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LE POUVOIR D'ETAT ET LE POUVOIR REPUBLICAIN

Analyse juridique des abus de pouvoir et des manquements à la loi républicaine de Mme Anne Miller , Secrétaire générale du Centre national du livre

 

La réflexion sur la guerre entre la force et le droit est née parallèlement à la construction de l'Etat occidental. Très tôt, il est apparu que le principe de la prééminence du droit réclame une éthique , qu'une éthique n'est durable que si elle se réclame de valeurs universelles , que le combat pour l'universel fait apparaître la division du genre humain entre les esprits tribaux, dont l'ambition est de régner par leur immersion dans des groupes clos sur eux-mêmes et dont les membres se veulent étroitement solidaires par leur appartenance à un clan, d'une part, et les esprits domiciliés dans des mondes surréels, qu'ils soient religieux ou idéels, mais rebelles à leur fusion dans des chefferies locales.

Cette scission originelle des tempéraments et des intelligences est tellement enracinée dans notre espèce qu'elle s'est reproduite de génération en génération dans tous les Etats anciens et modernes et qu'elle détermine encore de nos jours le degré d'évolution intellectuelle et morale des sociétés et des civilisations.

C'est dire que la démocratie abrite dans son sein les germes du despotisme communs à tous les Etats et que seule une anthropologie historique et critique est en mesure de peser le degré de maturation des consciences nationales sur la balance de leur équilibre entre la terreur qu'y inspirent des minorités tribales et le poids toujours relatif des élites de la justice et du droit. Qu'indique l'aiguille de la balance française de la tyrannie?

L'Etat de droit y est représenté par ce qu'il est convenu d'appeler la République. Quant aux pouvoirs qu'exercent des structures de type ecclésial dans notre pays, ils illustrent l'Etat de fait. La principale de ces structures s'appelle l'énarchie . L'ambition de cette puissance s'appliquer à conquérir la souveraineté dans la République et à l'exercer au nom de la démocratie. Elle est contrôlée par des élites politiques attentives à en limiter l'arbitraire.

J'ai étudié un cas concret qui m'a paru hautement démonstratif des forces en présence et qui permet, en outre, d'observer in vivo la puissance et la durée de la résistance de l'énarchie au pouvoir républicain. Il est rare, pour l'anthropologie moderne, de disposer d'un matériau de cette qualité ; mais l'expérience est en cours, de sorte que le diagnostic ne sera rendu qu'à la fin de l'exercice. J'y convie d'avance les consultants de ce site.

1 - Rendre républicaine la République
2 - Description de l'arbitraire visé et fondements de l'examen en droit de la notion d'abus de pouvoir de l'Etat dans l'ordre culturel.
3 - Analyse juridique des manquements de Mme Anne Miller à la loi républicaine
4 - Socrate : " Ce qui est pieux l'est-il parce que pieux ou est-il pieux parce que les dieux l'ont déclaré tel ? "
5 - La France de la violence physique dans l'ordre judiciaire
6 - La philosophie française à la recherche de la psychophysiologie des idoles
7 - Les prêtres de la France
8 - Psychophysiologie de l'énarchie
9 - Les jésuites et les jansénistes de la France

1 - Rendre républicaine la République

Que se passe-t-il dans une démocratie quand le pouvoir d'Etat se dissocie du pouvoir républicain et prend le pas sur lui ? On sait que ce processus a conduit à la tyrannie toutes les grandes démocraties du passé; et l'on voit l'Amérique d'aujourd'hui emprunter le même chemin que celui de la Rome antique, mais pour se métamorphoser en un empire de l'innocence spécialisé dans l'exportation de ses prisonniers de guerre torturés vers les territoires moins bénits du ciel. C'est que, christianisme oblige, il faut rejeter Satan hors des frontières de l'Eden.

La France serait-elle tentée par un autre itinéraire de la tyrannie, plus discret , mais non moins paradigmatique pour être demeuré à l'état latent? Dans ce cas, il importerait au premier chef d'étudier la spécificité de cet embryon du despotisme et la singularité de sa croissance à l'heure où le chef de l'Etat et le Premier Ministre en appellent à la renaissance de l'esprit républicain dans une angoisse partagée et avec des accents qui ne trompent pas l'anthropologie socratique. C'est qu'il s'agit de rien moins que de tenter d'enraciner à nouveaux frais le génie politique de la France dans l'éthique et les idéaux de 1789.

