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La mouette dévorée par le requin
Le procès UNESCO contre Centre national du livre

 

Les Etats modernes ont-ils la capacité de mener une " politique de l'esprit " ? Dans ce cas, que faut-il entendre par "l'esprit " dans une civilisation décidée à rejeter la codification et la fossilisation de ce terme à la vieille école des mythes religieux ? Telle était la question que je m'étais posée à la suite de la décision unanime de l'UNESCO d'inscrire dans le droit international le principe en vertu duquel le livre deviendrait le véhicule d'une œuvre et se trouverait soustrait au commerce des simples marchandises. (Qu'est-ce qu'un livre ?, 22 novembre 2005)

On se souvient que mon interrogation portait sur les mésaventures de l'" oiseau d'or " du sculpteur roumain Constantin Brancusi à l'entrée du port de New-York en 1927. Aujourd'hui, la mouette d'un poète devenu Premier Ministre sera-t-elle dévorée par le requin ? Qu'adviendra-t-il de ce volatile dans la cage du Centre national du Livre ? Est-ce bel et bien sur les directives expresses de Matignon qu'on lui a coupé les ailes ou bien s'agit-il seulement d'un assèchement de l'air dans le ciel de la France?

S'il en était ainsi, je renverrais le lecteur à mon analyse ("Ils veulent être libres et ils ne savent pas être justes" Sieyès , 12 décembre 2005 ) dans laquelle je mettais la sclérose de l'appareil de la justice révélée par le procès d'Outreau en parallèle avec celle de l'appareil de l'Etat.

Mais pour répondre à la question : " Qu'est-ce que l'esprit ? ", il faut commencer par s'interroger sur l'esprit des fonctionnaires du Centre national du livre, parce qu'ils se trouvent en charge du destin de la littérature et de la philosophie au pays de Montaigne et de Molière, de Descartes et de Proust, de Balzac et de Victor Hugo.

Quelle est la température de leur âme ? Se chauffent-ils à petit feu ou allument-ils des incendies féconds dans le cerveau de la France ? Comment font-ils mijoter le génie ou le talent ? Que disent-ils des écrivains et des philosophes et comment les comprennent-ils?

C'est ce que j'ai tenté d'observer , pièces en mains. Je traiterai plus tard de la question des responsabilités et des compétences particulières des supérieurs hiérarchiques des agents de l'Etat dont dépend la définition française des " œuvres de l'esprit ", parce que la question de l'autorité que le Président d'un Centre national du livre exerce sur ses subordonnés est une affaire d'Etat et mérite de se trouver traitée à part. Comment applique-t-il l'engagement que la France a pris auprès de l'UNESCO ? Encagée rue de Verneuil, la mouette de M. de Villepin fait triste mine. L'oiseau dont l'or s'appelle la liberté lui redonnera-t-il des ailes?

1 - Qu'est-ce qu'un éditeur ?
2 - L'inculture de l'Etat
3 - La psychophysiologie de l'Etat
4 - Qu'est-ce que l'écriture ?
5 - La haine des fonctionnaires pour les créateurs

1 - Qu'est-ce qu'un éditeur ?

En moins de deux mois, les éditeurs viennent de jeter sur le marché six cents ouvrages consacrés à la future élection présidentielle. Ils savent, avec tous les libraires, que la vente de chaque titre ne durera pas au-delà d'une semaine. Comment les fabricants d'un produit jetable de ce type se prévaudraient-ils encore du rang d'interlocuteurs crédibles d'une politique de la création ? Froben, Alde Manuce, Martens, comment vous ressusciterions-nous ?

Quelques mois après la décision quasi unanime et fort énergique en apparence de l'ensemble de la communauté des Etats membres de l'UNESCO (United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization ) d'inscrire dans le droit international le principe vertueux selon lequel le livre serait désormais retiré du commerce des simples marchandises pour s'élever au rang d'une œuvre de l'esprit, (Qu'est-ce qu'un livre ? 22 novembre 2005 ), sa réduction au rang d'objet de consommation courante se poursuit par les soins du Centre national du livre , cet établissement public placé sous la tutelle du Ministère de la culture, lequel continue d'exprimer la philosophie des droits de l'esprit dont s'inspire officiellement la France administrative. L'éditeur y bénéficie de la dignité de l'interlocuteur privilégié et complice de l'Etat, tandis que l'auteur s'y trouve relégué au rang de comparse.

