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LETTRES PERSANES

14 - La balance à peser les civilisations

Le 13 de la lune de Chahban,

Rhedi à Usbek

Je puis t'assurer que tous les philosophes de la Perse retiennent leur souffle dans l'attente de tes lettres de Paris, tellement il n'est pas de nouvelles qui passionnent davantage nos peseurs de l'esprit d'Allah que les heureux événements que tu nous annonces semaine après semaine. Ainsi donc, l'esprit de raison et le génie critique de la France renaîtraient lentement sur les rives de la Seine, et déjà l'Europe entière serait devenue attentive à ce premier frémissement du continent de l'intelligence. Aussi des dizaines de copistes de tes lettres les font-ils aussitôt connaître dans tous les salons d'Ispahan ; et bientôt on les lit partout dans le pays, tellement nous n'en croyons pas nos oreilles d'apprendre que les simianthropologues de Paris ont conçu et construit le premier observatoire géant de notre cerveau jamais seulement rêvé par nos philosophes du Coran. De plus, ce télescope de l'humanité a permis de diffuser dans le monde entier des clichés de notre organe sommital lequel, nous écris-tu, souffre d'une scission interne et originelle dont l'examen nous permet enfin de scruter notre politique et notre histoire dans une lumière dont aucun instrument antérieur ne nous avait autorisé d'observer la bipolarité. Nos anthropologues ont si bien compris la portée des découvertes de leurs confrères de Paris qu'ils en ont immédiatement appliqué le principe à l'étude des phénomènes que nous appelons des civilisations ; et ils ont rédigé quelques remarques qu'ils me prient de te transmettre afin que, dans ta prochaine missive, tu nous illumines davantage sur notre barbarie et sur la grandeur d'une civilisation européenne dont les derniers exploits nous plongent quelquefois dans d'admiration et quelquefois dans une grande perplexité.

Car nous lisons dans nos journaux que vous mettez un sac sur la tête des musulmans que vous capturez, que vous disposez de prisons spécialisées dans la torture des suspects, que vos victimes demeurent des années au secret dans vos geôles sans se trouver ni accusées, ni inculpées, ni jugées. Votre presse nous surprend, en outre, à prétendre que tout cela ne saurait être reproché à la France et à l'Europe , parce que le barbare qui vous a asservi à sa loi serait le plus puissant empire du monde depuis les Romains, et qu'il envahit des peuples innocents à sa guise pour jeter ensuite en prison des milliers de survivants que ses bombes n'ont pas écrasés. Mais, selon notre droit, dont on nous dit qu'il est aussi le vôtre, le complice d'un meurtre n'est pas moins coupable que l'auteur principal aux yeux des lois des Etats civilisés, de sorte qu'il se trouve puni avec la même sévérité.

C'est pourquoi, les barbares de la civilisation du Christ qui oppriment un Vieux Monde désormais tout entier vassalisé l'ont rendu coupable de complicité de génocide aux yeux de nos tribunaux, puisque la civilisation de la Croix affame désormais aux côtés de son maître un peuple entier en Palestine. On raconte que vous ne levez pas le petit doigt pour sauver un peuple musulman de l'extermination par inanition pour le motif que la domestication de la civilisation d'Euclide et de Saint Paul est devenue telle qu'elle subirait des représailles bancaires si elle s'avisait de secourir nos frères. On nous raconte que huit nations-esclaves de l'Europe se sont rangées sous la bannière de leur souverain pour envahir un Etat musulman en violation du droit international ; on nous raconte que l'Allemagne a refusé de servir l'empereur des barbares dans une guerre illégale, mais que son sol est occupé par soixante dix-neuf garnisons de son maître et qu'elles ont servi de moyens de transport aux troupes étrangères pour envahir une nation innocente ; mais, dans le même temps, on nous raconte que l'Etat des mercenaires devrait se trouver cité à comparaître pour complicité de crime de guerre devant le Tribunal pénal international de la démocratie auquel elle adresse ses dévotions et qu'elle ne s'en trouve empêchée que par la dichotomie cérébrale que les anthropologues de Paris ont si brillamment mise en évidence. Aussi nous demandons-nous avec anxiété comment la civilisation dichotomique va autoriser l'école de Paris à radiographier le cerveau sauvage des Judas du genre humain et si les savants français sont menacés dans leur vie. Telle est sans doute la raison principale de la passion du peuple iranien pour les travaux des anthropologues des bords de la Seine et de leur angoisse sur leur sort.

Les simianthropologues d'Ispahan se demandent également sur quelle balance nous allons apprendre à peser notre propre sauvagerie ; car nous avons capturé quinze marins anglais entrés illégalement dans nos eaux territoriales. Parmi eux, se trouvait une femme soldate, mère d'un enfant en bas-âge que nous avons priée de se mettre un foulard sur la tête, puisque tel est l'usage dans notre civilisation depuis plus de quinze siècles. Puis la magnanimité de notre gouvernement a rendu ces vaillants guerriers au peuple britannique en manière de cadeau à l'occasion de l'anniversaire de la crucifixion de leur Mahomet, qu'ils imaginent ressuscité en chair et en os sur la terre trois jours après sa mort. Mais nous savons que la grâce d'Allah ressuscite ses fidèles tous les jours , parce que le Coran est notre pain de l'esprit. C'est pourquoi ceux, parmi nos philosophes qui ont porté l'attention la plus grande aux travaux des simianthropologues de Paris nous demandent instamment de t'interroger sur l'art de peser le cerveau des civilisations dont le génie français vient de déposer le brevet au bureau des inventions ; car, comme tu le sais, les plus grandes découvertes du génie humain sont , à nos yeux, celles qui nous permettent de peser les bienfaits de la grâce d'Allah et les malheurs des âmes frappées par sa disgrâce .

Le 16 avril 2007