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Le Ministère de la culture et l'euthanasie répressive à la française

LETTRES OUVERTES à M. LE PREMIER MINISTRE

 

La philosophie est la discipline de la pensée logique appliquée à la connaissance du genre humain, donc à la politique et à l'histoire. A ce titre, son génie propre est médical depuis Socrate.

Dans le texte qui suit, j'étudie la nature de la logique interne des Etats . Si l'autorité de toute politique repose sur une hiérarchie des responsabilités au sein de laquelle chaque fonctionnaire répondra de l'éthique de l'exécutif à son échelle et s'il commet un grave abus de pouvoir, sa culpabilité grandira nécessairement au fur et à mesure que l'on montera les marches du pouvoir; et si un Ministre de la culture bénit le projet qui lui aura été proposé par un agent subalterne d'euthanasier un auteur , sa culpabilité personnelle ne sera-t-elle pas d'ordre pénal ?

L'anthropologie critique propose une radiographie politique, psychanalytique, historique , juridique , philosophique et " théologique " de l'absolution de l'euthanasie républicaine dans le domaine ultra sensible de la vocation culturelle de la France. C'est pourquoi la question de la légitimation de l'euthanasie démocratique ne peut être soumise qu'à l'examen moral du chef du gouvernement, seul habilité à engager directement l'autorité répressive du chef de l'Etat dans ce domaine.

Première lettre

Monsieur le Premier Ministre,

A l'heure où vous vous proposez d'installer dans l'île Seguin un centre européen de la création , je me permets d'alerter votre vigilance sur quelques difficultés d'exécution que rencontrerait, si elle devait se concrétiser davantage, la stratégie de l'euthanasie répressive que le Ministère de la culture semble vouloir inaugurer sur une proposition du Centre national du Livre. Si j'en crois les documents kafkaïens en ma possession, la rue de Valois mettrait ce projet sur pied au plus haut niveau de responsabilité de l'Administrative punitive dont notre Etat de droit ne saurait se réclamer. Comme une telle politique violerait la décision quasi unanime du 21 octobre 2005 de l'UNESCO de convertir le droit international au principe selon lequel les œuvres de l'esprit seront soustraites au statut de marchandises et comme cette victoire a été obtenue à l'initiative vigoureuse et conjointe de la France et des deux Canada, il me semble qu'il serait de l'intérêt de la nation que vous précisiez avec force et clarté la philosophie de la création dont la République se trouve armée.

Une politique punitive à l'égard des prérogatives dont l'esprit critique se réclame en France depuis le XVIIIe siècle ferait obstacle à la vocation proprement intellectuelle de notre pays. Aussi suis-je convaincu que vous vous trouvez insuffisamment informé de la gravité d'une situation dont les développements mettraient en évidence la contradiction entre les principes qui commandent votre politique culturelle et la mise à mort des créateurs par la voie de l'euthansasie qui paraît inspirer la rue de Verneuil et qui engage la responsabilité de l'Etat en tant que tel. Si la Ve République empruntait la voie d'une marchandisation du livre par des contraintes physiques à l'égard des auteurs, ce serait sans doute pour des raisons religieuses ou parareligieuses . Mais personne n'a intérêt à promulguer, même indirectement, l'interdiction de faire connaître une anthropologie en avance sur notre temps . Notre politique étrangère a grand intérêt, de surcroît, à mieux connaître les secrets psychobiologiques d'une espèce dont l'encéphale fabrique des dieux depuis plusieurs millénaires.

Certes, une telle recherche conduirait la France à renouer le fil avec le siècle des sacrilèges et des profanations dont les audaces restent à mettre à l'écoute des découvertes scientifiques les plus récentes sur les origines du genre humain; certes, une telle anthropologie exigerait la reprise de la réflexion sur les sources et les ramifications de la pensée mythologique qu'appelle la postérité intellectuelle de Darwin et de Freud. Mais, je suis convaincu que ces considérations, ne sauraient faire obstacle à votre volonté de laisser progresser la France de l'intelligence et du savoir, et que vous êtes prêt, au besoin, à inciter tout votre gouvernement à favoriser la connaissance de l'inconscient de la politique et de l'histoire. Comment la République ne serait-elle pas vouée à soutenir l'approfondissement de la science de l'homme qu'appelle notre époque ?

A ces considérations de fond, il faut ajouter que la décision quasi unanime de l'UNESCO du 21 octobre 2005 de préciser le statut juridique du livre entraînera nécessairement une analyse approfondie des relations difficiles que la pensée scientifique moderne entretient avec tous les Etats, même démocratiques , tellement l'Europe n'est pas à l'abri des accusations qu'elle adresse à bon droit à l'impérialisme marchand américain dans l'ordre culturel. En vérité, une réflexion tant politique que psychanalytique, philosophique, anthropologique et historique s'impose à la France de la raison si elle entend prendre de l'avance dans l'examen des droits de l'intelligence, donc de l'esprit critique dans le monde ; car cet examen s'imposera inévitablement à notre civilisation jusqu'au sein des gouvernements si le livre se définit désormais comme le véhicule d'une vocation éthique et intellectuelle de l'humanité.

Nul n'ignore que votre destin politique répond tout autant à la nature de votre esprit qu'à la nécessité impérieuse qu'exprime l'aube du IIIe millénaire de donner un élan nouveau et vivifiant à la pensée française et à son discours de la méthode, tellement les recherches actuelles sur l'intelligence humaine ne font qu'illustrer la mission intellectuelle de la nation de Descartes. Comment l'homme d'Etat ne serait-il pas alerté par le poète qui l'habite quand la France des sacrilèges de la lucidité court le danger de s'enliser dans une vaste zone de non droit, et cela pour des raisons latentes et inavouées ?

Je demande à l'auteur du Cri de la Gargouille, de Le Requin et la mouette et d'une Anthologie de la poésie française de bien vouloir observer les chemins en voie d'aménagement d'une forme détournée et singulière d'interdiction de la pensée qui prend la forme de l'euthanasie au sein d'un service public, ce qui exige en tout premier lieu une clarification de la définition de l'éthique de l'Etat qui inspire les combats de la pensée rationnelle. Le modeste auteur de l'Essai sur l'universalité de la France et du Combat de la raison se permet de souligner qu'il n'est pas de démocratie française qui ne soit logicienne, donc philosophique et que, depuis un certain M. de Voltaire, une République de la déraison n'en est plus une. Sitôt qu'on approfondit la notion de culture au pays de Descartes, c'est donc des prérogatives du cerveau de notre nation qu'on débat . La France est le pays des combattants dont les héros remportent depuis un demi millénaire les victoires mondiales de l'esprit d'examen. Par conséquent, il me faudra mettre sans cesse en parallèle, d'un côté les moyens de la guerre contre les apanages de l'intelligence critique que le Ministère de la culture menace de mettre en place, et cela jusqu'à l'euthanasie administrative incluse des hérétiques , de l'autre les enjeux vitaux de ce conflit. . Quel est donc le statut de la France de l'intelligence ?

Deuxième lettre

Monsieur le Premier Ministre,

Comme vous le savez, les derniers survivants du cerveau de la France et des orfèvres de sa parole que l'industrie du livre cache au fond de leurs ateliers jouissent du rare privilège d'échapper à l'imposition, puisque les munificences de l'Etat dont ils bénéficient n'atteignent pas le montant du SMIC et demeurent vaines pour le Trésor. Il ne s'agit donc nullement de contester le pouvoir de l'Administration de feindre de fiscaliser les prébendes du maigre mécénat d'Etat que le Centre national du Livre accorde à quelques auteurs édités chez les éditeurs les plus célèbres et dont les ouvrage se trouvent au catalogue des grandes bibliothèques du monde entier, mais de peser le danger de mort dont ils courent désormais le risque de se trouver menacés dans leur propre patrie, ce dont je suis prêt à vous communiquer des preuves signées par des hauts fonctionnaires du Ministère de la culture.

Mais la réponse à mon interrogation exige qu'il soit demandé au préalable pour quelles raisons le Centre national du Livre, qui n'est pas une autorité fiscale, que je sache, met tant d'ardeur à feindre de procéder à une ponction tout imaginaire, donc stérile pour l'Etat, d'un impôt rendu tout formel par l'extrême modicité des sommes allouées aux créateurs dans les civilisations de masse . La vanité d'un tel exercice de voltige vaporise d'avance le problème fiscal dans l'atmosphère. Que cache dont la façade financière qu'affiche le Centre national du Livre ? Si nous le savions, nous commencerions de nous trouver éclairés sur les sentiers cachés qu'emprunte l'extermination administrative des récalcitrants - mais à l'expresse condition, déjà évoquée ci-dessus, qu'une lanterne de Diogène nous rappelle sans relâche la droiture d'esprit de la France civilisatrice et le génie rationnel de la République.

Observons de plus près comment le Ministère de la Culture et le Centre national du Livre vont maintenant tenter d'obtenir de conserve de la bonne volonté des auteurs qu'ils consentent à mentir sciemment à l'administration fiscale et qu'ils lui déclarent, la main sur le cœur, que le mécénat d'Etat qui leur est accordé du bout des lèvres n'est nullement une reconnaissance, même implicite, de l'intérêt que la nation de Molière porterait à leur œuvre, mais seulement une pitance inavouable et qu'il sera donc décent d'élever du moins à la dignité d'un assistanat social. Puis l'on prendra grand soin de déguiser la condescendance de l'assistanat dont bénéficieront des miséreux célèbres sous le masque de la rentabilité commerciale. Le mécénat sera censé délivrer l'auteur, mais à titre fictif, de l'opprobre qui s'attache à la pauvreté dans les civilisations marchandes. Naturellement, tout vrai serviteur de la langue de Malherbe refusera, s'il est un homme d'honneur, de proférer un mensonge d'Etat de ce calibre. Mais seront-ils légion, les gentilshommes qui préfèreront signer leur arrêt de mort par consomption plutôt que de céder aux ordres éhontés des archontes ?

