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Les fonctionnaires à l'assaut de la démocratie

 

Les fonctionnaires en grève ont joué le rôle d'une humanité prise au piège de la société idéale dont ils se voulaient les bénéficiaires. Longtemps, ils avaient circonvenu l'État au sceptre amolli dont ils administraient les revenus et géraient le palais. Mais le vieillard ensommeillé ne dormait que d'un œil…

1 - L'Europe vaincue
2 - La nation de l'esprit de justice
3 - L'inversion du temps de l'histoire
4 - Le scénario
5 - Le retour de l'argent et l'aveuglement des élites politiques
6 - La République des maires du palais
7 - La défection du peuple
8 - Le pourrissement du capitalisme
9 - Le prix du paradis
10 - La moralité des élites
11 - Le naufrage de l'écoute de la vérité
12 - La fin du patriotisme
13 - Une forme nouvelle du déclin
14 - Le déclin planétaire de l'intelligence
15 - " Grand âge, nous voici … " , Saint John Perse

1 - L'Europe vaincue

Pour la première fois depuis les siècles barbares, l'Europe se trouvait soumise aux verdicts de la force qu'un empire étranger lui dictait. Mais le cynisme de la puissance ne s'arrête pas en si bon chemin : la loi du glaive voulait se faire reconnaître pour la voix de la justice et du droit. Une galerie de spectres illustres hantait la mémoire des fils de la Grèce et de Rome. Un prédateur mondial du pétrole avait changé leurs effigies en naufragées d'une civilisation. Les gloires figées du Vieux Monde peinaient à rappeler leurs noms : Eschyle, Archimède, saint Augustin, Newton, Cervantès, Shakespeare, vous égreniez vos syllabes dans l'air raréfié de l'oubli et vos gorges nouées criaient le silence des vaincus.

Et pourtant, ce n'était pas le spectacle des ruines du Vieux Monde, ce n'était pas l'arène des agonies de la fierté, ce n'était pas le champ de décombres des nations qui retenait l'attention de la France politique : toute la classe d'État regardait la pluie d'amendements que le parti socialiste et le parti communiste faisaient tomber goutte à goutte dans l'enceinte d'une Assemblée nationale à demi déserte. L'enjeu était de taille : la République tentait de conjurer le sacrilège de placer le peuple français et les agents de l' État à égalité devant la mort. Étendu sur son lit d'agonie, le pays de Descartes se livrait à un ricanement procédurier. Dans une ultime parodie des profanations qui avaient fait sa grandeur, la France comptait les pas de chacun jusqu'à son tombeau et réglementait la distance entre les jalons de la nonchalance des agents de l'État et ceux de l'allure plus hâtive des citoyens ordinaires.

2 - La nation de l'esprit de justice

Deux siècles auparavant, la France de la pensée avait fécondé le blasphème. Les ancêtres avaient dressé la déesse Égalité sous un ciel sauvage. Et maintenant, dans un bruissement de virgules, le parti des fonctionnaires faisait accoucher la nation d'un avorton de son esprit. Quels seraient les héros auxquels la " patrie reconnaissante " allait donner leur place d'immortels au Panthéon de la liberté? Comment s'appelleraient-ils, les rois de la Fraternité dont les titres de noblesse s'inscriraient au fronton de la République ? Mais aucun nom n'a jailli de la bouche de la vérité. La nation de la justice n'a vu que des larves monter des travées où se forgeait autrefois sa souveraineté. Le peuple qui avait dicté sa loi aux rois et aux empereurs agenouillés devant les autels regardait les avortons de leur poussière escalader le ciel de l'inégalité devant le funèbre. Un fossé se creusait entre le peuple et ses serviteurs gros et gras.

