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Le dissuadeur dissuadé
Paru dans la revue Esprit, novembre-décembre 1980

 

I

Le mois de juin 1980 comptera dans l'histoire de la théorie de la dissuasion nucléaire en France : pour la première fois, un institut de sondages de l'opinion publique a eu l'idée et l'audace de soulever le sujet, tabou entre tous, de la crédibilité de la doctrine officielle de l'armée française. Le résultat de l'enquête a surpris tous les augures : 60 % des Français ne croient pas que cette arme serait utilisée par notre commandement militaire même en cas d'attaque nucléaire contre notre pays.

L'hypothèse proposée à la réflexion par ce sondage n'est pas celle qu'a développée Esprit: dans deux articles publiés ici même [1] la question soulevée était de savoir ce que nous ferions en cas d'attaque classique de notre territoire - cas de figure qui semble le plus probable, parce que le plus économique, donc le plus rationnel. Armés seulement de 965 vieux chars et pénétrés d'horreur pour l'entraînement sur le terrain, nous arracherions-nous subitement aux délices de Capoue pour lancer les premiers des ogives thermonucléaires sur les grandes villes russes, avec la certitude de voir Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux et Strasbourg - pour ne pas dire bien plus - anéanties dans les secondes qui suivraient ? Ferions-nous subitement succéder à la paresse la folie suicidaire de Numance et de Sagonte ? Gageons qu'à cette question, plus de 98 % des Français répondraient par la négative. Nous ne croyons même pas que 2 % de la population soit composée de candidats convaincus au trépas, mais dépourvus seulement du courage de mettre fin à leurs jours de leurs propres mains, et qui verraient dans l'holocauste de la nation entière un moyen de se faire délivrer de la vie par un tiers armé d'une machine infernale.

Dans l'émission Le téléphone sonne du 12 juin sur France-Inter, un auditeur et une auditrice ont posé une question simple, fondamentale et de franc bon sens. L'auditrice a insisté sur le peu de crédibilité du chantage matamoresque français, alors que la réplique de l'adversaire nous mettrait à sa merci, du seul fait que nous n'avons même pas imité la Suisse ou la Suède : par un effort de trente cinq ans, ces pays ne sont du reste parvenus à construire des abris que pour 40 % de leur population, livrant ainsi les 60% restant à l'holocauste. C'est sans doute que les Français sont cartésiens : ils jugent la guerre nucléaire globalement absurde, puisque ce n'est en rien une solution rationnelle d'accepter l'anéantissement des trois cinquièmes de la population. Mais comment se fait-il que, vulnérables à 99,80 %, nous possédions en même temps l'élite de théoriciens les plus absolus de l'irrésistibilité de notre propre extermination autopunitive ?

Les spécialistes engagés par France-Inter pour répondre aux auditeurs étaient M. Laulan et le général Buis. M. Laulan a repris les images d'Esprit, notamment celle des deux boxeurs qui monteraient avec un revolver sur un ring et celle de la dissuasion anti-cités conçue comme une ligne Maginot devenue mentale et fascinatoire. Il est vrai qu'une évolution se dessinait depuis quelques mois dans les milieux officiels. M. Bourges, Ministre de la Défense, avait repris, lui aussi, à son compte, la critique d'Esprit : " Nous ne saurions enfermer la France dans une nouvelle ligne Maginot, même nucléaire et, face aux périls et aux problèmes du monde, nous résigner à une France aux bras croisés." [2] M. Laulan a donné pleinement raison aux intervenants, allant même jusqu'à déclarer que la dissuasion est un caramel dur à froid et mou à chaud, et qu'on ne s'en servirait jamais.

