétrer et à changer les axiomes de l'éthique, du juridique et du politique. " Une déclaration de cette portée semble non seulement répondre à la vocation déconstructrice , donc démythifiante de toute la philosophie occidentale depuis Platon, mais placer de surcroît la science psychanalytique tout entière sur le chemin de sa vocation véritable, qui est proprement philosophique chez Freud - celle de fournir ses armes à une lucidité en mesure de prendre le relais des ressources en apparence épuisées de la dialectique. Dans cet esprit, il semble même que Derrida ait pressenti la fonction auto-immunitaire des mythes religieux.

Mais voici que cette argumentation pré anthropologique fait soudain demi tour, voici qu'elle se change tout subitement en une apologie des masques protecteurs , voici qu'elle se métamorphose en un clin d'œil en une " défense et illustration " des procédés d'auto immunisation aveugles auxquels recourent d'instinct les sociétés, ce qui revient à jeter au panier la vocation de toute la pensée philosophique depuis les Grecs, qui pariait non seulement que la cécité intellectuelle n'est jamais salvatrice, mais qu'elle se change bientôt en un poison mortel. Comment se fait-il que le sorcier présente subitement la chute des masques sous un jour catastrophique ? Comment se fait-il que la lucidité réponde maintenant à " cet étrange comportement du vivant qui, de façon quasi suicidaire, s'emploie à détruire lui-même ses propres protections " ? A ce compte, Socrate le suicidaire entraînera la cité dans son propre suicide, lui qui se moquait tellement de la sottise auto immunitaire des Athéniens. Mais, depuis vingt-cinq siècles, l'homme à la ciguë demeure le vivant de la philosophie pour avoir demandé au poison guérisseur qu'on appelle la pensée de servir de levain de l'esprit à l'histoire et à la politique du singe parlant.

Mais ce n'est pas tout : comme s'il se repentait d'avoir pressenti le véritable champ d'expérimentation de la psychanalyse - celui de l'inconscient de l'histoire - Derrida soutient maintenant que la notion même d'inconscient doit être jetée aux orties parce qu'elle n'était qu'un " bricolage daté et désormais sans avenir ". Et de trancher : " On n'en parle déjà presque plus " ( De quoi demain, Fayard-Galilée, 2001)

Les haruspices de la philosophie sont des Tirésias à deux faces : ils côtoient des gouffres, mais seulement afin de réarmer les vieux oracles. Déconstruire la fausse déconstruction derridienne de la psychanalyse , c'est mettre à nu la ruse du gourou soucieux de ménager toutes les parties à la table des négociations où la tribu décidera du statut de sa boîte osseuse ; car, au plus profond de lui-même, le gourou entend conserver son pouvoir redoutablement ambigu, donc immunitaire, lui aussi. Cette demi vigie est un exorciseur averti des périls qu'il feint , dans un premier temps, de prendre fort au sérieux, mais seulement afin de donner un matériau à sa prophylaxie . C'est pourquoi Derrida le gesticulateur proclame " la nécessité ineffaçable de la psychanalyse " , tandis que Derrida le désinvolte en jette tout l'appareil conceptuel par-dessus le bastingage .

C'est que le gourou exerce une fonction d'arbitre entre l'inconscient sur lequel il est réputé branché et le connu qui le réconforte et le rassure ; aussi est-ce avec soin qu'il veille à conserver ses doubles prérogatives de représentant des mystères et de garant des parapets de ce monde. Pour cela, le saint homme doit disposer d'une cléricature du mystère qui le met à l'écart de la tribu; mais, dans le même temps, il lui faut paraître se trouver de plain-pied dans l'arène afin de servir de caution à la communauté.

11 - La déconstruction et les valeurs

Est-il maintenant possible d'approfondir davantage la notion de déconstruction ? J'ai déjà rappelé qu'elle est polymorphe chez Platon et qu'elle paraît poursuivre dans toute son œuvre des objectifs fort divers et toujours ciblés avec précision. Définir et peindre le sophiste, par exemple, sous les traits d'un chasseur capable de faire le tri d'un gibier fort particulier, celui des jeunes gens riches et oisifs d'Athènes , c'est déshabiller ces faux pédagogues, mais c'est également les revêtir des vêtements appropriés à leur véritable fonction, celle d'imposteurs de la philosophie ; définir le concept comme un instrument du langage incapable de saisir l'individu dans sa spécificité , c'est délivrer Théétète de l'imposture de son pseudo savoir; définir la beauté en tant que telle, c'est demander à Hippias d'accéder au degré d'intelligence requis pour dépasser les exploits d'imposteurs d'une raison ficelée au singulier.