Pour mesurer l'étendue du désastre politique qui avait pulvérisé l'Europe et qui ne mobilisait plus la gauche que pour la défense de l'inégalité entre la classe d' État et le peuple français, il faut garder en mémoire qu'un demi siècle de l'ambition de l'Europe de s'unir et d'opposer un front résolu à l'empire américain était parti en fumée. Il avait suffi à la volatilisation du Vieux Continent que le géant de l'or noir s'irritât d'un outrage de l'esprit de justice de la France au sceptre du nouveau roi du monde. La France, l'Allemagne et la Russie avaient refusé de se prosterner devant un raid de Washington sur le pétrole de l'Irak. D'un haussement d'épaules, le Créon moderne avait fait voler le Vieux Continent en éclats : l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie , aidées par la Pologne, le Danemark, le Portugal s'étaient ralliés à la victoire des armes sur la morale et le droit. Et maintenant, le violeur du droit international châtiait les rebelles que la victoire de ses armes n'avait pas mis à genoux: des moralistes, des théologiens et des juristes s'obstinaient dans le sacrilège de prétendre que le fer et le sang ne sont pas les poids et mesures que la balance de la justice reçoit sur ses plateaux.

3 - L'inversion du temps de l'histoire

Telles étaient les tragiques circonstances dans lesquelles la guerre entre l'État et les fonctionnaires qui le retenaient en otage au milieu de leurs pantoufles entravait la volonté de la nation de retirer des ruines une République digne de relever le défi qu'un empire d'outre mer lançait à la civilisation de la justice sur les cinq continents.

Mais les fonctionnaires cuirassés résistaient pied à pied aux retrouvailles avec le principe de l'égalité des citoyens devant le trépas d'une République à demi asphyxiée. Condorcet, Turgot, Diderot, accourez ; et vous, illustres vainqueurs des tombeaux, venez applaudir cinq millions de roitelets tenant en leur bec un fromage. Regardez-les ficeler la nation à leurs rentes et à leurs bénéfices. Leurs chenilles feront-elles proclamer à la République : " Par dérogation spéciale à la loi sur l'abolition des privilèges, la France sera peuplée de deux catégories d'habitants, celle des souverains qui détiendront le pouvoir de ligoter la nation à leur lenteur et celle des Français asservis" ?

Telles sont les circonstance qui ont présidé, au début du XXIe siècle, à un enrichissement inattendu de la littérature. On l'a vue donner naissance à un genre nouveau, lié à un renversement du temps de l'histoire : le déclin en marche de l'Europe commençait de se laisser raconter au passé. Cette forme inédite du récit avait attendu, pour faire ses premières armes, une époque déjà programmée en secret par les fatalités qui régissent la mort des civilisations. Certes, il y avait longtemps que les nations avaient commencé de courir au tombeau ; mais elles n'avaient pas encore pris rendez-vous avec le regard éclairé sur leur propre trépas qui les attendait à l'école d'un affrontement des États avec leurs propres organes. Il en avait été de même à Rome au premier siècle, quand les prétoriens faisaient et défaisaient les empereurs.

L'intelligence n'en avait pas moins pris dix-huit siècles de retard pour entendre les Montesquieu et les Gibbon raconter le déclin de l'empire. En revanche, au début du troisième millénaire, les fonctionnaires français étaient descendus en masse dans la rue sous couleur de défendre les idéaux de la République ; et ils avaient tenté de faire passer la défense de leurs privilèges pour la bannière des vainqueurs de la tyrannie. Du coup, c'est sans le vouloir qu'ils ont fécondé l'inconscient de l'histoire, qui n'attendait que ce déclic pour donner naissance à une forme d'expression de la science historique fondée sur une connaissance clarifiée des schémas qui président à l'enterrement des libertés avec les armes mêmes d'une caricature de démocratie.

Sitôt que le présent s'est changé en rétroviseur du futur, le déclin des peuples de l'Europe a commencé de se donner à méditer dans le miroir du bon sens, tellement la contingence apparente des événements au jour le jour s'effaçait devant la crudité des évidences qui mettaient leur signification historique en pleine lumière. Alors, des avocats, des juristes, des hommes politiques ont pris le relais des historiographes trop attentifs aux péripéties aveugles pour n'avoir pas perdu de vue les vastes étendues. Parmi les nouveaux maîtres de la mémoire vivante, quelques hommes de plume ont réussi à porter à la température littéraire la cécité qui tissait sa trame funèbre sous les yeux endormis de l'ancienne école.

