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LETTRES PERSANES

32 - L'élection du 6 mai 2007

Le 17 de la lune de Zilcadé

" Le 6 mai au soir, la France se trouvera-t-elle placée sous anesthésie mortelle par un président des apôtres de leur propre vassalité ? Le 6 mai au soir, la France verra-t-elle le sceptre d'un souverain étranger monter dans le ciel noir de la France ? Mais sache que dès le 7 mai au matin, la pensée française sonnera le tocsin ; sache que dès le 7 mai au matin, le peuple de la raison chantera les psaumes de la révolte. Le 7 mai au matin les morts ressusciteront par milliers." (Usbek à Rhedi, le 17 de la lune de Zilcadé)

Usbek à Rhedi,

Le dimanche 6 mai 2007, la France des rois, devenue celle des philosophes , et enfin celle d'une démocratie qualifiée de plurielle élira son prochain président pour un mandat de cinq ans seulement, mais renouvelable de lustre en lustre. L'introduction, dans la Constitution de ce pays, de la légitimation possible d'une royauté à vie, mais jamais héréditaire, présente un grand intérêt aux yeux d'une simianthropologie résolument articulée avec une réflexion politologique nouvelle sur l'évolution potentielle de l'encéphale de notre singulière espèce ; car il est apparu que le régime démocratique est né chez les chimpanzés et qu'il y fonctionnait déjà sur le même modèle, du moins à titre virtuel, qu'à Athènes et à Rome, puis dans le monde d'aujourd'hui. Pour tenter de saisir la logique interne qui commande cette continuité, comparons les fonctions politiques que remplissaient les oligarchies chez nos ancêtres quadrumanes avec le rôle qu'elles jouent actuellement dans nos démocraties.

Chez les chimpanzés, le mâle dominant occupait le trône d'un monarque élu, mais menacé par son vieillissement rapide. Sa politique de l'ordre reposait sur une oligarchie composée d'aristocrates aussi inégalement musclés qu'inégalement astucieux et fermement hiérarchisés par la place qui leur était accordée sur les branches de l'arbre qui servait de sceptre symbolique au souverain. Mais le long et difficile combat politique des jeunes mâles pour s'emparer de la citadelle branchue de leur chef empruntait dès l'origine la voie de la séduction de la majorité de la horde. Mines insolentes et clins d'œil avertis en disaient long sur leur ambition discrètement affichée. De plus, le candidat s'entourait d'une garde rapprochée qui passait progressivement du rang virtuel d'une faction à celui d'un embryon de " parti du chef ", donc du statut d'un manipule de légionnaires à une cohorte de dignitaires en puissance. Il est difficile de ne pas voir, dans ces comportements, une préfiguration des combats politiques au sein des sociétés trans-simiennes, où l'on voit des chefferies caporalistes se grossir en régiments de solliciteurs de rubans et de décorations. Aussi la simianthropologie française actuelle, dont l'initiateur fut un certain Jonathan Swift, observe-t-elle l'embryogenèse de la grossesse politique du genre humain du fœtus aux galons. Son objectif est de suivre à la trace la gestation politique d'une espèce que sa cérébralisation n'a pas désarrimée des comportements innés des chimpanzés.

A ce titre, la science d'un itinéraire psychobiologique universel du politique remarque que les régimes simiohumains sont oligarchiques ab ovo et que les différences qu'on relève entre les codes qui régissent les hiérarchies ne portent jamais que sur les divers modes d'exercice de l'autorité des oligarchies ; car la force publique change d'allure et d'esprit selon l'organisation du noyau central des oligarques. La chute de la monarchie dans la tyrannie n'est que l'expression du renforcement de la cuirasse du roi ; la chute de la démocratie dans la démagogie n'est que le résultat d'une sortie de route des oligarques élus, qui désertent les chemins balisés de la conquête du pouvoir au profit d'une stratégie de meneurs, puis d'émeutiers et enfin de comploteurs déguisés en flatteurs de la foule. Ceux-là dansent à la frontière entre la loi et la foire.

