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LETTRES PERSANES

Après le 6 mai 2007

33 - La gauche et la droite face à la vassalité de l'Europe

Le 27 de la lune de Zilcadé

Usbek à Rhedi,

Et voilà ! La grande nouvelle est arrivée : le peuple français a voté, le peuple français a tranché, le peuple français a décidé que le candidat d'un empire étranger serait celui de son choix et que la France patriotique ferait rentrer le peuple de 1789 dans le giron d'un souverain qui tenait le sceptre de la rédemption du monde entre ses mains. Ne t'avais-je pas annoncé depuis longtemps que le rêve du salut était de retour et que la clé de l'histoire était un messianisme guerrier dont la sotériologie démocratique avait remplacé la délivrance par la potence de la Révélation ; ne t'avais-je pas informé de ce que les chemins de la logique de l'histoire commandent désormais la vassalisation des peuples et des nations par la démocratie impériale et de ce que l'école des simianthropologues français connaît depuis longtemps le secret des servitudes à venir? Et voici que les fatalités psychobiologiques qui pilotent l'effondrement des courages nous ont démontré à nouveau que la montée de la lassitude des civilisations accompagne les marées mondiales de la cécité politique.

Admire la lucidité de mes guides : les événements ont si bien répondu aux prophéties des nouveaux interprètes français de l'histoire et de la politique simiohumaines que ma plume a pu te servir de messagère maladroite, mais fidèle de leur science spectrale de l'âme et de l'encéphale des peuples et des nations. Ne t'ont-ils pas informé point par point du destin qui attend les classes dirigeantes inaptes à élever le regard des peuples et à le porter au-delà des frontières de leur patrie ?

Et voici que les verdicts socratiques de leur dialectique se sont encore précisés, voici que la France et l'Europe ont fait un pas décisif en direction de leur trépas, voici que les verdicts de l'inéluctacle sont devenus inexorables, parce que le peuple français s'est laissé appâter par un dompteur du suffrage universel et par un flatteur des songes de la foule plus habile que ses rivaux de gauche à cacher ses chaînes sous la défroque des serviteurs du Grand Roi.

Mais, comme je le l'écrivais le 11 de la lune de Zilcadé, les simianthropologues français ne sont ni des juges que l'infaillibilité des verdicts de leur tribunal remplirait de fierté, ni des assistants imperturbables des Parques, ni des désespérés que glacerait le spectacle de la vassalité native de la condition simiohumaine. A d'autres, disent-il, de jouer aux naufrageurs friands des désastres dont leur science se nourrit. Ces voyageurs intrépides des ténèbres vont jusqu'à prétendre que la lumière éclaire bien davantage à s'allumer dans la nuit qu'en plein jour et que la France a quitté la pénombre qui obscurcissait sa vue pour entrer dans la noirceur où l'intelligence solitaire s'illumine de tout l'éclat de ses feux.

Aussi longtemps, disent-ils , qu'une raison infirme cheminait entre chien et loup, on voyait des promeneurs du crépuscule glorifier la lumière tremblante de leur lanterne. Maintenant, les noctambules d'âge mûr trouvent dans l'opacité du monde le réconfort de bien distinguer le clair-obscur du plein soleil des évidences. Il n'est plus nécessaire de démontrer des vérités sur lesquelles les yeux des enfants eux-mêmes se sont ouverts tout grands . Rien de plus éblouissant, désormais, que le spectacle des guerriers macédoniens de la démocratie lancés à l'assaut de la terre, la bannière de leurs évangiles dans une main et le sceptre de leur foudre dans l'autre ; rien de plus étincelant que le spectacle du Président de la République française présentant de sa dextre ses lettres de créance avec ses dévotions au nouvel Alexandre de la liberté et de la justice du monde; rien de plus prometteur que le théâtre de la tétanisation de l'encéphale de l'espèce entière des semi évadés de la zoologie, rien de plus réjouissant pour la nouvelle science de la raison spéculaire du simianthrope que la démonstration planétaire du 6 mai 2007; rien de plus vivifiant que le spectacle des missionnaires et des messies de la pestifération de la terre par le fléau de la sainteté politique.

Mais sans doute es-tu curieux de connaître de plus près les tristesses et les espérances de l'école de Paris, tellement la joie de ses membres la met en attente de la résurrection de la raison européenne si longtemps assoupie. Sache qu'ils connaissent d'ores et déjà la trajectoire que suivra l'intelligence de demain. Car, disent-ils, aucun gouvernement gaulois ne s'était voulu le chantre d'une puissance étrangère depuis le siècle où la monarchie momentanément épuisée de la France avait fait naître la vocation gaulliste avant la lettre de la bergère de Saint Rémi. Puis, la République de 1870 avait réprimé l'insurrection de la Commune ; mais celle-ci était consécutive à une défaite militaire à laquelle il ne pouvait être remédié dans l'immédiat par une révolte patriotique désarmée et privée de vrai chef ; puis le gouvernement de Vichy avait maladroitement vogué entre les récifs, mais il se trouvait garrotté par des armées ennemies campées sur son sol . Maintenant, la vocation de la France de la raison était de se soustraire à un joug politique dont le maître protestant défiait la vocation à l'universalité d'une France insurrectionnelle depuis la Renaissance.

Mais quel avantage, mon cher Rhedi, aux yeux des philosophes français, que le Président de la République fût une figure quasi emblématique non seulement de l'aliénation politique de l'Europe, mais également de la capitulation de l'intelligence mondiale devant les masques sacrés de la servitude désormais fabriqués à l'usage de la planète entière dans les ateliers d'une démocraties impériale. Il vaut mieux, dit l'Ecole, combattre à visage découvert et l'épée à la main un adversaire bien en vue et debout sur le pré qu'un ennemi ambigu et grisâtre dont les couleurs indécises désarment ses assaillants.