Le drame se donnait à déchiffrer à l'ombre des stèles funéraires dressées par la mémoire. Une civilisation des désastres politiques débarquait dans une littérature d'auscultation des derniers jours de l'Europe de la pensée. Les Beckett, les Cioran l'avaient prophétisé depuis longtemps ; mais le nouveau regard de la mort était beaucoup plus pénétrant que celui de Balzac, de Zola , de Stendhal ou de Proust, parce que le récit de l'agonie d'un État étranglé par ses propres organes est plus tendu que celui de l'ascension ou du déclin des classes sociales. Au début de 2003, le canevas de la représentation pouvait se résumer comme suit.

4 - Le scénario

Quand le gouvernement fut parvenu à remettre ses agents au travail, une réflexion en profondeur sur l'histoire des déclins a bouleversé le champ de vision de la science de la mémoire. On s'est soudain souvenu que tout régime musclé s'applique à changer l'armée paresseuse, mais inoffensive des fonctionnaires en fer de lance de l'État et de son chef. Sous l'Occupation, le Maréchal Pétain n'avait pas manqué à la règle de s'assurer du zèle des agents des services publics. Comblée de gratifications, cette masse au naturel paisible s'était mobilisée au service d'un ordre politique autoritaire. A la Libération, le parti communiste avait tout naturellement profité de l'aubaine pour consolider les avantages des phalanges de bureaucrates dont Vichy s'était assuré le dévouement et la reconnaissance et qui étaient devenus les plus sûrs garants de la puissance d'un gouvernement en rupture de ban avec la République.

Du coup, la bureaucratie a bénéficié d'un statut bicéphale : l'administration démocratique jouissait désormais des prérogatives du droit de grève conquis par la classe ouvrière ; mais elle conservait les prérogatives d'une mécanique anonyme, donc irresponsable par définition et inamovible par nature qui lui avaient été accordées par Vichy. L'État se remplissait d'un prolétariat fictif. Une classe sociale nouvelle, artificiellement sécrétée par les organes mêmes de l'État, avait conquis son identité propre et s'attachait à consolider ses intérêts particuliers. Préservée de la lutte pour la vie et pelotonnée dans le giron de la fonction publique, cette caste privilégiée se substituait aux citoyens ordinaires et s'auto proclamait le " peuple de France". Ainsi déguisée, elle allait fournir aux syndicats les troupes les plus sûres d'un nouveau " prolétariat " révolutionnaire dont les ressources s'inscrivaient dans le budget : chaque année, la récolte des impôts leur permettait de s'engager sans péril dans la guerre sociale pour l'extension de leurs avantages de classe. La démocratie n'était plus que le vêtement d' emprunt des serviteurs de l'État - un camouflage sous lequel la République avait changé de nature et les syndicats de clientèle.

Aussi, dès 1945, les stratèges les plus lucides du parti de Karl Marx avaient-ils secrètement estimé que si les fonctionnaires pouvaient être arrachés à leur léthargie naturelle et mis au service de la Révolution mondiale qu'ils prophétisaient, ils joueraient le rôle décisif d'une légion d'avant-garde du " processus historique " et de son évangile. Des régiments de rentiers de l'utopie serviraient de relais offensifs à une classe ouvrière désarmée. La " lutte finale " pour l'avènement d'une société séraphique avait trouvé ses soldats. Quarante ans plus tard, les anges casqués du paradis soviétique allaient tomber du haut du ciel dans une géhenne économique aussi inévitable que facilement prévisible, puisque l'irresponsabilité statutaire des deux cents millions de citoyens-fonctionnaires de la Russie garantissait le naufrage du nouvel évangile. On ne change pas en travailleurs zélés une prêtrise d'État foisonnante et dont la carrière de rédempteurs de l'univers s'inscrit dans la seule ancienneté d'un sacerdoce des routines administratives.