Mais toutes ces maïeutiques sont déjà psychanalytiques du seul fait que le sujet se voit conduit d'une main ferme sur le chemin d'une dialectique qui lui permettra d'accoucher d'une ignorance capable de se connaître comme telle, donc initiée à l'inconscient de ses impostures - un inconscient qui révèle que tous les faux savoirs sont, en réalité, des impostures. C'est pourquoi le vrai savoir devient moqueur chez Platon, et cela jusqu'au sarcasme inclus, même à l'égard de la pompe dont s'entourent les panégyriques officiels des morts à la guerre.

Or , derrière la subversion déconstructrice, de quoi est-il question, sinon de changer la hiérarchie même des valeurs, c'est-à-dire l'épine dorsale qui faisait marcher droit et comme à la parade des jugements assidus seulement à rendre intelligentes en apparence les fausses réponses dont se grise l'opinion commune ? Quand Platon compare les armes du courage guerrier à celles du courage intellectuel, il change la balance de la politique, donc les critères mêmes de pesée des valeurs. Quand il enferme le sophiste dans la chasse et la capture d'un gibier fortuné, il remplace le faux civisme qui présidait à la définition des pédagogues de l'éloquence politique par une grille de lecture dont la finalité est de dévaloriser les rhéteurs et toute la démagogie qu'ils charriaient; quand il soumet la piété grecque à une critique des offrandes aux dieux dont les critères d'appréciation répondaient à un commerce fort intéressé, puisqu'ils pliaient la croyance religieuse aux règles d'un négoce fructueux, il change la nature même du débat sur les dévotions publiques ; quand il démontre, dans le Gorgias, qu'il vaut mieux subir l'injustice que de la commettre, il condamne la cité à donner plus de prix au droit qu'à la force, même payante.

Mais toutes ces déconstructions visent un seul objectif : substituer les jugements du savoir à ceux des croyances, et cela par le recours à la psychanalyse avant la lettre de la simple opinion : " Socrate : Mais y a-t-il une science fausse et une vraie ? - Gorgias : En aucune façon. - S. : Science et croyance ne sont donc pas la même chose. - G. : C'est juste. - S. : Cependant, la persuasion est égale chez ceux qui savent et chez ceux qui croient. - G. : C'est vrai. - S. : Je te propose alors de distinguer deux sortes de persuasions, l'une que crée la croyance sans la science , l'autre que donne la science . " (Platon, Gorgias, 454 d-e) . C'est dire que la psychanalyse de Platon s'ouvre sur une critique des certitudes irrationnelles . Pourquoi sont-elles aussi fortes que celles qui ont pour elles la science ? On comprend, à ce compte, que la ciguë des philosophes soit aussi le nectar de leur éternité.

12 - L'éthique et la droiture de la logique

Pourquoi cette apparente digression? Parce que l'éthique qui préside en secret à la déconstruction philosophique met en évidence une loi cachée de la guerre de la pensée, celle qui enseigne que le levier moral de la connaissance rationnelle n'est autre que la volonté de droiture de l'intelligence critique et de son courage et que cette volonté est aussi l'âme de la logique. Quand Aristote tente de faire " participer " l'idée pure au monde réel , c'est qu'il juge illogique, donc injuste, donc immoral de laisser irrésolue la question de l'alliance du monde des idées pures avec les phénomènes, qui ne passaient pas encore pour une falsification de la lumière de la vérité. Cette même éthique de l'honnêteté de la pensée logique se confondait, dans son esprit, avec les droits de la justice qui donnent sa profondeur à l'esprit de vérité. Pour Platon également , il était illogique, donc immoral, d'habiller des chasseurs de proies fortunées en pédagogues superficiels de la cité, illogique , donc superficiel de charger les concepts d'une tâche qui dépassait les prérogatives et les pouvoirs des vocables.

