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De l'holocauste en politique
Critique de la dissuasion

Paru dans la revue Esprit, juin 1979

 

I

Chaque fois que, sous une dictature, un citoyen, soupçonné de quelque méfait cérébral, est interrogé par la police, le plus difficile pour lui est de trouver la bonne distance. Qu'il prenne les choses de haut; qu'il se montre lointain, indifférent, flegmatique, on dira qu'il cache habilement son jeu. Qu'il réfute son accusateur point par point, tranquillement, avec force arguments, on dira qu'il est malin et qu'il avait prévu toutes les questions; qu'il se montre sarcastique ou même méprisant; qu'il s'indigne, s'échauffe, se fâche tout rouge, crie, vocifère et tempête, on lui passera les menottes. Quelle est donc la " bonne distance "? Il se pourrait qu'il n'y en eût pas.

Il en est ainsi, peu ou prou, de l'imprudent qui voudrait défier les théologiens de la défense nucléaire. Il n'y a pas de " bonne distance " à l'égard des nouveaux policiers de la raison d'État et de la raison militaire confondues. N'invoquez pas les droits de l'homme ou l'Évangile devant ces froids mandarins. Ne montez pas non plus sur vos grands chevaux. Ne trottez pas menu. Ne démontrez pas, pièces en mains, que ce sont les loups qui sont devenus rêveurs. De guerre lasse, ne prenez pas un air paisible. Ne parlez pas en homme de bon sens, qui ne saurait prendre l'apocalypse au tragique. Ne décochez pas quelques évidences mortelles d'un air propre à rassurer tout le monde, car vous ne ferez fléchir d'aucune manière les matamores nouveaux dont la poitrine resplendit des millénaires de l'intrépidité.

Montesquieu a écrit que l'homme doit désapprendre adulte tout ce qu'on lui a enseigné enfant. Et que lui faut-il désapprendre d'abord? Que la vérité est dite et écrite, alors que la parole et l'écrit servent non seulement à cacher la pensée, mais encore à faire beaucoup de bruit autour de tout autre chose que de la vérité. La parole et l'écrit seraient-ils la garde prétorienne de l'erreur?

Tel directeur d'une revue exclusivement consacrée aux problèmes de la défense nationale vous avouera qu'un quarteron de généraux est chargé de veiller dans son sein à ce qu'aucune question fondamentale ne soit jamais réellement débattue dans ses colonnes. Tel journal vous répondra que l'opinion publique, nouvelle vox dei, n'est pas sensibilisée au problème et que les citoyens d'aujourd'hui auraient perdu le bon sens de leurs ancêtres il ne serait plus possible, désormais, de leur parler de la paix et de la guerre.

De tous les tabous politiques, le nucléaire est le plus important. Le silence collectif y bétonne la fausse sécurité de la nation. Jamais encore un tabou n'avait chu de cet astre obscur qu'on appelle le futur. Explorer sa " rationalité ", c'est donc fouailler notre inconscient national d'une manière prospective au lieu de rétrospective. Alors que l'effraction des tabous historiques par la cambriole iconoclaste - l'occupation, l'épuration, la guerre d'Algérie - rouvre les plaies anciennes et qu'il n'est peut-être pas sain de retourner le couteau dans la plaie, enfreindre un tabou qui n'a pas de passé pourrait dérégler la balance même à peser les valeurs. Que devient, en effet, le courage militaire soudain éclairé par les feux arrière de cet explorateur de l'avenir? Que devient le culte aveugle de la discipline? Que devient l'horreur millénaire de la raison militaire pour l'introspection? Que devient enfin cette pestiférée qu'on appelle la pensée quand c'est de leur lucidité, et non plus de leur aveugle obéissance, que dépend l'avenir des peuples?