On remarquera à ce propos que les civilisations sont si entièrement pilotées par leur hiérarchie des valeurs que celles-ci s'infiltrent secrètement au cœur des bureaucraties et qu'elles font des Etats leurs instruments. Quelles seront les sinuosités qui permettront à la France marchande de mettre non seulement par des voies indirectes et masquées une euthanasie punitive en place au sein de la République, mais de s'en laver dévotement les mains ? On ne saurait, n'est-ce pas, reprocher à l'administration de punir des suicidaires-nés. Comment Tartuffe le pieux serait-il déclaré coupable de la mort d'Orgon , puisque ce dernier s'est ruiné par la faute de sa sottise ? Poètes, mes frères, illustrez l'adage selon lequel ventre affamé n'a pas d'oreilles. La bureaucratie de la France vous commande de vendre votre épée pour une écuelle .

Monsieur le Premier Ministre, cette vieille histoire de ciguë ou de potence jouit décidément d'une éternelle jeunesse. Voyez comment la philosophie juge l'éthique du tribunal sur la balance de sa hiérarchie des valeurs à elle. Depuis vingt-cinq siècles, Socrate trône au cœur de la République des Lettres, tellement la question du statut intellectuel et moral des créateurs de tous les temps et de tous les pays décide de la qualité des Etats et des civilisations. Une fois de plus, la France pensante a rendez-vous avec la pesée de l'universel .

Il est donc du ressort de votre autorité politique de proclamer que le Ministère de la culture n'est pas autorisé à euthanasier la hiérarchie des valeurs de la France, que les marchands du temple ne revêtiront pas la chasuble des prêtres de la République, que le Ministère de la culture est le sanctuaire de la Nation de Molière et de Descartes, qu'à ce titre, il représente et défend les droits d'un continent de l'esprit rendu critique par la philosophie depuis deux millénaires et demi, que la balance à peser les valeurs d'une démocratie dans laquelle les poètes se verront contraints de déclarer solennellement que l'industrie du livre remplit leur escarcelle, qu'une telle balance, dis-je, ne sera pas celle de la France!

Comment la République proclamerait-elle que le Trésor et la rue de Valois valideront de conserve le faux en écriture qu'ils demanderont à leurs vassaux de la plume de signer ? Il n'est pas digne de l'âme de notre pays de demander aux créateurs qu'ils apposent leur signature sur le formulaire qui attestera que le Ministère de la culture et son complice de Bercy seront autorisés à réduire la France " protectrice des Lettres et des arts " depuis 1793 au rang d'un prestidigitateur spécialisé dans la transsubstantification thaumaturgique du mécénat d'Etat en l'or glorieux d'une marchandise. Si seul le collage du succès commercial sur le blason des auteurs leur accorde les quartiers de noblesse nécessaires à leur intronisation dans une République des Lettres domestiquée par le marché, quelle distributrice de patentes qu'une culture spécialisée dans le fantasmagorique commercial, quelle cour de Versailles au rabais que celle d'une nation dont l'avoine d'une féerie fiscale garnira les râteliers !

Mais telle n'est-elle pas depuis longtemps la loi du marché éditorial français? Les droits d'auteur ne sont-ils pas versés aux gens de maison des éditeurs depuis que M. Giscard d'Estaing a abaissé d'un trait de plume les prêtres de la langue française au rang de salariés de leur " employeur " ? N'y a-t-il pas trente ans, cette année, que les industriels de l'édition ont reçu l'ordre de l'Etat de déclarer au fisc le montant des sommes versées à la valetaille de leurs ouvriers de la plume ?

Troisième lettre

Monsieur le Premier Ministre,

Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Savez-vous, Monsieur le Premier Ministre, que l'euthanasie républicaine est vêtue en personnage de comédie et que ce chambellan du funèbre se demande sans humour si ce sera par la force ou par la prière que les appariteurs de la rue de Verneuil obtiendront des auteurs qu'ils auront réduits à merci qu'ils prononcent d'un cœur léger l'astucieux mensonge de l'Etat évoqué ci-dessus ? Les écrivains mis au piquet ne vont-ils pas s'étrangler de fureur à signer une déclaration d'impôts fantomale et qui ne sera rien de moins que l'expression du tartufisme culturel des Ponce Pilate de la République? Je doute que l'Etat des droits de l'homme amène à résipiscence les insurgés et les rebelles qui entreront en dissidence. J'irai jusqu'à craindre que leur dignité et celle de leur pays se révèleront de si mauvais aloi qu'ils inaugureront un martyrologue de la culture au sein d'une démocratie devenue trop tortueuse pour leur plume.

Que va-t-il se passer si ces terroristes refusent tout net de proférer le pieux " mensonge sur l'honneur ", si je puis dire, qui leur sera extorqué sur beau papier à l'en-tête de la République ? S'ils tendent à leur maître leurs mains de mendiants affamés, ils traîneront la France de l'esprit dans la fange. Quand un mécénat inavouable, méprisant et condamné au secret aura relégué les créateurs dans une arrière-boutique, qui soutiendra que des suppliants livrés au trafic des affaires représenteront dignement le pays des Balzac et des Victor Hugo ? Monsieur le Premier Ministre, l'UNESCO, a mobilisé la civilisation mondiale contre la dictature des démocraties vouées à rabaisser les œuvres de l'esprit au rang d'une marchandise. Vous êtes le poète de la mouette et du requin . Vous avez rappelé que les cultures reposent sur des symboles de leur hiérarchie des valeurs.

Je convie la mouette à battre des ailes sur les toits d'un Ministère de la culture auquel l'euthanasie administrative sert d'épée de Damoclès. Voyez comment la rue de Valois fait semblant de prendre à son compte les arguments de la mouette. J'ai lu dans le Monde du 19 octobre 2005 : " La France est fidèle à une véritable éthique de la culture. (…) Notre message, c'est celui de l'attachement pluriséculaire de la France à la liberté, à la tolérance, à la raison, aux valeurs qui fondent la déclaration des droits de l'homme. (…) Inscrire dans le droit international que les œuvres d'art et de l'esprit ne peuvent être considérées comme des marchandises, c'est à notre époque où tout s'échange, où tout peut devenir objet de commerce, donner à la culture une place particulière, conforme à la dignité de l'être humain et à notre responsabilité face à l'histoire. " Vous avez bien lu : il s'agit d'éthique, de droits de l'homme, de dignité de l'être humain, de responsabilité face à l'histoire . Décidément, la question du statut de l'écrivain n'est pas une mince affaire dans la République.

Comment faudra-t-il donc interpréter le lourd silence du Ministère de la culture face à la politique proposée et mise en œuvre par son annexe de la rue de Verneuil, sinon comme le signe du soutien discret de l'Etat aux abus de pouvoir des fonctionnaires, qu'on verra autorisés à rayer d'un trait de plume rageur du champ culturel de la France les écrivains coupables de refuser la métamorphose de leurs œuvres en produits industriels?

Car enfin, si le mécénat d'Etat est censé honorer en cachette et honteusement des écrivains et des poètes dont l'œuvre et la vocation auront aura été jugées précieuses par des juges éclairés et si leur tribunal de fins connaisseurs de la chose écrite leur a fait désigner d'avance les élus de la mémoire de la France, n'appartient-il pas à une éventuelle commission de surveillance de leur encéphale d'estimer qu'ils ont trahi leur talent, que leur plume s'est subitement dévoyée, que leurs derniers écrits ne sont pas dignes des honneurs que les floraisons anciennes de leur boîte osseuse leur avaient valu ? N'est-il pas d'une extrême gravité d'accorder à des autocrates libérés de tout contrôle le pouvoir d'effacer de leur chef des auteurs mondialement connus du palmarès culturel de la République sans en référer à leur hiérarchie et cela pour un motif aussi extra-culturel que le refus de la victime de valider un mensonge de l'Etat qui les déshonorerait s'ils avaient la piteuse faiblesse de le proférer ? Mais qu'un tel abus de pouvoir soit devenu possible non seulement au cœur de l'Etat de droit, mais au cœur d'un Ministère de la culture dont la République se glorifie depuis près d'un demi siècle, n'est-ce pas un symptôme tellement éloquent de la ruine du génie de la nation qu'il me faut bien esquisser une spectrographie entière de notre civilisation pour en comprendre les véritables enjeux ? Aidez-moi à faire confiance au philosophe des ailes de la France pour rappeler fermement à la rue de Valois que le culte de la marchandisation du livre au nom de laquelle la direction du Centre national du Livre entend assouplir l'échine des auteurs est devenu incompatible avec le droit international.

Quatrième Lettre

Monsieur le Premier Ministre,

Mais auparavant, j'ai le plaisir d'évoquer une brève déchirure dans le ciel lourd et bas dont Baudelaire dit qu'il " pèse comme un couvercle " : savez-vous que les gardiens du génie de la France qui hantent les bureaux de la rue de Valois et de la rue de Verneuil éprouvent de grandes difficultés à préciser le statut tant substantifique qu'ectoplasmique du péché d'honnêteté républicaine ? Puisque les juristes ont le mauvais goût d'enseigner qu'un délit non assorti du châtiment d'un coupable n'est qu'un fantôme aux yeux de tous les codes pénaux de la terre, quelle peine faudra-t-il infliger aux objecteurs de conscience d'un genre particulier dont la délinquance en appellera à une définition des droits de l'homme et du citoyen étrangère à la scolastique et qui refuseront effrontément de mentir comme des arracheurs de dents à l'Etat ? Je ne vois qu'un seul châtiment proportionné à la gravité du forfait: l'anéantissement du péché par l'euthanasie du pécheur.

Laissez-moi prophétiser qu'ils relèveront la tête, les damnés de la plume dont l'entêtement demeurera tellement rebelle qu'ils n'abjureront jamais la sainte hérésie de Galilée, qui prétendait, à sa manière, que l'Etat tourne humblement autour du soleil de la vérité et non la lumière de la vérité autour de l'Etat-soleil ; laissez-moi prophétiser qu'ils redresseront l'échine, les relaps et renégats de la démocratie ecclésiale et qu'ils persévèreront hardiment, la tête sur le billot, à soutenir que leur éclat ne devra rien à la lumière d'un astre mort. Comment l'Etat allumerait-il l'étoile d'un mécénat miraculeusement constant et censé coïncider chaque année, à un sou près, avec celui de la vente fictive des ouvrages des auteurs à un public d'ignorants ? Laissez-moi prophétiser qu'ils courront au bûcher avec vaillance, les pestiférés des droits de l'homme que la République mettra au pain sec et à l'eau jusqu'à ce que mort s'ensuive, parce qu'en France, diront-ils, les âmes vivantes ne naissent pas d'un commerce, mais du souffle des grands morts.