Qu'est-ce à dire ? Que la double vocation de la déconstruction en profondeur, celle d'assurer à la fois les droits de la logique et ceux d'une éthique de la pensée prend un sens nouveau quand il s'agit de changer la problématique même, donc la hiérarchie des valeurs qui assurent une juste pesée du personnage censé intelligent et qu'on appelle " Dieu ". C'est que toute déconstruction digne de la catharsis philosophique laisse sur place la pensée banalisée, et cela du seul fait que les critères de la " vérité " qui commandaient les savoirs d'autrefois étaient inaptes à définir la véritable nature de leur objet . C'est ainsi que les jugements que véhiculait une théologie attachée à sacraliser une connaissance à son tour sacrale de " Dieu " étaient piétinants, tautologiques et incapables de déconstruire la prétendue légitimité de la divinité . Ses verdicts ne faisaient que tourner en rond dans l'enceinte dûment précirconscrite par la volonté des ancêtres de penser " Dieu " sur le modèle d'une autodéfinition théologique fournie d'avance à partir des vêtements taillés à la mesure de l'idole par les couturiers engagés à son service.

Toute vraie déconstruction de " Dieu " est donc condamnée à se glisser derrière les problématiques souffreteuses mises en place par cet acteur fûté du cosmos, afin d'observer les procédés des artisans qui l'ont apprêté à leur aune. La déconstruction comme révélatrice des profondeurs psychobiologiques de l'imposture se montre plus subversive encore quand elle se découvre sacrilège par nature et par définition. Mais ici encore, c'est une justice guidée par l'éthique de la logique , donc par la droiture de l'intelligence critique qui guide la forme de la déconstruction sans peur qu'on appelle la profanation, parce qu'il n'est ni juste, ni logique, ni courageux de définir la divinité, donc la transcendance de l'homme à l'égard de son corps et du monde à l'aide des instruments truqués qui condamnent la divinité à l'immoralité de se faire passer pour le personnage immanent à lui-même qu'elle a précisément fonction de récuser : le dernier degré de l'imposture , c'est l'idole qui l'incarne.

13 - Le levier de la philosophie

La déconstruction est donc le levier princier de la philosophie de la transcendance. A ce titre, sa liberté ne se laisse pas mettre entre les mains des gourous soucieux avant tout de donner une allure oraculaire à leur ambition cachée de s'assurer à peu de frais les suffrages de tous les courants culturels de leur temps. Comment leur déconstruction polysémique et éparpillée rendrait-elle compte des risques encourus par le courage cartésien de plier provisoirement la divinité au bon sens et aux lumières naturelles qui commandaient la physique et la géométrie eucliennes , comment rendraient-ils compte du courage kantien de rejeter provisoirement dans les ténèbres du Moyen-Age toute la métaphysique catholique et de plier la raison aux règles que l'espace et le temps imposent aux phénomènes? Non, ce courage-là de la philosophie n'est ni celui de la demi logique et ni celui de la demi éthique des gourous précautionneux.

Mais au terme du parcours déconstructeur qui rend assainisseur le chemin de croix de la pensée critique, qu'est-il enseigné au chapitre de l'immoralité des subversions manquées des sorciers de la philosophie , sinon que leur perversion est celle de l'impiété propre à l'imposture intellectuelle ? Qu'est-ce que la déconstruction quand elle se change en une imposture, sinon l'entreprise malodorante de prendre la place de la droiture et de l'esprit de justice qui inspirent la logique et de lui substituer une apparence de déconstruction toute narcissique? Dans l'imposture sans péril, il y a imponere, au sens latin d'imposer une tromperie - et le propre des gourous est précisément de tromper sur le modèle d'une chefferie , donc d'une intimidation semi sacrale et liée à l'emprise fascinatoire d'un commandement impérieux. Quand la déconstruction devient élévatoire, c'est à une éthique de la pensée, donc à la logique qui commande sa droiture morale qu'elle obéit. Alors seulement, elle va jusqu'à son terme et se voit contrainte à déconstruire les déconstructions , donc à soumettre au soupçon iconoclaste la logique qui l'illustre et qui cache peut-être une idole.