Mais comment rendre les citoyens républicains si l'on ne commence par rendre républicaine la République ? On n'assimilera pas cinq millions de musulmans par la dissolution de l'identité intellectuelle de la France dans les monothéismes islamique, juif ou chrétien, mais, tout au contraire, en remettant le fer de lance de la raison entre les mains de l'éducation nationale. La singularité de la politique française est de se couler dans le moule de la pensée critique; et il se trouve que l'intelligence mondiale est fondée sur la connaissance rationnelle depuis près de deux siècles, parce que celle-ci se veut universelle. Or, le propre de toutes les vraies Républiques, tant anciennes que modernes est précisément de se fonder sur un modèle juridique et éthique transterritorial, tellement seul l'universel transcende l'arbitraire d'un pouvoir d'Etat subjectif et local, donc solitaire et livré à son bon plaisir. C'est dire également que l' armature intellectuelle et morale de la démocratie à la française est calquée sur les trois vertus théologales, parce que la foi s'est simplement changée en une attente de la liberté, l'espérance en une attente de l'égalité et la charité, en une attente de la fraternité. Quant au culte de ces trois idéalités messianiques, il fournit une copie fidèle de feu le royaume des cieux.

Mais si toute autorité politique de type démocratique repose sur la légitimation ultime de l'universalité de ses principes confessionnels, la République française sera nécessairement fondée sur les droits doctrinaux de la pensée logique, donc de l'intelligence rationnelle, puisqu'il appartiendra à l'esprit critique de donner un destin politique mondial à des valeurs universelles. Si nous voulons donc analyser les risques de chute de la République dans l'enfer de l'arbitraire du pouvoir d'Etat, non seulement ce malheur ne sera pleinement français que s'il se donne une politique erronée de l'intelligence pour théâtre ; mais de surcroît , ce sera en toute logique qu'il en sera nécessairement ainsi, sinon ce ne seraient pas les fondements universels de la pensée européenne depuis un certain Périclès qui se trouveraient anéantis par un pouvoir d'Etat devenu despotique sur le modèle propre à la France ; et ce sera également la logique interne d'une République marquée du sceau de l'universalité de la pensée qui imposera la fatalité du rendez-vous d'une tyrannie à la française avec un Ministère de la culture infidèle aux principes qui donnent sa santé à l'encéphale de la France; car si ce rendez-vous tragique venait à se déplacer vers un autre Ministère que celui de la rue de Valois, il ne serait ni aussi éloquent, ni aussi riche d'enseignements politiques.

Ce sera donc à partir de l'étude juridique d'un cas particulier et cerné avec précision, mais hautement symptomatique, celui des abus de pouvoir et des manquements à la loi organique, c'est-à-dire à la Constitution française , dont Mme Anne Miller, Secrétaire générale du Centre national du Livre, se rend coupable aux yeux de la République principielle , que je vais tenter d'analyser le conflit des valeurs qui oppose un pouvoir d'Etat symboliquement livré à lui-même et incontrôlé en la personne de Mme Anne Miller d'une part, et un pouvoir authentiquement républicain d'autre part, en prenant soin de mettre continûment en évidence les fondements psychanalytiques et anthropologiques de l'arbitraire d'Etat français et la manière dont il se trouve protégé au plus haut niveau du pouvoir ministériel concerné.

2 - Description de l'arbitraire visé et fondements de l'examen en droit de la notion d'abus de pouvoir de l'Etat dans l'ordre culturel.

1 - Sur le plan descriptif, le cas est simple et se laisse résumer comme suit. En 1998, M. Sautter, ministre délégué au Budget, a demandé au Conseil d'Etat de l'époque et obtenu de sa complaisance à l'égard d'une France alors pilotée par la gauche que le montant des allocations de soutien à la création intellectuelle ou littéraire accordées par le Ministère de la culture aux poètes et aux philosophes mondialement connus, mais que la nature même de leur œuvre rend nécessairement peu accessibles au grand public, seraient considérées comme répondant à un sou près au montant annuel de leurs droits d'auteur, ce qui permettrait au pouvoir d'Etat d'une démocratie économique de les fiscaliser au titre de revenus réputés réels de la vente toute fictive d'une marchandise.