Qu'il me soit permis, Monsieur le Premier Ministre, d'attirer votre attention sur le peu de mérite de mes prophéties. Qui fera prospérer les procédures accusatoires qui citeront les défenseurs de la France des droits de l'esprit à la barre d'une tribunal international? Qui tombera à bras raccourcis sur les apôtres de la République qui refuseront de croquer la pomme du péché nourricier qu'il leur sera demandé de commettre ? Qui vantera le trafic des indulgences qui ferait bénéficier les apostats de la démocratie des prébendes d'un faux Eden ?

Néanmoins, ce n'est pas par légèreté qu'un modeste philosophe soumet à votre examen politique une mise en ordre de bataille des caractéristiques de l'inquisition démocratique et de ceux de l'inquisition ecclésiale. Car la foi soutenait mordicus que la terre était un disque mal aplati, qu'elle trônait au centre de l'univers et que le soleil courait à toute allure dans le ciel afin de nous éclairer du mieux possible de l'éclat solitaire de ses feux. Mais Dieu ne disait pas clairement où cet astre se rendait entre le soir le matin ; sinon il lui aurait fallu avouer à ses fidèles qu'il leur avait fabriqué une planète en forme de parquet en suspension dans le vide et confesser à ses prêtres que son champion de la lumière passait des nuits peu glorieuses à éclairer le dessous d'un plancher.

Quelle est la différence entre le saint office d'une divinité si mal embouchée que ses sbires voulaient couper la langue et brûler vif un Giordano Bruno fort entêté, lui aussi, à réduire notre habitacle au rang d'un insecte tournoyant autour d'un lumignon ? C'est que Rome croyait sincèrement que Galilée se gourait aux côtés du païen Démocrite et qu'il n'était pas de crime plus abominable que de prétendre réfuter des textes révélés, tandis que l'Eglise de la rue de Valois sait parfaitement que son mécénat même rachitique est un astéroïde dont la lumière ne bénéficie en rien de la grâce de se transsubstantifier en un produit commercial.

Mais, encore une fois, la question marchande n'est qu'un leurre . Nous n'allons pas encorner le chiffon rouge d'une imposition imaginaire , puisqu'il s'agit d'une ordalie administrative chargée de graver dans la chair du poète la hiérarchie ventrale des valeurs que Kafka a illustrée dans La Colonie pénitentiaire et La Fontaine avec une histoire bien connue de chien repu et de loup famélique.

Persévérons donc à nous demander pour quelles raisons pseudo objectives, donc inconscientes et masquées, l'impossibilité même de percevoir un impôt-papillon sur les cous pelés des créateurs engendre tant de frénénie à colloquer des taxes imaginaires dans le "vide de l'air", comme disaient les physiciens du Moyen-Age ; et continuons d' observer les relations que l'écrivain famélique entretiendra avec l'euthanasie larvée dont l'Etat proposera de capitonner la niche.

Il faut savoir que quatre-vingt dix-huit pour cent des best sellers ne se vendent plus après six ou huit mois d'exploitation sous le soleil et qu'après ce délai, ils sont précipités sans espoir de résurrection dans l'Erèbe d'un oubli éternel, tandis que les vraies œuvres ne trouvent que lentement le public qui les attend. Pourquoi cela, sinon parce que ce public n'existe pas encore? Le propre des hommes de génie est d'enfanter leurs lecteurs. Il s'est vendu cinquante exemplaires de Ainsi parlait Zarathoustra en dix ans. Un siècle plus tard, on les comptait par millions dans toutes les langues de la terre . Une création est un fruit spirituel. A ce titre, elle prophétise un évangile à faire naître, une annonciation à recevoir, un éveil à allumer. Une vraie œuvre féconde des appelés, des témoins, des martyrs ; une vraie œuvre est un germe de vie, une semence, une bouée lancée dans une mer de silence.

C'est pourquoi le formalisme administratif de la rue de Verneuil révèle l'inconscient de la hiérarchie des valeurs d'une civilisation. Qu'est-ce qui donne tant d'ardeur aux haruspices de la rue de Valois à couper les ailes des papillons? La psychanalyse de l'eucharistie retournée et mise cul par-dessus tête à laquelle s'exerce une société marchande nous permettra de connaître les vraies raisons de rabaisser la politique culturelle de la République à la trame de droits d'auteur perçus dans l'éther sur la vente imaginaire d'un produit de consommation courante. Entrons donc dans l'antichambre d'une anthropologie critique dont vous savez que je tente d'en expliciter les prémisses dans la postérité de Darwin et de Freud - ce qui nous introduit à une spectrographie des relations que la République terrestre entretient avec la République céleste , celle qu'incarne l'Etat de droit. Des strates successives de l'analyse nous serviront de relais tout au long d'un voyage dans la nuit et la lumière alternées de la réflexion. Ce sera par paliers étroitement enchaînés les uns aux autres que je descendrai aux enfers à vos côtés.

Cinquième lettre

Monsieur le Premier Ministre

Pourquoi la complicité des fonctionnaires de la rue de Valois avec ceux de la rue de Verneuil ne les conduit-elle pas à se concerter le plus paisiblement du monde avec leurs collègues du Trésor afin d'opérer séance tenante la transsubstantiation du pain et du vin de l'esprit en la chair à mâcher et le sang à boire d'une République repue et commerçante ? Le Ministère des finances aurait-il abaissé la rue de Verneuil au rang de supplétif de ses services ? Si le Ministère de la culture est devenu une autorité fiscale parallèle à celle de Bercy, quel est le signataire de cette délégation de compétence et pourquoi les fantassins des deux armées se livrent-ils côte à côte à la chasse au gibier d'une imposition infructueuse? On se vissera à l'œil une loupe d'un fort grossissement pour découvrir la case minuscule indiquée sur une feuille de déclaration d'impôts artificielle par laquelle il sera impérieusement demandée de l'auteur qu'il inscrive manu proprio le montant de la falsification béatifique qui métamorphosera l'or du mécénat républicain en produit de la vente d'un objet de consommation.

Sans doute serez-vous grandement réconforté d'apprendre que les agents du fisc témoignent d'un sens tellement plus averti des relations spirituelles que l'Etat entretient avec la France qu'ils opposent le front uni de leur patriotisme aux sollicitations les plus pressantes du Centre national du Livre. Pourquoi les fonctionnaires des finances répugnent-ils à canoniser une transfiguration dont le despotisme benoît ne ferait, certes, pas entrer une obole dans les caisses de l'Etat, mais qui satisferait les alchimistes de la rue de Verneuil qu'illumine leur vocation à vivifier le génie de la France par le meurtre larvé?

Encore une fois, vous voyez bien qu'il ne s'agit pas seulement de théologie, mais également de médecine : nous sommes conduits comme par la main à diagnostiquer la maladie de l'âme dont le mécénat républicain est atteint, donc à évoquer la philosophie de la santé culturelle qui devrait inspirer l'humanisme à la française . Qu'en serait-il, aux yeux de l'homme d'Etat, du statut intellectuel et juridique d'un véritable mécénat d'Etat ? C'est nous demander de quelle nosologie une nation autrefois fière de son " exception culturelle " se trouve frappée au sein des démocraties marchandes.

Pour le comprendre, imaginons l'empereur Auguste tout occupé à harceler ses services fiscaux afin qu'ils ponctionnent la part la plus large possible de l'Etat sur les aides thérapeutiques à la création que Mécène accordait à Horace et à Virgile . Nous en ferions les gorges chaudes depuis la Renaissance ; et ce serait aux yeux de la terre entière que nos historiens ridiculiseraient l'empire romain aux yeux des enfants des écoles. Demandons-nous donc si une réflexion de la vraie France sur l'apostasie culturelle que cautionne la rue de Valois ne nous conduirait pas à une connaissance plus profonde des valeurs dont la culture républicaine se nourrit, puisque les fonctionnaires qui se promènent dans les aîtres de la rue de Valois et de la rue de Verneuil ne savent plus à quel saint se vouer pour auréoler le mécénat moderne de la lumière des droits de l'homme et du citoyen depuis que l'UNESCO les a condamnés à proclamer à haute et intelligible voix que les œuvres de l'esprit n'ont jamais été des marchandises et qu'il est devenu hérétique de contraindre par la famine les auteurs à soutenir le contraire par un faux en écriture.

Leur génie aurait-il donc pressenti la révolution médicinale que la conscience culturelle mondiale imposerait un jour à tous les Etats ou bien auraient-ils eu vent de ce que le mécénat d'Etat répond à un certain esprit de l'Europe dont l'origine remonte à la fois à l'Athènes démocratique de Périclès et à la Rome impériale d'Auguste, de Vespasien, de Titus, de Trajan, d'Hadrien et de Marc Aurèle? Dans le cas où cette rumeur serait venue à leurs oreilles, les démocraties seraient condamnées à réfléchir sur la nature du génie littéraire, tellement on ne saurait arracher le livre à l'univers marchand pour le transporter dans le ciel des poètes et des philosophes sans se demander ce qu'il en est de l'esprit de profanation qui appartient aux grands écrivains, aux grands philosophes, aux grands poètes, aux grands physiciens, aux grands tueurs et aux grands accoucheurs de " Dieu ". Comment se fait-il que tout ce qui est grand soit fécondé par des blasphèmes ? Comment se fait-il qu'il n'est pas d'homme de génie qui ne soit à l'école de ses sacrilèges ?

Apprenons donc, si vous le voulez bien, à observer plus avant les fruits de l'arbre du jardin , le vrai, celui qui enfante des saints du péché originel.