On comprend donc que devant l'atome, ce seigneur qui se retourne sur ses minuscules suiveurs, l'intellect collectif se rétracte sur sa peur et se fait de l'ensommeillement une vertu. Alors, la " raison " ordinaire, déjà habituée à suivre comme une intendance - cette raison revêche et pourtant si bien dans sa vieille peau - se forme une carapace protectrice par le jeu conjugué de l'oubli, de l'indifférence, de la mauvaise foi, de la légèreté, de l'insouciance, de l'ennui, toutes armes conventionnelles des sociétés. Mais il se trouve qu'à l'âge nucléaire la médiocrité et la peur prennent à leur tour la dimension nucléaire. La bombe, comme un Gulliver méchant, secoue ses lilliputiens.

II

Pour enlever la forteresse qu'est un tabou, il est sage de se trouver quelques alliés discrets. Il ne nous a pas été impossible de confesser tel général, tel universitaire illustre, tel grand journaliste spécialisé dans les affaires militaires, tel grand industriel. Ces hommes ont quelquefois réfléchi aux problèmes nucléaires. Pourquoi se taisent-ils?

Les uns prétendent qu'il est entièrement inutile de dire la vérité, parce que la fatalité serait en marche. Mais d'autres gardent le silence parce qu'ils pensent encore, au fond d'eux?mêmes, que le chantage nucléaire serait politiquement payant. Si un perturbateur enfantin n'était pas venu, disent-ils, proclamer candidement, sous la plume d'Andersen, que le roi est nu, il aurait été possible à la cour de conduire pendant de longues années encore, et peut-être de faire pleinement réussir dans tout l'univers, une politique certes infantile, mais fondée sur les pouvoirs bien réels et bien visibles d'un roi prétendument habillé. Ce que Nietzsche appelait le "mensonge utile " a toujours été la substance même de la politique. Toute société se fonde sur la décision de " faire comme si ". Les généraux feignent de croire que leurs armées sont invincibles; et s'ils parviennent à communiquer cette illusion, ils remportent quelquefois la victoire. Les vieux Romains faisaient comme si les dieux existaient, à l'image du Ferrante de La reine morte de Montherlant, qui feignait de croire à cette " armure vide " qu'était le pouvoir royal à ses yeux.

En politique, c'est la croyance, non la vérité, qui possède la, force. Quelques-uns gardent donc un silence qu'ils croient patriotique en se disant que la grande politique est l'art de bien user de l'aveuglement volontaire plutôt que de la " servitude volontaire " des hommes. Mais qu'en est-il de l'efficacité du mensonge en politique, quand la politique véritable est devenue celle de la survie? Car la révolution nucléaire révolutionne aussi la dialectique du grand sociologue allemand Max Weber, qui avait cru pouvoir " théoriser " le conflit entre la " morale de la responsabilité ", qui serait propre à l'homme politique, condamné, par son office, à mentir s'il veut réussir, et la " morale de la conviction ", qui serait propre au seul savant, donc à l'homme dont la vérité est la vocation naturelle.

Mais dire la vérité devient la seule attitude réellement responsable, donc réellement rationnelle au sens politique, quand la vieille politique du silence ou du mensonge se révèle irresponsable, irrationnelle et proprement a-politique. Pour nous en convaincre pleinement, voyons, en premier lieu, comment fonctionne la dialectique du " mensonge utile " à l'âge nucléaire; et donnons, à cette fin, la parole à ses partisans. Je résumerai leurs arguments " en m'efforçant de me tenir aussi près que possible des paroles réellement prononcées ", comme disait cet ironiste de Thucydide.

III

" Aucun esprit vraiment sérieux, équilibré, informé - dit, en privé, tel général intelligent -? ne croit que le président de la République appuierait sur le bouton suicidaire pour anéantir, tel Ubu, sinon " la France ", du moins les Français. Mais le véritable débat est ailleurs. Que faites-vous de la force politique immense que représente la conviction de centaines de milliers, ou peut-être de quelques millions de Français moyens, aux yeux desquels un tel acte est concevable de la part d'un chef d'État normalement constitué, parfaitement équilibré et même remarquablement civilisé? Et que faites-vous de la conviction, plus forte encore, de la majorité des Français, aux yeux desquels une totale autodestruction de la nation était entièrement évidente par la volonté solitaire du général de Gaulle? Que faites-vous de l'abîme qu'ouvre à la recherche psychologique et à la connaissance véritable de l'homme la question de la plausibilité politique aux yeux des masses, de l'anéantissement nucléaire ?