2 - Le Conseil d'Etat de 1998 n'a pas assorti cet exploit pseudo juridique d'une contrainte procédurale à l'égard d'assujettis formels, parce qu'en droit fiscal, le Trésor n'a nul besoin de recourir à la voie judiciaire pour imposer ses décisions aux particuliers : chaque année, la République adresse des milliers de rectificatifs fondés en droit aux citoyens de bonne foi qu'elle soumet à des contrôles systématiques ou inopinés. Or, en l'espèce, non seulement les auteurs informent ponctuellement le Trésor du montant exact du mécénat d'Etat dont ils bénéficient, mais il arrive également que le Centre national du Livre y procède avec un zèle particulier, même lorsqu'il s'agit de sommes inférieures au SMIC, donc exemptées de l'impôt par définition.

3 - Néanmoins, le Trésor se garde bien de donner suite à l'obligation de pure forme faite au pouvoir d'Etat de prendre acte des déclarations des auteurs ou de celles de Mme Anne Miller, soit qu'il juge illégale ou même anticonstitutionnelle la thaumaturgie fiscale du Conseil d'Etat de 1998, soit qu'il estime inopportun de soumettre à des pseudo rectifications des déclarations de faux droits d'auteur non imposables par nature en raison de leur modicité.

4 - Mme Anne Miller ne l'entendant pas de cette oreille ou en accord avec le pouvoir d'Etat au sein de la République a décidé que le refus de certains poètes de signer une déclaration de revenus doublement imaginaire - comme infondée en droit fiscal et comme stérile pour le Trésor - serait sanctionné par la suppression pure et simple du mécénat d'Etat dont ils bénéficiaient quelquefois depuis de longues années.

3 - Analyse juridique des manquements de Mme Anne Miller à la loi républicaine

Il appartient aux auteurs concernés et à eux seuls d'engager, le cas échéant, une procédure administrative en contestation du rectificatif qu'ils pourraient éventuellement avoir reçu du Trésor ; mais ils jugent d'avance que toute procédure judiciaire serait inutile, puisque leur motivation réelle n'est en rien d'ordre fiscal. Ils estiment que seule la sauvegarde de leur dignité intellectuelle ou artistique face à un pouvoir d'Etat devenu arbitraire entre les mains de Mme Anne Miller, donc leur engagement exclusif au service d'une République fondée en droit , leur interdit de signer le faux en écriture publique que le pouvoir exécutif leur demande d'avaliser en toute illégalité; et ils s'étonnent de ce que, par l'intermédiaire de Mme Anne Miller, le Ministère de la culture leur demande avec une extrême insistance d'attester sur leur honneur l'exactitude d'une déclaration fictive de " revenus " que ledit Ministère sait entièrement imaginaire, donc étrangère à la légalité républicaine, puisqu'il qualifie lui-même de "versements" les prétendus "revenus" des poètes au sens fiscal de ce terme.

Considérant que le Centre national du Livre représente la République au plus haut niveau de responsabilité du gouvernement d'une France de l'intelligence, les auteurs concernés refusent de dédouaner l'Etat dit " de droit " d'une falsification de son vocabulaire ; car ce langage vicié est forgé par le pouvoir administratif à seule fin de fournir par anticipation, en cas de difficulté juridique pour l'exécutif, l'argument selon lequel les services de Bercy auraient été trompés dans leur bonne foi par la perversité masochiste des écrivains, lesquels leur auraient sciemment fait croire au versement en espèces sonnantes et titubantes de droits d'auteur oniriques dans leur escarcelle ou leur sébile . Cette fantasmagorie fiscale les étonne d'autant plus que Mme Anne Miller leur a fourni des preuves abondantes et signées de sa main de ce que le fantastique d'Etat leur demande expressément qu'on le trompe ; et ils notent avec satisfaction que le Ministre du Budget est également le Ministre de la réforme de l'Etat, de sorte qu'il pourrait bien n'être autre qu'un Ministre de leur République à eux, donc le serviteur d'un Etat engagé à leurs côtés dans le combat pour la France du droit.