Comment se fait-il que l'industrialisation intense du produit qu'on appelle encore, pour mémoire, un livre n'ait en rien seulement commencé de déclencher une mutation des mentalités culturelles au sein de l'Etat ? C'est que, depuis le XVIe siècle, l'auteur avait commencé de prendre place sur un marché - mais l'Europe ne semble avoir aucunement compris qu'une civilisation de masse change nécessairement la nature, le statut et le rang de l'invention de Gutenberg.

C'est pourquoi la politique culturelle actuelle de la France s'observe dans son miroir le plus fidèle, à savoir le traitement que l'Etat réserve ou inflige aux créateurs face à la prééminence que conserve à ses yeux la vocation, toujours réputée culturelle par définition, de la profession d'éditeur ; et c'est pourquoi l'Etat précise, par la voix de l'organe officiel de sa politique du livre - le Centre national du livre sis rue de Verneuil - qu'il ne s'intéresse qu'aux auteurs qui "s'inscrivent dans l'économie du livre", donc qui se soumettent à l'hégémonie de l'univers éditorial (Mme Anne Miller, Secrétaire générale du Cnl, Dossier de la Société des gens de Lettres, Forum organisé par la SGDL le jeudi 6 octobre 2005 à l'Hôtel de Massa).

2 - L'inculture de l'Etat

On remarquera d'emblée que cette prise de position sur le fond soulève la difficulté qui résume toute la question, celle de cerner la notion même " politique du livre " . Qu'en sera-t-il du niveau intellectuel et littéraire des fonctionnaires que l'Etat chargera de "mener à bien " une politique française de l'écrit soumise d'avance à la loi des marchands? Dans un tel contexte, le CNL précisera tout de suite qu'un " véritable auteur est aussi un gros lecteur et qu'il doit donc savoir ce que font les autres, ce que publient les éditeurs et par lequel il a une chance de se faire publier. " (Mme Anne Miller, Secrétaire générale du Cnl , Ibid., p. 18) Comme disait Johnny Halliday des chanteurs financièrement moins bien lotis que lui : " Ils devraient savoir ce que les gens demandent ".

Du coup, la posture intellectuelle, artistique et morale d'un Etat témoignera d'une inculture stupéfiante, puisque la rue de Verneuil ignorera la nature même de toute littérature. Imagine-t-on Proust, Balzac, Valéry, Joyce ou Nietzsche " regarder ce que font les autres ", donc inspecter le marché d'un regard anxieux et avide afin d'y trouver un recoin payant, alors qu'un vrai peintre, disait Malraux, occupe une place laissée vide dans l'univers de la peinture ? Et voilà notre malheureux homme de plume à la recherche du vendeur auprès duquel il aura " des chances ", de se trouver persona grata .

On voit que non seulement l'univers de l'industrie suinte du corps entier des Etats modernes comme une sueur malsaine, mais surtout que le dédain des marchands pour les gens de lettres compénétre un Etat devenu aussi inculte qu'eux et que l'ignorance de ses fonctionnaires le portera à son tour au mépris pour la gent littéraire . Comment en serait-il autrement si l'écrivain est le fouineur au petit pied qui cherche à se caser auprès de l'artisan dont il s'agira d'allécher l'ignorance ? Aussi Gaston Gallimard avait-il compris qu'il fallait changer la mentalité des éditeurs , et il en avait tiré les conséquences avec courage : puisque la tournure d'esprit et la vocation naturelle que forge la logique éditoriale interdit aux éditeurs de se métamorphoser en visionnaires de la littérature ou de la philosophie, il fut le premier marchand de livres à doter sa Maison d'un Comité de lecture composé d'homme de génie : les Malraux, les Camus, les Gide, les Queneau se réservèrent le rôle d'éditeurs réels, c'est-à-dire de décideurs seuls habilités à juger du génie de leurs pairs en herbe.

Aujourd'hui, c'est son pari sur le génie qui permet à ses successeurs de publier dans la Pléiade les géants de la littérature mondiale et d'y trouver leur ultime consécration. Mais, en 1974, Claude Gallimard disait déjà que le "métier d'éditeur" est risqué, pour le motif qu'on ne saurait savoir "ce que vaut un livre qu'après coup", et en 2005, Antoine Gallimard se vantait d'un chiffre d'affaires comparable à celui de Flammarion, qui avait commencé sa fortune au XIXe siècle avec le lancement d'une astronomie populaire.

