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LETTRES PERSANES

18 - On cherche l'horloger de l'univers

Le 24de la lune de Zilcadé,

Usbek à Rhedi

Le spectacle de l'abaissement des Etats européens a conduit le génie des simianthropologues français à examiner la boîte osseuse que notre espèce s'est donnée dans le cosmos ; et leur génie n'a pas tardé à découvrir que la solidité ou la faiblesse de la raison simiohumaine est la clé de l'ascension ou de la ruine des civilisations. Aussi, ces grands hommes se sont-ils demandé en tout premier lieu ce qu'il fallait entendre par l'étendue ou la maigreur des connaissances de lui-même dont dispose un animal à la fois angélique et carnassier; et ils ont rappelé que l'univers se présente au simianthrope sous trois faces . La première est celle d'une immensité que leur Descartes appelait l'étendue , leur Galilée l'espace, leur Pascal le vide et eux-mêmes l'infini . La seconde face, ils l'ont appelée la matière et la troisième, le temps. Mais depuis plus d'un siècle, ils ne sont plus aussi sûrs qu'auparavant du vocabulaire de leurs savants, parce que le mouvement s'est caché à leurs yeux une gangue invisible . Cet événement a si profondément modifié l'idée qu'ils se faisaient de la durée que les heures leur semblent maintenant s'écouler comme un fleuve dont ils observent avec angoisse les changements de cadence de son cours.

A vrai dire, leurs physiciens se montrent fort inquiets des secousses calculables que les atomes en mouvement infligent au flux du temps chargé de chronométrer leur transport autour de leurs noyaux; et leur embarras ne fait que croître de se trouver véhiculés à leur tour par un fieffé mesureur du temps, le globe terrestre lui-même , qui les charrie dans un vide inconnu de leurs ancêtres . Ce qui les gêne le plus est de ne disposer d'aucune horloge universelle dont les rouages enregistreraient la course des astres dans le cosmos. Mais qu'y gagneraient-ils s'ils sont voués à trottiner sur un observatoire flottant et si leur habitacle refuse avec le plus grand entêtement de se laisser assigner à résidence, faute que l'infini leur permette de se domicilier ?

Aussi cherchent-ils désespérément non plus l'horloger de Voltaire, mais les aiguilles de la pendule qui dénoueront l'inextricable écheveau de l'alliance de leur errance avec le temps. Mais comme leurs mathématiques se trouvent domiciliées à la fois dans le néant qui les entoure et au cœur de la nuit qui les dévore, ils courent sans relâche vers une circonférence dont ils savent pourtant qu'elle ne saurait présenter une frontières à leurs topographes et à leurs arpenteurs. Ce qui achève de les désorienter, c'est que, depuis peu, le vide qui les encapsule déboussole leurs mathématiques à leur tour, ce qui bouleverse tout l'ordre ancien que leurs ancêtres avaient mis dans leur tête . C'est pourquoi ils ne savent à quel beffroi hisser l'horloge du temps de l'histoire qui leur permettrait de comprendre l'ascension et la ruine des civilisations qu'ils ont tour à tour enfantées et conduites au sépulcre.

20 avril 2007