Ils notent également que le Ministre du Budget est le porte-parole officiel du gouvernement et qu'à ce titre, il défend le prestige politique et culturel de la France tant dans l'hexagone qu'à l'étranger et que cette fonction ministérielle est si nouvelle dans l'Etat qu'elle n'a été exercée dans la Ve République que par deux Ministres de la culture, André Malraux et Jack Lang.

L'arbitraire de Mme Anne Miller leur révèle donc le manque de respect et même le mépris dont témoigne un despotisme rampant à l'égard des auteurs qui entendent défendre République dont l' " exception culturelle", comme il est dit plus haut, ne leur semble nullement condamnée à demeurer virtuelle ; car ils croient qu'une civilisation occidentale fondée sur la défense d'une éthique universelle contre l'assaut des abus de pouvoir qui tentent toutes les autorités exécutives depuis que le monde est monde est le plus sûr garant contre la tyrannie.

Aussi ressentent-ils la violence du pouvoir d'Etat que Mme Anne Miller leur manifeste comme un chantage. Mais il ne tardent pas à remarquer que ce chantage ne manque pas de conduire le Centre national du Livre à la violence physique, celle qui aboutit à la privation pure et simple des ressources des malheureux défenseurs de la République selon la Loi.

Mais puisque, en toute logique, ils se trouvent les victimes d'une euthanasie larvée, ils se demandent si Mme Anne Miller représente la République des droits de l'homme ou seulement un pouvoir d'Etat rendu infirme par les germes fourmillants de la tyrannie qui se seraient introduits subrepticement dans ses rouages . L'autorité morale et l' autorité de fait forment-elles un vrai couple ou divorcent-elles aux fins de courir vers des destins séparés ? L'une et l'autre France y font preuve de tant de résolution à poursuivre leur chemin que la question se pose avec insistance de préciser le statut métaphysique de la République, celle qui quitte la terre habitée pour s'en aller exercer son règne dans les nues et celle qui abandonne le ciel de la France pour conquérir l'empire qu'on appelait autrefois le " temporel ". De plus, ils observent que les deux parties se méprisent réciproquement, chacune jugeant de haut la souveraineté de l'autre.

4 - Socrate : " Ce qui est pieux l'est-il parce que pieux ou est-il pieux parce que les dieux l'ont déclaré tel ? "

Les auteurs concernés font valoir, la tête sur le billot, que leur refus de signer une fausse déclaration d'impôts et, au surplus, d'en attester la prétendue véracité sur leur honneur obéit aux principes effrontés de la République stratosphérique qu'ils entendent honorer, mais que leur résolution demeure impuissante, car elle ne fait en rien obstacle au fonctionnement terrestre de l'administration fiscale dont use le pouvoir d'Etat de la France ; mais ils sont en droit, pensent-ils, de juger pour le moins singulier que, de son côté , le Trésor public semble habiter à ce point leur République à eux qu'il refuse, depuis 1998, de s'acquitter de son devoir de paraître légitimer, même sur le plan purement formel, l'arbitraire du Centre national du livre, lequel prend appui sur la scolastique du Conseil d'Etat. Pourquoi le Ministre de la réforme de l'Etat refuse-t-il d'appliquer une décision juridictionnelle ectoplasmique sur le fond ? Les écrivains auraient-il un allié dans la place ? Quoi qu'il en soit, ils estiment réjouissant que leur plume fasse preuve d'un tempérament trop authentiquement républicain pour disposer des armes de l'arbitraire qui leur permettraient de valider à leur tour et de leurs mains une disposition immorale du Conseil d'Etat qu'il appartient au Trésor et à lui seul d'ignorer superbement ou de respecter tristement.

Les auteurs concernés engagent donc Mme Anne Miller à s'adresser au Trésor à titre personnel, afin qu'il satisfasse à ses exigences concrètes et qu'il adresse aux auteurs le rectificatif comminatoire ou aimable qu'elle juge nécessaire à la régularisation de pure forme de leur situation pseudo fiscale , parce qu'ils jugent essentiel à la préservation de leur indépendance morale et intellectuelle que l'Etat de droit ne se défausse pas sur eux et ne leur délègue pas le soin d'authentifier l'arbitraire de ses décisions à sa place, mais qu'il en revendique courageusement la responsabilité pleine et entière, comme l'exigent ses prérogatives et ses compétences propres. Ils jugent qu'il y va de l'existence même de la culture républicaine, donc fondée sur des valeurs universelles, et cela du seul fait que toute création littéraire ou intellectuelle se réclame du principe selon lequel la souveraineté du vrai l'emporte sur celle d'un pouvoir d'Etat qui trahit la République.

