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LETTRES PERSANES

31 - L'école française de la droiture

Le 3 de la lune de Zilcadé

Usbek à Rhedi,

C'est une tâche aussi difficile, pour un Persan de Paris, qu'inaccoutumée dans nos universités et dans celles de l'Europe entière, d'exposer à la fois les vues d'une école de philosophie et la position qu'elle occupera dans l'histoire de la civilisation qui en aura rendu nécessaire à la fois la grandeur et le tragique, les trophées et la cendre.

Aussi les simianthropologues français sont-ils avant tout conscients du crépuscule cérébral dans lequel le Vieux Monde est tombé et indécis sur l'avenir de sa mémoire. D'un côté, ils jugent fatal le déclin politique de leur civilisation, du seul fait, disent-ils, qu'on n'a jamais vu un continent composé d'une mosaïque de nations de taille, de langue et de religions différentes se rassembler en toute lucidité sous l'autorité d'un grand capitaine de l'histoire et s'armer d'une ambition à l'échelle de celle d'Alexandre afin de repousser à armes égales un autre empire d'Alexandre. Mais, dans le même temps, l'école française se tourne de l'autre côté pour se dire, non moins logiquement, que la mémoire du monde ne fournit pas d'exemple d'une civilisation glorieuse, donc rendue orgueilleuse par l'éclat de son passé , recevoir les mains jointes et de génération pieuse en génération pieuse des garnisons étrangères sur son sol, et cela sous l'œil vénérateur à l'égard de son maître de sa propre classe dirigeante. De même que, dans un conte connu d'Andersen, un enfant dit que le roi est nu, un enfant lèvera le doigt en Europe pour dire qu'aucun ennemi ne légitime l'humiliation de la mise sous tutelle militaire du continent d'Homère et de Copernic.

Aussi, l'école des simianthropologues français ne sait-elle à quelle fatalité se vouer, si je puis ainsi m'exprimer, tellement l'histoire portant la tête haute et l'histoire à l'échine basse ne présentent pas à leur poussière la même face de l'inéluctable . Cette dramaturgie rend plus ambiguë encore la clarté d'esprit avec laquelle l'école de Paris se situe à un carrefour des civilisations qu'aucune philosophie n'avait occupé dans le passé , celui d'un croisement nouveau entre la pensée et la politique. Certes, Athènes et Rome avaient vu leur politique passer sous le joug des barbares et l'intelligence de leurs philosophes sombrer dans les ténèbres de la foi. Il avait fallu attendre plus de quinze siècles pour que la langue française découvrît les milliers de mots des Lettres, des sciences, des arts et de la pensée que la plus grande catastrophe culturelle de tous les temps avait ensevelis dans l'oubli. Mais le naufrage de la pensée et de la mémoire simiohumaines de l'époque ne disposait pas d'une mémoire suffisamment étendue pour éclairer ce champ de ruines à la lanterne de la raison. Les simianthropologues français, en revanche, savent que, pour la première fois, une civilisation assistera à son trépas ou à sa résurrection les yeux grands ouverts.

Comment l'Occident de l'intelligence se trouve-t-il en mesure de se mettre en embuscade dans sa propre mémoire et de s'observer à la jumelle ? En se plaçant dans la postérité scientifique encore inexplorée de Darwin et de Freud. Comment boire à cette fontaine d'Aréthuse ? En décryptant l'animal que son encéphale actuel scinde encore entre les mondes imaginaires des religions et le réel. Car cette dichotomie a enfanté une autre bête encore, non moins schizoïde que la première, celle qu'on appelle une civilisation. Aussi, les anthropologues français savent-ils que le terrain privilégié sur lequel ils ont installé leur longue vue leur fera gagner de toutes façons la partie difficile qu'ils ont engagée ; car, se disent-il, si l'Europe de la pensée trépassait , elle laisserait derrière elle un trophée mémorable ; et si elle sortait de son sépulcre, ce serait un flambeau à la main.

Quel sceptre de la raison l'école française rêve-t-elle donc de forger ? Celui d'une réflexion anthropologique entièrement nouvelle sur les fondements oniriques communs aux mythes religieux et au rêve démocratique. Car le régime aristocratique, font-ils observer, reposait sur l'alliance multiséculaire des rois avec les dieux de l'endroit , donc sur l'hégémonie qu'exerçaient ensemble les propriétaires terriens et un sacré chtonien localisé, tandis que la démocratie est née de l'immensité de la mer, donc du pilotage des navires qu'appelle le commerce maritime. Du coup, la notion d'aristocratie, ce lierre des autels et de la monarchie héréditaire, avait été rendue vacante par les navigateurs. Il était devenu nécessaire de tenter de renouveler le contenu du sacré, ce qui ne se pouvait qu'à l'école d'une réflexion sur le bien public. Ce trésor, autrefois solidement attaché à la terre, était-il devenu à la fois flottant et insaisissable ? Fallait-il le laisser tomber en déshérence ou bien pouvait-on du moins tenter de le sauver de son évaporation dans le concept? Mais comment bâtir la cité sur une vertu évanescente et déracinée? Seule une aristocratie nouvelle, fondée sur un " Bien " général et abstrait avait quelques chances d'y parvenir. Face au hiératisme du sacré, il fallait inventer des dieux voyageurs, il fallait nicher le divin dans un mouvement sans fin , il fallait lui faire courir le risque de se dissoudre dans le langage.