Sixième lettre

Monsieur le Premier Ministre,

N'est-il pas révélateur que le subterfuge pénal - l'euthanasie répressive - qui sera censé tirer la bureaucratie d'embarras rappellera l'enfer de Kafka ou d'Alfred Jarry, parce que la mise à mort des hérétiques au sein des démocraties pieuses sera fondée sur l'élimination physique des spécimens hors du commun que produit notre espèce et parce que le culte de l'impiété créatrice, sans laquelle il n'est pas de civilisation pensante, exacerbe les frustrations psychiques de la culture de masse? Quelle philosophie de la réduction subreptice de la France des créateurs à la domestication doctrinale la rue de Verneuil mettra-t-elle en œuvre si les accoucheurs des blasphèmes sacrés qui ont fait le monde rappellent contre vents et marées à leurs bourreaux que le talent et le génie hissent à tel point des esprits uniques et inimitables au sommet de la hiérarchie des valeurs que les sociétés égalitaristes se vengeront à voir contestées les sources et les principes de leur éthique et de leur politique? Telle est la raison pour laquelle une quinzaine d'Etats attachés à leur niche et à leur laisse se sont abstenus de voter la révolution, scandaleuse à leurs yeux, du droit international que l'UNESCO a parachevée le 21 octobre 2005 en chassant du jardin d'innocence les croqueurs de la pomme du commerce.

Nous commençons de mieux comprendre les raisons secrètes pour lesquelles les vrais garants de la Constitution française et de la Déclaration des droits de l'homme ont émigré du Ministère de la culture au Ministère des finances ; car la rue de Valois n'ose se présenter comme l'église de l'inégalité originelle des esprits. Mais si, depuis la plus haute antiquité, le mécénat n'a pas attendu l'UNESCO pour mettre les esprits créateurs et les esprits banals dans des mondes aussi radicalement distincts que celui des Houyhnhnms et des Yahous de Jonathan Swift, cet apartheid n'est-il pas la colonne vertébrale de toutes les hautes civilisations? Aussi le vrai trésor de la France est-il celui d'une aristocratie de l'intelligence et de la droiture d'esprit . Seule une élite a fait de la République la gardienne des prérogatives de la raison critique, seule une aristocratie de l'intelligence a hissé la patrie de Descartes au rang d'une nation singulière aux yeux du monde entier , parce qu'elle a fait de la logique l'axe central de la pensée. Il faut donc se demander si une guerre inexpiable ne va pas opposer les tenants d'un mécénat de la platitude aux défenseurs d'un mécénat exigeant. Les écrivains résignés que les fonctionnaires de la rue de Verneuil auront abaissés et humiliés seront-ils jugés coupables de leur reniement ou absous ? Bienheureux soit le tri qui permettra de distinguer la France créatrice de la France asservie !

Descendons donc dans la géhenne où la deuxième strate de la réflexion anthropologique sur la culture se présentera à notre examen. Quel étrange statut, n'est-il pas vrai, que celui d'une civilisation tragiquement scindée entre sa niche et sa laisse ! Lequel de ces deux visages le Ministère de la culture de la France devra-t-il présenter au monde ? Que ferons-nous de la bipolarité angoissante d'une Marianne bicéphale? Mais peut-on seulement imaginer un désastre culturel plus irrémédiable que celui qui résulterait du naufrage d'un Etat schizoïde dans l'euthanasie punitive? Comment le Centre nationale du Livre va-t-il rédiger les articles de l'orthodoxie démocratique de la culture afin de préciser la doctrine de l'assassinat larvé des gens de plume dans un grand concile des Papefigues, des Papimanes et des Carême-prenant de la France? L'écrivain qui donnera tête baissée dans le leurre de l'égalité de tous les esprits sera bien mal payé de retour, puisque son Eden le condamnera à confesser l'hérésie la plus douloureuse à ses yeux, celle de saluer comme digne du jardin d'innocence de la démocratie le mensonge de l'Etat qui le souillera aux yeux de la postérité; quant aux écrivains qui se demanderont quels sont les revanches secrètes du génie des Eschyle ou des Sophocle, ils seront piteusement chassés du paradis de la culture marchande.

Attachons-nous donc à reconquérir la droiture de l'esprit de raison dans une démocratie de la déraison . Puisque l'UNESCO a excommunié l'hérésie bon teint de se prosterner devant le sceptre d'une civilisation marchande, il se trouvera quelques fieffés serviteurs de la France des âmes et des intelligences dont l'esprit de sacrifice leur fera choisir la potion revigorante de la coupe socratique plutôt que de trahir l'éthique des droits de la pensée qui a fait de la nation de Descartes l'élue du ciel des sacrilèges. A l'heure où l'UNESCO fulmine à l'échelle planétaire contre les marchands du temple, il n'est pas démontré que la race des suicidaires de la pensée se serait éteinte . Etudions donc les relations que le pouvoir politique entretient avec l'égalitarisme culturel et avec l'aristocratisme intellectuel.

Septième lettre

Monsieur le Premier Ministre,

Souvenons-nous de ce que l'euthanasie répressive est une vieille connaissance des théologiens du patriotisme et que l'invention de cette forme cauteleuse de la mise à mort des hérétiques de l'Etat remonte à saint Thomas More, dont L'île d'Utopie a paru en 1516; souvenons-nous de ce que ce théoricien de la citoyenneté héroïque a inventé la première canonisation des idéalités patriotiques qui allaient se changer en pain christique de la foi des modernes, souvenons-nous de ce que le destin international des idéalités furieuses, personne ne les connaît mieux que vous, puisqu'elles se sont pieusement rangées sous la bannière enragée d'un empire messianisé à l'échelle de la terre ; souvenons-nous de ce que Thomas More ne s'est pas contenté de sanctifier habilement le devoir des incurables de se faire euthanasier par l'Etat rédempteur, mais qu'il a imaginé un châtiment fort rude des pécheurs; souvenons-nous de ce que la cité idéale de cet humaniste vertueux faisait jeter à la fosse commune les malandrins qui n'avaient pas accepté d'un cœur joyeux de se faire exécuter au saint bénéfice des finances de leur patrie.

Puisque l'euthanasie punitive est une thérapeutique de l'Etat chrétien - elle a culminé dans une " théologie du moindre mal " fondée, encore de nos jours, sur l'assassinat médical de la mère s'il n'est pas d'autre moyen de sauver le fœtus dont on espère que ce sera un mâle - ne pensez-vous pas, Monsieur le Premier Ministre, qu'il serait imprudent, pour la République à laquelle vous tentez de réapprendre à parler raison au monde, qu'elle suscite des vocations sacrificielles au soutien de votre politique réelle, celle qui n'a pas attendu la bénédiction de l'Unesco du 21 octobre 2005, mais que contredit secrètement votre ministère de l'absolution de l'euthanasie par la famine? J'espère vivement que, sous votre gouvernement, des saints de la liberté se lèveront en masse au milieu des bêtes à cornes ; j'espère vivement que nous rejetterons une République qui n'aurait pas le cœur à la bonne place; j'espère vivement que l'Etat échouera à proclamer française et démocratique l'euthanasie que la rue de Valois réservera à ceux qu'elle jugera dignes de cet honneur.

Vous savez mieux que personne combien la politique est la science du discernement des esprits. Les hommes d'action en partagent la vision avec les grands confesseurs d'autrefois. Les deux disciplines savent que les créateurs sont porteurs d'un bacille dormant et que le virus de la mort volontaire qui les inspire les entraîne à fuir le pire des déshonneurs de la foi à leurs yeux - celui de se soustraire à l'immolation qui les attend. Saluons l'engeance isaïaque. Elle est capable de défendre les satanés principes d'un droit public qu'elle prétendra rendre universels au mépris des carcasses . Je me prosterne, le front dans la poussière devant les kamikazes de la France.

Ouvrons donc la boîte de Pandore des jeux des autels avec les potences, enfantons une démocratie des gibets dans laquelle des samouraïs du sacrifice joyeux enfanteront une République de l'esprit de justice , élevons les missionnaires de 1789 au rang d'hosties sur les offertoires de la raison, convions ces têtes brûlées à goûter le verdict de mort que prononceront les fossoyeurs de la République, rappelons à tous que le martyre est la félicité des donateurs et que le roi de la droiture qui inventa la philosophie dansait dans la prison dont il avait fait son Prytanée. Alors l'euthanasie républicaine se nourrira de la chair et du sang des sacrifiés jubilatoires, alors l'euthanasie se changera en offrande béatifique sur la croix du patriotisme , alors le jardin d'innocence qu'on appelle la philosophie fondera l'éthique du monde.

Mais je n'ai pas besoin d'attirer votre attention d'homme d'Etat et de poète sur l'évidence qu'une démocratie fondée sur l'euthanasie portera à la France un dommage irréparable. Certes, les romanciers se montrent bien souvent vaniteux en diable. Quelques-uns seront flattés de déclarer au fisc de faux revenus de leurs ouvrages. Ceux-là cacheront soigneusement au Trésor que la pavane commerciale qui leur est demandée n'est que le fruit matamoresque de leur honte, puisque seul leur ventre affamé les fera parader sur la scène des faux en écriture où la République des Lettres et des arts aura fait, de la culture de la France, un théâtre des âmes mortes. Mais que d'offertoires attendent leur offrande si la République est clouée sur la croix des créateurs! Monsieur le Premier Ministre, vous rappellerez à la France que les poètes de l'esprit sont gros de leurs sacrilèges.

Huitième lettre

Monsieur le Premier Ministre,

Descendons vers la troisième strate de notre connaissance encore embryonnaire de l'inconscient politique abyssal qui régit la scission de la personnalité culturelle d'un Etat démocratique entre le culte qu'il professera pour les idéaux égalitaristes dont se réclame fatalement toute République de masse d'une part et la prosternation forcée devant les droits de la méritocratie dont il se vantera non moins nécessairement d'autre part. Il se trouve seulement, comme il est dit plus haut, qu'une culture fondée sur les exploits du talent et du génie reconnaît nécessairement la suréminence de l'individu d'exception, il se trouve seulement que l'exception n'est pas encline à chanter dans le chœur , il se trouve seulement que la République n'est devenue pensante que pour avoir quitté les propitiatoires du tribalisme religieux , il se trouve seulement que si la France devenait une Eglise de la scolastique administrative, c'en serait fait de la spécificité de la seule nation dont le destin résurrectionnel est celui de l'intelligence critique à laquelle vous avez vocation de redonner un destin testimonial.