C'est cela, l'américanisation de l'intérieur à laquelle le monde entier est livré et qui ruinera la civilisation européenne ; c'est cela, le cancer de la soumission des écrivains au suffrage de l'opinion de masse. Puisque les forts tirages tiendront lieu de juges souverains, le CNL ne manquera pas de déplorer à son tour que les best sellers ne soient, hélas, pas suffisamment nombreux : "Je les oublie, ils sont tellement rare " commente publiquement l'interprète officielle de l'Etat, Mme Anne Miller. (p. 17)

3 - La psychophysiologie de l'Etat

Mais comment un Cnl schizoïde définira-t-il la littérature " exigeante " qu'il prétendra défendre dans le même temps, mais du bout des lèvres et par acquit de conscience ? Il est difficile de préciser les critères de l'exigence avec un pied sur le marché et l'autre qui tâtonne dans Swift, Shakespeare ou Cervantèss . On sait que Proust a publié A la recherche du temps perdu à compte d'auteur chez Grasset , on sait que tel fut également le sort de l'œuvre entier de Nietzsche , dont le Zarathoustra , cette bombe éditoriale aujourd'hui miniaturisée à des millions d'exemplaires dans toutes les langues, a commencé de se vendre à cinquante exemplaires en dix ans .

Comment se fait-il que le génie ne se voie pas ? On sait que Kafka n'a été édité qu'en raison de l'extrême brièveté de ses nouvelles et que la plus célèbre d'entre elles, La Métamorphose, n'a paru que longtemps après sa mort, pour le seul motif que l'éditeur l'avait jugée bien trop longue. Dans son Journal , Gide explique que le public des vrais livres n'existe pas déjà - il sera enfanté en plusieurs décennies, parce qu'une vraie œuvre est un grain de sénevé semé dans l'encéphale simiohumain, dont il accélérera imperceptibement l'évolution. Comment imaginer que le niveau culturel des fonctionnaires du Cnl les nantirait de la profondeur d'esprit qui leur permettrait de méditer sur le statut spirituel du génie littéraire ? Qu'est-ce que le " spirituel " ?

Est-ce donc pure folie, pour un Etat moderne, de mener une " politique culturelle" attachée à détecter le talent ou le génie à coup sûr, dès lors que ses agents demeureront bien incapables de jamais seulement en concevoir une telle, parce qu'il est bien impossible de conduire aucune politique si l'on ignore la nature même de l'action qu'elle requiert ?

La question de fond que soulève l'inculture des agents d'un Etat censé doté d'une politique de la création est donc la plus préoccupante de toutes, parce qu'elle renvoie à une science politique dont on sait qu'elle a commencé d'étudier la psychophysiologie des administrations publiques depuis plus d'un demi siècle. Tous ces chercheurs ont souligné que la psychophysiologie des administrations publiques obéit à des " affects " que Easton appelait des "rôles" , notamment l'identification valorisante à l'Etat-démiurge, dont l'omnipotence diffuse et rusée se révèle un substitut, dans l'inconscient, de feu le souverain du ciel, la solidarité qu'impose l'appartenance privilégiée à une ecclésiocratie affichée ou latente, les " implications affectives " qu'entraîne l'exercice de toute autorité collective ou collégiale, l'autolégitimation éthique que sécrètent les prérogatives larvées de la " compétence ", l'incapacité de personnaliser les relations des prêtres d'une mystique rampante de l'autorité publique avec des usagers dévalorisés, relégués dans le " profane " et tenus pour des assujettis , la normativité dans l'abstrait que sécrète l'impersonnalité et l'infaillibilité de la puissance publique, le culte de la " surconformité " parareligieuse qu'affichent les servants d'une entité d'origine théologique.

Le fléau de l'inculture n'est pas seulement celui qui frappe désormais la France "des lettres, des armes et des lois" : tous les Etats modernes sont demeurés des enfants dans le domaine, si nouveau pour eux, de la création littéraire ou intellectuelle, parce que leurs conseillers culturels n'ont encore ni philosophie des œuvres de l'esprit, ni psychologie des créateurs, ni la moindre perception du fonctionnement des encéphales dotés du "formidable bon sens" dans lequel Napoléon voyait la clé du génie .

4 - Qu'est-ce que l'écriture ?