" Le plus grave, ce n'est même pas que des millions de Français croient sincèrement que le général de Gaulle était un homme plus forcené et plus fou que Hitler; le plus grave, ce n'est même pas que des millions de Français s'imaginent que ce grand patriote aurait été également le Jim Jones virtuel et tranquille d'un holocauste national qui rayerait de la carte du monde un pays de cinquante millions d'habitants; le plus grave, ce n'est même pas que le plus fabuleux dément de tous les temps aurait pu conduire les affaires de la France pendant onze ans : le seul fait réellement sans remède, c'est que les Français qui admettent une telle monstruosité, aiment et admirent le Général précisément pour ces raisons-là.

" Le comportement délirant des peuples à l'égard des grands chefs militaires, tels que les Alexandre, les César, les Napoléon, révèle donc, disait le " général intelligent ", que la véritable efficacité politique appartient aux défis fabuleux et irresponsables d'apparence, mais qui réussissent et qui, en ce sens, sont donc responsables et rationnels. Pourquoi la rodomontade nucléaire ne deviendrait-elle pas crédible par l'effet d'une autosuggestion collective que les techniques modernes sont capables de provoquer? Pourquoi le matamorisme militaire, dont l'efficacité demeurait autrefois limitée, faute d'ubiquité de ses moyens, ne réussirait-il pas infiniment mieux, désormais, à devenir planétaire? Et que dire de la fascination trouble qu'exerce l'apocalypse sur la " raison "? Le grand chef n'est-il pas devenu, de nos jours, un comédien cosmique - un homme capable, comme de Gaulle, de faire croire à tout l'univers qu'il est fou, et d'obtenir la reculade apeurée d'un adversaire terrorisé par un moyen de théâtre? Qui vous prouve qu'il sera impossible d'appeler le suicide patriotisme? Qui vous dit que cette notion traditionnelle n'est pas une grenouille capable d'enfer réellement jusqu'à devenir un vrai bœuf ?

" Kennedy a fait retirer de Cuba les fusées nucléaires russes par le seul subterfuge d'une énorme mise en scène. Mais il n'aurait jamais réussi dans son chantage auprès de Khrouchtchev sans l'acceptation spontanée et aveugle de l'holocauste final par l'opinion publique américaine. On se souvient que des dizaines de millions de sages puritains, devenus soudain des Jim Jones en miniature, se sont mis à construire des fortins dérisoires dans leurs jardins à la simple demande de la Maison-Blanche. Nul de ceux qui possédaient quelque pouvoir de protester contre ce vent de folie n'était entendu. Héroïsme tout apparent, certes : dans ce Voyage au bout de la nuit que sont les grandes levées du " courage ", chacun est persuadé que la mort est seulement pour le voisin. Les Églises elles-mêmes donnaient les conseils les plus cyniques au milieu de la mer en furie de l'opinion : un Jésuite avait démontré, dans la grande presse américaine, la nécessité de laisser dehors, sous les radiations mortelles, les malheureux qui avaient joué aux cigales et qui demandaient, l'hiver nucléaire venu, un abri aux fourmis de l'atome dans leurs fortins improvisés.

" Et que dire de l'attitude payante des menaces nucléaires russes contre Londres et Paris lors de la crise de Suez? Et de l'efficacité des menaces de Nixon à l'égard du Kremlin? Cet homme-là savait vous organiser un de ces bruits de bottes qui suffisait à terroriser jusqu'à ses alliés. Brejnev, très inquiet, disait que ce dément était capable de tout - mais ce " fou " savait, tel Hamlet, laisser rôder le fantôme de sa folie et en entretenir savamment le mythe chez l'adversaire. Toute politique moderne n'est-elle pas devenue une question de nerfs? Quand le chantage au suicide collectif est le dernier mot de la politique internationale, n'est-il pas payant, pour une nation armée de mégatonnes, de jouer le jeu mégatonnique et de placer à la tête de l'État un superman nucléaire?

D'autres, qui rejoignent ces vues, usent d'un langage un peu différent, et plus " technique ".