La psychanalyse de la raison formaliste et en circuit fermé dont la France logicienne est appelée à condamner le cercle vicieux depuis le Discours de la méthode d'un certain René Descartes nous facilitera grandement l'accès à une spectrographie anthropologique du désastre qui a conduit le Ministère de la Culture à imaginer une forme immolatoire du despotisme démocratique dont Kafka et Alfred Jarry se sont partagé l'analyse. Demandons-nous donc quelles sont les raisons enfouies au plus profond de l'inconscient du genre humain qui pilotent l'encéphale du Ministère de la rue de Valois et du Centre national du Livre et qui s'expriment par leur répugnance instinctive - mais qu'ils habilleront des beaux vêtements de l'esprit républicain - pour la spécificité irréductible dont témoignent les créateurs dans tous les ordres, donc pour les spécimens qu'un privilège de la nature a retranchés du lot commun .

L'exemple le plus ancien et le plus saisissant de l'abîme psychique qui sépare l'homme de génie de ses comparses armés jusqu'aux dents d'une banalité redoutable est celui d'un Sophocle âgé de quatre-vingt dix ans que la férocité de sa famille voulait faire placer sous tutelle pour cause de sénilité et qui, pour sa défense devant le tribunal du peuple, s'est contenté de lui lire sa dernière tragédie, Œdipe à Colonne, qu'il venait tout juste de terminer. Mais si les citoyens-juges ont bien voulu déclarer sain d'esprit un si grand fou, c'est sans doute parce qu'ils ont été bien davantage convaincus par le contenu patriotique d'une oeuvre consacrée à exalter la gloire d'Athènes que par leur intelligence des secrets du génie dont ce grand vieillard se trouvait habité. L'auteur d'Antigone redevenait un citoyen universel, donc abstrait, dont la vocation naturelle était seulement de bien servir une Athènes idéalisée, à l'image rassurante de la démocratie à la française: Périclès n'a-t-il pas dit : " Notre ville est la pédagogue de toutes les cités grecques " ? Nos hommes de plume se présentent à leur tour en éducateurs de la planète ; mais qu'en est-il des idéalités qu'on voit prendre le mors aux dents à la demande d'un empire messianisé ?

Souvenons-nous de ce que l'homme de génie occupe une autre strate parmi les éducateurs du genre humain ; souvenons-nous de ce que le vrai Sophocle commet le sacrilège inouï d'expliquer aux Athéniens qu'Œdipe n'était coupable en rien de la fatalité dont des dieux aveugles et vengeurs l'avaient frappé ; souvenons-nous de ce que les relations que les grands esprits entretiennent avec le blasphème depuis le Prométhée d'Eschyle, l'Aristophane des Oiseaux, les sarcasmes d'Isaïe et, avant eux tous, le profanateur qui a fait dire à l'idole qu'un agneau ferait désormais l'affaire sur l'autel du meurtre sacré s'enracinent dans la guerre la plus profonde de la philosophie, celle qui aperçoit l'idole que les prophètes substituent à l'idole qu'ils ont tuée . L'ignorance socratique habite le néant où la bête s'appelle l'idole. La France de l'intelligence fait-elle son apprentissage à l'école de la connaissance des idoles ? Le Ministère de la culture se montrera-t-il secrètement offensé par le Sophocle qui a désacralisé le péché perpétuel des chrétiens, des juifs et des musulmans avec vingt-cinq siècles d'avance ?

Rien n'est plus viscéral que l'enracinement de la politique et de l'histoire de l'humanité dans son déchirement entre les iconoclastes et les esprits idolâtres . Une République proclamée " protectrice des Lettres et des arts " mais abaissée sur la scène internationale par l'idolâtrie dont témoigne l'appui de son mécénat d'Etat à la marchandisation de la culture révèle son déchirement. Un Etat scindé entre deux hiérarchies des valeurs aussi incompatibles entre elles que l'eau et le feu sera-t-elle jugée innocente ou coupable de se prosterner devant l'idole des modernes? Voyez comme les dieux d'Athènes ont conduit la cité dans le lit des idoles, voyez comme la France oscille entre l'idole et le vide, voyez comme elle hésite à transsubstantifier le mécénat républicain en produit d'un marché des idoles! Quelle est la lâcheté qui inspire son défaussement sur les auteurs qu'elle entend contraindre de commettre un forfait dont les agents du Trésor se refusent à prendre la responsabilité? Si le dépit des énarques entre en fureur contre les créateurs, serait-ce qu'ils les voient croiser le fer avec l'Etat, leur idole ? Mais si la France n'est pas une idole, qu'en est-il de l'intelligence socratique qui l'arme contre les faux dieux ?

Il nous faut décidément descendre encore quelques marches pour apercevoir l'idole dont l'esprit de la France est appelé à percer la cuirasse. Alors seulement nous suivrons des yeux l'itinéraire d'une lucidité douloureusement refoulée au plus secret de l'inconscient de la République par la dichotomie qui déchire son génie; alors seulement, une clarté d'esprit sophocléenne dressera l'oreille et se mettra à l'écoute de la colère aux yeux crevés à laquelle les contradictions internes à l'administration bicéphale de l'Etat-idole feront donner de la voix ; alors seulement nous verrons l'Etat biphasé devenir de plus en plus agressif à l'égard des auteurs au fur et à mesure que grandira et se précisera leur refus catégorique de soumettre leur dignité à la hiérarchie des valeurs à laquelle l'idolâtrie des serviteurs culturels de l'Etat tentera de les assujettir. Qu'est-ce que la marchandisation du livre veut dire aux yeux d'une anthropologie de la bête idolâtre?

Neuvième lettre

Monsieur le Premier Ministre,

Nous voici parvenus à la quatrième strate de l'analyse anthropologique des apories dans lesquelles une France à la raison déhanchée entre le vide et le commerce se débat . J'évoquais plus haut les premiers analystes de la généalogie des tyrannies massifiées que furent Alfred Jarry et Franz Kafka. En vérité, le destin de leurs héros illustre une seule et même dramaturgie: le père Ubu reproduit le type d'Etat divisé contre lui-même dont les rouages gravaient la loi dans la chair saignante des condamnés de La Colonie pénitentiaire de Kafka . J'ai déjà dit qu'au fur et à mesure qu'une République scindée entre le culte des droits de l'homme et le culte du marché se ruera vers un type de despotisme administratif d'abord doucereux, mais qui ne tardera pas à culminer dans un meurtre d'Etat soigneusement camouflé sous les idéaux de la démocratie, on verra des hommes de foi attiser malgré eux la rage des valets de la machine administrative .

Quand l'irritation pateline des bureaux sera à son comble, le spectacle de son propre tartufisme culturel que l'Etat dit " de droit " présentera au monde augmentera l'intensité et la violence de sa folie ; et plus une démocratie devenue tyrannique comme à son corps défendant pour s'être mise à l'école de ses idéaux pervertis en idoles se verra condamnée à tomber le masque, plus l'Etat bureaucratique s'affolera sur la scène du monde où ses propres fantoches le tourneront en dérision. Quand la crainte de l'Administration de perdre la face sur le théâtre de l'histoire du monde aura tourné à la démence, un Eschyle ou un Sophocle impitoyables diront à l'Etat aux yeux crevés: " Je vois le dieu aveugle que tu es devenu à toi-même, je connais l'œil que tu voudrais ouvrir sur l'idole qui te proclame innocent. A quel sein as-tu sucé le lait de la vérité ? Pourquoi fais-tu les yeux doux à ton berceau ? J'observe tes épousailles avec le ventre qui t'a nourri . Vois, le génie d'Athènes s'est réduit à distribuer des aumônes à tes Eschyle et à tes Sophocle. Vois, les descendants de la bataille de Salamine couchent avec la déesse dont ils ont fait la mère de la patrie ; vois, leur déesse , ils l'appellent Egalité ; vois, ils ont dressé la statue de l'Egalité dans leurs temples et ils en ont fait l'éducatrice de leur raison. "

Quelle est l'intelligence de la déesse Egalité ? Que sait-elle du génie des grands hommes ? " Mon génie, dit le Sophocle paradigmatique, va autrement plus loin que celui de votre Freud. Quel est le géniteur qu'Œdipe a assassiné ? Quelle est la fatalité que mon Œdipe a épousée ? C'est toute l'histoire aveugle de la Grèce qu'éclaire le destin de mon héros. Je cherche des yeux le lit que vous partagez avec votre mère . "

La République interroge le regard que l'homme de génie porte sur l'humanité. La France de la raison ordinaire s'applique à connaître la physique, la politique, le droit, la géométrie, la musique, la poésie, l'art de la navigation et toutes les sciences dont il s'agit de maîtriser la technique ; le génie de la nation observe l'espèce qui se cache dans le dos du physicien, du mathématicien, du guerrier et de tous les autres ordonnateurs et régisseurs de leur discipline particulière. La France de l'esprit regarde des ombres s'agiter devant un petit mur dans la caverne de Platon ; et son regard les transperce, et son regard se fait un spectacle de l'encéphale biphasé des idoles. Telle est la spécificité de l'intelligence de la France. Derrière la magie fiscale à laquelle une République des ombres est livrée, voici le Polyphème culturel que la démocratie marchande est devenue à elle-même et qu'elle n'ose regarder en face aux cotés des Sophocle, des Swift, des Cervantès, des Platon , des Shakespeare , des Dante et des Nietzsche .