Ces remarques anodines, mon cher Rhedi , me ramènent tout droit à l'élection du Président de la République française du 6 mai ; car cet événement illustrera à l'échelle mondiale l'oscillation des oligarchies entre le césarisme et le civisme au sein des démocraties planétaires modernes. Pour tenter de le comprendre, mets toi à l'école d'apprentissage d'une politologie dont l'universalité de ses fondements sera illustrée par l'observation des chimpanzés.

Tu observeras en premier lieu que le régime démocratique se définit par un recours périodique et institutionnalisé à la consultation du peuple et que la vocation de cette procédure est de mettre en place à des intervalles réguliers une autorité de passage, ce qui permet, en principe, d'éviter aussi bien l'avidité sans frein des oligarchies incontrôlées que leur conversion en sicaires d'un despote . Mais, du coup, ce sera par nature que la démocratie reposera sur le postulat selon lequel les majorités provisoires des nations ne sauraient se tromper, puisque les citoyens les plus expérimentés et les plus intelligents seront réputés les plus nombreux, ce qui rendra la troupe des ignorants et des sots minoritaire par définition.

Cependant, de si heureuses dispositions de la nature ne se trouvent pas confirmées par l'observation des chromosomes des chimpanzés, dont la complexion démontre, dès l'origine et sur le terrain, que ce ne sont pas les chefs les plus sages, mais les plus malins qui renversent le trône du mâle perché sur son arbre, et cela en raison de leur habileté supérieure à conquérir la faveur transitoire de leurs congénères les plus turbulents et les moins réfléchis, donc les plus nombreux par définition .

C'est pourquoi, mon cher Rhedi, les démocraties sont construites à la fois sur le songe selon lequel la vertu la plus commune à tous les simianthropes serait la constance de leur savoir et de leur raison et sur l'évidence la plus criante du contraire dont leur espèce apporte jour et nuit et à la terre entière les démonstrations les plus éclatantes. Aussi le seul remède qui se puisse apporter à une tragédie multi millénaire de cette taille est-il de soumettre dès l'enfance tous les spécimens de cette espèce aux contraintes d'une éducation rigoureuse et obligatoire, afin de remédier à leur caractère branlant et de corriger la faiblesse de leur entendement. Mais tu observeras qu'il s'agit d'un vivant ingouvernable à titre psychobiologique, puisque sa formation civique se trouve aussitôt condamnée à se muer à son tour en une oligarchie parallèle à celle qu'exerce la classe dirigeante, qui rassemblera et qui hiérarchisera une classe de catéchètes expérimentés, donc de manipulateurs avertis et prudents des connaissances qu'il sera profitable de fournir à la multitude et des informations qu'il serait désastreux de lui faire connaître .

C'est ainsi que la tâche d'instruire et de discipliner les peuples à l'école d'une caste éducationnelle sécrète bientôt une phalange dont le premier devoir sera de s'initier aux astuces d'une manière de prêtrise chevronnée, dont la mission sera de veiller au degré de lucidité et au degré d'aveuglement dont l'équilibre sacralisera habilement les silences jugés utiles ou nécessaire à l'ordre public. L'administration d'une apparence de justice sera placée entre les mains d'une oligarchie d'interprètes hautains des lois, dont il sera proclamé incivique et punissable d'observer de trop près les détournements ésotériques de la volonté du législateur auxquels ils soumettent le droit écrit et comment un arbitraire résolument protégé par le code pénal se parera des ressources de la majesté et de la morgue des Etats. Quant au pouvoir législatif, il sera dûment sacerdotalisé par un clergé d'apôtres largement rémunérés par un Etat para ecclésial et généreusement pensionnés cinq ans durant après leur rejet par le suffrage universel. Et que dire de la sainteté du pouvoir exécutif , qu'on verra livré à des régiments de fonctionnaires aussi prétentieux, ignares et péremptoires qu'oublieux du principe de la séparation des pouvoirs ? Or, tous ces maux se trouvent en germe dans l'archétype rudimentaire du pouvoir politique chez les chimpanzés, où l'on distingue déjà les fanfarons et les vantards des plus paisibles et des plus réfléchis.

