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Peter Handke et la France

 

Peut-être la conséquence les plus redoutable sur le long terme du basculement d'une République parlementaire dans un régime portant la cuirasse d'un exécutif omnipotent n'est-elle pas la délégitimation progressive d'une assemblée nationale réduite au rôle d'alibi d'une démocratie de figurants, mais la chute lente et irrésistible des fonctionnaires d'autorité dans un despotisme qui n'attend que l'occasion de violer le principe de la séparation des pouvoirs, et ce avec la bénédiction ouverte ou larvée de l'Etat.

L'exemple le plus récent en est la décision de M. Bozonnet , Directeur de la Comédie française, de se porter de sa propre autorité à la présidence d'un tribunal inconnu du système judiciaire français. Les accusés s'y trouveront condamnés pour délit d'opinion sans avoir été ni convoqués, ni entendus, ni représentés par un défenseur. La dernière victime de ce type de juridiction est un auteur né allemand à la suite de l'annexion de l'Autriche par Hitler en 1936 et redevenu autrichien en 1945, M. Peter Handke. Le juriste ne peut qu'exprimer son étonnement à la lecture d'une sentence prononcée par un tribunal improvisé ; mais il se frotte les yeux d'apprendre que les attendus du verdict ont été lus publiquement par le pseudo magistrat, lequel s'est vanté devant les caméras et les journalistes que son jugement ressortissait à une " décision strictement personnelle ", et dûment validée dans son esprit pour le seul motif que le " délit " l'avait fait " grimper aux rideaux ". Du coup, l'enceinte de la science du droit devient trop étroite pour une réflexion de fond sur les conditions qui assurent la légalité des décisions de justice dans tous les Etats civilisés ; car la procédure contradictoire y triomphe depuis vingt-cinq siècles. Il y faut une pesée philosophique de l'esprit qui inspire des institutions démocratiques dans tous les pays du monde.

Je rappelle le contenu littéraire de la sentence solennellement prononcée par le magistrat sans toque: retrait du programme de la Comédie française d'une pièce de théâtre du célèbre dramaturge et romancier autrichien susdit, dont le contenu ne présente aucun rapport avec l'acte d'accusation et qui devait être montée en 2007. Motif de la peine infligée : avoir assisté à l'enterrement d'un suicidé , un certain Milosevic, qui au contraire d'une dizaine d'autres despotes en pleine activité sur la planète, allait se voir condamné par le tribunal pénal international, non point pour génocide, ce qui serait bénin, mais pour crime contre l'humanité tout entière.

Dans une démocratie tombée entre les mains d'une phalange de tyranneaux de la fonction publique, un condamné mis au ban de la République des Lettres pour le crime d'avoir assisté à des obsèques aurait pu solliciter la grâce du juge souverain de la décence ou de l'indécence des funérailles au sein de la République. Mais puisque M. Peter Handke n'a pas consenti à outrager son pays d'accueil, qu'il sait respectueux des sépultures; puisqu'il est allé jusqu'à estimer qu'un écrivain ne pouvait s'humilier à cracher sur une tombe, la question qui intéresse au plus haut point le lecteur de Montesquieu ou de la Constitution de la Ve République est de savoir pourquoi le Ministre de la culture dont dépend M. Bozonnet se trouve empêché d'exercer son autorité sur un fonctionnaire de son ministère et pourquoi le pouvoir hiérarchique d'une démocratie juge vain de seulement tenter de mobiliser l'Etat de droit pour la défense de la victime d'un césarisme culturel.

On a vu le Ministre de la culture réduit à recourir à la presse pour rappeler publiquement que les décisions des fonctionnaires engagent la France sur la scène internationale et qu'elles ne sauraient donc se trouver légitimées par les opinions privées des agents de l'Etat, ce qu'il était bien méritoire de souligner, quoique allant de soi, mais préoccupant au titre d'un aveu pathétique d'impuissance ; car sitôt qu'un prétorien de l'Etat s'est livré à une violation, même spectaculaire, du principe de la séparation des pouvoirs, toute la cléricature de la République se range comme un seul homme derrière lui et fait front pour le défendre. A ce titre, la démarche désespérée de M. Donnedieu de Vabres est révélatrice de l'effondrement interne d'une démocratie qui contraint les Ministres à s'incliner devant le sceptre de leurs services. Mais la profondeur du mal se mesure à la résignation ou à l'inconscience d'un peuple asservi par quatre décennies de règne absolu de l'exécutif : la presse s'est contentée de marginaliser le point de vue du Ministre comme "seulement " politique .

