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LETTRES PERSANES

15 - La théologie de la torture et la torture idéologique

Le 17 de la lune de Chahban,

Usbek à Rhedi

Comment les simianthropologues de Paris ne seraient-ils pas aussi préoccupés que les nôtres par la difficulté de construire la balance à peser la psychophysiologie des civilisations, et surtout par la nécessité de fabriquer l'appareil à radiographier la barbarie cérébralisée de notre espèce ? On n'ignore pas, sur les bords de la Seine, que l'histoire des civilisations renvoie à l'évolution des espèces, qui semble produire l'organe qu'attend la nature. C'est ainsi que l'expérience de la marmite de Papin nous a donné l'idée de fabriquer successivement un moteur à vapeur, puis un bateau propulsé par cette machine, puis une locomotive alimentée à l'eau bouillante, puis un gigantesque réseau ferroviaire, afin de transporter des masses énormes de marchandises et d'organiser un service postal prodigieusement rapide pour l'époque.

De même, quand les anthropologues français eurent découvert le double encéphale de l'humanité, ils ont métamorphose cette marmite de Papin biologique en une locomotive de l'histoire et de la politique des évadés de la zoologie. Mais leur science du cerveau simiohumain était condamnée à demeurer infirme aussi longtemps qu'elle ne s'était pas enchaînée à un réseau de voies ferrées qui seul allait leur permettre d'observer le parcours des civilisations et les catastrophes de leurs déraillements. Il est vrai qu'ils jouissaient déjà du privilège d'assister au naufrage d'une civilisation entière. Ni les historiens de la chute du monde hellénistique, ni ceux de l'effondrement de l'empire romain n'avaient été instruits par une catastrophe ferroviaire aussi paradigmatique que celle du reniement mondial de l'éthique de la planète. Cette fois-ci, c'était l'alliance du christianisme que l'Occident avait élaborée au cours de deux millénaires qui se brisait.

C'est pourquoi les simianthropologues de Paris sont allés tout de suite aux racines religieuses de la barbarie particulière à un animal semi intellectualisé, parce que jamais encore une civilisation n'avait décidé de parquer un peuple entier dans un camp de concentration de quelques milliers de kilomètres carrés et de tenter de l'exterminer par la famine au nom même d'une mise en scène fort étudiée des idéaux devenus communs au christianisme et à la démocratie depuis 1789. Il s'agissait d'une révolution de taille de la science anthropologique, puisque le tartuffisme quittait le territoire étroit de la littérature pour débarquer dans la politologie et la science historique . Le destin des nations ressortissait désormais à la psychophysiologie de l'humanité, ce qui exigeait des narrateurs d'un type entièrement inconnu. Comment les initier à une problématique et à une méthodologie si nouvelles ? Car un spectacle aussi saisissant que celui de la barbarie idéaliste et religieuse n'est précisément accessible à l'interprétation anthropologique de la politique qu'à l'aide d'un réseau de voies ferrées qui seules permettront d'assurer une traction accélérée du train de l'histoire - celle dont le cerveau bipolaire de l'espèce simiohumaine figurera la locomotive. Pour cela, il fallait apprendre à spectrographier la barbarie la plus originelle, celle qui recourait à la fois à des promesses mythologiques de type religieux et à celle de la démocratie paradisiaque ; et il fallait expliquer l'alliance de ce double séraphisme avec la pratique continue de la torture la plus sauvage, puisque les tourments posthumes des damnés ne prendront jamais fin, tandis que leur réplique mimétique sur la terre allait rencontrer l'obstacle de l'évolution du cerveau simiohumain .

Aussi, l'un des traits de génie des simianthropologues parisiens est-il d'avoir souligné d'emblée que la politique de la damnation éternelle trouve son fondement, donc sa légitimation religieuse, dans la sainteté que la théologie accorde à l'idole. Du coup, la condamnation d'une nation entière à la mort par consomption au nom de la sanctification démocratique de la torture reposera sur la même validation idéaliste que celle de la justice divine , puisque ce sera au nom de l'éthique de la liberté que la civilisation occidentale rejoindra la barbarie de " Dieu ". Mais puisque la sauvagerie du ciel simiohumain se trouve biphasée sur le modèle politique que sa créature met en œuvre dans l'histoire universelle, l'étude de la psychophysiologie des monothéismes fournit à la simianthropologie les documents narcissiques les plus hautement révélateurs du fonctionnement d'un animal rendu spéculaire par une longue panne de son évolution cérébrale - la panne idéaliste qui a rendu angéliques ses glaives et ses masques.