A force de mimer les faux-fuyants de sa créature, " Dieu " se démasque aux yeux du simianthropologue ; car si ce personnage n'est jamais celui qu'on croit et si c'est à l'aide de ses simulacres et de ses subterfuges que ses artisans le hissent dans son faux ciel où il se flatte de régner à la fois au nom de sa force et de sa justice - par la torture des damnés et par les délices du ciel - quelle sera la définition de la justice et de la droiture qui inspirera les vrais déconstructeurs de la philosophie? Comment s'appellera-t-il, le dieu qui regardera le faux dieu dans les yeux , le déconstructeur des idoles ?

14 - L'apprentissage du meurtre simiohumain

Pour l'apprendre, il faut faire l'apprentissage le plus cruel de soi-même; et pour prendre un si grand risque, il faut oser se mettre à l'école des théologies sous les traits desquelles notre espèce a tenté de se représenter le plus fidèlement possible à ses propres yeux. Mais pour peser et juger le singe devenu carnivore, le singe qui lève les yeux au ciel pour dévorer la chair encore chaude et pour boire le sang frais du dieu-homme qu'il tue sans relâche sur ses autels, il faut couper les ponts avec les demi philosophes dont la demi raison décide de s'arrêter aux portes des sacrifices et qui disent à leur intelligence : " Tu n'iras pas plus loin que tes autels " ; il faut rompre l'alliance trompeuse des gourous avec les esthètes de la philosophie, rompre les négociations avec les mages qui se piquent de faire de la littérature avec leur embryon de philosophie, rompre avec les demi soldes de la justice et de la logique afin de descendre dans les profondeurs du "Connais-toi" où le singe semi pensant regarde l'animal et lui dit: " MAIS TOI, animal, plus je te regarde, ANIMAL, plus je deviens HOMME en Esprit . " ( Paul Valéry, Paraboles pour accompagner douze aquarelles de L. Albert-Lasard, Pléiade, I, p. 200)

15 - Les retrouvailles avec l'inconscient de la déconstruction

Les lecteurs qui auront suivi le fil de la question se demandent maintenant s'ils ont rendez-vous avec le fond de la question de la déconstruction. Qu'en est-il de l'immolation derridienne de l'inconscient sur l'autel des gourous de la philosophie ? Car il n'est pas de plus sûr garant du conservatisme politique et de toutes les orthodoxies religieuses ou idéologiques que le refus de la philosophie derridienne d'entrer dans le royaume de l'inconscient simiohumain . Si l'on ne plonge pas dans les profondeurs psychobiologiques du singe évolutif, il n'y aura pas de déconstruction simianthropologique du marxisme ou de la mystique du logos. Mais Derrida est précisément le premier fakir de la philosophie qui ait cru qu'il tenait les cordons de la bourse entre ses mains. Alors que Roland Barthes a passé sans sourciller du marxisme au structuralisme, puis à un brin de psychanalyse avant d'achever son périple parmi les modes de son temps dans l'esthétique littéraire - d'autres y ont ajouté un séjour dans le maoisme, puis dans un zeste de christianisme - seul Derrida a tiré toutes les ficelles de son temps : heideggerien et marxiste, esthète littéraire et structuraliste, il n'a précisément réalisé cet exploit qu'en jetant l'inconscient aux oubliettes .

Mais il se trouve que pour déconstruire l'impérialisme américain, il faut passer par une anthropologie psychanalytique du meurtre cérébralisé que les trois religions du livre illustrent sous des modalités diverses, et principalement la chrétienne, qui va jusqu'à incarner la divinité en un homme de chair et de sang, afin de mieux figurer la dichotomie d'une créature qui se veut scindée entre son ciel et l'offrande meurtrière à l'idole qui la " rachètera ". C'est que la bonne odeur de la victime, c'est à l'histoire qu'elle est offerte ; et l'histoire prébende les sacrifices de sang.

On dira que Derrida a consacré quelques pages à la critique politique de l'impérialisme américain. Mais pour que la critique politique devienne philosophique , donc déconstructrice, il faut qu'elle prenne sa source dans une spectrographie anthropologique en mesure de peser l'encéphale d'une espèce semi onirique et de préciser la nature du calvinisme américain, qui diffère du modèle dichotomique catholique en ce que l'empire du nouveau monde prend résolument la place de la divinité et prend souverainement ses foudres et ses bénédictions à sa charge.