Ces faits devraient nourrir une réflexion approfondie de notre intelligentsia sur le fonctionnement de la raison et de l'esprit critique dans nos démocraties libérales ouvertes, en principe, à toutes les libertés de la pensée. En effet, si nous observions en savants ethnologues une tribu de primitifs dans laquelle la population demeurerait obstinément bouche cousue pendant des années au chapitre d'un défi général au sens commun le plus élémentaire que ses chefs militaires adresseraient à la raison de chacun ; si nous découvrions avec intérêt une peuplade si étrange qu'elle se proclamerait collectivement, officiellement et vigoureusement suicidaire par la voix de tous ses organes politiques, nos conclusions sur la mentalité de cette ethnie seraient assurément enrichissantes pour la Science des surmois nationaux sacralisés. Nous apprendrions avec plaisir des " sauvages " ce qui fait la force des croyances aussi bien politiques que religieuses et pourquoi elles sont unanimement soutenues mais unanimement démenties in foro conscientiae. II est en effet singulier qu'il suffise que l'opinion ait parlé par le canal de cette Pythie consultée en tapinois qu'est un sondage pour que non seulement les langues se délient subitement, comme délivrées par une catharsis socratique, mais pour qu'on s'aperçoive, de surcroît, que le roi se promenait tout nu sur la place publique.

Il est cependant réconfortant qu'après trente ans d'une censure ouverte ou occulte, on découvre que la grande majorité des Français n'en raisonnait pas moins, in petto, avec beaucoup de calme et de raison. Comme le disait avec une netteté insurpassable un auditeur non spécialisé dans l'émission rappelée ci-dessus : " Un ennemi nous attaque avec des armes classiques. Nous lui adressons un message ainsi rédigé : " Si vous faites un pas de plus, nous détruisons Moscou, Léningrad, Kiev et Smolensk ". Une minute plus tard, nous recevons en retour le message suivant : " A votre aise, mais alors, nous pulvériserons toutes vos villes en trois minutes ". C'est nous qui serions dissuadés."

Il ne nous manque qu'un Molière de la dissuasion, dont le génie littéraire rendrait terrifiant le comique bon enfant du Soldat fanfaron de Plaute. La scène dans laquelle un docteur Diafoirus de la pulvérisation universelle tenterait de démontrer à ses futures victimes la logique invincible de sa théorie, rivaliserait assurément, au chapitre de l'humour noir, avec les célèbres Modestes propositions .... du grand Jonathan Swift sur " la meilleure manière de servir les enfants des pauvres à l'étouffée, à la broche, au four ou en pot-au-feu " ? simple amuse-gueule, au demeurant, en regard de la fricassée nucléaire mondiale que nous préparaient les fieffés technocrates de la folie.

Cruellement dépourvu moi-même du génie des auteurs susnommés, je me rabattrai sur de modestes propositions philosophiques au chapitre du fonctionnement de la peur de penser dans une nation soumise à un interdit cérébral puissant. Quand je considère une certaine idée de la France, entité subsistante en soi dans la stratosphère après son sacrifice sur l'autel de la Théorie, je m'efforce de comprendre comment il se fait que des soldats de grand mérite et des hommes politiques qui ne sont ni des sots ni même des hommes d'une mauvaise foi entière, délibérée et continuelle, ont pu soutenir et soutiennent encore des raisonnements qui ne résisteraient pas à la critique d'un enfant de dix ans dirigé par un bon pédagogue de la logique.

II

II serait puéril de faire valoir une bêtise globale et qui serait en quelque sorte connaturelle au métier des armes. Car toute "sottise" comporte une rationalité psychologique et une manière de logique interne. La schizophrénie à son tour est super logique. C'est la rationalité et la logique de la déraison elle?même qu'il importe de tenter de bien comprendre si l'on veut rendre compte du refus spectaculaire de réfléchir sainement et simplement qui caractérise aussi bien, en l'espèce, des soldats éminents par leurs faits d'armes anciens que des responsables politiques de haut rang.

C'est qu'un contentieux très lourd a existé de tous temps dans l'armée entre le courage et l'intelligence. Platon l'a démontré avec un humour macabre dans le Lachès, ce dialogue peu lu, où le courage d'un vieux général baroudeur entre en conflit avec l'intelligence critique de Nicias, général théoricien. Lachès : " Il me semble que le courage est une certaine force de l'âme si nous considérons sa nature en général". A quoi Socrate répond en faisant remarquer que " le courage étant une belle chose, il ne saurait être stupide, donc laid", et qu'il faut le définir comme "une force d'âme intelligente".