Il y a deux humanités, nous enseigne la France symbolique dont le génie éclairera l'Europe de demain: d'un côté, celle des conquérants du ciel et du monde, celle des navigateurs et des explorateurs de la terre et des mers, celle des courages, des périls et des vaillances des Argonautes de leur destin, de l'autre, celle du refuge dans le fœtal , celle des retrouvailles avec l'idole première, la déesse-mère que notre civilisation du repli dans l'inceste voudrait épouser . L'Europe épousera-t-elle le Nouveau Monde qui l'a portée sur les fonts baptismaux du commerce mondial ou retrouvera-t-elle l'Eschyle du voleur de feu, celui du Prométhée dont Œdipe à Colonne a repris le thème et illustré la double face ? Puisse votre France, M. le Premier Ministre jouer le destin de son intelligence à l'écoute de la droiture des grands dramaturges de la condition humaine.

Par bonheur, les masques de l'inceste culturel sont appelés à se lézarder. Regardez-moi la triste mine d'un " Canada dry " qui travestit le talent ou le génie de la République en feints " bénéfices non commerciaux " ! Ce fourre-tout administratif se rendra-t-il plus seyant à se marier avec les honoraires des avocats, par exemple ? Voici la République happée par les engrenages de la machine à broyer les créateurs. Lisez la formule de son propre reniement que l'Etat se voit réduit à rédiger à l'intention des marchands : elle s'y abaisse à demander aux serviteurs de son commerce de ne pas déclarer au fisc le montant du mécénat de l'esprit dont ils bénéficient et d'apposer leur estampille sur une déclaration d'impôt censée " en bonne et due forme", celle du masque que doit porter un produit commercial deux fois falsifié, puisqu'il se verra accoupler à des honoraires et à un salaire.

Mais sous ce piteux capharnaüm, la tyrannie subie par la victime démasque la dichotomie masochiste dont souffre le tyran; car une République schizoïde en diable et dont le complexe d'Œdipe lui fait proclamer urbi et orbi à la fois que " les œuvres de l'esprit ne peuvent être considérées comme des marchandises " et qu'il faut pourtant les déclarer telles sera livrée à la forme ultime de son inceste, celui de partager sa couche avec le double cérébral auquel elle se prostitue.

Dixième lettre

Monsieur le Premier Ministre,

Notre navire est encore loin du port. L'itinéraire d'une analyse anthropologique de l'inconscient culturel de la France va nous conduire à la pesée de la mythologie fiscale cogitée par un Ministre du Budget de la gauche, M. Christian Sautter, dont il a fait connaître la scolastique à Mme Catherine Trauttman dans une lettre du 19 mars 1998. Il est clair que la France promotrice d'un traité international sur le statut éthique et spirituel de la culture devra abolir la bulle promulguée motu proprio par M. Sautter. Cette épître se trouve dans les archives théologiques du Ministère des finances, où elle attend son exhumation par les soins de votre Ministre des finances. Sa lecture nous permettra d'approfondir notre enquête sur les enjeux politiques d'une thaumaturgie fiscale dont il ne vous a pas échappé, comme je l'ai déjà rappelé, qu'elle s'apparente au prodige liturgique qui fonde tout le christianisme sur un sacrifice de métamorphose de deux substances en deux autres : un acte rituel est censé changer le pain du boulanger et le vin de la vigne en la chair et le sang réels, dit la doctrine, d'un homme cruellement immolé sur un gibet pour le salut éternel de la France et de toutes les nations. Comme le propitiatoire sur lequel la victime paiera le tribut de la mort récompensée n'est autre que celui de toute la politique et de toute l'histoire d'une humanité lovée dans le giron mondial du commerce, vous serez intéressé à retrouver les gènes du mythe eucharistique au plus secret de la rançon de son péché que la France va demander aux créateurs de payer à la place du Trésor.

L'étude anthropologique de ce défaussement du pécheur sur la victime chargée de payer la dette par procuration nous révèle les arcanes de tous les sacrifices : l'auteur prendra à sa charge l'apostasie de l'Etat, comme, dans l'eucharistie, la potence symbolise la rançon versée à la divinité en échange d'un pardon profitable aux deux parties. Tout le monde regagnera sa mise: à l'instar du Créateur, la République mettra au crédit des auteurs de lui avoir tiré une épine du pied et lui fournira, en contrepartie, sa pitance à l'école du marché ; à l'instar encore du démiurge, la République rappellera de génération en génération aux hommes de génie qu'il leur faudra expier le péché d'intelligence ; et ils se crèveront les yeux pour ne pas apercevoir les bénéfices gigantesques que Dieu et l'Etat retireront de conserve de leur " rachat " des citoyens ; et Œdipe sera guéri de sa lucidité à épouser sa mère rédemptrice, une patrie des droits de l'homme privée de raison sur les autels dressés à sa propre cécité.

Naturellement, l'inculture himalayenne de ce M. Sautter l'a empêché de seulement se douter des problèmes " théologiques " qu'il soulevait même à l'échelle du sens commun au sein de la République; mais c'est bien souvent la superficialité d'esprit la plus spectaculaire qui produit les documents les plus profonds aux yeux de l'anthropologie philosophique et critique, tellement la fausse innocence dont témoigne l'inconscient banalisé des Etats ménage d'heureuses surprises aux décrypteurs d'une espèce bicéphale. Qu'en est-il de la boîte osseuse en ébullition qui secrète des dieux mi-iréniques, mi-éruptifs depuis quelques millénaires ?

Vous pensez bien que la copie républicaine du mythe oedipien de la transsubstantiation eucharistique et sa perpétuation non seulement au cœur de la laïcité française, mais dans les entrailles de toute la politique de l'inceste que l'humanité ne cesse de consommer avec ses origines n'est pas le fruit du hasard et qu'il me faut maintenant tenter de trancher ce nœud gordien afin d'articuler l'inconscient religieux de la République avec la dramaturgie qui a rendu la science historique mondiale aveugle aux convulsions nouvelles du sacré que le XXIe siècle nous prépare. Comment l'incapacité d'une science de la mémoire de l'humanité de rendre compte des ressorts cérébraux des fuyards de la zoologie connaîtrait-elle un traître mot de l'objet même du savoir historique - le décryptage d'un animal flottant entre le " ciel " et la terre?

Il se trouve que, depuis quelques millénaires, l'humanité fait semblant de se mettre tantôt humblement, tantôt avec fierté à l'écoute des personnages fantastiques qu'elle place sur orbite dans le vide de l'immensité. Dans le même temps , notre étrange espèce ne cesse de dicter leur politique aux pédagogues fabuleux qu'elle a enfantés. Comment se fait-il que ce vivant soit intéressé à prêter l'oreille aux acteurs oniriques qu'il feint de se donner pour guides?

Je m'excuse d'attirer à nouveau votre attention sur le drame de la politique aux yeux crevés dont une science historique titubante souffre à titre congénital, faute de disposer d'une science du cerveau dédoublé d'une espèce dont les aventures de cape et d'épée se déroulent exclusivement dans son imagination. Mais puisque les créateurs sont des manières de Christs dont on immole des miniatures sur les autels de la déesse Egalité, observons de plus près comment la sotériologie républicaine mange la chair et boit le sang de ses victimes et comment l'euthanasie immolatoire apprête le pain et le vin de ses idéalités salvifiques. Car aussi longtemps que la politique étrangère de la France ne disposera d'aucune science des sacrifices sanglants que le genre humain offre à ses songes sur les offertoires d'une science historique aveugle, elle demeurera désarmée devant le choc des empires que notre siècle annonce de partout . Nous voici en vue de la cinquième strate, celle où l'énigme qu'on appelle l'Histoire commencera d'apparaître aux yeux des Orphée de la raison.

Onzième lettre

Monsieur le Premier Ministre,

Reprenons la question de savoir comment il se fait que la Renaissance ait si peu conduit l'Occident à une connaissance anthropologique de l'humanité et que la mémoire historique du monde soit demeurée théologique ou parathéologique . Il aura fallu attendre 1847 pour que paraisse en Allemagne une biographie de Jésus dans laquelle la mythologie de Hegel prenait la relève protestante de celle de Bossuet sous la plume de son élève David Strauss, attendre 1863 pour lire un Jésus d'Ernest Renan plus bucolique et mieux accordée aux violons de Jean-Jacques Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre qu'à une connaissance anthropologique du cerveau biphasé de notre espèce, attendre 1926 pour lire L'Avenir d'une illusion d'un certain Sigmund Freud, qui n'a retenu l'attention d'aucun historien français , attendre 1993 pour lire La fin d'une illusion de François Furet, qui n'a témoigné d'aucune connaissance anthropologique des fondements bibliques de l'eschatologie marxiste.

Comment s'étonner, dans ces conditions, que le messianisme américain soit demeuré une énigme aux yeux de la diplomatie française? N'est-il pas évident que nous ne saisirons jamais que des spectres des évadés du règne animal si les rêves incestueux des religions dont la boîte osseuse de notre espèce est remplie à ras bords depuis le paléolithique ne sont pas décryptés ? Essayons donc d'observer comment la science historique a déménagé avec armes et bagages du royaume fantasmagorique des théologies pour emménager dans celui d'un silence de mort. Pour cela, il nous faut résumer en quelques lignes la course effrénée de la science historique mondiale vers le mutisme de sa mémoire, puisque le Centre national du Livre est actuellement placé sous la direction d'un agrégé d'histoire issu de l'école normale supérieure, lequel , par bonheur, semble se révéler tellement conscient du drame que vit une science historique condamnée à demeurer coite devant l'humanité qu'il était allé enseigner pour un temps à l'Université catholique de Paris.

On se souvient qu'Erasme avait retrouvé le chemin d'une connaissance qu'il croyait parallèle des mythes religieux et des œuvres littéraires, parce que la tradition en remontait au monde hellénistique: il suffisait, pensait-il, de purifier le récit biblique de la grossièreté de son contenu matériel , il suffisait de rendre ridicule que le démon eût transporté le Christ au sommet d'une montagne réelle et tellement élevée que son regard aurait embrassé tous les empires du monde , il suffisait de rendre risible un Dieu accoutré en jardinier dans l'Eden, il suffisait d'entendre le récit biblique dans un sens allégorique et figuré, donc symbolique, pour que le christianisme trouvât son sens véritable. C'était ce qu'avaient soutenu les saint Grégoire de Naziance, les saint Basile, les saint Ambroise, puis les Pascal et enfin les hégéliens.