Oui, le génie n'est que le terrifiant bon sens que sa rigueur élève au sacrilège. Si le XXIe siècle sera "spirituel ou ne sera pas" (Malraux) et si le spirituel ne passe plus par les Eglises, le bon sens enseigne qu'il passera par les hommes de génie et qu'il faut donc se demander comment le souffle de l'intelligence est celui de l'esprit; et puisque l'intelligence observe la simiohumanité de l'homme et de ses dieux, donc de ses idoles , le bon sens enseigne que le "spirituel" passe par le "connais-toi" socratique, ce qui fait de la philosophie la vraie souveraine du spirituel. Il suffirait donc à l'Etat de dévider l'écheveau du bon sens pour apprendre ce qu'est l'esprit .

Mais, aux yeux du CNL, l'écrivain ou le philosophe ne seront que des amateurs travaillant à mi-temps et auxquels, on ne sait pourquoi, il viendra de temps à autre à l'esprit la lubie d'écrire un livre. L'Etat considèrera donc qu'il faut quelquefois accorder à ce prurit du " temps rémunéré pour écrire, mais pour une période limitée et non reconductible immédiatement , même s'il est possible de présenter à nouveau sa candidature après un délai de carence " ( Anne Miller, p.17) . Balzac sera le travailleur à mi-temps qui , après avoir " récrit treize fois César Birotteau les pieds dans la moutarde ", comme il le confesse à Mme Hanska, en sera réduit à chercher de l'embauche à l'ANPE en attendant qu'une nouvelle prébende de l'Etat lui fournisse l'occasion de reprendre un travail mis en hibernation.

L'Etat ignore que Valéry a récrit vingt-six fois La jeune Parque, que Proust ou Montaigne ont passé plus de temps à alimenter leur texte d'une " surnourriture " qu'à le coucher sur le papier, qu'on peut bien remettre quinze fois sur le métier un Traité de la volonté et investir à fonds perdus si l'on s'appelle Blondel. Une " politique du livre " exige de l'Etat qu'il éduque des fonctionnaires ou qu'il confie ce genre de poste à des écrivains ou à des connaisseurs qui, sans se réclamer du métier ni même avoir lu Boileau, sauraient du moins que les forçats de l'écriture non journalistique coulent un béton qui défie le temps. Aussi est-il bien impossible à quelque Etat que ce soit de mener " à bien " une vraie " politique du livre " s'il ignore jusqu'à la nature du travail de Titan de l'écrivain sur le langage - entreprise aussi peu sporadique que celle du pianiste virtuose, qui serait anéanti s'il cessait de faire ses gammes pendant six mois.

La méconnaissance de la nature de la littérature et de la pensée dont témoigne l' inculture de la République dans l'ordre de la politique du livre atteindra son comble dans le portrait caricatural que l'Etat en viendra à dresser de la fainéantise et de la prétention des gens de plume. Voici donc le portrait en pied de l'écrivain : " Nous considérons, écrit-il par la voix de son porte-parole officiel, le CNL, qu'un auteur ne peut se présenter en disant : " Voilà ce que j'ai fait, faites-moi confiance, vous pouvez me verser tant de milliers d'euros. " (Anne Miller, p. 18) Comment un tel Etat apprendra-t-il qu'aucun véritable écrivain ne dira : "Voilà ce que j'ai fait"? Qui enseignera au Ministère de la culture de la France qu'un écrivain ahane sur la brèche jusqu'à son dernier souffle et que ce torturé à mort est livré à l'œuvre sur laquelle il agonise et dont il accouche jour après jour ? Qui enseignera à l'Etat que Descartes brûle sa vie durant sur le gril de sa question et que l'écrivain et le philosophe sont de la même race en ce qu'ils n'ont qu'une seule idée , mais si vaste et si profonde qu'ils lui sont livrés corps et âme . Rendre balzacienne, shakespearienne , cervantesque , kafkaïenne toute l'histoire et toute la politique n'est pas une partie de plaisir.