C'est par personne interposée que Rome gère le salut et la damnation: elle confie à un tiers, qu'elle appelle le créateur , la tâche de transporter ses fidèles au paradis et de précipiter ses ennemis dans la géhenne . L'Amérique, en revanche, est l'exécutrice des hautes œuvres du Bien et du Mal sur la terre comme au ciel. Installée sur le trône du divin, elle nourrit son enfer des verdicts impitoyables de sa justice et elle les rend aussitôt exécutoires, parce qu'elle se sanctifie à purifier le monde et l'histoire à l'école de la démocratie messianique qu'elle a reçu mission d'incarner. Il n'y a pas de déconstruction du politique sans un apprentissage traumatisant de l'espèce devenue meurtrière au plus secret de son messianisme de la Liberté. Cet apprentissage de l'encéphale simiohumain est le seul qui soit cathartique, parce qu'il passe par une déconstruction abyssale des théologies cérébralisées à l'école des catéchèses monothéistes ; mais une telle déconstruction de l'assassinat religieux récompensé est précisément inaccessible aux magiciens qui répudient craintivement l'inconscient comme une offense à leur majesté cérébrale.

C'est dire que toute déconstruction authentique se révèle, en réalité, psychanalytique depuis Platon et que cette psychanalyse-là est celle de l'histoire elle-même. C'est pourquoi Elisabeth Roudinesco fait remarquer à Derrida qu'il n'avait jamais " pris à bras le corps les grands textes méta psychologiques " de Freud. Vous avez dit " méta psychologiques " ? Mais la métapsychologie du meurtre originel est encore une psychologie ; et cette psychologie-là de l'histoire se demande comment l'homme et l'animal se sont associés, mariés, confondus au cours de l'évolution pour fabriquer l'espèce schizoïde qui, non seulement " fait l'ange ", mais dont l'animalité propre est précisément illustrée par la forme angélique que prend sa politique.

16 - Derrida et le naufrage de la science historique

Quand le gourou de la tribu rejette l'arme première de la déconstruction qu'est la connaissance anthropologique de l'inconscient de notre espèce, dont je rappelle que la découverte remonte à la maïeutique socratique, le désastre qu'entraîne cette forme moderne de l'obscurantisme est de ruiner la science historique à l'heure même où le retour de la planète entière aux mythologies religieuses ne peut trouver un contre-feu efficace qu'en soumettant la temporalité humaine à une critique de la dichotomie qui la déchire entre le réel et le délire. C'est pourquoi le refus derridien de l'inconscient n'est pas seulement la clé de la liquéfaction de la philosophie occidentale, mais également la clé du naufrage de la philosophie universitaire annoncé par Nietzsche et qui refuse tout autant que l'Etat panculturaliste allié au sentimentalisme religieux de voir la postérité de Darwin débarquer dans celle de Freud.

C'est pourquoi j'ai rappelé que Derrida n'est qu'un paradigme du mal le plus profond, celui qui paralyse la recherche rationnelle de l'Europe entière et qui , à interdire aux sciences humaines d'accéder une profondeur sacrilège par nature, ne sait ni au nom de quelles valeurs et à quel titre elle a signé une pétition pour protester contre le doctorat honoris causa accordé par l'Université de Cambridge à un gourou des déconstructions seulement périphériques.

En vérité, l'Université et le Collège de France ne savaient que répondre à un sorcier dont les allures d'initié les offusquait, mais dont ils n'ont encore qu'une perception confuse , faute de savoir de quelle infirmité de la raison ils sont eux-mêmes les chorèges. Mais peut-être un examen des ravages de Derrida dans la science historique leur ouvrirait-il les yeux sur les causes profondes pour lesquelles une déconstruction dite " subtile " , mais privée de regard surplombant sur l'animal schizoïde, est condamnée à tâtonner parmi des confettis, en espérant que l'examen au microscope d'une patte amputée de la pensée l'éclairera sur la nature du cerveau de la philosophie . Par bonheur, les malheurs de la science historique contemporaine offrent un terrain idéal d'observation et de vérification expérimentale des mésaventures d'une déconstruction tombée entre les mains des sorciers.

17 - Derrida et Abraham

Que devient la conscience historique d'Abraham à l'heure où le dieu qu'il adore et qui le terrifie lui demande d'immoler son fils unique ? On doit considérer que Mme Sylviane Agaczinski, dont les relations avec Derrida ont été très profondes et qui semble la seule "professeure " d'histoire de la philosophie à figurer parmi ses disciples, ait été sa fidèle interprète dans l'ouvrage sur la question qu'elle a publié dans la maison fondée par le philosophe afin d'éditer et de diffuser ses œuvres et ceux de ses proches.