" Il n'existe encore, disent-ils, aucune analyse vraiment scientifique qui nous permettrait de connaître le degré exact de faiblesse naturelle de la raison politique humaine et la profondeur de la pénétration des mythes héroïques dans ce type de rationalité. Une étude de ce genre serait pourtant bien nécessaire à une époque où seule une pesée de la sérénité de l'esprit humain pourrait conduire à une réflexion véritable sur le degré de débilité mentale qui rendrait décidément la force nucléaire dangereuse pour la survie de l'espèce humaine. Mais il est à remarquer que nous possédons des tests de débilité - si je puis ainsi m'exprimer - pour les siècles passés, puisqu'il a été possible de gouverner les peuples - et aussi de les civiliser - par l'utilisation politiquement terrorisante de la croyance à l'existence de l'enfer. Quand le pape Grégoire VII excommunia l'Empereur d'Allemagne Henri IV, il le réduisit à merci à Canossa cet extraordinaire résultat politique, par pestifération instantanée de l'adversaire ne fut pas obtenu parce que Henri IV croyait aux pouvoirs du successeur de Pierre sur son destin dans l'éternité, mais parce que le petit peuple, effrayé par la foudre de l'au-delà, abandonna d'un seul coup son Empereur. Il n'était plus possible aux chefs des armées de se faire obéir au-dessous du rang de colonel ou de capitaine - et même quelques princes trahirent au nom de la foi.

" Rien ne prouve que 1a raison moyenne des nations ait réellement progressé en profondeur; or, le destin se joue plus que jamais au niveau des réflexes fondamentaux des masses. La faiblesse naturelle et collective de l'esprit humain peut se manifester aujourd'hui par la puissance persuadante et fascinatrice d'une théologie et d'une scolastique nucléaires qui inspireront tantôt la croyance à une vaillance délirante de la nation, tantôt la croyance toute contraire et non moins irraisonnée, qu'une débandade complète de la population serait la conséquence inévitable de la menace nucléaire. "

IV

Enfin, quelques ethnologues tiennent à peu près le discours que voici:

" Ce que l'inconscient national a ressenti obscurément à l'annonce du massacre de Guyana, c'est qu'il s'agissait d'un modèle réduit de suicide nucléaire - celui que les nations modernes sont prêtes à demander demain à chacun de nous et auquel elles nous préparent déjà par un endoctrinement patient et quotidien - bien que nous soyons bien moins des candidats volontaires au trépas que les disciples de Jim Jones. Le meurtre proprement religieux, de collectif qu'il était chez les Incas, les anciens Gaulois, les Gabaonites et tous les peuples primitifs, a été canalisé peu à peu et dilué à l'aide des rites sacrificiels, et réduit progressivement aux vocations autoimmolatoires extrêmement minoritaires, et consentantes, des saints; ou encore à l'exécution figurativement répétée, donc affadie, d'une seule victime, autrefois offerte une fois pour toutes, pour acquittement définitif d'une rançon sanglante à la divinité sauvage, comme dans le christianisme de certains théologiens. L'holocauste politique, par contre, est collectif et rageur. Les dieux qu'il invoque sont désormais des entités indifférentes aux individus, telles que la Justice, la Liberté et autres idéalités sacralisées.

" Or, il se produit, aujourd'hui, un dangereux déséquilibre en profon. deur entre l'holocauste religieux, devenu homéopathique, et l'holocauste militaire, devenu gigantal comme les personnages de Rabelais : alors que les sacrifices raréfiés et dûment ritualisés maintenaient dans les temps anciens la cohérence interne du groupe et conservaient intacte son agressivité guerrière en la déviant vers l'extérieur, l'holocauste proprement militaire devient seul réellement fascinatoire, au point d'attirer tout à lui et vers les seuls champs de bataille l'instinct sacrificiel, cet exutoire religieux, devenu inefficace, de l'" instinct de mort ". Dans un tel contexte, une classe dirigeante intellectuellement supérieure conduira à l'affolement nucléaire et vaincra inévitablement l'adversaire dont la classe dirigeante sera moins lucide et moins déterminée.