5 - Le retour de l'argent et l'aveuglement des élites politiques

Du coup, le capitalisme, qui se sentait brimé depuis un demi siècle par une théologie du salut prolétarien qu'il assimilait à une sottise, s'était rebaptisé " économie de marché " ou " société libérale " ; et il avait reconquis de vastes secteurs de l'industrie et du commerce . Au sortir du zoo, on appelait " privatisation " le retour à la loi de la jungle, c'est-à-dire aux droits et aux pouvoirs de l'argent. Mais la classe d'État partiellement dépossédée par la chute du mur de Berlin conservait intacte la puissance non seulement d'imposer la défense de ses intérêts propres à la société civile tout entière, mais celle d'incarner l'État et de s'installer dans ses meubles.

Comment une société vivrait-elle sous le sceptre mou des prétoriens de la paresse auxquels Karl Marx l'angélique avait remis le sort des entreprises privées ? Les rêveurs d'un monde édénique pouvaient à tout instant bloquer la circulation des trains de grande ligne et de banlieue, bloquer le trafic aérien, couper l'électricité et le gaz, interrompre la distribution du courrier, suspendre les cours dans les écoles. La dictature de la fainéantise se changeait en couperet. Comment empêcher une ecclésiocratie de la guillotine de s'emparer de toutes les fonctions électives ? Les gouvernements socialistes s'étaient empressés de soutenir sur fonds publics la candidature des fonctionnaires au suffrage universel. En 2002, neuf députés sur dix avaient troqué la casquette du fonctionnaire pour celle du représentant de la nation. Comment auraient-ils changé de mentalité dans leur nouvelle fonction ? Les maires des grandes villes et la majorité des Présidents des Conseils généraux étaient des fonctionnaires. L'étatisation secrète de l'Assemblée nationale obéissait à une fatalité irrésistible. La canonisation de l'utopie était aux mains des innocents de la fonction publique.

6 - La République des maires du palais

Ce qui étonnait le plus les décrypteurs du présent, c'était l'extraordinaire lenteur avec laquelle les élites politiques avaient perdu l'illusion que l'État se trouvait entre leurs mains. Au début du IIIe millénaire, les gouvernements français successifs n'avaient pas encore compris que l'épreuve de force du siècle ne se déroulait plus entre les masses prolétariennes et le capitalisme, mais entre les États et leur propre appareil. En 2003, toute la classe dirigeante française s'imaginait encore qu'il suffirait d'une loi pour ramener à la raison la classe des propriétaires institutionnels du suffrage universel.

Lorsque la grève des organes de l'État eut pris fin et que les fonctionnaires eurent échoué à faire payer leur grève par le peuple, l'illusion que leur omnipotence aurait été brisée dura peu. Le parti socialiste n'avait plus que des clients. Mais la démocratie est en ruine quand des clientèles prennent la place des électeurs. Les fonctionnaires perpétuaient la tradition révolutionnaires. Ils appelaient l'État leur patron. Loin d'incarner la souveraineté du peuple français, dont ils n'étaient autrefois que les agents d'exécution , ils continuaient de toiser de haut des administrés dont ils étaient redevenus les souverains sous les vêtements de la République. Sous les apparences d'une victoire de l'État, l'Ancien Régime et ses hiérarchies monarchiques était de retour avec des vaincus avides de revanche à la fois sur l'État et sur le peuple de France.

Un regard rétrospectif suffisait pour rappeler que la droite libérale avait gagné les élection législatives de 1986 et perdu l'élection présidentielle deux ans plus tard pour avoir suscité un climat un brin moqueur à l'égard d'une pléthore administrative courtelinesque. Revenue au pouvoir en 1995, la droite l'avait reperdu dès 1997 pour s'être aussi résolument que naïvement attaquée derechef aux privilèges d'une administration imprudemment qualifiée de " mauvaise graisse " et dont l'entretien écrasait de plus en plus les finances publiques. En 2002, la droite ayant retrouvé pour la troisième fois la majorité parlementaire s'était à nouveau candidement imaginée qu'elle pouvait impunément décider de fixer le montant des cotisations et des retraites des serviteurs de l'État au même taux que dans le secteur privé. Mais rien n'ouvrait les yeux aux gouvernements alors qu'un quart de siècle auparavant M. Giscard d'Estaing avouait déjà qu'il lui fallait court-circuiter les hauts fonctionnaires en les mettant devant le fait accompli par la publication de ses décisions dans la presse.