Pour les philosophes notamment, il ne survivrait pas une miette de leur discipline s'ils se soumettaient à l'interdiction qui leur serait adressée de poser la question suivante à la France: " Une décision de l'Etat est-elle juste quand elle est française et républicaine ou est-elle française et républicaine parce que le pouvoir d'Etat l'aura déclarée telle ? " Il se trouve que la question de la foi ou du reniement est vieille comme la philosophie : " Socrate : Ce qui est pieux l'est-il parce que pieux, ou est-il pieux parce que les dieux l'ont déclaré tel? " Toute tyrannie repose évidemment sur la confusion volontaire entre ces deux autorités.

C'est donc l'obstination de leur piété qui fait soutenir mordicus aux écrivains français que la République aime qu'on lui présente les offrandes de la vérité et de la justice sur l'autel de sa Constitution, alors que, de son côté, Mme Anne Miller est convaincue que la République aime qu'on déclare dévotes ses décisions personnelles pour le seul motif qu'elle en a ainsi décidé. Les écrivains français ne peuvent que constater qu'ils ne sont pas les serviteurs de la même République que Mme Anne Miller et que le conflit entre les deux France est au fondement de toute la civilisation occidentale, parce qu'il n'y a plus de règne des valeurs si le pouvoir d'Etat fait la loi.

Au nom de la justice que leur foi leur demande de servir , ils disent à Mme Anne Miller que l'arbitraire des Etats ruine les fondements de toute philosophie et de toute littérature et que leur plume perdrait tout crédit intellectuel et éthique à soutenir qu'une décision est républicaine parce qu'un Ministre impie l'a fait décréter il y a sept ans à un Conseil d'Etat à ses ordres. C'est pourquoi leur orthodoxie se félicite de ce que la République ne dispose d'aucune juridiction au service d'un pouvoir d'Etat qui lui permettrait d'obtenir, sinon sans coup férir, du moins par la famine, que les auteurs valident à sa place une décision du Conseil d'Etat dont il n'est pas besoin d'être grand clerc pour savoir que l'avenir la déclarera hérétique. Les auteurs sont responsables devant le tribunal de la postérité et non devant Mme Anne Miller.

5 - La France de la violence physique dans l'ordre judiciaire

Les plumes socratiques se réjouissent au plus haut du ciel de la France non seulement de ce que le droit civil occidental ignore totalement le recours à la torture, mais de ce qu'il se refuse également et non moins catégoriquement à exercer la moindre violence physique à l'égard des condamnés de droit commun. S'il existait donc une procédure judiciaire en mesure de condamner les auteurs français à signer de force un formulaire mensonger, elle conduirait seulement au prononcé d'une astreinte par une autorité juridictionnelle habilitée à prononcer des verdicts de ce type, donc à faire usage d'un moyen de persuasion indirect et dûment légitimé par la loi .

Mais puisque l'empire américain donne lieu à l'examen et à la pesée , par le droit international , de la question de savoir si la privation de nourriture ressortit au catalogue des tortures, les écrivains jugent dommageable à la France que Mme Anne Miller donne au monde entier l' image peu glorieuse d'un Ministère de la culture qui ordonne l'euthanasie indirecte des auteurs qu'elle châtie pour refus de signature d'un formulaire, même si le peuple français a si bon cœur qu'il apportera sûrement leur pitance aux malheureux affamés; et puisque M. Copé est en charge de l'image morale de la civilisation française dans le monde et, en même temps, le Ministre de la réforme de l'Etat , les jansénistes de la République que Mme Anne Miller a enfantés se disent que la querelle de la Bulle Unigenitus est vieille de quatre siècles dans notre culture des formulaires; mais que si elle renaît au cœur de l'Etat laïc , M. Copé est là pour éviter la glissade de la République vers des réflexes d'église .

