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LETTRES PERSANES

25 - Les nouveaux radiographes du cerveau simiohumain

Le 8 de la lune de Gemmadi

Usbek à Rhedi

Fasciné par un discours aussi incompréhensible, c'est sans reprendre haleine que j'ai couru frapper à la porte d'un autre simianthropologue de l'école de Paris dont je savais qu'il n'habitait qu'à deux pas du premier et dont j'espérais que l'accueil me laisserait un peu moins au bord du chemin. J'étais sur le point d'appuyer sur le bouton de la sonnette quand la porte s'ouvrit comme d'elle-même et que j'aperçus une canne et un chapeau :

- Je m'attendais à votre visite, me dit-il . Sans doute êtes-vous inquiet des grandes manœuvres de la folie que l'absence momentanée de la France sur la scène internationale a déclenchées depuis trois jours. Si vous le voulez bien, nous ferons quelques pas ensemble ; car j'ai rendez-vous avec quelques collègues afin de partager les réflexions que les derniers soubresauts de l'encéphale schizoïde du simianthrope nous inspirent.

Je me confondis en remerciements ; et comme j'étais bien conscient de ce que l'entretien qui m'était accordé serait des plus brefs, je n'ai pas perdu un instant à poser la question qui me " brûlait les lèvres ", comme disent les Français - celle de la pesée simianthropologique de la vertu semi animale dont notre astre était devenu le théâtre à la suite de l'installation récente du Diable à Téhéran. Lucifer avait-il débarqué à l'improviste ? Ferait-il halte longtemps ? Sa visite était-elle attendue, donc prévisible ou bien seul un hasard aussi subit que malencontreux lui avait-il dicté son itinéraire ?

- Pour ce qui est de l'agenda du diable, me répondit mon éminent interlocuteur, il faut savoir que ce héros cosmique est sans cesse en voyage et qu'il se rend à ce point présent en tous lieux qu'il est illusoire de le localiser à Ispahan, tellement son art est lié à son génie de l'ubiquité. Il suffit que vous détourniez un instant votre attention du spectacle de ses agissements sur toute la terre pour que vous cessiez également de le voir courir à toutes jambes dans l'encéphale du simianthrope. Mais nous ne saurions manquer les rendez-vous qu'il donne à notre simianthropologie prospective. Voyez l'indignation universelle qu'il vient de déclencher à la suite de l'innommable forfait de M. Wolfowitz, lequel entretenait une maîtresse aux frais de la Banque mondiale dont il était le président, alors que sa vertu reconnue de grand démocrate en avait fait le mentor de saint G. W. Bush . Si le simianthrope n'appartenait pas à une espèce dévotieuse et si son évolution depuis le néolithique n'avait pas scindé son malheureux encéphale entre les royaumes de la terre et des empires séraphiques , l'histoire du monde demeurerait à jamais une énigme indéchiffrable. Car vous voyez bien qu'un Etat aussi enraciné dans l'Eden que l'Amérique ne saurait douter de la nécessité évangélique d'envahir l'Irak et tout le Moyen Orient . Comment, depuis plus de deux siècles, les Etats-Unis auraient- ils glorieusement démontré leur vocation messianique et libératrice si les habitants de ce pays ne croyaient pas le plus sincèrement du monde à l'efficacité de leurs dévotions?

Je demandai alors à mon interlocuteur quel enseignement la simianthropologie tirait de l'installation de Lucifer à Téhéran.

- Un bon exemple des mystères de ce que le démon veut bien aider notre science à comprendre, me répondit-il, est celui de la condamnation universelle du péché originel en la seule personne de M. Wolfowitz, dont le patronyme signifie " la plaisanterie du loup " en allemand, alors qu'aucun sursaut de l'éthique internationale n'a condamné les tortures que Lucifer proclame rédemptrices en Irak et évangéliques à Guantanamo . Encore une fois, n'imaginez pas que trois cent millions de citoyens américains et cinq cent millions d'Européens seraient tombés d'eux-mêmes dans la sainteté démocratique : le diable les a drapés dans une théologie de la liberté avec autant de pieuse sincérité qu'hier dans la théologie des croisades et de l'inquisition.

- Mais comment se fait-il, demandai-je, que les dévotions jouent à colin-maillard avec les événements ? Comment se fait-il que la piété résiste à tous les démentis que l'histoire lui inflige, alors que ce tartuffisme n'est ni voulu, ni conscient ? Serait-il consubstantiel à la foi ?

- Mon pauvre ami, me répondit ce grand homme, nous étudions la cuirasse des idéalités parfumées qui couronnent l'encéphale dichotomisé d'un animal que son évolution a condamné à arborer des masques sacrés . Larvatus prodeo, disait un certain Descartes. Souvenez-vous de la fureur de plus d'un million d'habitants de Bagdad qu'incommode l'odeur pestilentielle de l'encens qui monte des autels de leur démocratie depuis plus de quatre ans. La population n'a-t-elle pas rempli les rues afin de vomir l'invasion guerrière de leur pays? Mais puisque l'odeur des prières que la plus grande partie de la presse américaine a fait monter au ciel de la démocratie a exprimé la pieuse gratitude du peuple de la bannière étoilée pour les bienfaits que la liberté avait apportés à une nation ingrate et furieuse, il faut bien en conclure que les deux lobes du cerveau simiohumain campent sans aucun cynisme conscient de lui-même au sein d'une catéchèse que leur concocte une idole ambiguë.

Je fis alors remarquer à mon interlocuteur - tu sais que les travaux des simianthropologues français me sont devenus relativement familiers - que si le simianthrope appartient à une espèce majoritairement bipolarisée et si cette caractéristique le définit cérébralement comme un animal encagé dans une orthodoxie, il faudra peser les théologies au titre de documents anthropologiques dans lesquels Lucifer ne dort jamais que d'un oeil .

- Parfaitement, m'a répondu l'illustre simianthropologue, toute connaissance réellement scientifique d'une espèce livrée aux vapeurs de la grâce démocratique répond aux exigences de Claude Bernard, qui disait que l'hypothèse doit précéder l'expérimentation qui la vérifiera : l'anthropologie dite expérimentale part de l'hypothèse selon laquelle seules des spectrographies d'un type nouveau permettront l'observer la politique et l'histoire spéculaires du simianthrope.

Nous étions arrivés ; mais au lieu de me quitter, le grand Français me dit : " Voulez-vous que je vous présente à mes collègues? Vous êtes l'hôte de la France, mais la Perse est l'hôte de notre esprit non point depuis Montesquieu, mais depuis Xénophon, qui nous a raconté comment votre nation a inventé l'éducation de la jeunesse de haut rang à l'école de l'éthique de sa haute noblesse de cour . Aujourd'hui, l'Europe a besoin de cerveaux de haut rang . Aidez-nous à les former."

Je te raconterai la suite dans ma prochaine missive.

27 avril 2007