Aussi l'Etat est-il fort embarrassé par l'étrange question de savoir comment assurer la survie physique des créateurs dans une civilisation de masse condamnée à attendre un Godot qui ne viendra pas . Gide avait des rentes, Mallarmé était professeur d'anglais, Saint Georges de Bouhélier, dont le Carnaval des enfants attend sa postérité, était employé aux écritures dans le métro, Valéry a travaillé à l'agence Havas avant d'être élu au Collège de France. Comme l'écrivait le Chateaubriand en exil, l'Angleterre l'avait réduit à "enseigner les stupides enfants du voisin". Je me souviens de ce que Julien Gracq s'était vu refuser par l'éducation nationale de se rendre à la commémoration du bicentenaire de Chateaubriand aux Etats-Unis . Mais s'il n'avait pas été condamné à perdre son temps dans l'enseignement, la littérature française compterait sans doute quelques chefs-d'œuvre de plus de l'auteur du Rivage des Syrtes, parce que l'écrivain ne dit jamais : "Voilà ce que j'ai fait", mais: "Le temps m'a manqué". De nos jours, Socrate se verrait interdire d'enseigner aux Athéniens à penser, parce que ce professeur de philosophie raconterait aux enfants l'histoire officielle de la pensée d'autrui.

5 - La haine des fonctionnaires pour les créateurs

Pourquoi le corps des fonctionnaires se montre-t-il si viscéralement hostile aux créateurs ? Parce qu'ils lui sont tout simplement incompréhensibles . Beckett a voulu que le monde apprît sa mort trois jours après son enterrement. Qu'est-ce que cela veut dire ? Quel original ! se dit le fonctionnaire . Voilà des hurluberlus retranchés de la collectivité. Seraient-ils nés pour apprendre à regarder l'humanité de l'extérieur ? Ces gens-là vous mettent une vie entière à apprendre ce regard! Ces malheureux Sisyphes du vide , il leur faut ensuite conquérir un regard de l'extérieur sur cette extériorité-là et ainsi de suite jusqu'au néant où saint Bruno renonce à rédiger les règles de l'ordre des Chartreux et Beckett à faire connaître son décès. Décidément, pour conquérir un œil sur la nuit, il faut un cerveau et un tempérament non intégrables au corps social. Le fonctionnaire ne sait pas que le monde est tragique. Comment des locataires de leur surmoi collectif dans l'Etat n'exsuderaient-ils pas une hostilité viscérale à l'égard des sentinelles du tragique ?

Nous voici parvenus au sommet d'un Himmalaya de la méconnaissance : Car, dit le fonctionnaire, tout Etat a des " projets ", donc les individus aussi: " La décision a été prise de demander systématiquement un projet à tout auteur dans tous les domaines " (17-18) écrit maintenant l'Etat par la voix de son interprète officiel, Mme Anne Miller. Mais le destin des créateurs ne ressortit pas à l'auto-planification de leur passage sur cette terre. Un créateur est un accoucheur . Il finit par accoucher du regard de l'extérieur sur son siècle dont celui-ci était gros sans le savoir. Cet obstétricien de lui-même et de son temps est un habitant du silence et de la nuit. Balzac a découvert peu de temps avant sa mort qu'il avait accouché de La Comédie humaine et il modifie en toute hâte le nom de ses personnages afin que le lecteur les retrouve d'un roman à l'autre. Mais il n'est pas le Titan d'un " projet " : " Je me suis colleté avec le silence et j'ai arraché des idées à la nuit ", écrit-il.

C'est cela le " projet " viscéralement enraciné dans une mystique de l'esprit et qui prend les créateurs à la gorge, c'est cela qui les relègue sur Mars aux yeux des fonctionnaires. Comment Zarathoustra connaîtrait-il d'avance la sainteté de l'intelligence avec laquelle il a rendez-vous et qui s'avance " sur des pattes de colombe "?

Quelle image de l'âme de la France et de l'esprit de son Etat les fonctionnaires de la politique du livre feront-ils connaître au monde si ce clergé n'a ni l'âme, ni l'intelligence d'une Eglise des martyrs de la vérité ? Mais qu'on le veuille ou non, les historiens de la politique culturelle en jugeront au vol de la mouette. Les hommes politiques français de haut rang sont quelquefois des Messieurs très cultivés. Mitterrand était un fin lettré et Valéry Giscard d'Estaing a toujours rêvé de trouver une place dans l'histoire de la littérature. Mais écrire est une chose , vivre dans la langue en poète est une tout autre affaire.

Qu'en disent nos deux volatiles, l'oiseau d'or de Brancusi et la mouette avalée et qui, tel Jonas, essaie de survivre dans le ventre du requin ? Que la philosophie du livre dont témoigne l'Etat est une insulte au talent et au génie . Quoi encore ? Que s'il n'y est pas remédié, le gouvernement portera le fardeau le plus lourd aux yeux de la postérité , celui d'avoir attelé Rossinante au char de la France.

Marilyse Devoyault

le 24 janvier 2006