Les philosophes français se sont dit qu'à une époque où le simianthrope a découvert non seulement qu'il est piloté par son inconscient, mais que ses dieux d'autrefois n'en étaient que les instruments, il fallait quitter la réflexion des théologiens de l'immutabilité de la perfection divine, parce que les descendants instables d'un quadrimane à fourrure ne pouvaient débattre que de l'art de naviguer entre les récifs de la démocratie. Or celle-ci est hasardeuse par nature, puisque livrée sans défense assurée aux verdicts changeants des peuples et des nations. L'histoire allait-elle se trouver ballottée par des majorités tour à tour raisonnables et déraisonnables ? Ressemblerait-elle à un vaisseau dansant sur la mer ? L'âge de l'opinion commençait. Conquerrait-elle la royauté de la pensée ? Dans ce cas, il fallait dresser un mât au-dessus de la ligne de flottaison entre la raison et les délires nouveaux du simianthrope .

La démonstration la plus rapide des dangers que l'ignorance de la multitude n'allait pas manquer de faire courir aux Etats avait été aussitôt apportée par l'impuissance de Périclès à s'opposer tout seul à l'autorité générale et anonyme qu'il avait mise en place et qui avait immédiatement précipité Athènes dans l'aveugle expédition de Sicile. Si la démocratie devait renoncer au " Bien " pétrifié des devins et des rois, comment allait-elle apprendre à penser à l'écoute des girouettes qui tournent avec le vent? Le simianthrope allait-il rejeter les verdicts des astres et des autels pour adopter ceux des navigateurs instruits par les tempêtes? Les capitaines des cités allaient-ils défier les naufrages à l'école d'une démocratie dont rien ne démontrait que le plus grand nombre des suffrageants y répondrait aux décomptes de la raison.

Puisque la philosophie occidentale est née des océans et des navigateurs et puisqu'elle s'est mise aussitôt au service des cités commerçantes et désacralisées, elle enfantera le sophiste, qui courra par monts et par vaux. Ce premier voyageur d'une raison amusée de jouer avec les boussoles, l'aristocrate devenu philosophe le regardera de haut ; et il dénoncera avec acuité les contrefaçons du Bien au sein des démocraties , mais également les imperfections de Dieu, ce personnage statufié et contrefait que les devins avaient pris soin de ficher en terre à la va-vite. Qui est cet infirme de l'intelligence, ce boiteux de la politique, ce roi d'un ciel si maladroit que tout son art de gouverner le divise entre son habileté à promettre monts et merveilles à tout le monde, mais toujours sur l'océan de la vie posthume, et sa rage d'envoyer rôtir éternellement les indociles dans les souterrains où sa vengeance retrouve les contraintes de la géographie ?

Jamais, avant les simianthropologues, des philosophes européens n'avaient eu l'audace post-socratique de faire débarquer la théologie dans l'étude de l'inconscient de la géopolitique. Avant eux, les sciences prématurément qualifiées d'humaines laissaient en friche le champ entier des relations de l'histoire et de la politique avec les mythes religieux. Les héritiers de Descartes ont démontré que les autels détiennent les secrets de l'enracinement de l'encéphale simiohumain dans le sacré . Leur logique leur a permis d'observer l'espérance et la peur des simianthropes du haut de leur ciel. Du coup, ils ont découvert que cette espèce installe dans le cosmos des tricheurs à son image et ressemblance ; et la philosophie s'est mise à observer l'infirmité cérébrale de Dieu du haut de l'Olympe des aristocrates de la raison. Puis, tout le génie de la discipline socratique l'a vouée à démasquer la machinerie la plus originelle de la tromperie, la plus invétérée de la mauvaise foi, la plus indéracinable de la trahison, celle qui assure de génération en génération et d'un siècle à l'autre le fonctionnement d'une domesticité simiohumaine mise à titre héréditaire au service d'un maître imaginaire.