V

" Telle est donc la philosophie de certains défenseurs de l'usage proprement et exclusivement diplomatique de la terreur nucléaire. Leurs arguments ne sont-ils pas significatifs en ce qu'ils démontrent qu'il existe désormais une réflexion française d'un genre nouveau, qui a pris acte de l'impossibilité de recourir réellement à l'arme atomique? La critique nouvelle porte donc seulement sur la nature et sur les possibilités d'une crédibilité imaginaire, fondée sur des composantes strictement psychologiques. Quelle est la spécificité politique du " bluff " dissuasif à l'âge nucléaire et quelles sont les chances, à long terme, d'une grande nation qui aurait décidé de s'y livrer systématiquement? That is the question.

On ne saurait trop souligner l'importance d'une réflexion stratégique qui a dépassé, du moins dans ses profondeurs, le stade de la fantasmagorie politique pour entrer dans l'analyse réaliste d'une situation psychologique où les chefs d'État, nourris d'une réflexion philosophiquement cohérente, sont invinciblement conduits à réaffirmer l'importance de la raison critique alliée à la sagesse politique. On remarquera en effet que, parmi les arguments rappelés ci-dessus, le plus frappant est bien qu'il ne s'agit plus du tout, pour le vrai chef d'État, de croire lui-même à ce qu'il dit dans l'afrontement atomique, mais de savoir jusqu'à quel point il parviendra à faire croire à l'adversaire ce qu'il lui dit. La seule fin réellement poursuivie est de l'impressionner au maximum, en mobilisant, au besoin, l'" instinct de mort " de l'humanité pour accroître sa crédibilité.

C'est dans cette perspective qu'on souligne le faible niveau mental des masses, lequel fournit un secours considérable au chef lucide, capable de troubler la raison même de la classe dirigeante de l'ennemi par sa détermination apparente et par la mobilisation, si cela se révèle utile, de la " folie " dont il prétend que son peuple est capable. On ne croit donc plus un instant que Kennedy, Nixon ou de Gaulle, extraordinaires Talma de l'atome, auraient réellement déclenché des Guyana à l'échelle intercontinentale si l'adversaire ne s'en était pas laissé accroire - on dit seulement qu'ils possédaient effectivement de formidables moyens psychologiques de se faire prendre au sérieux, parce que les foules, comme les élites au faible quotient intellectuel, sont animées d'un " instinct suicidaire", mais imaginaire et théâtral, dont l'expérience a démontré qu'il est politiquement exploitable.

La nouvelle réflexion française - encore souterraine - sur la spécificité politique du chantage nucléaire anéantit donc les élucubrations anciennes de quelques spécialistes du " tout-ou-rien ". Personne, à l'exception de quelques rêveurs attardés, dont les fantasmes ubuesques traînent encore, par-ci, par-là, ne compare plus la France aux Sagonte et aux Numance, dont les habitants se jetèrent dans les flammes plutôt que de se livrer à Hannibal - lequel les aurait, du reste, passés aussitôt par le fil de l'épée, de sorte qu'ils n'avaient rien à perdre.

VI

Dans un précédent article (Crédibilité de la dissuasion, Esprit, novembre 1977) j'ai déjà tenté de démontrer à quel point l'hypothèse d'une mise à mort des Français par les soins de leurs chefs " héroïques " réunit l'irréalisme éthique à l'irréalisme politique, puisque cet holocauste fabuleux ne garantirait que pour quelques instants la survie physique d'une poignée de dirigeants tapis dans leurs abris souterrains, mais ne saurait assurer leur survie politique et morale. Qu'on les imagine surgissant de leur trou pour crier dans le désert : " II n'y a plus de Français, vive la France invaincue! " II faudrait bien qu'ils se résolvent à se tirer une balle dans la tête, en victimes à retardement de leur Guyana national. Le chef de l'État et les généraux qui prétendraient échapper au sort de Hitler dans son fortin se feraient, sans cela, assassiner par les quelques loques titubantes qui auraient survécu au massacre.