Les despotismes légalisés par leur bureaucratie sont bien connus de tous les historiens. Quand une République se voit livrée à la souveraineté de ses agents , on voit une masse de petits potentats de la fonction publique attirés par l'arbitraire à tous les échelons de la hiérarchie administrative. Mais une démocratie dans laquelle une armée de petits chefs se substitue au pouvoir des gouvernants se change bientôt en victime de la limaille de fer que sa propre autocratie attire comme un aimant , parce que le principe de la séparation des pouvoirs ne protège pas seulement les libertés démocratiques, mais les Etats eux-mêmes, tellement la plaie de l'anarchie interne est la clé de tous les despotismes.

Le "cas Bozonnet " se révèlera donc paradigmatique aux yeux des historiens de la Ve République, parce que Peter Handke ne ressemble en rien aux auteurs français épurés par des tribunaux d'exception à la Libération. Certes, elle était douteuse, la légitimité de cette juridiction provisoire; mais elle ne jugeait pas des écrivains étrangers coupables de s'être inclinés devant un cercueil et leurs verdicts, tout expéditifs, superficiels et dictés par les circonstances qu'ils furent, s'expliquaient largement par le patriotisme d'une France humiliée par quatre années d'occupation.

Mais quand le juge Bozonnet préside son propre tribunal et châtie motu proprio un auteur autrichien coupable à ses yeux d'un délit politique commis hors de France, il s'agit de savoir s'il devait du moins consulter son Ministre. Considérant qu'il s'agissait d'un cas où l'intérêt supérieur de l'Etat était en jeu, celui-ci aurait sans doute informé le Gouvernement, dès lors qu'une extradition culturelle infligée sans motif juridique à un écrivain d'une autre nation peut affecter les relations de la France avec un pays étranger et ami et affecter en retour l'image de la patrie des écrivains dans le monde.

Si Peter Handke était demeuré de nationalité allemande, le gouvernement français se serait-il senti rassuré pour le motif que Berlin n'a pas encore retrouvé son prestige de capitale intellectuelle et littéraire de la Prusse de Hegel, du seul fait que la division du pays en Länders provincialise nécessairement la production littéraire et artistique: on ne redonne pas son élan créateur à un peuple partagé entre des capitales culturelles locales. Mais la France doit-elle pour autant se dire qu'elle n'a aucun souci diplomatique à se faire puisque Peter Handke est " seulement " un Autrichien et puisque Vienne n'a pas non plus retrouvé son rang culturel d'autrefois en Europe. Est-il décent de nourrir l'espoir que la pièce de Handke souffrira d'un destin médiocre, parce que, sans cela, le traitement que la France aura réservé aux relations de ce dramaturge avec un cadavre paraîtra grotesque aux yeux des historiens de la Ve République ? La malchance du Parquet du Second Empire est d'avoir ridiculisé la France devant le monde entier pour avoir poursuivi un Flaubert et un Baudelaire à la postérité retentissante. Il est singulier que personne ne garde présent à l'esprit que ce ne sont pas les juges qui écrivent l'histoire des œuvres, mais les œuvres l'histoire des juges.

Dans la Reine morte, le roi Ferrante jette son fils Pedro "en prison pour médiocrité ". Les Républiques ne jettent pas des individus en prison pour médiocrité, mais des gouvernements entiers. Peter Handke, je souhaite à votre postérité que Berlin et Vienne ressuscités jettent un jour les Marcel Bozonnet, " In's Gefängnis für Armseligkeit", " en prison pour médiocrité ".

le 1er juin 2006