Aussi, dès ses premiers pas, la simianthropologie française a-t-elle pris rendez-vous avec un scannage de la politique et de l'histoire articulé avec une civilisation européenne vassalisée. Comment voulez-vous, disent-ils, que la maieutique ne redevienne pas la discipline du désaveuglement originel du simianthrope qu'elle était chez l'homme du "Connais-toi" ? Comment voulez-vous qu'elle ne déclare aristocratique par nature la science qui délivrera la raison des valetailles de sa roture ?

Encore faut-il préciser, mon cher Rhedi, ce qui distingue la noblesse de la pensée philosophique de sa domesticité, donc ce qui fait toute la servitude de la tricherie particulière dans laquelle excellent les serviteurs d'un maître étranger; car les aristocrates de la raison se réclament du sceptre d'une liberté bien née, les apôtres de leur vassalité se font une gloire de leur abaissement. C'est pourquoi l'école française s'applique à approfondir la connaissance simianthropologique des arcanes du verbe tricher . Quel est l'emblème de la droiture, l'instrument de la vérité, l'arme de l'éthique qui seule permet à la philosophie née de la mer de se réclamer du statut aristocratique des grands navigateurs? La logique. Toutes les découvertes sommitales de la pensée, dit l'école française, sont des victoires de l'honnêteté dont le code d'honneur est celui de la pensée logique.

Aussi la chasse et la traque des tricheries de la logique à l'usage des roturiers de la philosophie est-elle celle de la vénerie la plus périlleuse, celle qui se révèle profitable aux cités de la déraison. Socrate n'a-t-il pas été condamné à boire la ciguë d'une vérité de tricheurs ? N'a-t-il pas dénoncé la tricherie la plus magistrale de toutes, celle de déclarer vrai ce qui profitera à la raison semi animale, celle qui jouera du vrai et du faux dans l'intérêt d'un Etat de valets, celle qui souillera l'esprit de droiture de la pensée logique, celle qui déversera dans la politique les tombereaux d'ordures des esclaves de leur propre tricherie ? Seule sera donc philosophique la discipline de l'aristocratie de la pensée qui fera passer le courage de la vérité avant les lâchetés et la couardise de l'utile et du profitable aux yeux des domestiques.

Mais alors, mon cher Rhedi, qu'est-ce qui s'appellera penser, et comment la pensée s'armera-t-elle du sceptre de la logique la plus sereine afin d'accéder à une éthique de souverains impassibles de la droiture propre à l'intelligence philosophique et à elle seule , donc à une aristocratie des élus de la raison? Pour le comprendre, observons comment l'école française ne cesse de se demander ce que signifie le verbe penser. Faut-il interroger ce sphinx au sens d'une chasse au trésor qu'il faudra se décider à appeler la pensée ? Faut-il demander à ce oracle quelles qualités donneront à la raison le privilège de s'engager sur le chemin de sa droiture, c'est-à-dire quelle signification il faudra donner à la faculté impériale de dire la vérité ? Dans cet éventail d'acceptions, dit l'école de Paris, inutile de montrer du doigt la plus aristocratique de toutes les loyautés, parce qu'elles se hiérarchisent spontanément à définir, chacune à l'étage qu'elle habite, la tricherie qui lui paraîtra la plus secrète et la mieux cadenassée, dont la plus prisonnière de son poison .

Aussi les simianthropologues français sont-ils également les premiers philosophes de la planète à s'interroger sur le contenu de la notion de vérité ; et, à ce titre, ils ont observé que l'espèce chapeautée d'un encéphale désespérément schizoïde sécrète nécessairement une vérité dichotomisée de naissance entre les faits dont elle s'applique à prendre acte le plus honnêtement possible et la tricherie qui se cache dans les entrailles du verbe comprendre, donc dans la sorte de substance qu'elle appelle la compréhensibilité et dont elle n'étudie jamais les ingrédients qui entrent dans sa composition. Aussi les Français observent-ils sur le terrain la composition cérébrale et psychique de l'intelligible simiohumain ; puis ils provoquent en laboratoire les réactions chimiques qui leur permettent d'identifier l'intelligible simiohumain à coup sûr.

A cette fin, l'école de Paris dépose le cerveau semi animal sur le plateau de la balance qu'elle a construite à cette fin et qui lui permet de peser la droiture, la noblesse et le courage de la logique philosophique . D'aucuns lui reprochent la fabrication d'une telle balance. A les entendre, elle ne pèsera jamais que des substances isolées d'avance et qu'elle aura décidé de soumettre à sa pesée. A cette objection, l'Ecole de Paris répond que, depuis les origines, la science commence par inventer les instruments qui lui permettront d'imaginer et de réaliser les expériences qui seules lui permettront de vérifier ses hypothèses. De la lunette de Galilée à la chambre de Wilson, l'outillage de la connaissance scientifique est la tête chercheuse de la pensée. Les chimistes des sécrétions cérébrales des simianthropes observent la trace du concept de compréhensibilité dans la boîte osseuse du simianthrope comme les physiciens relèvent la trace des atomes dans la chambre de Wilson. Reprocher à la notion simiohumaine d'intelligibilité de ne se rendre visible à sa trace qu'à l'aide d'un appareil approprié à cette fin a autant de sens que de reprocher à Foucault d'avoir prouvé la rotondité de la terre à l'aide d'un pendule.