La question est donc de savoir s'il existe un tribunal autre que celui du Ministère du Budget dont la légitimité lui permettrait de trancher entre la piété des écrivains français à l'égard d'une République de la justice d'une part et l'impiété sacrilège de ceux de ses serviteurs qui soutiennent qu'il sera pieux de déclarer juste et républicain ce qu'il aura plu au pouvoir d'Etat de déclarer tel , d'autre part - c'est-à-dire ce que les dieux du moment auront décidé de déclarer juste et vrai à leur seule convenance et à leur plus grand avantage.

6 - La philosophie française à la recherche de la psychophysiologie des idoles

Ce n'est pas la faute des écrivains français si la querelle sur le statut des idoles est iconoclaste par définition et si elle nourrit en secret la littérature et la philosophie de l'Occident depuis les Grecs ; et puisque Mme Anne Miller soutient le blasphème selon lequel la France idolâtre qu'elle entend servir sera juste et républicaine si elle obtient des auteurs qu'ils signent une fausse déclaration d'impôts dans les formes rituelles du culte de l'Etat - " en bonne et due forme " précise-t-elle - que voulez-vous qu'y fassent les gens d'honneur et, à leur côté , la France à laquelle ils entendent prêter serment de fidélité, si le débat sur la psychophysiologie des idoles est l'avenir de l'anthropologie scientifique d'aujourd'hui et si, depuis deux millénaires et demi, la réflexion de fond sur le genre humain a choisi son théâtre, celui du conflit entre la lettre et l'esprit.

Mais quand le pouvoir d'Etat d'une République de l'impiété politique s'arroge le pouvoir d'euthanasier les écrivains fidèles à la définition de la piété et de l'impiété dont s'honore la France socratique, le tribunal compétent au chapitre de la définition du juste et de l'injuste selon la lettre ou selon l'esprit devra se trouver informé de la psychophysiologie des idoles - et , du coup, les écrivains seront conviés à siéger parmi les juges. Car ils savent depuis Platon ce qui plaît aux dieux et ce qui leur déplaît ; et ils disent qu'on ne combat que pour ce qu'on aime , qu'on n'aime que ce qu'on vénère et que la République est aimée parce qu'elle vénère la vérité , la justice et le droit.

7 - Les prêtres de la France

Mais, disions-nous, en quoi existe-t-il une forme française du pouvoir d'Etat, donc de l'arbitraire ? En ceci que Mme Anne Miller n'exercerait de toute évidence aucune autorité au sein de la République si elle n'était " couverte ", comme on dit, c'est-à-dire dûment cautionnée par sa hiérarchie ; et il est précisément significatif qu'elle se trouve " légitimée " par le Ministère de la culture, c'est-à-dire par l'autorité politique spécifique à la France de la raison et de l'intelligence ; car si ce n'étaient pas les représentants culturels de la nation de Descartes qui " couvraient " l'arbitraire du pouvoir d'Etat à la française en la personne de Mme Anne Miller , la tyrannie de type occidental ne serait pas intellectuelle par définition et n'accoucherait pas d'une idole de type cérébral . Or, les réflexes d'Eglise de la France du pouvoir d'Etat reposent sur un clergé spécialement formé dans un grand séminaire de la République; mais, à l'opposé de Séjean, qui ruina l'autorité du Sénat sous Tibère en faisant camper les légions dans l'enceinte de Rome, la République française a su rejeter en province, mais au dernier moment, le puissant clergé des prétoriens de l'Etat moderne. Car la caste du pouvoir d'Etat est idolâtre d'elle-même , donc d'une pseudo République qui proclame que la vérité, la justice et le droit seront définis par un dieu nouveau : la puissante machine administrative de la nation. C'est pourquoi les écrivains sont les vrais prêtres d'aujourd'hui , ceux dont la piété défie les devins et boit comme un nectar de la pensée la ciguë salvatrice qui s'appelle la justice.

