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LETTRES PERSANES

17 - Une démocratie vassalisée est-elle une nation ?

Le 17 de la lune de Zilcadé,

Usbek à Rhedi,

Ta dernière lettre, mon cher Rhedi, me jette dans un grand embarras, parce que, depuis que je suis en Europe , je n'ai pas vu un seul peuple asservi ou debout qui se fasse la même idée que son voisin de la liberté de son pays et de ses habitants . C'est pourquoi je me demande bien comment la Perse enseignerait la souveraineté aux gouvernements d'ici. Car si la nation italienne ne vit pas sa vassalité dans le même esprit que la nation allemande s'il se trouve, de surcroît, que la fierté des peuples est proportionnelle à l'étendue de leur territoire. Les Hollandais se croient libres, alors qu'il s'agit d'une colonie de l'Angleterre depuis plus d'un siècle et les Suisses se proclament d'autant plus farouchement indépendants que leur neutralité les préserve des dangers que la géographie fait courir à l'histoire. Si la terre de ces patries se trouvait multipliée par dix, elles se forgeraient une tout autre idée de l'identité politique de leurs populations respectives sur l'enclume de la vanité, de l' orgueil , de la dignité, de la gloire ou de l'intelligence du genre humain. Comment peser les gouvernement les plus conformes à la sagesse si le plus raisonnable des Etats est celui qui conduit ses habitants à la stature qui leur convient? Qu'est-ce qu'un idéal tellement changeant qu'il varie au gré des penchants et des inclinations que la variété de leur taille impose aux nations? La liberté politique est devenue si diverse et fractionnée que Descartes y perd son latin. Aussi la logique des simianthropologues français les a-t-elle conduits à déplacer l'arène de la question.

Tu prétends que la vassalisation morale et la domestication culturelle secrètement désirées par une civilisation vieillie ressortissent à l'universalité de la notion de décadence. Il me semble que ce genre de trépas ne répond pas aux critères d'appréciation convenus de la servitude et de la liberté politiques et que seule une pesée entièrement nouvelle de la condition humaine elle-même serait à l'échelle de la difficulté de peser les poids respectifs d'un valet et d'un maître quand ce valet et ce maître s'appellent des patries : car pour juger le genre humain à l'école des esclaves et des hommes, il ne suffit pas de radiographier leur encéphale à la manière des politologues actuels. Tu sais que mon ancêtre est né de la plume du baron Segondat de Montesquieu, qui écrivait que le désespoir de l'infamie vient désoler un Français condamné à une peine qui n'ôterait pas un quart d'heure de sommeil à un Turc et que huit jours de prison ou une légère amende frappent autant l'esprit d'un Européen que la perte d'un bras intimide un Asiatique. L'encrier qui m'a servi de berceau me fait écrire que tu ne trouveras pas un Européen sur cent que l'extension de l'empire américain jusqu'à la Mer Noire empêchera de dormir sur les deux oreilles .

Garde-toi donc d'imaginer que le peuple allemand commencerait de juger pesante la mise sous protectorat militaire de son territoire par quatre-vingts garnisons étrangères dont la puissance de feu est sans pareille. Ce n'est pas cette artillerie inutile, ce n'est pas le risque d'une canonnade contre un ennemi imaginaire de la nation qui préoccupe les fils de Siegfried, mais seulement les dommages écologiques réputés découler de cette occupation. Qu'en est-il donc de la soumission et de la fierté d'une nation qui se soucie comme d'une guigne de sa souveraineté?

19 avril 2007