Observe ensuite que, chez le simianthrope, il suffit de conquérir l'opinion pour exercer un pouvoir aussi fascinatoire qu'impératif dans l'arène de la vérité. C'est pourquoi, dans le passé, les dogmes les plus absurdes tombaient du ciel d'une manière disciplinaire et par le truchement guerrier de conciles dans lesquels la masse compacte des Pères faisait un seul bataillon de l'infaillibilité feutrée; quant aux rares rebelles, s'il en restait quelques-uns à trembler de peur, ils se trouvaient aussitôt cloués au pilori et frappés d'infamie par l'accusation d'hérésie, ce qui pouvait entraîner leur crémation tout vifs, tellement le feu du ciel avait dicté à la papauté et aux saintes Commissions d'évêques nommées en collaboration avec sa foudre des certitudes doctrinales qu'il ne restait plus qu'à entériner par la pieuse formalité d'un vote d'acquiescement. Or, la démocratie n'a renoncé qu'à demi à la sacralité des oracles jaillis des urnes ; une voix mystérieusement avertie et non moins omnipotente que la précédente fait désormais pencher la balance de la vérité du côté du plus grand nombre des suffrages exprimés ; et un seul bulletin suffit à faire basculer le vrai d'un côté ou de l'autre. C'est pourquoi Socrate comparait la mise à mort des philosophes par les verdicts de la foule à l'amusement de mettre le glaive de la loi au service d'un jeu de dés.

Observe maintenant la singularité d'une élection du Président de la République française au suffrage universel qui bouleversera le jeu traditionnel des oligarchies au sein du pouvoir politique simiohumain ; car, pour la première fois depuis la chute de l'empire romain, la ligne de démarcation dévotement tracée entre le poids de l'ignorance sacralisée et la délégitimation du savoir minoritaire au sein des démocraties de masse s'est déplacée de telle sorte que ni la multitude, ni les élites politiques n'auront pris conscience des enjeux spectaculaires de leur vrai choix du 6 mai 2007. Car la planète n'assiste en rien au spectacle de l'expansion accélérée de l'empire militaire américain par le biais de l'organisation militaire de l'OTAN dans laquelle Washington rassemble ses vassaux ; et aucun homme politique ne constate que l'arme thermonucléaire n'est pas guerrière et qu'elle demeure aussi inutilisable sur un champ de bataille que celle de l'excommunication majeure . Cette cécité n'est déchiffrable qu'à l'aide d'une simianthropologie politique.

Car comment se fait-il que l'éducation nationale et les informations dispensées à longueur de journée par l'image, l'écrit et le son auront été empêchées de conduire la nation à une décision suffisamment réfléchie pour faire face à l'histoire réelle? Les responsables de cette catastrophe auront été des oligarques habiles seulement à défendre leurs intérêts locaux et habiles, par conséquent, à priver la population entière de tout regard averti sur le monde extérieur. Or, la perte de tout recul de la raison démocratique est un désastre politique qui impose aux simianthropologues français l'obligation d'accéder aux sources les plus profondes de la cécité politique semi animale.

Chez les chimpanzés, disent-il, le mâle dominant et sa cour se maintiennent dans un équilibre relativement stable entre l'assaut feutré ou turbulent des démocrates ou des démagogues qui l'assaillent de toutes parts sans réussir à le renverser avant qu'il ait perdu sa force musculaire. De même , le fonctionnement en vase clos des démocraties transsimiennes classiques n'exigeait pas une initiation précipitée des peuples à quelques rudiments de la géopolitique, parce que l'heure n'avait pas sonné où l'éducation transfrontalière de la population allait présenter un intérêt vital. Suppose maintenant que la civilisation des chimpanzés se trouve menacée dans sa survie en raison de son encerclement au profit d'une espèce sinon cérébralement plus avancée, du moins plus puissamment armée et bien décidée à soumettre la population des forêts à sa domination; suppose ensuite que l'oligarchie dirigeante des chimpanzés promis à un type inconnu d'assujettissement ne verrait pas le danger de domestication qu'elle courrait, de sorte qu'elle ne tenterait en rien d'élever d'urgence le degré de conscience politique ancien de la horde.