A partir de cet embryon d'une réflexion anthropologique sur un animal en proie à des mondes rêvés, notre civilisation aurait du moins pu découvrir qu'Hamlet, Gulliver ou don Quichotte sont des personnages aussi allégoriques, donc aussi dédoublés qu'un Ulysse attaché au mât de son navire et désireux de se laisser enivrer par le chant des Sirènes sans se trouver ensorcelé pour autant. Si les aventures des héros de la littérature mondiale ne charriaient pas les symboles ensorceleurs que sécrètent nos boites osseuses, il y a bien longtemps qu'un oubli éternel aurait effacé leurs sortilèges de notre mémoire. Un don Quichotte existera aussi longtemps qu'il s'adressera à ses lecteurs bipolaires et que ceux-ci lui répondront ; un " Dieu " schizoïde existera aussi longtemps que ses fidèles biphasés s'imagineront lui parler et qu'ils croiront l'entendre en retour ; une République dichotomique existera aussi longtemps que des citoyens calqués sur ce modèle l'apostropheront rudement et qu'elle saura se mettre à l'écoute de l'esprit mi-conquérant, mi-oedipien de la France. Mais si nous faisons le vœu que cette mère recommence à parler aux Français, redonnons aux créateurs les moyens de prêter leur voix aux Argonautes de la nation , faisons de la République la servante et le guide de ses prophètes de l'intelligence .

Mais l'humanisme de nos philologues est demeuré stérile depuis le XVIe siècle, parce que les érudits qui se sont succédé depuis Erasme de Rotterdam sont demeurés enchaînés dans la cage d'une théologie dont le Concile de Trente avait épointé les dogmes. Aussi les croyants se sont-ils dit: " Puisque nos évangiles regorgent de miracles, nous ferons de leurs symboles des preuves irréfutables de l'installation de notre maître dans un ciel rempli de nos corps ressuscités; et nous rendrons notre divinité d'autant plus présente en son logis qu'elle ne s'exprimera que par métaphores poétiques parmi nous. "

Est-il rien de plus allégorique, de plus symbolique et de plus signifiant que les aventures terrestres et célestes des dieux antiques ? Il aurait donc été rationnel de se demander en tout premier lieu ce que signifie le verbe exister appliqué indistinctement au génocidaire enragé du Déluge et à un arbre, à Hamlet et à une charrette, à la théorie physique, à la géométrie, à la musique et aux marmites d'un tortionnaire souterrain. Comment le cerveau scindé de l'homme lit-il Shakespeare, Cervantès, Isaïe, l'évangile de Saint Jean ou la Montée au Mont Carmel à la double école de la geôle qu'il est à lui-même et du chant des Sirènes? Nous sommes à la recherche des secrets cérébraux d'une espèce schizoïde et qui partage sa couche avec ses songes, nous interrogeons des théologies appliquées à mettre en scène l'inceste intellectuel et affectif de l'homme avec ses dieux. Sans doute cette recherche anthropologique est-elle dérangeante, parce qu'un enfer bouillonnant sous les pieds des croyants en dit plus long sur les secrets politiques d'un Dieu scindé entre l'éternité de son ciel et l'éternité de son mitard que les deux mille huit cent soixante cinq articles du catéchisme romain.

Quelle révolution copernicienne de l'humanisme occidental qu'une anthropologie scientifique qui nous enseignerait à dessiner l'effigie angélique et démoniaque de notre espèce, non plus en nous mettant à l'écoute de nos trois dieux claudicants, mais à observer leur trio diabolique dans les miroirs hurlants de leurs mythologies de la mort - celles que nous leur avons livrées sur commande et à titre de réflecteurs patentés de notre esprit de vengeance et de notre esprit de justice! Alors, nos gigantesques tortionnaires cosmiques nous auraient révélé depuis longtemps la déchirure dont souffre leur structure psychique, donc la nôtre, les contradictions internes dont témoigne leur destin mi-angélique, mi-sanglant, donc le nôtre , les apories qui embarrassent leur pédagogie du meurtre sacré, donc la nôtre , les manifestations de leur fureur dont tous les Etats du monde, donc le nôtre, copient la folie.

Mais s'il n'est pas de portraits plus tragiques d'une espèce autopunitive que ceux dont nos religions grossissent les traits jusqu'à la caricature, nos cosmologies attachées au mât se révèlent des documents historico-politiques tellement ouverts sur les arcanes psychiques des nations et des peuples qu'aucune anthropologie ne saurait s'élever au rang d'une discipline scientifique si elle demeurait incapable de démonter les ressorts des rescapés de la nuit animale dont nos trois idoles se révèlent à la fois les Sirènes et les témoins sanglants, gigantesques et relativement éducables. Une théologie n'exprime pas seulement les secrets d'une nation, mais ce qu'elle voudrait être ou devenir, ce qu'elle croit incarner, ce que son faux jour - celui qu'on n'appelle le plein jour que par antiphrase - empêche de regarder en face. Et voici que l'électrochoc du 11 septembre 2001 a brutalement rappelé aux hommes politiques du monde entier qu'ils ne connaissent pas un traître mot des alliances contrefaites et embarrassées que leurs ciels concluent avec leur histoire. Puisque l'école normale supérieure fait désormais débarquer dans la France des énarques une pluie d'agrégés d'histoire que leur génie a sans doute dissuadés de décrypter l'encéphale de l'humanité en se mettant à l'écoute de Sophocle, d'Eschyle, de Shakespeare, de Swift ou de Cervantès, le monde anglo-saxon a poussé un soupir de soulagement devant le silence des descendants épuisés du siècle des Lumières. Qu'allons-nous faire de nos Thucydide et de nos Tacite en herbe ? Puisqu'ils ont été rendus muets comme des carpes, allons-nous interpréter le sacré refoulé qui a commencé de dévaler dans une République fatiguée sous les traits de gentils ordonnateurs des pompes funèbres de la pensée critique ? Comment allons-nous mettre sur le gril la dernière visiteuse d'une culture française à laquelle notre Ministre de la culture affirme vouloir donner " une place particulière [et] conforme à la dignité de l'être humain " si cette visiteuse n'est qu'une préparatrice en pharmacie et si le remède qu'elle entend administrer au patient s'appelle l'euthanasie répressive?

Peut-être est-il temps d' entreprendre la longue marche de la pensée qui nous permettra de frapper de notre index recourbé la conque osseuse d'une République de valétudinaires de la raison. Puisse son cerveau vide nous renvoyer l'écho prometteur de Molière: " Et voilà pourquoi votre fille est muette."

Douzième lettre

Monsieur le Premier Ministre,

Quelle est donc l'ignorance que le mutisme d'une pseudo science historique tient si fort à cacher à la République? L'Europe des humanistes en sera-t-elle réduite au plaisir de se raconter les légendes théologales des divers peuples de la terre et à comparer entre eux leurs rites d'enfants ? Mais les relations tempétueuses que la géopolitique entretient avec les divers ciels dont se nourrit une espèce en bas âge ne se décryptent pas à feuilleter un livre d'images .

Eh bien, Monsieur le Premier Ministre, nous nous approchons de la sixième strate de notre plongée progressive dans la psychobiologie d'un animal que son évolution cérébrale a rendu onirique par nature ; et nous commençons d'observer le prodige qu'opère sur les autels de la République la métamorphose du mécénat d'Etat en l'hostie d'une civilisation où tout devient " objet de commerce ". Un tel prodige ne proclame-t-il pas que la vérité ne se constate pas, mais se décrète et qu'elle s'exprime sur le modèle auquel répond tout pouvoir de ce monde , c'est-à-dire par la force de l'autorité publique ?

La preuve en est apportée par une démocratie à laquelle il suffira, comme à l'Eglise, de déclarer que le pain et le vin de la vérité sont de la chair et du sang réels. Sitôt ce grand prodige enregistré, on comprendra que l'Etat démocratique sera habilité par un Vatican qu'on appellera le Conseil d'Etat à révéler le dogme selon lequel le mécénat public sera le produit de la vente des ouvrages d'un auteur. Mais pourquoi imposer ce miracle par un chantage qui dira à l'auteur : " Entérinez mon coup de force en échange de votre pitance " ?

Si Orphée erre à la recherche d'Eurydice dans les profondeurs peuplées d'immortels de génie, je me permets, Monsieur le Premier Ministre, d'attirer votre attention sur l'évidence que l'irruption de la magie dans la législation républicaine n'est pas un simple accident de parcours, mais la clé d'une anthropologie vraiment scientifique de la tyrannie, donc d'une discipline capable de décrypter l'encéphale despotique des descendants d'un mammifère à fourrure. Vous ne traiterez donc ce prodige ni avec légèreté, ni avec condescendance ; car rien n'est moins anodin que l'inconscient abyssal de la politique simiohumaine que démasque l'analyse anthropologique du chantage totalitaire dont l'inculture césarienne du Centre national du Livre s'est rendue coupable sans seulement se douter que ce sceptre profanait les valeurs de la République de la raison.

Si l'autorité cérébrale de l'Etat carcéral est devenue aussi transsubstantifiante que celle d'une théologie, il convient de demander à Socrate pourquoi l'arbitraire sacré d'une bureaucratie en vient à pulvériser tout autant le ciment du sens commun que les dogmes religieux et pourquoi le miracle de la messe se trouve inversé : car l'abus de pouvoir impérieux dont nous avons observé les ressorts psycho-biologiques se garde bien d'élever le mécénat d'Etat dans le ciel de la République, mais s'applique à l'enchaîner à une marchandise. Il me faudra, en dernière instance, interroger la Pythie de Delphes sur le sens de l'oracle qui tient à humilier l'esprit de la France , alors que, de son côté, le dogme romain, si aveugle qu'il soit, voudrait élever le pain et le vin de la terre à un pain figuré et à un vin du ciel .

