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LETTRES PERSANES

16 - L'école de la mémoire

Le 21 de la lune de Zilhagé,

Rhedi à Usbek

Votre dernière lettre a passé de main en main. Puisse-t-elle donner un courage et un souffle nouveaux à nos jeunes historiens, qui commencent de se dire qu'aucune nation de la terre ne bénéficie d'une expérience militaire et politique aussi ancienne de l'Europe que la nôtre et qui voudraient que notre histoire nous armât d'une science sans égale des relations que les démocraties entretiennent avec les empires depuis deux millénaires et demi. Car enfin, notre destin demeure marqué par la bataille de Salamine. Certes, nous y avons été vaincus ; mais quel art de la politique n'avons-nous pas démonté à attiser les divisions entre Sparte et Athènes, avec quelle avidité les Grecs les plus illustres, à commencer par Thémistocle, ne se sont-ils pas précipités à Babylone pour y recevoir l'or de la corruption ! Et voici que la question millénaire des tentations de la corruption est posée à toute l'Europe par l'empire étranger qui l'a vassalisée, tellement ce vice semble lié à la nature de la démocratie depuis les origines de ce régime.

Mais souviens-toi également de Cyrus, qui disait aux mercenaires de Cléarque le Lacédémonien, alors le chef de l'expédition des dix mille, que seul l'héroïsme des Grecs lui donnerait la victoire sur son frère Artaxerxès et que le plus grand bienfait dont il rêvait pour la Perse était la liberté des guerriers et des citoyens d'Athènes . Nous qui avons appris l'Europe à l'école des armes de Xénophon et à la lecture de Platon, notre tour serait-il venu de prêcher la liberté à l'Occident désormais vassalisé jusqu'à la moelle par un empire étranger ?

Mais dans ce cas, gardons en mémoire que les cités grecques ne se sont pas unies à l'école de la liberté, mais à celle de la guerre et de la tyrannie . Philippe de Macédoine et Alexandre n'ont-ils pas rassemblé l'Hellade par la contrainte et au prix de la destruction de Milet ? Alors seulement la Macédoine a pu se ruer sur l'empire de Darius et étendre la puissance hellénique jusqu'à l'Egypte, alors seulement la civilisation d'Homère et de Platon a conquis le monde . Comment se fait-il que le génie démocratique n'ait pas résisté au glaive des Romains, sinon parce que les légions des Césars maniaient mieux le fer que l'hexamètre ?

Voyez, mon ami, comme l'école des siècles a fait de la Perse l'arbitre le plus savant des relations ambiguës que les démocraties entretiennent avec les tyrannies ; voyez comme l'histoire des livres et des couteaux a pris naissance à l'heure où la sottise d'un sénat romain réduit à un groupuscule de notables municipaux a enfanté le premier César armé du sceptre de la plèbe ; voyez comme le peuple de la Louve a soutenu de ses jubilations son tribun victorieux sur les champs de bataille; voyez comme la foule a accouché de la tyrannie impériale; voyez comme la France a su, sept siècles durant, tenir la balance égale entre les provinces et la couronne ; voyez comme les retrouvailles tardives du peuple français avec les démocraties d'Athènes et de Rome l'ont bientôt fait choir dans les tyrannies successives de Napoléon, de Charles X, de Louis-Philippe, de Napoléon III et du régime de Vichy ; voyez comme la Ve République a tenté depuis un demi siècle de lutter à la fois contre l'inexpérience des affaires du monde des nobliaux de province et contre les tentations despotiques d'un pouvoir semi monarchique de plus en plus fatigué de feindre d'écouter le peuple de 1789; voyez comme cet artifice s'est effondré à l'heure où un carnaval de fanfarons de village a brigué le pouvoir suprême ; voyez comme le peuple a écouté en myope les petits Césars de la démagogie qui allaient livrer la France et l'Europe à une vassalisation sans retour par le Darius du jour.

Si vous résumez en votre mémoire les péripéties de l'histoire du monde, ne trouverez-vous pas tragique que notre patrie assiste en spectatrice avertie à la chute de la démocratie dans l'alliance du césarisme avec la servitude, puisque la France, me dites-vous, n'a plus le choix qu'entre la candeur d'une Madone et la vassalité d'un serviteur du nouvel empire de Darius. Pensez-vous que l'école des simianthropologues de Paris puisera dans les ténèbres l'eau sainte de la résurrection de l'Europe de la liberté ?

18 avril 2007