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LETTRES PERSANES

35 - La grande misère de la science historique européenne - 1

Il vient de paraître en librairie un petit essai de Ran Halévy , intitulé L'expérience du passé , consacré à " François Furet dans l'atelier de l'histoire ", Gallimard, février 2007. On y trouve une citation de Jules Ferry tirée d'un article qu'il a signé dans Le Temps du 11 janvier 1866 : " La dictature révolutionnaire se perd en cette monstrueuse et puérile rêverie d'une société régénérée par l'échafaud, incroyable mélange d'atrocité et de candeur, d'austérité naïve et de rigueur implacable, de littérature et de cruauté , utopie pédagogique, absurde et sanglante, à laquelle resteront éternellement attachés les noms de Saint-Just et de Robespierre ". Mais Jules Ferry dit aussi qu' " on se perd " dans le mystère de tout cela. Un siècle et demi plus tard, est-il possible d'y voir plus clair ?

Le 11 de la lune de Maharram

Usbek à Rhedi,

Je crois que le moment où il deviendra possible de raconter un demi siècle de l'histoire de la méthode historique française et européenne et de dresser le bilan de ses errements est désormais tellement proche que je vais essayer de te raconter non seulement les aventures de Clio au cours des dix derniers lustres, mais également son imminent rendez-vous avec le tragique. Comme tu le sais, il existe déjà une histoire de l'histoire de la philosophie , c'est-à-dire un relevé des chemins que les historiens de notre discipline ont successivement empruntés afin de se raconter le sens du regard que la pensée a tenté de porter sur elle-même et sur son destin depuis Pythagore. Mais le moment est venu de raconter le mariage et les premières années de la vie conjugale de Chronos et de Sophia , c'est-à-dire du glaive et de la pensée.

Les philosophes perses ne sont pas tombés de la dernière pluie : ils savent depuis Cyrus et Darius que la science historique est une discipline trop sanglante pour qu'on l'écrive à l'usage des enfants. Depuis deux siècles, l'Occident se la raconte en bandes dessinées jusque dans les écoles de village. Que d'efforts de leurs pédagogues pour se la catéchiser !

En 1945, les éducateurs pastoraux de la nouvelle jeunesse du Vieux Monde ont adhéré aussi massivement que naïvement à une religion née une trentaine d'années auparavant, le marxisme-léninisme, dont la candeur avait été forgée sur l'enclume d'une dictature et qui avait débarqué en robe de mariée dans une religion non moins virginale, celle d'une liberté politique censée s'être enfin parée des lauriers les plus impérissables, ceux de la démocratie, mais à l'issue d'une guerre effroyable. Comment deux mythes aussi iréniques l'un que l'autre étaient-ils réputés avoir si heureusement associé leur blancheur respective qu'ils avaient débarqué bras dessus, bras dessous, dans l'Eden d'un temps historique à jamais sanctifié ? Il y a fallu une habileté diabolique, celle de passer sous silence non seulement les procès de Moscou et le pacte germano-soviétique, mais également l'humiliation et les compromissions de la France occupée.

Quand deux orthodoxies immaculées convolent en justes noces, le nourrisson venu à terme au cours d'une grossesse surnaturelle biberonne le lait d'un conte de fées ; et les contes de fées ont coutume de s'achever par le débarquement d'un sauveur et d'un délivreur dans les esprits. Celui qui a débarqué en 1945 sur la scène de l'histoire a choisi pour théâtre la nation que les cartes de géographie appellent la France. Il portait les galons d'un Général ; mais il incarnait la fille aînée de deux Eglises, celle de Rome et celle des principes de 1789 .

Et pourtant, les trivialités du temporel montaient la garde sous le double héritage confessionnel de la France. Certes, l'école maternelle présentait de Gaulle sous les traits d'un évangéliste de l'éternité de la nation; mais comment alimenter le livre d'images de la piété démocratique si le soupçon de césarisme s'attache aux képis et si le prophète d'en face, un certain Karl Marx, se présentait à ses évangélistes en saint de l'utopie politique? Comment lui retirer le chapelet de ses incantations, comment lui arracher des mains le glaive et le goupillon du salut du monde ? Certes, le mariage du goulag avec la démocratie avait accouché de la religion de la liberté, certes, les écoles d'un tyran et celles des Tables de la loi de 1789 récitaient le même livre de prières et lisaient le même bréviaire sur les bancs de l'éducation nationale. Mais comment Staline et le Général de Gaulle se seraient-ils partagé la même auréole, comment auraient-ils endossé ensemble la chasuble des frères d'armes de la classe ouvrière ? Leurs prédications et leurs homélies respectives s'appuyaient sur une science de l'histoire empruntée en secret au christianisme utopique et révolutionnaire du premier siècle de notre ère ; assurément, comme toutes les sotériologies à l'usage des enfants, la croix, le marxisme et la démocratie expliquaient la finalité dernière du monde. Mais les deux sermonnaires étaient-ils suffisamment chevronnés pour connaître les remèdes appropriés à l'éradication de tous les péchés du monde ?