7 - La défection du peuple

Mais, dès 1995, il était apparu que l'État démocratique ne pouvait davantage appeler le peuple français au secours de ses propres libertés que Louis XVI, Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe ou Napoléon III parce que les fonctionnaires ne suscitaient aucune jalousie au sein d'une nation dont les citoyens se retrouvaient sous le joug du capitalisme . Certes, en 2003, les " masses laborieuses " étaient descendues moins nombreuses dans la rue pour défendre les privilèges de la caste d'État dont ils assuraient sur leur propre cassette les confortables salaires. Mais en 1995, ils avaient soutenu d'un seul élan les revendications des fonctionnaires. Pourquoi était-il trop tard pour expliquer clairement la situation à une population de naufragés de l'utopie qu'un siècle de théologie du rêve avait retranchée du " principe de réalité ", comme disait cet humoriste de Freud ? C'est que le peuple souverain de 1789 ne rêvait plus que de noyer sa souveraineté verbale dans les cohortes bien réelles des serviteurs de l'État , qui comptaient près de cinq millions de têtes . En profondeur, il s'agissait d'un reniement du sacré des modernes: les idéalités principielles avaient échoué à substituer la grâce des concepts délivreurs de la démocratie à celle des grâces d'une divinité.

En 2003, une enquête avait démontré que le naufrage de la religion de 1789 touchait 70% des Français. C'était à pleins poumons que des enfants de quinze ans criaient dans les rues des slogans pour la défense de leur future retraite. Quand, dès l'âge le plus tendre, une nation autrefois éprise de grandeur ne songe qu'à se blottir dans le cocon d'une irresponsabilité statutairement réservée à une bureaucratie fainéante, c'est qu'une aristocratie de la médiocrité a tué le nerf de l'action . Aussi aucun homme politique ne se risquait-il, ni en public, ni dans la presse, à convier la nation à une réflexion sérieuse sur les causes d'une situation aussi désespérée, alors que seuls des remèdes aussi spectaculaire que le mal auraient eu une chance de conduire le malade sur le chemin de la guérison. Mais si les déclins étaient guérissables, ils perdraient leur nom : inachevés, on ne les appelle encore que des crises.

8 - Le pourrissement du capitalisme

Quelles étaient les causes profondes de la maladie ?
La première répondait à la logique de l'auto satisfaction mortifère dont se gonflait un capitalisme frappé de stupéfaction par la volatilisation subite de l'utopie marxiste et qui s'était imaginé retrouver par miracle sa vitalité politique et l'euphorie de sa prospérité économique antérieures à 1917. Mais la disqualification des rebouteux et des sorciers n'est pas la panacée des Hippocrate et des Galien. L'argent étalait maintenant des triomphes contrefaits, et il y mettait une frénésie qu'il avait ignorée avant la parution du Capital, quand la cruauté naturelle d'un capitalisme aveugle n'était pas encore dépourvue de rigorisme moral à l'égard de lui-même.

La seconde cause de l'agonie de l'Occident était dans le pourrissement de ses élites politiques : " Le poisson pourrit par la tête ", disait-on autrefois, ou encore, avec Rivarol : " Quand les peuples cessent de respecter, ils cessent d'obéir ". Les gouvernements de 1988, de 1995, de 1997, de 2003 n'étaient plus en mesure d'en appeler ni au sens patriotique des Français , ni aux idéaux de la République . L'informatique avait réduit de 95% le travail dans l'administration, mais n'avait abouti à aucune réduction des effectifs. Comment l'effort de rééquilibrer le budget par la mise à égalité des fonctionnaires et du peuple aurait-il porté remède à la bureaucratisation des civilisations vieillies, qui est une constante de l'Histoire depuis l'empire perse ? Il y avait six cents barbiers de l'empereur à la cour de Byzance.