Si les philosophes français ne sont pas près d'abjurer le postulat qui leur fait soutenir mordicus qu'un chat est un chat et Rolet un fripon, c'est qu'ils connaissent le dernier secret du trône de la tyrannie : à savoir que les ultimes ressorts du " mal " se cachent dans la rage d'abaisser le génie humain par le fer . N'est-il pas saisissant, se demandent-ils, que la sorcellerie sacrée ne sorte par la porte que pour rentrer aussitôt par la fenêtre ? Aussi descendent-ils dans les abîmes du despotisme sur les pas de Sophocle, de Kafka ou de Swift afin qu'une radiographie psychogénétique de la guillotine les conduise à une connaissance de l'inconscient de la France résurrectionnelle . Car enfin, tous les homme de génie ont fait du théâtre de l'histoire l'arène de la folie des armes, tous ont mis l'étude de la démence des batailles au cœur de leur vision du monde, à commencer par Homère.

Et voici que leurs radiographies de la guerre leur permettent de se glisser dans deux cavernes, celle, ascensionnelle, de Platon et celle, meurtrière, de Polyphème. Alors, la psychologie quitte les chemins banalisés d'une science des Etats pour les initier à une simianthropologie historique. La France de la culture est-elle le théâtre de la guerre du commerce ou de la guerre de la pensée ? Sur quel plateau de la balance la France pose-t-elle son épée ?

Treizième lettre

Monsieur le Premier Ministre

Votre Ministre de la culture a rappelé que la France manifeste " un attachement pluriséculaire à la liberté, à la tolérance et à la raison " . Supposons donc à nouveau qu'il se trouvera des écrivains français dont la fierté refusera de se nourrir du pain de l'abaissement des valeurs dont l'Etat marchand leur présentera l'appât. Ceux-là rappelleront ce que Thibaudet disait de Stendhal, qu'il fut l'homme du combat contre l'hypocrisie sociale - celle que symbolisait un Julien Sorel confit en dévotions au séminaire de Dijon - mais que ce combat-là était celui de toute grande littérature. Tiens, voilà que Sophocle le lucide fait retour dans le débat sur les relations de l'homme de génie avec le meurtre aveugle, voici que l'auteur d'Antigone et d'Œdipe nous demande pour la seconde fois ce qu'il en est du gigantesque séminaire du genre humain qu'était une Grèce frappée de paralysie cérébrale devant un roi pestiféré, ce qu'il en est de l'inceste d'un souverain jugé responsable de son malheur, ce qu'il en est d'une République rendue bancale par son déchirement interne entre les requins de l'égalité dont ses citoyens se réclament devant sa face et son culte pour les hommes de génie dont la mort se change en mouette de leur éternité.

Une telle République forgera-t-elle le glaive des visionnaires de la raison ou se livrera-t-elle à l'inceste avec la mère des civilisations que le commerce sera devenu ? Une République de la lucidité serait le pédagogue d'une nation déchirée entre le culte de ses entrailles et l'éclat de ses symboles, une République de la lucidité enseignerait la septième et dernière strate d'une spectrographie de la nature et du rang du mécénat-hostie au sein de la hiérarchie des valeurs qu'affiche une démocratie française tentée par l'euthanasie répressive sur ses autels de la Liberté.

Par bonheur, quoi que tentent les Etats pour échapper à leurs responsabilités dans l'ordre de l'esprit, la politique est une garce qui ne les lâche pas d'une semelle et qui s'attache si bien aux basques de la France qu'elle ne cesse de lui rappeler les dangers du ridicule international qui la menacerait si elle s'obstinait à démontrer à toutes les nations que le Ministère de la culture de la Gaule et son annexe de la rue de Verneuil ignoreraient la nature même de toute philosophie et de toute poésie ; car la première de ces disciplines ne fait plus les grands tirages depuis La Critique de la raison pure d'Emmanuel Kant et l'envol de la seconde depuis Stéphane Mallarmé.

Monsieur le Premier Ministre, je n'ai pas à vous convaincre de ce que les créateurs de la raison du monde qu'on appelle des philosophes et les accoucheurs des âmes dont les apôtres se nomment des poètes n'ont pas mission de citer devant le tribunal de la France les fonctionnaires coupables de l'abus de pouvoir de se substituer à l'autorité de Themis et d'appliquer aux créateurs la sanction suprême de l'euthanasie administrative. Comme homme d'Etat, vous estimez sûrement qu'il appartient aux pouvoirs publics et à eux seuls de sanctionner ses agents tombés dans la folie de changer le mécénat d'Etat en instrument de dressage de ces chiens de créateurs. En revanche, il appartient aux homme de génie d'enfanter des nations délivrées du chantage ; car la pâtée du "soutien aux politiques culturelles " qu'affiche le Ministère de la culture à l'UNESCO et dans les tribunes internationales ne remplit pas l'écuelle des géants de la raison.

Les cultures de masse que l'histoire a connues ont toutes entraîné une civilisation entière dans un commerce incestueux avec la facilité. Aussi le combat culturel de la République s'était-il attaché à former une élite capable de hiérarchiser les savoirs et les talents avant que la massification du monde eût conduit à l'industrialisation "du marché du livre ". Et voici que la France du Centre national du livre place ses Rimbaud et ses Descartes de demain sous le joug des requins et leur dit : " Si vous ne faites pas mine de passer à la caisse, la France de l'esprit ne vous tendra plus le moindre os à ronger. "

Mais que va-t-il donc se passer si les serviteurs des marchands qui se sont introduits dans l'Etat n'ont pas reçu une formation juridique suffisante pour seulement connaître la définition du " droit positif " ? Savez-vous que leurs Cujas appliquent cette notion aux décisions d'un pouvoir exécutif dont l'aveuglement est servi par un Conseil d'Etat rendu complaisant ou docile à l'égard de l'administration et dont les " Ainsi soit-il " font tourner l'âme de la France autour du soleil du commerce? Il faudra se décider à enseigner à nos élites politique que le " droit positif " n'est autre que l'ensemble du droit écrit, que Cicéron appelait leges, les lois, et que Rome avait élevé le droit écrit à une science dont la logique interne a fondé la civilisation occidentale. Car cette science savait que tout pouvoir exécutif laissé à lui-même devient aussitôt la proie des potentats avides de se rendre les maîtres de l'arbitraire et de l'anarchie au sein des Etats. Puisse votre gouvernement rappeler à ces derniers que l'esprit d'administration et l'esprit de création font deux , puisse votre politique culturelle enseigner à la rue de Valois et à la rue de Verneuil que la République est le pédagogue d'une nation que ses orfèvres ont élevée au rang de la patrie mondiale des sacrilèges.

Quatorzième lettre

Monsieur le Premier Ministre,

Et maintenant, il me reste à poser au poète une question simple: un gouvernement pleinement conscient de la vocation politique mondiale de la France peut-il ignorer le blocage de la recherche rationnelle sur l'homme et sur son histoire? Peut-il oublier que la paralysie de la raison critique a décérébré la planète? Peut-il ignorer que nos Thucydide demeurent bien incapables de rendre intelligibles les guerres de religion du XVIe siècle et , à plus forte raison, celles que le XXIe siècle nous prépare? Quand la cécité des sciences dites humaines prive les élites gouvernementales de tous les Etats des armes d'une connaissance anthropologique des peuples et des nations , un Etat peut-il se dire en mesure de faire face à son destin?

Qu'enseigne l'histoire de l'encéphale du monde ? Que la mémoire des nations et des peuples est sortie de la fonte en fusion des empires. Qu'enseigne le Nouveau Monde à tout le globe terrestre ? Que la victoire des démocraties sur l'empire nazi et sur l'empire soviétique n'a pas mis fin à l'histoire des requins, que l'Amérique a pris la relève des despotes qu'elle a abattus, que les empires d'autrefois sont nés davantage des démocraties que des tyrannies ,qu'Athènes était un empire, que Rome s'est élevée à l'empire sous l'égide du " sénat du peuple romain " et que les Césars n'ont pris la relève de la République qu'à l'heure où les esprits municipaux n'ont pas su changer de calibre , que l'empire américain n'a pas envahi l'Irak pour tuer un tyran et fonder une démocratie au cœur de l'Islam , mais pour mettre la main sur l'or noir des vaincus et pour installer sur ses terres les mêmes garnisons permanentes qui noyautent l'Europe entière depuis six décennies, que tous les empires arborent des masques sacrés depuis que l'humanité se dote d'une mémoire et que les peuples décérébrés deviennent les esclaves des masques qu'ils n'ont pas appris à décrypter.

Mais les masques sont branchés sur des cerveaux. Qui peut prétendre étudier la politique et l'histoire sans connaître la conque osseuse de l'humanité et qui peut prétendre connaître cette conque sans se demander pourquoi elle se place sous la protection de géants imaginaires ? Puisse la France héritière des Lumières se demander pourquoi un dieu du nom d'Allah pilote l'encéphale de centaines de millions de musulmans, pourquoi une deuxième divinité, dont la théologie est incompatible avec celle de la première, contraint par la force des armes les adeptes de sa rivale à adopter la forme de l'Etat et du gouvernement que réclame un ciel étranger à ses terres, pourquoi un troisième souverain des nues, le plus ancien du trio, a cuirassé l'encéphale d'Israël et conduit son peuple à reconquérir une terre perdue .

Monsieur le Premier Ministre, si nous n'entendons pas l'horloge des millénaires sonner l'heure du débarquement de la connaissance scientifique du cerveau humain dans l'histoire des empires, la France prendra un retard intellectuel égal à celui du Moyen-Age sur les humanistes de la Renaissance. Puissions-nous lutter contre les ravages de la dégénérescence cérébrale de l'Europe, puissions-nous traquer ce cancer jusque dans les organes des Etats démocratiques.

Si la France prenait une fois de plus de l'avance sur les cerveaux de son temps ; si une fois de plus, le fer de lance de la pensée donnait une nouvelle profondeur au génie de la France, un destin de l'intelligence ouvrirait les portes d'un nouveau royaume de la volonté. Tel est le vœu que je formule au terme de cette bien modeste réflexion.

2 novembre 2005