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LETTRES PERSANES

30 - L'enclume de la mort

 

"Le système de fermeture et de contrôle mis en place par Israël , combiné avec un système routier exclusif au bénéfice des colonies , est certainement la cause la plus décisive dans la crise humanitaire actuelle. En morcelant le territoire, en bloquant ou limitant les mouvements de manière imprévisible et arbitraire au travers de plus de 800 points de contrôle fixes et de 80 mobiles, ce sytème annihile toute chance de développement économique dans les territoires."

Louis Michel, Commissaire européen au développement et à l'aide humanitaire, en visite en Palestine occupée, 26 avril 2007

Le 29 de la lune de Gemmadi

Usbek à Rhedi

Tu me demandes quel regard les simianthropologues français portent sur la Judée et la Samarie, qu'on appelle maintenant la Cisjordanie ou la Palestine. La seule dialectique, disent-ils, qui réponde à leurs analyses est celle qui engage une réflexion socratique sur la nature des grandes invasions qui ont soumis un peuple à un autre ou l'ont fait disparaître de la surface de la terre. Les Etrusques ont envahi et exterminé les Italiotes parce qu'ils disposaient seuls des armes de fer dont l'avantage était de ne pas se briser, tandis que les vaincus en étaient demeurés à l'âge du bronze cassant. Les Doriens ont anéanti la civilisation minoenne, les Espagnols celle des Mayas et des Aztèques ; mais les Francs se sont mêlés aux Gaulois, les Mongols n'ont même pas tenté de se multiplier sur les terres qu'ils avaient conquises, les Wisigoths ont suffisamment perdu leur sauvagerie originelle pour se fondre dans un peuple espagnol romanisé depuis des siècles et les Normands se sont fondus dans la population largement latinisée, elle aussi, des îles britanniques, ce qui leur a permis d'enfanter la nation anglaise actuelle, les Arabes vaincus à Poitiers ont islamisé le sud de l'Espagne avant de retourner en Afrique après plusieurs siècles d'occupation de la péninsule ibérique.

Quelles leçons tirer des massacres ou des mixtures que le simianthrope s'est appliqué à illustrer au cours des âges, sinon primo, que les exploits du glaive ont écrit l'histoire du monde depuis que le simianthrope se forge un destin sur l'enclume de la mort, secundo, qu'une invasion n'éradique les autochtones que si ceux-ci souffrent d'un retard impossible à combler dans l'art de la guerre.

Dans ce contexte, Israël parviendra-t-il à anéantir le peuple palestinien? Telle est, aux yeux des simianthropologues français, la seule interrogation de fond que soulève le prétendu " conflit " du Moyen Orient, comme le dit pudiquement le langage des démocraties messianisées, vaporisées ou pasteurisées par les idéaux de 1789. Autrement dit, existe-t-il des différences de nature entre l' invasion israélienne de la Palestine et le " conflit " entre les Doriens et les Crétois, les Etrusques et les Italiotes, les Normands et les Britanniques, les Américains et les Indiens ?

Premièrement, le miracle de l'image télévisée, même censurée, fait assister la planète entière et jour après jour à un spectacle fort bien raconté par un prix Nobel de la paix, l'ex-Président Jimmy Carter, le spécialiste de Kierkegaard. Tu sais que ce penseur danois a rédigé un essai sur le " concept d'ironie chez Socrate ", ce qui convie toute la philosophie occidentale à assister à une colonisation prédatrice moderne avec les yeux de l'homme du "Connais-toi". Secondement, un demi siècle de mutisme quasi total de la presse mondiale commence de fondre comme neige au soleil. Troisièmement, les spectateurs civilisés d'un meurtre public sans cesse à recommencer, donc toujours manqué, sont devenus des témoins relativement humanisés par deux millénaires de la sotériologie, du messianisme et de la rédemption des chrétiens, de sorte que, pour la première fois, une culture religieuse, littéraire et philosophique devenue pluri-oculaire assiste au balcon et toute la journée au déroulement de la pièce sur le théâtre du monde.

Comment le conquérant pourrait-il s'étendre indéfiniment sous les yeux ironiques d'une civilisation imbibée d'une ciguë nouvelle, celle de la liberté d'aller et venir dont tous les peuples de la terre sont censés jouir ici bas , du moins dans le ciel des concepts salvifiques de la démocratie internationale ? L'assaut des Doriens, des Etrusques, des Mongols, des Francs ou des Normands renvoie maintenant à la définition d'un animal au cerveau scindé en deux lobes ennemis l'un de l'autre. Pour la première fois dans l'histoire d'une humanité biphasée de naissance, le véritable acteur du drame n'est autre que le personnage divisé entre l'homme et l'animal qu'on appelle une civilisation , et dont le poison mortel s'appelle la ciguë de la liberté de marcher de long en large sur sa terre.

Jamais une tragédie physique et morale de cette envergure n'avait eu pour témoin l'encéphale de l'humanité. C'est ce théâtre schizoïde qui intéresse le Persan que je suis. Car tout homme de plume du XXIe siècle qui aura gardé le silence sur cette tragédie, non seulement la postérité le tiendra pour un compagnon de route de la conversion de la planète entière au génocidaire du déluge, mais de surcroît, pour un complice de la chute de la civilisation mondiale dans une honte ineffaçable . Ne nous faisons pas d'illusions, mon cher Rhedi, l'Europe d'aujourd'hui grave l'histoire de sa honte dans le marbre de la mémoire du monde.

2 mai 2007