9 - Le prix du paradis

Mais, au plus profond, c'était la première fois que l'agonie des civilisations bureaucratiques résultait de l'allongement continu de la durée de la vie. Bismarck avait imaginé une forme de la sécurité sociale d'un cynisme raffiné: une pension serait accordée à tous les travailleurs auxquels leur robuste santé réservait la rare béatitude d'atteindre l'âge de la retraite . Mais on n'entrerait au paradis de l'inaction rémunérée qu'à soixante cinq ans, alors qu'on accédait à la félicité éternelle à cinquante neuf ans en moyenne sous un ciel accueillant à un salariat hâtivement mis hors d'usage.

La sainte volonté du Dieu de l'époque se révélait si lucrative pour l'État qu'il n'avait pas de soucis de comptabilité: chaque année, la rentrée massive des cotisations de l'espérance et l'évaporation parallèle des travailleurs suffisait à payer pour dix ans l'entretien des régiments clairsemés des retardataires du trépas. Mais la mise en loterie d'une longévité raréfiée était un piège inattendu, et qu'il s'était refermé sur le voleur : en 2003, la durée de vie moyenne du sexe masculin français s'était si obstinément accrue qu'elle s'élevait à soixante dix-sept ans et celle du sexe faible à quatre-vingts. Bismarck ne se doutait pas qu'il avait offert aux États européens la corde pour se pendre : la multiplication des candidats à l'Eden terrestre était le cadeau empoisonné que l'allongement têtu de la vie réservait aux États tricheurs.

Quand la mort a commencé de retarder ses verdicts au delà du raisonnable, les États occidentaux se sont demandé quelle caverne d'Ali Baba ils allaient découvrir à point nommé. Les trésors qu'ils y trouveraient leur permettraient-ils d'entretenir la moitié coûteuse de la population ? En 1960, on comptait un retraité pour quatre travailleurs. Quarante ans plus tard, un seul était censé entretenir un confrère pendant les vingt dernières années de sa vie. Pour la première fois, l'humanité civilisée se heurtait à l'inversion d'un handicap dicté par la nature : alors qu'elle luttait depuis des millénaires pour survivre dans un monde exterminateur en diable , un seul siècle de progrès foudroyants de la médecine la contraignait à combattre un excès de bienveillance de la biologie.

10 - La moralité des élites

En Suède, en Allemagne, en Autriche, en Suisse, en Hollande, l'âge de l'entrée dans la félicité terrestre avait pu être retardé, parce qu'en contrepartie, les élites politiques avaient consenti à se réarmer d'une morale de l'État . Un Ministre suédois avait dû démissionner pour avoir acheté un cadeau à sa fille aux frais de la nation. En France, l'étatisation de la plus grande compagnie pétrolière avait comblé ses dirigeants d'hôtels particuliers et de châteaux classés monuments nationaux. Il avait fallu trois juges d'origine étrangère - une norvégienne, devenue française par son mariage, une polonaise rendue gauloise par la même voie et un juge au nom hollandais - pour enquêter sur ce scandale ; et une protection policière rapprochée de jour et de nuit les avait mis à l'abri des tueurs lancés à leurs trousses.

Quand les fantômes des grands seigneurs de l'Ancien Régime venaient hanter leurs somptueuses demeures, c'était avec un pincement de cœur qu'ils voyaient les malandrins armés du sceptre de la corruption républicaine se prélasser en ces lieux. Les maîtres de la grande industrie contrôlaient un appareil de la justice spécialisé dans la routine des classements sans suite et les ténors du Barreau mettaient leur éloquence hors de prix au service des puissances d'argent.