Par bonheur, jamais encore en France, le parti de l'étranger n'avait présenté au peuple une silhouette dévote, tellement la vocation naturelle des possédants avait toujours été de défendre le ciel et les autels de la patrie, ce qui exigeait un Etat bien cuirassé, tandis que la gauche était bien davantage livrée à la tentation d'accorder ses préférences à la défense des valeurs universelles liées à la générosité de son évangélisme originel qu'à la fierté masculine que le glaive est appelé à défendre.

Mais quelle aubaine, pour les stratèges de la raison mondiale qu'on appelle philosophes, qu'une situation politique propice aux alliances viriles de la lucidité avec la force, alors qu'une droite traîtresse allait contraindre la gauche à se substituer à la carence intellectuelle des mâles et à défendre à leur place la souveraineté de la nation et l'avenir de l'intelligence mondiale ! Ah ! si la gauche avait d'emblée porté le débat sur la scène internationale ; si elle avait d'emblée exposé au peuple français le drame de la vassalisation accélérée de l'Europe sous la bannière du machiavélisme évangélique d'un empire étranger, comme elle aurait dominé la campagne électorale et gagné la bataille de la lumière politique . (*)

Mais maintenant, comment une gauche responsable d'une souveraineté tombée en quenouille en France et en l'Europe ne se battrait-elle pas sur le champ de bataille le plus providentiel qui se pût imaginer, celui de se mettre en esprit au timon des affaires et de prendre le commandement de la guerre de l'intelligence contre une droite sans tête ?

L'Ecole de Paris soutient que cette conjonction miraculeuse s'opèrera précisément sur le terrain privilégié de l'alliance entre la critique de la pensée mythique et la critique de la vassalisation politique, puisque la décision de l'Iran de fabriquer sa bombe atomique pose le problème anthropologique fondamental d'un décryptage de l'inconscient théologique de l'arme thermo-nucléaire.

Tu sais comment l'Ecole a démontré l'évidence que les trois monothéismes sont bâtis sur la dissuasion infernale et sur l'excommunication majeure ; tu sais également que la démythification militaire et la validation diplomatique de l'arme thermonucléaire passent par la connaissance anthropologique de la structure thermonucléaire de la théologie chrétienne. Par conséquent, la gauche française ne se placera dans l'arène de son combat multiséculaire pour le progrès intellectuel et politique de l'Europe que si son avance proprement cérébrale sur la droite la met en guerre sur le champ de bataille de l'intelligence : car l'empire américain tente d'atteler le monde entier au char de sa mythologie de la dissuasion nucléaire iranienne, alors que celle-ci se trouve réfutée depuis longtemps non seulement par les simianthropologues français, mais par la réflexion politique et le bon sens de quelques hommes politiques de gauche, dont MM. Védrine et Dumas, qui ont assumé les responsabilités de Ministres des affaires étrangères de la France et qui savent qu'on n'empêchera pas, sur le long terme, Ispahan de se doter d'une arme théologique dont huit Etats disposent déjà dans le monde. Comme je te l'ai également écrit le 22 de la lune de Saphar (**), mon cher Rhedi , la super artillerie thermonucléaire n'est pas une arme de guerre, mais une arme politique, donc une arme exclusivement psychologique , parce qu'elle se révèle aussi imaginaire sur un champ de bataille réel que l'excommunication majeure des armées d'Henri IV d'Allemagne par le pape Grégoire VII.

Tu sais que les élans nouveaux de la raison ont toujours dénoué des nœuds gordiens au lieu de les trancher. En l'espèce le nouveau nœud gordien à dénouer est celui qui attache la politique messianique des démocraties du salut aux conquêtes des orateurs impérieux de la Liberté, alors que l'empire américain a soudé étroitement son glaive à son évangile. Face à l'extension forcenée de bases militaires américaines dans le monde entier, la gauche ne saurait lutter contre la domestication politique accélérée de l'Europe sous la férule de l'OTAN qu'à l'aide des armes de la pensée critique forgées sur les enclumes des simianthropologues français.

Vois à quel point l'art de dénouer le nœud gordien de la sottise engage l'avenir intellectuel et politique de la France en Europe et dans le monde ; vois à quel point la défense des intérêts pétroliers de l'empire américain a besoin de la cécité d'une planète de la " liberté " rédemptrice ; vois à quel point le vrai joug de la piété sous lequel périssent les civilisations dévotes est celui de l'infirmité intellectuelle à laquelle leur vassalisation parvient à les réduire ; vois à quel point la défaite politique d'une gauche décérébrée donne une chance aux simianthropologues de l'école de Paris - celle de déclencher un sursaut de la raison française à l'échelle du monde ; vois comment une gauche aux yeux dessillés scellera alliance avec la Chine et à la Russie afin de former avec elles le seul pôle suffisamment puissant pour secouer le joug militaire d'une théologie de la candeur.

Mais comme je te l'ai écrit le 17 de la lune de Zilcadé (***), les simianthropologues français gagneront de toutes façons la guerre de la pensée du XXIè siècle. Car l'avenir de la raison mondiale ne dépend pas de l'issue malheureuse des élections acéphales du 6 mai 2007 .

(*) Erasme et la campagne présidentielle française, 21 mars 2007
(**) Lettre 22 : Les magiciens de la démocratie
(***) Lettre 32 : L'élection du 6 mai 2007

7 mai 2007