Transpose enfin ce schéma politique en Europe et demande-toi ce qu'il adviendra d'un continent qui, non seulement n'aura pas vu une autre chevelure progresser sur son sol déforesté, mais qui n'aurait pas d'yeux pour seulement apercevoir la crinière de son envahisseur. Dans ce cas, ne te dirais-tu pas que le premier devoir des savants et des philosophes de la Perse serait de se demander par quel prodige le simianthrope européen porte un bandeau sur les yeux, quelle sorte de cire il s'est mise dans les oreilles et quels parfums du ciel de son envahisseur l'empêchent de sentir l'odeur de sa toison. C'est dire que nos Avicenne et nos Averroès commenceraient par observer le cerveau domestiqué de l'Europe à la loupe, afin d'isoler les ingrédients évangéliques de sa cécité.

Que découvriraient-ils ? Que la vassalité n'est pas une substance, mais une vapeur sotériologique et qu'elle provoque une cécité et une surdité rédemptrices. Quelle espèce de dévotion ? Comment, me diras-tu, une simple vaporisation politique exercerait-elle un si puissant sortilège qu'elle paralyserait le jugement du simianthrope et ne le laisserait respirer que les effluves d'une vapeur apostolique ? Eh bien, par Avicenne et par Averroes, par Qâzi id Qomini et par Sohrawardi, sache que ce nuage de sainteté convainc le simianthrope aux yeux clos et aux oreilles bouchées que ce ne sont pas des armes de fer et d'acier qu'il voit s'installer sur le territoire du Vieux Continent, mais seulement une sorte de nuée de la démocratie messianique.

Mais enfin, me diras-tu, quel est le nom du cumulus de la piété ? Vas-tu enfin me dire comment il s'appelle, ce stratus ? Renvoie-moi du moins à la page du dictionnaire de notre langue où je trouverai son nom en persan . Eh bien , sache que cette fumée a une odeur, qu'elle répand un certain parfum et que son encens se joue de la raison du monde sur les autels de la démocratie . Quel est donc le dieu dont cette essence immatérielle flatte les narines, le dieu dont cette céleste vapeur bouche les oreilles et obscurcit la vue, le dieu des conversions qui catéchise les armes d'un conquérant, le dieu illustre qui encercle dévotement la Russie de son armure ? Je te le donne en cent, je te le donne en mille : ce dieu s'appelle la Liberté et la sainteté de son glaive fait chanter à l'Europe des hosannahs à sa vassalité.

Mon cher Rhedi, la servitude est une tumeur qui s'attaque aux civilisations à l'agonie. Est-elle cancéreuse ? Dans ce cas, ce sera tantôt avec lenteur, tantôt avec une rapidité foudroyante qu'elle rongera sa victime avec l'aide empressée de régiments d'apprentis du trépas. Mais le mal peut se déclarer par l'apparition d'un abcès de fixation dont l'enflure laisse douter de la nature de la maladie. Alors le philosophe s'arme du scalpel et du bistouri des chirurgiens de la raison et opère le malade à vif; car, non seulement ce spécialiste de l'inexorable ne saurait se convertir aux techniques modernes du sommeil artificiel, mais s'il endort le patient, le malheureux en trépasse dans son sommeil . Quand il n'est plus possible de douter de la nature fatale de la maladie, le philosophe range sa trousse, parce qu'il ne reste qu'une seule thérapeutique , celle des résurrecteurs.

Le 6 mai au soir, la France se trouvera-t-elle placée sous anesthésie mortelle par un président des apôtres de leur propre vassalité ? Le 6 mai au soir, la France verra-t-elle le sceptre d'un souverain étranger monter dans le ciel noir de la France ? Mais sache que dès le 7 mai au matin, la pensée française sonnera le tocsin ; sache que dès le 7 mai au matin, le peuple de la raison chantera les psaumes de la révolte. Le 7 mai au matin les morts ressusciteront par milliers.

4 mai 2007