On y découvre que la question mise d'avance en charpie par les " déplacements microscopiques " auxquels procède une déconstruction bien décidé à ne pas déconstruire l'encéphale bipolaire de l'humanité, que la question, dis-je, ne soit plus de savoir qui était " Dieu " dans l'encéphale des sacrificateurs de l'époque, ni quel enjeu politique nous est révélé par l'assassinat épouvanté des premiers-nés chez les tribus nomades de la région - on sait que cette pratique demeure de règle encore de nos jours chez les Pitjantara - ni pourquoi les premiers fuyards de la nuit animale amadouaient les ténèbres à offrir d'avance l'appât des proies les plus précieuses aux malheurs dont ils se sentaient menacés .

Mme Sylviane Agaczinski projette tranquillement sur le passé le plus lointain de l'encéphale religieux de l'humanité l'autoanalyse d'une Française qui a lu Amiel et Proust. Un patriarche du XIXe siècle avant notre ère est censé hésiter , non point entre le meurtre pieux de son fils Isaac et la désobéissance sacrilège à l'idole affamée qui lui réclame son dû, mais entre les perplexités d'un lecteur de Maine de Biran ou de Stendhal soucieux de peser le pour et le contre de ses décisions.

L'interprétation anachronique d'une science historique privée de philosophie des temps primitifs et de science des tributs sacrés est un révélateur saisissant du rationalisme superficiel et au petit pied auquel conduit la méconnaissance de l'évolution bio psychologique de notre espèce . Mais derrière Mme Sylviane Agaczinski, c'est Derrida qui nous ramène à une cécité de Clio antérieure à Voltaire , alors que les XIXe et XXe siècles s'étaient du moins essayés à retrouver " l'esprit des âges disparus " comme disaient les frères Croiset.

18 - Voltaire aujourd'hui

Le solitaire de Ferney demeure un précurseur du comparatisme : " Si un bélier, écrit-il, se trouva miraculeusement présent pour être offert en sacrifice à la place d'Isaac, lorsque son père Abraham le voulait sacrifier, la déesse Vesta envoya aussi une génisse pour lui être sacrifiée à la place de Métella, fille de Métellus ; la déesse Diane envoya de même une biche à la place d'Iphigénie, lorsqu'elle était sur le bûcher pour lui être immolée, et par ce moyen Iphigénie fut délivrée. " (Voltaire, Extrait des sentiments de Jean Meslier, adressés à ses paroissiens sur une partie des abus et des erreurs en général et en particulier, La Pléiade, Mélanges, p. 481) .

Voltaire n'est pas encore un anthropologue, mais son génie en faisait déjà un dénonciateur averti de l'immoralité des cultes primitifs et des récits bibliques: " Ce qu'il y a de plus horrible, c'est que la loi de ce détestable peuple juif ordonnait aussi que l'on sacrifiât des hommes. Les barbares (quels qu'ils soient) qui avaient rédigé cette loi affreuse ordonnaient (Lévit. Chap.XXVII) que l'on fît mourir, sans miséricorde, tout homme qui avait été voué au Dieu des Juifs, qu'ils nommaient Adonaï ; et c'est selon ce précepte exécrable que Jephté immola sa fille, que Saül voulut immoler son fils. " (Ibid., 486-487).

Voltaire ignore que les Gaulois faisaient de même, que Tite-Live cache leur passé sacrificiel le plus récent aux Romains de son temps et que le Christ est l'Isaac des chrétiens - celui dont le nouvel Abraham réclame tous les jours l'immolation sur ses autels. Mais quand un panculturalisme décérébré devient l'éteignoir de l'anthropologie critique, ne changeons-nous pas seulement d'orthodoxie et d'inquisition ?

Bienheureux soit le solitaire de Ferney dans lequel on trouvera une critique de l'allégorie en avance sur la science historique d'aujourd'hui !" Si, suivant cette manière d'interpréter allégoriquement tout ce qui s'est dit, fait et pratiqué dans cette ancienne loi des Juifs, on voulait interpréter de même allégoriquement tous les discours, toutes les actions, et toutes les aventures du fameux don Quichotte de la Manche, on y trouverait certainement autant de mystères et de figures. " (Ibid. p. 493) .