Là-dessus on découvre que si " un homme de guerre tient bon et s'apprête à combattre par suite d'un calcul intelligent, sachant que d'autres vont venir à son aide, que l'adversaire est moins nombreux et plus faible que son propre parti, qu'il a en outre l'avantage de la position", ce combattant sera moins courageux que celui qui, " dans les rangs opposés, soutient énergiquement son attaque " . Comme " l'énergie de ce dernier est moins intelligente que celle de l'autre " , il faut en conclure que " le courage militaire est cette chose laide : une force d'âme déraisonnable ".

On touche ici au fondement éthicomythique du courage militaire tel qu'il a été conçu depuis vingt?quatre siècles : le courage intelligent passe pour bien proche de la lâcheté. C'est que l'ignorance et l'irréflexion furent longtemps plus efficaces sur les champs de bataille qu'une raison habile à peser et à soupeser précautionneusement les chances et qui peut paralyser la volonté en faisant naître la peur. Lachès le soutient avec fougue. Il salue comme des modèles de courage des bêtes d'une férocité stupide, telles que le tigre et le lion, tandis que Nicias s'efforce, non sans déchaîner la fureur aveugle de son interlocuteur, de prouver que " seul le courage réfléchi est digne de l'homme" . [3]

Or, le courage armé d'inconscience de Lachès rencontre évidemment sa perfection naturelle dans le courage suicidaire. Que ce courage-là, sommet de l'héroïsme classique, soit nécessairement privé de tout jugement rationnel, le général Buis le démontre comme à plaisir. Car, au raisonnement de ceux qui lui font remarquer qu'on ne saurait opposer les à poitrines nues des citoyens à la bombe thermonucléaire comme celles des soixante-cinq légionnaires de Camerone au feu des Mexicains, ni livrer la France entière à l'anéantissement à titre d'autopunition sadomasochiste, donc obscurément désirée dans une conduite d'échec, le général Lachès - pardon, le général Buis - répond que la question lui paraît mal posée : si la guerre nucléaire a lieu, dit-il, c'est que la dissuasion aura échoué. Mais quant à méditer précisément cet échec et ses conséquences, ce qui fait toute la question aux yeux de la raison, le général Buis s'y refuse obstinément.

On se heurte soudain au mur d'un refus absolu de seulement entrer dans le débat sur l'après, comme si l'intelligence se cabrait et refusait tout net d'avancer d'un seul pas sur ce terrain. En effet, il faut alors se décider à choisir entre la capitulation et les funérailles - et comme il est impossible d'échapper aux tenailles de cette dialectique, il vaut mieux se taire que de paraître ridicule.

On se rend bien compte qu'un blocage mental et psychologique total au chapitre de cela même qui fait la pierre de touche de la théorie n'est pas un mystère aussi impénétrable que celui de la Trinité. La logique de l'absurde comporte sa rationalité propre. Constatons par conséquent la contradiction significative qui résulte d'une dialectique non interrogatrice de la subjectivité qui la sous-tend. Car le général Lachès déplore, mais en s'y résignant très vite et presque avec soulagement, que les crédits affectés aux armes classiques soient trop faibles en France en temps de paix tout en répétant que l'armée conventionnelle est devenue entièrement inutile. Il demande donc la suppression pure et simple du service militaire. Rien de plus logique : pourquoi s'entraîner quand on a décidé de se suicider ? Dichotomie mentale : l'holocauste officiellement exorcisé par le matarmorisme irréfléchi est cependant secrètement souhaité par l'inconscient. Quand on demande au général Lachès de dessiner un arbre, il vous trace un paysage de désolation : on y voit des poteaux téléphoniques brisés dont les fils traînent sur le sol. Un désert d'apocalypse s'étend à perte de vue.[4] Ceci dit, comme les civils se trouvent pour la première fois en première ligne, cela ouvre un nouvel abîme à la psychanalyse de l'irrationnel.

La paralysie de la raison ne tombe pas du ciel. Tout se passe comme si l'image millénaire et glorieuse du courage militaire était profanée dans l'inconscient à l'heure où la témérité aveugle n'est plus ni flatteuse ni payante. Il est douloureux de se voir condamné à penser pour demeurer un vrai soldat. Il existait une tradition, non pas de la sottise militaire, mais de la cécité en quelque sorte conquise, parce que ce moyen était réellement le meilleur, depuis des siècles, pour empêcher la carcasse de trembler. Que soudainement le verrou devenu viscéral de l'auto?sécurisation physique par l'irréflexion volontaire vienne à sauter, il en résulte un désarroi traumatisant pour des chefs nourris par l'imaginaire guerrier d'autrefois. On tombe de Courteline en Jarry comme de Charybde en Scylla.