8 - Psychophysiologie de l'énarchie

Reste à observer la psychobiologie de l'énarchie, sinon nous n'accéderons jamais à une connaissance anthropologique des idoles cérébrales. Car le pouvoir d'Etat proprement français porte la marque du passé religieux de la nation. Il s'enracine dans un despotisme de type ecclésial dont la France de 1789 court le danger constant de retrouver la pente. Souvenons-nous de ce que l'encéphale des intellectuels du Moyen-Age était contrôlé par une Eglise armée du pouvoir d'en appeler au bras séculier pour ramener les hérétiques dans le droit chemin. Cette forme de l'orthodoxie n'a été détruite qu'en apparence par la Renaissance, qui a assuré l'essor de l'édition marchande face à la censure romaine. Puis l'édition s'est industrialisée et a tué le livre de qualité , non plus au nom des dogmes, mais de la seule rentabilité commerciale. C'est pourquoi l'énarchie retrouve des réflexes de Sorbonne au plus secret d'une ecclésiocratie laïque .

Au plus profond de son inconscient politique, c'est l'ambition para religieuse de contrôler les intellectuels qu'elle retrouve intacte ; et les cerveaux qu'elle croit dépendants de ses bonnes grâces, elle tente de les soumettre à un pouvoir bureaucratique calqué sur le même modèle qu'au Moyen-Age. C'est à ce titre que Mme Anne Miller est un symptôme psycho politique d'une richesse saisissante pour le psychanalyste de l'histoire et pour l'anthropologue en mesure d'étudier en profondeur l'inconscient politique des nations.

9 - Les jésuites et les jansénistes de la France

Il est saisissant, pour l'anthropologie moderne que, sous la plume de Mme Anne Miller, les jésuites de la laïcité se déclarent en droit d'obtenir la capitulation des jansénistes et qu'ils promulguent la Bulle Unigenitus de l'Etat papal. Si les nouveaux défenseurs du formulaire recourent à une contrainte physique apparentée à la torture, c'est que les fils de 1789 ne sont pas les capitulards de Port-Royal, qui ont rendu les armes en rase campagne. Il est donc fondamental, pour la connaissance de l'encéphale biphasé des descendants d'un quadrumane à fourrure, que les sciences humaines s'engagent dans la recherche des fondements anthropologiques de l'imaginaire religieux et du despotisme cérébral qu'il sécrète.

Les auteurs concernés ont le devoir de rappeler que les châtiments fondés sur le recours à la torture sont inscrits dans la psychophysiologie des siècles de foi et que cette vérité paraît momentanément oubliée de tous les Etats civilisés et en premier lieu de la France, mais qu'elle demeure tapie au plus secret de la civilisation européenne, d'où elle est prête à resurgir pour débarquer à nouveau sur la place publique; et puisque la décision de supprimer purement et simplement les moyens de s'alimenter des écrivains de haut vol s'apparente à une euthanasie punitive devenue officiellement incompatible avec le droit international, ils rappellent à Mme Anne Miller que la déclaration de principe de Socrate selon laquelle "il vaut mieux subir l'injustice que la commettre " a précédé de quatre siècles celle d'un autre héros des potences . Mais la preuve que la nation de l'esprit n'a pas oublié ses clergés des gibets, c'est qu'une République de l'intelligence est prête à engager un procès en impiété contre le pouvoir d'Etat. Ce n'est donc pas la vraie France, mais celle de la lettre seulement, qui ordonne à Mme Anne Miller de substituer le culte d'une idole au règne de la loi.

Quelle est la République socratique, celle dont les écrivains et les philosophes de ce siècle se nourrissent ? Ceux-là savent que la gauche ne reconstruira pas les bâtisses écroulées de l'utopie politique et que la droite ne dispose pas d'une science du genre humain qui lui permettrait de conduire le siècle à une nouvelle lucidité. Ils se disent que la civilisation européenne n'a pas d'autre ressource que celle de Joffre qui disait : " Mon flanc gauche est enfoncé, mon flanc droit est en déroute, donc j'attaque ". La République est vivante quand elle mène en tête la guerre de la pensée du monde; la République est respirante quand elle se place à l'avant-garde de la connaissance de l'humanité.

Au nom des écrivains et des philosophes français, la République du "Connais-toi" déclare que le pouvoir d'Etat est une idole dont les commandements sont en contradiction radicale avec l'esprit de la nation , en contradiction radicale avec le génie de la France de la justice, en contradiction radicale avec l'Etat civilisé dont devrait témoigner une fonctionnaire chargée de la responsabilité de défendre, au rang qui lui est assigné, l'âme et l'intelligence de la République , parce que le génie de la France est le cœur de la politique et de l'éthique de la nation.

le 25 novembre 2005