Passons donc outre à la répugnance qu'inspire le chantage politique quand il devient un chantage à la fin de l'humanité, et gardons la tête froide pour l'analyse critique du mensonge possible : il s'agit de savoir à qui l'on fera peur irrationnellement, et pendant combien de temps durera la comédie.

Car la dissuasion est fondée sur une insurmontable contradiction interne. L'heure sonnera inévitablement où chaque camp, sachant fort bien que l'adversaire n'a pas manqué, de son côté, de pousser l'analyse logique de la dissuasion jusqu'à son terme naturel, et qu'il a conclu, lui aussi, à l'impossibilité de jamais terminer le duel par le suicide à deux, se tournera à nouveau vers les possibilités concrètes de la guerre dite " conventionnelle ". Alors les choses prendront soudain une tournure bien différente de celle dont font état les derniers théoriciens fantastiques de l'excommunication majeure, censée politiquement payante.

Ces derniers omettent de rappeler quelle fut l'issue, sur les champs de bataille, de l'affrontement entre l'arme " atomique " d'autrefois - le chantage à l'enfer - dont usa le pape Grégoire VII, et un Empereur d'ici-bas, maître d'une armée toute terrestre. Après Canossa, Henri IV d'Allemagne sut rappeler aux princes un instant ébranlés et à toute l'armée la faiblesse politique de Dieu; et il en fournit la preuve la plus tangible par l'atroce relais de ses juges militaires, qui châtièrent par la prison ou par la mort les récalcitrants, selon les règles éprouvées des Césars de ce monde-ci. L'obéissance fut si bien rétablie que l'Empereur put marcher sur Rome sans que le chantage aux peines éternelles pût arrêter, cette fois-ci, la ruée de ses troupes et protéger le pape. Celui-ci dut s'enfuir assez piteusement de Rome et il n'échappa que de justesse à la soldatesque.

Or, on remarquera que le pape avait alors le monopole de l'arme psychologique absolue. Il jouissait donc d'un avantage comparable à celui d'une nation nucléaire sur une nation sous-développée dans l'ordre du maniement de la terreur. D'autre part, personne ne doutait de l'existence de l'enfer de sorte que la dissuasion se fondait sur l'unanimité des convictions. C'est cet avantage-là qui, agissant par surprise, s'était concrétisé, dans un premier temps, par une capitulation immédiate et extrêmement humiliante pour l'empereur - au point que les conséquences politiques n'en paraissaient pas réparables, tellement il semblait impossible que le prestige impérial se remît jamais de trois jours terribles pendant lesquels Henri IV, les pieds dans la neige, attendait que son vainqueur consentît à couronner par le pardon du ciel la suavité de sa vengeance. Quand il baissa enfin le pont-levis " Frappez et l'on vous ouvrira " - il recevait un " cadavre politique " selon la délicate expression répandue de nos jours.

On se rend compte qu'il fallut donc qu'Henri IV possédât des nerfs bien plus solides, pour relever le défi que le pouvoir " spirituel " lançait aux nations ambitieuses, qu'il n'en faudra aux dirigeants lucides et sans scrupules d'une grande nation nucléaire pour se ruer, avec un armement classique d'une supériorité écrasante contre un adversaire mal armé sur le terrain et ne possédant que l'arme théâtrale et toute théologale de la fanfaronnade suicidaire. Car il est bien évident que si Dieu, qui ne fait pas le détail, selon Malebranche, est bien obligé, dit ce philosophe, d'arroser les routes quand il fait tomber la pluie sur les prés; si Dieu, dis-je, avait dû excommunier de surcroît l'Italie afin d'accompagner la foudre pataude de Grégoire VII, celui-ci y aurait regardé à deux fois avant de la lancer.

Or, telle est très exactement la situation de deux adversaires qui en décousent avec des armes à l'échelle humaine sur le terrain, tout en gardant en réserve l'argument suicidaire, à la manière de deux boxeurs, dont chacun cacherait l'apocalypse dans sa poche, afin de terminer éventuellement le pugilat par un trépas en commun des combattants, des soigneurs et du public - jet de l'éponge qui ne laisserait pas de témoins.