11 - Le naufrage de l'écoute de la vérité

Les fatalités qui commandent la mort des idéaux politiques apparaissaient dans une vive clarté aux observateurs dont le génie avait armé d'une longue vue l'histoire au jour le jour et trotte menu de la France. On avait appris à chronométrer l'instant précis où une société marchant à petits pas se trouve frappée de maladies incurables. Les historiens du futur diagnostiquaient les maladies qui rendaient incongrue la simple écoute des vérités les plus évidentes. C'était la tragédie de la surdité des élites qui avait déclenché la Révolution de 1789, mais également la montée de Mussolini, de Staline et de Hitler. Mais l'échec des remèdes de la dictature avait été définitivement démontré : c'était à une léthargie politique désespérée que les démocraties se trouvaient réduites par l'omnipotence des agents mêmes de l'État.

Dans ce contexte, le socialisme s'était converti à un capitalisme aveugle, mais n'en continuait pas moins de recruter son électorat parmi les nantis de l'État, tandis que la droite scellait des alliances de bric et de broc avec des masses de mécontents occasionnels et sporadiquement ralliés par la réhabilitation du corps des gardiens de l'ordre, tellement le renforcement en catastrophe de la gendarmerie apparaissait la dernière bouée de sauvetage d'une société à la dérive.

Il y avait longtemps que le prolétariat avait dû renoncer à l'arme de la grève, parce qu'elle était devenue suicidaire : les industries nationales se trouvaient engagées dans une concurrence à mort dans l'arène de l'argent à l'échelle des cinq continents. Le triste sort de l'État mettait dans une crue lumière le déclassement social croissant des pauvres dont les salaires dépendaient des convulsions d'un capitalisme à la fois capricieux, triomphant et dégénéré. Mais l'histoire se change en un théâtre de fantômes quand l'intérêt général de la nation se trouve sacrifié sur l'autel d'une légitimité d'emprunt, celle d'une administration dont le monopole du service public ne luttait plus qu'avec une ombre d'État de droit. Comment sauver un pouvoir politique condamné à croiser le fer avec une classe repue - celle dont l'escarcelle réclamait le tribut d'un État rebaptisé " l'employeur ".

12 - La fin du patriotisme

J'ai déjà dit que la France représentait, avec la Russie et l'Allemagne, le dernier interlocuteur réel d'une Amérique dont l'expansion messianique venait de mettre la main sur le pétrole irakien. Cette violation ouverte du droit international s'était accompagnée d'un chantage à une menace apocalyptique, celle d'armes bactériologiques évidemment inexistantes, mais brandies à la manière de l'excommunication majeure et des tourments infernaux au Moyen Âge. L'entrée fracassante des empires modernes dans l'immoralité proprement théologique d'autrefois permettait à la démocratie d'outre Atlantique de maîtriser seule les sources d'énergie de la planète.

Pendant ce temps, les comptes publics démontraient que la nation assiégée par sa bureaucratie n'avait plus que le choix entre le dépôt de bilan et le réveil d'une République musclée. La paralysie générale des idéaux de 1789 rappelait que la mort de la France sur la scène internationale pouvait survenir au cours de son sommeil. Du moins les historiens du présent ont-ils rendu Clio visionnaire : il ont ouvert les yeux de l'Europe entière sur les symptômes d'une maladie dont la logique interne commande les déclins et les rend irréversibles. Pour la première fois, les agents des services publics de la France avaient défendu leurs privilèges sans manifester le moindre intérêt pour leur vocation de représentants de l'autorité de l'État et du prestige de leur patrie dans le monde. La démocratie née en 1789 avait fondé le monde politique moderne ; et maintenant, son administration lui disait que le trône des rois n'avait été renversé que pour faire place à l' " État patron ".

13 - Une forme nouvelle du déclin

Mais les historiens-spectrographes ont tiré un autre enseignement encore de l'usage du télescope avec lequel ils ont observé l'asphyxie politique de l'Europe : ils ont constaté que leur astronomie leur fournissait la clé du succès ou de l'échec des théologies dans l'ordre biologique. Ils ont appris à interpréter l'alternance qui commande aux mythes religieux d'osciller entre les deux fonctions qui les divisent depuis leur origine: celle de fournisseurs aveugles des déclins et celle d'accompagnateurs sporadiques de l'essor de la pensée.