Toute démocratie nucléaire doit donc avoir le courage de tirer les conséquences de ce fait évident depuis Platon : à savoir qu'un soldat n'est jamais un penseur et qu'il ne l'a jamais été. Il n'y a pas et il ne saurait y avoir de véritables intellectuels dans l'armée. Le conditionnement à l'obéissance collective anéantit puissamment l'esprit critique. Freud a comparé de ce point de vue l'armée à l'Église. Seul un homme libre - un véritable anachorète de la raison - est en mesure de réfléchir sans entraves. Ce sont des intellectuels libres qui ont démythologisé la dissuasion aux États-Unis comme en France. Le général Buis le confessait d'une manière touchante : " Depuis lors, les intellectuels ont étudié la question ".

III

Mais je n'ai pas répondu à l'autre difficulté, celle de comprendre pourquoi des hommes politiques responsables ont pu refuser, eux aussi, pendant deux décennies et avec une apparence d'honnêteté intellectuelle, de penser effectivement la dissuasion. J'y vois trois raisons principales : la mythologie de la résistance, la subordination de la réflexion militaire à l'électoralisme et le prestige qu'exerce l'esprit de système sur la raison française.

Au lendemain du sondage qui révélait le bon sens persistant, souterrain et galiléen des Français, M. Pierre Charpy écrivait encore sans rire que la morale politique oscillerait toujours entre les pôles opposés de l'esprit de résistance et de l'esprit de démission. Mais "résister" à un holocauste qu'on déclenche délibérément soi-même en prenant l'initiative de l'offensive nucléaire, c'est évidemment refuser de résister réellement, c'est-à-dire à la yougoslave - puisque c'est prétendre "résister" en tant que trépassé. Devenue un dogme abstrait, la résistance mythologisée n'est rien de plus qu'une manière de se cacher la tête dans le sable sans rien perdre de sa forfanterie. Refus viscéral des autruches d'entrer dans la problématique de l'adversaire - elles se contentent de l'ignorer comme le croyant ignore l'incroyance.

La seconde raison, c'est que l'homme public est souvent un animal incapable de se poser la question de la vérité, mais seulement celle de l'"opportunité". Cette espèce vit à court terme, car elle est accoutumée à ne prendre rien d'autre en considération que les rapports de force qui conditionnent son propre destin. Il est déjà tragique de penser qu'un homme responsable de la nation jugerait très sot de dire la vérité de manière à nuire à sa carrière. Mais il est plus grave encore qu'il ait appris depuis l'enfance à appeler vérité ce qu'il juge politiquement profitable de dire. S'il arrive pourtant qu'il profère une vérité, c'est seulement parce que celle-ci s'est trouvée coïncider par hasard avec son intérêt. La cause en est que la survie même de l'homme public dépend de sa capacité de se battre ; et se battre c'est précisément dire uniquement ce qu'il est utile de dire aux dépens d'adversaires qui en décousent exactement de même avec lui. On ne saurait ambitionner à la fois la conquête du pouvoir et la conquête de la vérité.

Le vocabulaire lui-même devient alors le théâtre d'une inversion radicale de la hiérarchie des valeurs : on appelle " responsable " le langage menteur, et "imprévisible ", c'est-à-dire peu sûr, l'homme qui dit le vrai. En France, on se coalise pour ce genre de complot ; c'est la faction qui " pense " , non l'homme. Jules César remarquait déjà que les Gaulois se rassemblaient en partis et qu'ils mettaient " tout leur honneur à servir aveuglément le chef de leur parti " . Or, les chefs des partis jugent infiniment plus payant - électoralement - de brandir une foudre irréelle et capable de flatter l'orgueil national que d'appeler chaque Français à l'exercice du soldat. Chaque fois qu'on évoque la dimension onirique et fantasmatique de la dissuasion, les chefs des factions évoquent en choeur la volonté de tous les Gaulois de se jeter dans le feu plutôt que de se livrer à Hannibal - ce qui leur permet de ne pas réclamer les crédits militaires qu'exigerait une volonté de résistance adaptée à la guerre réelle de demain. L'histrionisme est la forme post gaullienne de la résistance.