C'est alors que la question du courage militaire se pose à nouveau en termes fort simples et très éloignés de la scolastique nucléaire: si la logique atomique enseigne que la guerre future sera classique ou ne sera pas - comme toutes les guerres entreprises depuis trente ans, et même par des nations atomiques contre des nations dépourvues de cette arme - il en résulte que le chantage au néant n'égalise que théologiquement les chances des petites nations devant les grandes. Une nation moyenne, si elle est pourvue de l'arme atomique, devra faire preuve d'une efficacité sur le terrain et d'un tempérament combatif bien supérieurs à ce que l'histoire exigeait d'elle autrefois : car au courage des intelligences que ses chefs devront déployer afin d'exorciser la terreur nucléaire dans l'âme des soldats et pour leur en démontrer l'irréalité quand il y a réciprocité de menaces, il leur faudra ajouter l'ancien courage physique, celui de combattre un ennemi supérieur en nombre.

Heureusement pour le sort des nations moyennes, ce courage-là n'a pas été relégué dans le musée des légendes antiques, puisque l'exemple du peuple vietnamien dans son combat contre un adversaire gigantesque, et qui disposait de la panoplie nucléaire - un adversaire qui a déversé sur son sol plus de bombes que n'en ont reçu ensemble toutes les nations européennes engagées dans le dernier conflit mondial - démontre que les guerres possibles auquel son instinct guerrier semble, hélas, condamner l'humanité, laissent toutes ses chances à la valeur militaire.

Or, ce courage-là, il n'est jamais démontré d'avance qu'il sera payant. Quand le peuple vietnamien a relevé le défi, c'était, aux yeux de l'opinion universelle, avec des chances infimes de l'emporter. De même, la Suisse de 1940 - épisode peu connu de la dernière guerre - transforma en une gigantesque forteresse de granit tout l'intérieur du pays. Ce pari des chefs militaires reposait sur la seule détermination nationale. Ce n'est qu'en 1942, quand les armées allemandes piétinèrent dans les montagnes du Caucase, que l'idée selon laquelle les blindés et les stukas ne pourraient forcer des rochers à pic, commença de devenir crédible aux yeux de la plupart des théoriciens militaires suisses et allemands.

Mais c'est aussi le moment de la démonstration où l'on commence de voir où le bât blesse : ceux-là mêmes qui bombent un torse avantageux et qui sont prêts à traiter de lâches les intellectuels qui se refusent à entrer dans leur fausse logique de l'apocalypse, deviennent soudain bien timides quand on leur démontre que démythifier la bombe n'est pas une solution de facilité et que l'effort de préparation au combat réel qui serait demandé à une nation frustrée de sa croyance réconfortante à l'arme magique, sera bien plus astreignant qu'aujourd'hui. On découvre alors que le quichottisme nucléaire peut servir d'alibi à une démission cachée et secrète de la volonté de combattre l'ennemi et qu'on peut se calfeutrer dans le cocon apocalyptique comme dans un Toboso dialectique. On y entend le ronron reposant d'une rengaine de la terreur, qui s'accorde à merveille avec le relâchement musculaire et l'amollissement des corps. Paradoxalement, les grands traités de scolastique atomique flattent le confort intellectuel d'une armée de bureaucrates de la foudre - quel brevet de bravoure physique on se délivre subrepticement à menacer mentalement l'univers avec l'éclair, et sans sortir de sa chambre! Comme il est facile de masquer à si bon compte la mort du vrai courage! De plus, la préparation réelle - des âmes et des corps - à une guerre réelle contre un envahisseur en chair et en os, coûterait beaucoup plus cher que de jouer à la guerre cérébrale. Le financier et le soldat s'entendent alors tout soudainement pour donner à la nation des Tartarin de l'holocauste le sommeil profond qu'elle réclame à cor et à cri. Sancho dort sous don Quichotte. Le coq atomique, au sommet de tous les clochers de nos villages, criera en vain que l'ennemi est en vue et qu'il s'avance sur ses chars.

VII

Sommes-nous maintenant quelque peu réveillés à la question de savoir où se trouve la véritable responsabilité politique - du côté du silence prudent des coalisés de la myopie ou du côté du sacrilège de la pensée?