C'est dire , mon cher Rhedi, que l'école de Paris a démontré le lien étroit qui rattache la barbarie de type démocratique à celle que l'Occident tout entier tente de mettre en œuvre à l'égard de notre patrie quand elle nous menace de la bombe atomique; car, la fausse justice de l'idole ne se soutient pas exclusivement par les tortures éternelles qu'elle inflige aux damnés dans son camp de concentration souterrain, mais par l'explosion d'une apocalypse terminale dont la foudre répond au modèle de l'extermination finale que figure aujourd'hui l'arme thermo-nucléaire. Il est donc impossible, disent les simianthropologues français, d'étudier l'animalité spécifique de la barbarie moderne sans remonter à l'analyse anthropologique de l'animalité politique de " Dieu " ; et, par conséquent, impossible de traiter de la stratégie actuelle de l'Occident des barbares à l'égard de la Perse si l'on ne dispose pas d'une psychanalyse de la sauvagerie politique qui sert d'assise anthropologique aux trois monothéismes. C'est pourquoi l'école de Paris a fondé la première science des origines simianthropologiques commune au cerveau de l'humanité et à celui de " Dieu ".

C'est dire que la balance à peser les poids respectifs de l'homme et du barbare divin qui ne se contente pas d'habiter notre espèce, mais qui fait cause commune avec elle à toute heure du jour et de la nuit, cette balance, dis-je, permet d'affûter l'analyse des notions de civilisation et de barbarie à l'école de la cruauté de la l'idole, qui dédouble les fils d'Adam . Il existe donc deux formes principales et bien distinctes de la sauvagerie masquée de l'humanité et de sa théologie, l'une qu'alimente la bête non encore dotée de la doublure séraphique qui la trnsportera dans un ciel tartuffique, l'autre que nourrit une piété si bien apprêtée qu'elle chapeautera les crimes simiohumains d'une auréole de sainteté. De nos jours, la férocité propre à notre espèce et à son dieu des tortures éternelles n'est plus dépourvue sur aucun continent des cuirasses de l'angélisme dont son cerveau revêt ses dévotions. C'est pourquoi la satanisation de la Perse se trouve sanctifiée par un idéalisme démocratique au couteau entre les dents.

Tu vois également combien les travaux des Parisiens ont pris de l'avance sur les enfants de chœur que les simianthropologues d'Ispahan sont demeurés ; car nous croyons encore sottement à l'efficacité militaire de l'arme apocalyptique, donc à son existence stratégique et nous comptons naïvement sur la Russie, la Chine et l'Inde pour ligoter le géant fou qui prétend nous pulvériser à peu de frais sur le champ de bataille. C'est que nous n'avons pas compris que la simiohumanité de " Dieu " s'exprimait hier par le génocide du déluge , puis par le génocide des châtiments infernaux qu'il nous infligeait dans l'éternité au nom de la sainteté de sa vengeance, et aujourd'hui par le génocide thermonucléaire . Mais les simianthropologues français savent déjà que l'arme atomique est théologique, donc onirique par nature et qu'elle témoigne de l'échec terminal du mythe de l'apocalypse dans un monde qui a rendu suicidaire la divinité à son tour du seul fait que son arsenal religieux la tue mécaniquement en retour. Les simianthropologues savent que l'arme nucléaire est celle de la contre-dissuasion qui neutralise l'idole, celle que le ciel des démocraties narcissiques est à lui-même.

C'est pourquoi Paris nous donne à moudre le grain de raison qui demeure à féconder dans une Europe vassalisée jusqu'à la moelle. Cette avance mondiale de l'intelligence français lui permet de peser, étape après étape les relations que la barbarie cérébralisée, théologisée et démocratisée entretient avec l'histoire de l'intelligence simiohumaine , donc de peser, à chaque époque de notre évolution, le degré de cécité semi volontaire d'un animal au cerveau schizoïde .

17 avril 2007