Mais l'essentiel se cache bien au?delà de ces considérations, dans un trait du caractère national hérité du Moyen-Age et qui n'a fait que prendre des formes nouvelles à l'âge moderne : le dogmatisme et la scolastique. Le dogmatisme militaire, le général de Gaulle l'a bien caractérisé dans ces lignes si denses de son commentaire de la guerre de 1870 : " Une doctrine construite dans l'abstrait rendait aveugles et passifs des chefs qui, en d'autres temps, avaient largement fait preuve d'expérience et d'audace. Elle les conduisit à des désastres dont la brutalité fut proportionnée à l'arbitraire de la théorie. " [5]

L'analyse gaullienne de la bataille de 1870 s'applique d'avance et presque mot à mot à la défense nucléaire. Je m'excuse de la citer en entier, mais elle est hallucinante de force prophétique :

" Modifier radicalement la forme et l'économie des procédés de la défensive d'après les propriétés des armes nouvelles, organiser la recherche et l'exploitation de champs de tir, faire une large part dans les dispositifs à adopter, en particulier dans la densité d'occupation du terrain, à la densité du feu des chassepots, cela eût été logique et sage.
Mais on ne s'en tint pas là. On voulut déduire de la portée et de la rapidité du tir des fusils et des mitrailleuses toute une doctrine, celle des positions. On crut tenir par là le procédé général applicable à toutes les circonstances. Quelles qu'elles fussent, on prenait position sur un terrain choisi d'avance où l'ennemi serait détruit par le feu dès qu'il prétendrait livrer bataille. Choisir un seul fait, si considérable qu'il fût, les propriétés des armes à tir rapide, pour en tirer une règle générale d'action, c'était une exagération mortelle."
[6]

Comment expliquer le penchant de la raison française à se durcir invinciblement en ces " exagérations mortelles " que sont les théologien de l'action ?

Il semble que plusieurs siècles de formation de l'esprit à la discipline théologique en soient la véritable cause. Au Moyen Age, la Sorbonne, véritable État dans l'État, était la plus célèbre Université du monde : on y rangeait les questions dans un ordre si clair et si logique qu'on provoquait l'admiration de tout l'univers. L'Italie se mettait à l'école du discours concis, froid et lucide des " docteurs de Paris ". Mais on dépensait ces trésors de rigueur sur des fondements mythiques du jugement. La théologie, a dit Borgès, est une dimension de la littérature fantastique : il suffit que l'esprit porte toute son attention à élaborer des cohérences internes impeccables et sobres et à les ériger en systèmes mentaux inébranlables, sans jamais se poser la question de la valeur des prémisses de toute la construction.

La raison d'Aristote greffée sur le mythe judéochrétien a permis d'élaborer une logique de la rédemption, de la grâce, de la liberté ou de la justice divines qui sont des monuments de mathématique intellectuelle et, de parfaites idoles cérébrales. Les grandes sommes théologiques du Moyen-Age étaient des cathédrales cartésiennes édifiées sur un songe. Il semble que ce trait de l'esprit national, fruit de sa formation grecque, romaine et chrétienne, se soit transporté dans les idéologies autovénératrices et mères d'une scolastique de l'Église nouvelle l'Administration animée par son clergé de fonctionnaires. Les idéologies n'élaborent-elles pas la gérance théorique du quotidien à partir d'une vision eschatologique radieuse, d'une sorte de finalisme édénique descendu sur la terre par la grâce de la doctrine ? La rigueur interne des nouvelles orthodoxies n'est-elle pas insurpassable - à condition que ne soient jamais examinés ni même suspectés les fondements dogmatiques, donc sacrés, des théologien du temporel? [7]

Or, la dissuasion nucléaire offre un champ rêvé à la ratiocination scolastique et systématisante : il suffit de ne pas se poser les questions de fond qui conditionnent la solidité de toute la cathédrale théorique, et surtout de ne pas s'interroger sur l'homme lui?même, pour que le système autocogitant dresse dans les airs, au mépris de toute pensée introspective, un champignon fumigène d'un très bel effet. On aboutit alors au comble de la construction abstraite et quichottesque, dans laquelle un Gaulois exemplairement suicidaire dresse vers le ciel de la théorie ses fulminations rédemptrices alors qu'à l'arrière Sancho ramasse sur le sol la lance rouillée et le casque du chevalier des nuées.