C'est pourquoi la simianthropologie s'appelle aussi la science de la pesée du sens, parce que, chez le simianthrope, le verbe comprendre charrie des signifiants, donc des valeurs, de sorte que tout l'appareil expérimental de la simianthropologie est appelé à peser les poids respectifs de l'éthique aristocratique d'une part et de la roture de la connaissance, d'autre part. Car la noblesse et la servitude sous-tendent le verbe comprendre depuis le paléolithique. Par bonheur, le cerveau actuel du simianthrope est devenu relativement capable de mesurer la distance qui le sépare de ses origines zoologiques.

Tu vois, mon cher Rhedi, à quel point les simianthropologues français occupent une place centrale dans l'histoire politique de l'Europe et pourquoi nous devons apprendre à les observer en radiologues de la civilisation mondiale. Car ils nous enseignent que si nous plaçons le sens sous la lentille du microscope électronique qu'on appelle la simianthropologie , nous découvrons que ce substantif est tout gorgé de finalités semi animales et que nous devons donc apprendre à observer ce verbe au stade qu'illustre son évolution psychobiologique actuelle.

D'un côté, la radiographie du cerveau semi animal révèle qu'il se contente de fort peu , à condition de tirer grand profit de ce peu, de sorte, comme disait leur Rabelais, que Messire Gaster le nourrisse bien. Mais d'un autre côté, il n'est pas de verbe plus effronté et plus délirant sitôt qu'il ambitionne de combler son ignorance à entasser Pélion sur Ossa, de sorte qu'il oscille sans cesse entre la platitude et la folie. Les juges qui siègent dans l'enceinte de ce tribunal se divisent entre les alpinistes de quelques monticules et les ascensionnistes des nues . Le seul moyen de tirer le verbe comprendre du mauvais pas dans lequel se trouve sa juridiction est de lui permettre de servir de mieux en mieux son maître légitime, la logique. Pour cela il lui faut apprendre à manier une arme que Platon appelait la dialectique et qui contraint la logique à enchaîner des propositions les unes aux autres avec une rigueur impavide.

Mon cher Rhedi, nous n'en avons pas fini avec les aventures du verbe comprendre sur la terre et dans les airs, parce que le courage propre à la raison doit se montrer impavide; or, impavide renvoie à pavidus, qui signifie effrayé, craintif, tremblant de peur. C'est pourquoi la question de la noblesse propre à l'intelligence philosophique ne nous lâche pas d'une semelle ; car si penser en appelle au courage de défier un animal doublement tricheur et si ce tricheur a des ongles et des dents, et s'il mord et déchire sa proie, et si la ciguë , la corde ou le billot attendent le philosophe , la question de la nature de l'encéphale simiohumain ne cesse de nous conduire à une spéléologie de la politique et de l'histoire du courage, donc à une pesée de ce que les civilisations nomment la droiture. C'est pourquoi l'école française nous met en garde : la pensée n'est pas une sainte, dit-elle, la pensée n'est pas à l'abri de la tentation. On l'a vue séduite par le chant des Sirènes, on a vu Calypso changer en porcs les compagnons d'Ulysse.

Tu vois comme la question de la vaillance et de la loyauté de la philosophie , donc de sa droiture, est un chasseur sans cesse menacé de quitter le chemin aristocratique de la logique et de tomber dans les tricheries de la roture . Car la lâcheté et la peur de la valetaille de la raison voudrait détacher Socrate des soucis de la bravoure et de l'histoire. Mais Denys de Syracuse ne fera qu'une bouchée des philosophes qui rêveront d'un bercail .

L'école de Paris porte l'épée au côté . Elle dit que le philosophe est à la fois don Quichotte aux prises avec des moulins à vent, Hamlet le douteur, Gulliver le géant empêtré parmi les nains, Isaïe, le dénonciateur des idoles, Ulysse le forgeron du pieu rougi au feu qu'il enfoncera dans l'œil unique du cyclope. Que de visages de la noblesse de l'intelligence , que de serviteurs de l'aristocratie de la logique et de son éthique, que de saintes victimes de la loyauté de la raison! .

3 mai 2007