Retour
Sommaire
Section Actualité
Contact



LETTRES PERSANES

2 - La décadence de la raison

Le 7 de la lune de Rhegeb, 2007

Rica à Rhedi

Mon cher Rehdi, chez les Romains, le grand pontife, Mucius Scaevola, disait qu'il était bien nécessaire que le peuple ignorât beaucoup de vérités et crût en beaucoup d'erreurs, parce que cela permettait de dénoncer le tragique de tous les malheurs de la nation dans la fureur de quelque dieu dont on avait négligé le culte . Il suffisait donc, pour que la République voguât en sûreté parmi les récifs, qu'on apaisât sa colère à multiplier les sacrifices et les processions. En ces temps reculés, plus une croyance se voulait contraire au bon sens des hommes, plus elle répondait au génie des dieux. Les Français ont perdu le grand avantage dont bénéficiaient leurs ancêtres de purifier Paris avec des torches, du soufre et de l'eau salée ; mais il est bien embarrassant, pour un Etat, de ne plus disposer de l'intelligence des idoles les mieux affûtées pour sauver la patrie, et plus fâcheux encore d'avoir perdu le bénéfice de l'heureuse disposition des entrailles des poulets.

Comment conduire un Etat à bon port si, faute du juge infaillible qu'était le bon appétit d'une volaille , il ne reste, pour toute pitance du ciel qu'un fleuriste heureux, un chantre des merveilles de la nature, un laboureur tenace, un éleveur chanceux, un chasseur passionné, un pêcheur à la ligne? Comment piloter sans victimes la nation des élus de la liberté ? En vérité, les Français ne se posent même plus une question aussi saugrenue que celle de défier les tempêtes de Chronos. Puisque l'océan des âges a cessé de déchaîner ses flots, les cuirassés du plus puissant empire de la terre patrouillent impunément de Gibraltar jusqu'à Tyr.

Les dernières nouvelles du nez des Français sont alarmantes. Plongés dans leur assiette, leur peu de flair les empêche de sentir l'odeur de l'étranger qui les vassalise. Les narines de Clio sont vainement alertées par l'interdiction adressée à Paris de se livrer au commerce des armes avec la Chine , par l'installation de garnisons de plus en plus puissamment armées sur le territoire de l'Italie et de la Pologne, par l'ordre donné à toute l'Europe de renier les principes de la justice et du droit dont l'Europe se réclamait hier encore, par le verdict de l'empereur de la liberté de condamner à la famine une Palestine coupable d'avoir voté pour sa délivrance, par la mise en pilori d' Ispahan pour le motif qu'à l'exemple de nos voisins, nous essayons de nous procurer une arme que huit Tartufe se partagent et dont nous savons tous qu'elle est inutilisable sur les champs de bataille. Mais surtout, la raison de l'Europe asservie s'est à ce point affaiblie qu'elle ignore combien le prestige des descendants de Darius exige désormais que nous possédions les mêmes foudres de l'imagination que le Vatican, dont les fulminations précipitent des peuples entiers aux enfers. Faut-il que l'Occident ait perdu la tête pour oublier que jamais trois dieux armés des marmites du diable ne se feront une guerre des rôtissoires. Les dieux ne sont pas plus suicidaires que leurs adorateurs. Et pourtant, de la Hollande à la Finlande, de la Suède à la Pologne, de l'Allemagne à la Roumanie, les dirigeants élus de l'Europe sont reçus en livrée dans le ranch d'un Pygmée du Texas !

5 avril 2007