On sait que la critique a toujours mauvaise presse aux yeux des contemporains. Par compensation, elle jouit d'une brillante et inutile réputation posthume. Il serait vain de croire que cet état de choses changera un jour : la bataille de la lucidité est à recommencer à chaque génération. Ceux qui se prennent pour de fins politiques cacheront toujours leur irréflexion sous la taciturnité des champions de la courte-vue-qui-en-sait-long. Il était malséant de douter de notre aviation, de nos chars, et surtout de notre muraille de Chine en 1940. C'est donc dans le désert que parlent ceux qui disent aujourd'hui qu'une grande nation ne peut vivre longtemps dans l'irréalité, comme un roi tout nu, et que le chantage est irréel par définition quand le maître chanteur et sa victime sont soumis au même péril; et que notre ligne Maginot est toujours là, mais devenue toute mentale, ce qui ne la rend que plus trompeuse.

Il faut pourtant le dire : le péril le plus mortel qui puisse menacer une civilisation " faustienne " ou " prométhéenne " comme la nôtre, c'est que l'intelligence critique batte en retraite devant le tabou nucléaire. Que signifie, au plus profond, l'autocensure diffuse à laquelle se complaît l'élite intellectuelle? Peut-être signifie-t-elle que la décadence est la chute dans les " sociétés closes " sur leurs rites culturels. Car les " sociétés ouvertes ", au sens bergsonien, sont nées de l'esprit des navigateurs grecs. Elles sont ulysséennes en leur volonté d'enfoncer le pieu de l'intelligence et de l'astuce dans l'oeil unique du Polyphème ancestral. Si le tabou nucléaire bloquait l'élan " prométhéen " de l'Occident rationnel; s'il paralysait les droits de la pensée politique au libre examen des malchances de la folie, il serait, de toutes façons, trop tard pour Prométhée : celui qui a dérobé le feu de la matière ne peut tourner le dos à sa propre découverte, comme un sauvage qui prendrait piteusement la fuite et se réfugierait dans la brousse, terrorisé d'avoir levé un animal inconnu et énorme. L'élan nouveau de l'intelligence critique que le feu exige désormais de son voleur est comme un onzième commandement : que Prométhée viole le tabou le plus sacré de tous, celui du dieu qui veut lui interdire de scruter le nouveau visage de la peur et du courage de l'humanité.

La question banale et vieille comme la philosophie : " Qui sommes-nous? " est devenue la question fondamentale de la politique. Le vieux rêve de Platon se réalise : le politicien gui n'interroge pas le philosophe devient un aveugle en politique. Ce qui veut dire qu'il devient de bonne politique de savoir que nous sommes des êtres que l'atome seul révélera enfin et définitivement à eux?mêmes. L'analyse révèle que nous sommes, en réalité, capables de nous prévoir nous-mêmes à l'échelle de l'interrogateur formidable que nous nous sommes fabriqué et qui nous présente nos comptes, non les siens. Mais aurons-nous le courage de dire que nous n'avons pas le "courage" suicidaire?

Dans le Lachès, Platon posait déjà la question fondamentale de notre temps : le courage militaire doit?il être stupide ou doit-il être intelligent? Lachès prêchait pour la vaillance suicidaire du tigre et du lion. Nicias défendait déjà le courage réfléchi, qu'il jugeait seul digne de l'homme. La question était restée sans réponse depuis vingt-quatre siècles, car la témérité aveugle était souvent plus "payante", sur le champ de bataille, que la vaillance calculée et responsable. Mais vient décidément l'instant où la notion de courage militaire subit une mutation philosophique. Alors la pensée guerrière redécouvre la valeur du courage propre à la seule raison. "Ayons le courage intellectuel, dit Socrate dans le Lachès, de nous poser la question de la nature du vrai courage militaire, de crainte qu'on nous accuse à notre tour, nous autres philosophes, de manquer de courage. "

Le vrai courage dit que l'atome est socratique. Sur le fronton du temple de Delphes, l'atome nous redit : " Connais-toi ".

mis en ligne le 1er septembre 2005