Que pense Voltaire des variations de " Dieu " ? " Dieu varier ! Dieu changer ! Cette idée me paraît un blasphème. Quoi ! le soleil de Dieu est toujours le même et sa religion serait une suite de vicissitudes ! Quoi ! vous le feriez ressembler à ces gouvernements misérables qui donnent tous les jours des édits nouveaux et contradictoires ! Il aurait donné un édit à Adam, un autre à Seth, un troisième à Noé, un quatrième à Abraham , un cinquième à Moïse , un sixième à Jésus, et de nouveaux édits à chaque concile ; et tout aurait été changé , depuis la défense de manger du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, jusqu'à la bulle Unigenitus du jésuite Le Tellier ? " (Voltaire, Catéchisme de l'honnête homme, La Pléiade, Mélanges , p. 662) .

Derrida ignorait autant que Voltaire les fondements anthropologiques du fanatisme, mais du moins écrivait-il: " Si Dieu est le Dieu d'Abraham, pourquoi brûlez-vous les enfants d'Abraham ? Et si vous les brûlez , pourquoi récitez-vous leurs prières, même en les brûlant ? Comment, vous qui adorez le livre de leur loi, les faites-vous mourir pour avoir suivi leur loi ? " (Voltaire, Les questions de Zapata, attribuées au professeur en théologie dans l'université de Salamanque, La Pléiade, Mélanges, p. 949) Réhabilitons les naïves indignations de Voltaire : elles valent mieux que le silence des gourous: " Par quel art justifierai-je les deux mensonges d'Abraham, le père des croyants, qui, à l'âge de cent trente cinq ans bien comptés, fit passer la belle Sara pour sa sœur en Egypte et à Gerare, afin que les rois de ce pays-là en fussent amoureux et lui fissent des présents ? Fi ! qu'il est vilain de vendre sa femme ! " (Ibid. p. 952)

Mais , encore une fois, si les demi déconstructions ruinent celles des grands philosophes , quid si elles ruinent également trois siècles de progrès de la méthode historique? Quid si une éducation nationale convertie aux gourous de la philosophie sera bien incapable d'enseigner les " faits religieux " dans les écoles de la République, faute de les déconstruire, donc de comprendre leur nature ? (Comment enseigner sans expliquer?) La France laïque trouvera-t-elle chez Derrida le " philosophe " qui l'aura autant délivrée des tâches de la raison que la théologie chrétienne autrefois ? Mais comment " enseigner " dans les écoles les " faits religieux " que sont les guerres de religion ou la théologie de l'eucharistie si les gourous ont passé de la sacristie dans les salles de classe où la philosophie et l'histoire sont condamnées à faire naufrage dans la même barque.

Décidément ce n'est pas par un rétrécissement précautionneux du champ du regard de la philosophie ou par la mise en morceaux d'une question qu'on déconstruit le singe-homme à l'heure où le sacré rouvre toutes grandes ses mâchoires, où " Dieu " bénit les ambitions des conquérants du pétrole, où la science historique et la philosophie, qui s'étaient alliées d'Erasme à Nietzsche, de Descartes à Renan, de Kant à Freud , de Locke ou Hume à Darwin tombent ensemble en quenouille.

Oui la déconstruction a bel et bien rendez-vous avec le génie littéraire; mais ce rendez-vous-là n'est pas celui de Derrida. Qu'arriverait-il à l'Europe de la pensée si elle se refusait à descendre dans les profondeurs où l'étude du meurtre sacré réveille la philosophie et la change en une anthropologie abyssale ? Dans ce cas, elle ne recevrait aucune lumière des Swift, des Shakespeare, des Cervantès.

L'Europe apprendra-t-elle que déconstruire la politique et l'histoire simiohumaine, c'est passer au scanner le " ni ange ni bête " du plus visionnaire des poètes-philosophes, le " déconstructeur " Paul Valéry ? Puisse la recherche philosophique d'aujourd'hui passer par la déconstruction des théologies, puisse la dichotomie cérébrale du singe-homme s'éclairer à la lumière de la scission de notre espèce entre le " ciel " et la " terre ".

Le 6 novembre 2004