Dans le premier rôle, le christianisme avait voué aux gémonies les Lettres, les arts et les exploits des sciences exactes, qu'il avait accusés pendant quinze siècles d'avoir affaibli les vertus civiques d'avoir conduit l'empire romain à la ruine et de l'avoir livré aux barbares. Tout l'effort de la religion de la croix s'était porté sur l'apprentissage des vertus et des recettes de la sainteté. Jamais encore l'histoire n'avait construit un édifice théologique de cette taille. Cette gigantesque pédagogie du rêve allait plonger l'Occident dans une régression non moins titanesque de tout le savoir positif : au IVe siècle, Augustin ne connaissait plus le principe d'Archimède, découvert sept siècles plus tôt. Au VIIe siècle seulement de notre ère, l'Islam allait enseigner Euclide et Aristote à une Europe barbare, mais couverte d'églises.

Mais quand l'Occident s'est réveillé de la longue léthargie cérébrale que le christianisme lui avait fait subir, l'Islam abordait à son tour l'étape fatale qui condamne les religions de type messianique à un assèchement et à une fossilisation inévitables de leur doctrine. Le sacré a besoin de vigueur pour fonder l'ordre politique, mais ensuite sa rigidité le condamne à se scléroser.

14 - Le déclin planétaire de l'intelligence

J'ai déjà dit qu'au XXIe siècle, le Vieux Continent découvrait soudain qu'il se trouvait menacé d'une asphyxie imminente, d'un côté par le tarissement de sa natalité de l'autre par l'accroissement exponentiel de la longévité de la population. Dans le même temps, l'obscurantisme religieux que la France avait fait reculer depuis trois siècles avait repris sa marche à l'échelle de la planète entière sous la bannière d'un empire américain qui avait réussi à messianiser les idéaux de la démocratie et s'était proclamé le paraclet d'un genre humain réduit à son concept, tandis que l'Islam était menacé de retomber dans les ténèbres dont il avait aidé l'Europe à sortir treize siècles auparavant.

Or, le sommeil intellectuel du Vieux Monde lui avait déjà retiré l'audace nécessaire à une radiographie critique du fonctionnement de l'encéphale pseudo pensant de l'espèce. Il aurait fallu mener un gigantesque assaut de la raison iconoclaste à la fois sur un continent américain devenu " rédempteur", dans l'Islam à nouveau fanatisé par le Coran et au cœur d'une Afrique demeurée entre les mains des sorciers sous un mince vernis. Le déclin du phare européen se révélait celui de l'intelligence dans le monde entier. Les premiers siècles du christianisme se répétaient.

Mais l'étouffement des courages de la raison se révélait parallèle à l'accroissement inexorable de la masse des vieillards. Jamais encore l'humanité n'avait eu à résoudre une catastrophe biologique bien différente de celle de l'invasion des Goths et des Wisigoths : la catastrophe d'une raréfaction angoissante des forces vives d'une civilisation sous le poids de l'âge . A elle seule la France allait s'alourdir du fardeau de 150 000 centenaires dès 2015.

15 - " Grand âge, nous voici … " , Saint John Perse

Mais l'esprit dispose de ressources insoupçonnées. A moins de reproduire à grande échelle le scénario maléfique de la pièce de Dürrenmatt, La visite de la vieille dame, il fallait bien réhabiliter le commandement : " Croissez et multipliez " du vieux sage dont nos ancêtres avaient fait dévaler les bons conseils du haut du ciel. Toynbee disait qu'une civilisation est une réponse à un défi. Relever le défi que nos propres gènes et chromosomes nous adressait n'était pas si indigne des fuyards écervelés de la zoologie qu'une nature imprévoyante a condamnés à s'inventer eux-mêmes sans trêve ni repos. Quelle leçon que celle d'une vieillesse qui allait remettre le monde au travail et sauver l'Occident !

20 juin 2003