Dans un contexte intellectuel où " le rationnel " est mythologisé et sacralisé par la théorie comme dans la théologie du Moyen Age, même les disciples du général de Gaulle ne cherchent pas à comprendre la véritable pensée de leur chef spirituel, mais seulement à l'imaginer fossilisée en telle ou telle doctrine absolue. Or, il est clair que le général de Gaulle avait besoin d'une doctrine militaire de rechange, qui lui servirait de paravent politique et qui lui fournirait un alibi pour la construction de l'outil nucléaire, moyen de prestige diplomatique indispensable, mais arme de combat non utilisable sur le terrain. Dans ce contexte, une France isolée dans son "sanctuaire " - encore un terme de théologie - au milieu d'une Europe dirigée par des " garçons de café ", répondait à un mépris non entièrement injustifié à l'égard d'un continent alors démissionnaire ; et cela assurait un long répit à la nation dans l'attente d'un mûrissement de nos alliés. Mais une France qui jouerait en Europe le rôle d'une grande Suisse ne serait précisément crédible que si elle s'armait comme les Suisses de la dernière guerre. Sinon, pourquoi l'adversaire, sûr d'éviter le suicide à deux, n'occuperait-il pas sans coup férir un terrain mou et avachi, sur lequel des Gaulois aux articulations rouillées invoqueraient leur foudre miraculeuse comme les habitants de Constantinople attaqués par les Turcs levaient les yeux au ciel dans l'attente de l'ange qui leur avait été annoncé ?

Ces considérations posent, comme il en fut de tous temps, la question du statut de la raison et de ses idoles dialectiques. Puisse l'intellectuel ne pas devenir le prêtre de la théorie. Car ce n'est pas pour avoir oublié les enseignements de l'Évangile que la "pensée" militaire et politique a élaboré des théories mythiques de la dissuasion massive , c'est pour avoir oublié ce que c'est que penser. Attendons de l'intellectuel qu'il soit une sentinelle de l'intelligence. Celle-ci ne loge dans aucun temple et ne se cache sous aucun tabernacle. A l'image de Démosthène qui demandait aux cités grecques de s'unir face à Alexandre, que la raison jette donc un dernier regard sur Sparte, qui resta solitaire et qui périt solitairement pour n'être pas sortie de ses murs !

Manuel de Diéguez

[1] : Crédibilité de la dissuasion nucléaire, novembre 1977; Critique de la dissuasion , De l'holocauste en politique, juin 1979

[2] Discours du 6 mars 1980 au Prytanée militaire de La Flèche. Depuis que ces lignes ont été écrites, une conférence de presse du Président de la République est allée dans le même sens. M. Rocard et M.Mitterrand lui ont, en fait, emboîté le pas. M. Hernu, violemment dissuasif en juillet sur les antennes de France-Inter, fait marche-arrière pour suivre MM. Rocard et Mitterrand. M. Chevènement et M. Debré restent ubuesques. M. Barre, totalement illogique, tire de la " superficie réduite " et de la " forte densité de la population " de la France, la conclusion que " toute action atomique sur le sol français entraînerait automatiquement une riposte nucléaire anti cités " (11 sept. 1980, Institut des hautes études de défense nationale). Avec les " Directives présidentielles 59", l'Amérique s'éloigne encore un peu plus de la dissuasion anti cités.

[3] Erasme devait reprendre ce débat en l'appliquant au courage réfléchi du Christ sur la croix sacrifice rationnel et modéré pour sauver tout le genre humain.

[4] Je tiens à souligner que ce n'est pas moi qui ai soumis le général Lachès à ce test, mais je me porte garant du fait .

[5] Le fil de l'épée, p. 118.

[6] Ibid., p. 115-116.

[7] L'idéologie traite d'un citoyen universel et abstrait, issu des cornues salvifiques des idéalités de 1789, comme la théologie traite d'un homme universel issu des cornues de la création et de la grâce divines.

(texte mis en ligne le 1er septembre 2005)