Mon cher Rhedi, Paris m'a appris que l'histoire racontée aux enfants est nécessairement dévote . Comment deux millénaires auraient-ils manqué d'enseigner toutes les recettes de la piété à Clio? Le goût de savoir se dissout dans la volonté de croire. Le comble, c'est que les apôtres européens de l'histoire en bandes dessinées défendaient une raison fondée sur un adultère consommé depuis longtemps, celui de l'esprit de justice avec l'esprit de géométrie. Il n'y a pas de chimère plus dangereuse que celle de faire monter des autels de la sottise l'encens de l'abstrait mêlé à celui d'une vérité salvatrice. L'orgueil des simples d'esprit et celui des géomètres de l'histoire répand la même odeur d'innocence. Aussi les récitations de l'évangélisme marxiste présentaient-elles les traits cérémoniels des Eglises. Les croyants y trouvaient le réconfort de l'obéissance à un clergé et la fierté de porter la couronne de gloire de l'apostolat dont on avait fleuri leurs têtes d'enfants . L'auto-immolation à l'idéologie valait bien les anciennes prébendes du sacrifice.

Mais sache, mon cher Rhedi, que l'histoire racontée aux enfants s'est bientôt heurtée à des hérésies difficiles à réfuter. En premier lieu, le fleuve du temps est devenu un torrent au cours précipité . Les greffes de l'apostolat révolutionnaire sur l'arbre de l'Eden ont eu beau multiplier leurs fleurons et leurs blasons, la pastorale à l'usage de la classe ouvrière mondiale a pris un grand retard. Le sacerdoce marxiste n'avait pas été conçu pour se porter au secours des pays sous-developpés. Or, ceux-ci marchaient encore le ventre creux vers la liberté rudimentaire de manger à leur faim. Fournir aux peuples leur pitance avec leur dignité dépend moins d'un patronat au cœur apostolique que d'une élite politique relativement libérée des ténèbres du Moyen-Age. Puis, le développement industriel accéléré de l'Occident a ramené la planète au combat multiséculaire entre les riches et les pauvres dont Athènes et Rome avaient illustré les péripéties, puis la chute dans l'alliance de l'assistanat avec le césarisme . Mais le capitalisme européen ne disposait pas du grenier à blé de l'Egypte qui permettait aux empereurs romains de nourrir le peuple aux frais de l'Etat. Aussi, le marxisme et la démocratie mythologique de 1789 ont-ils été frappés ensemble d'un anachronisme croissant.

Représente-toi un instant, mon cher Rhedi, l'affolement des plus illustres catéchètes d'une histoire puérile de la planète à la suite de la ruine parallèle de la sotériologie démocratique et de l'eschatologique marxiste ! L'effondrement de l'idée même d'expliquer le destin angélique des peuples et des nations sur le modèle d'un salut anéantissait deux millénaires de la pensée séraphique de l'Europe . La sainteté démocratique et la sainteté marxiste n'étaient que les dernières efflorescences du mythe d'une rédemption commune au judaïsme, au christianisme et à l'islam. Comment rendre intelligible notre condition s'il n'y avait plus de finalité euphorique du genre humain, plus d'apothéose terminale de l'histoire du monde, plus de glorification posthume des travaux et des jours ? A l'heure où s'achève l'ère catéchétique de la science historique, comment donner son sens à deux millénaires de la mémoire de l'Europe, sinon en versant l'eau et le feu du tragique dans le tonneau des Danaïdes de la mémoire? Quelle plongée que celle de la pensée philosophique dans les ténèbres d'une espèce née de la zoologie ! Mais comment porter sur les fonts baptismaux de l'éducation nationale un regard de Clio distancié du train du monde à l'école des ténèbres?

Certes, les mirages d'une nouvelle terre promise allaient conduire un instant l'historiographie puérile et honnête à se décapiter au profit des sociétés dites primitives et à leurs structures mentales censées fonctionner " sans sujet ". Un cerveau collectif aveugle allait-il faire l'affaire, ou bien valait-il mieux délirer parmi les détritus des saintes Ecritures du marxisme ? Mais comment convertir l'historiographie mondiale au renoncement à toute recherche du sens si la raison sécrète des signifiants et se confond à eux au point que le rationnel s'entête à parler raison? Il y avait péril en la demeure : les instituteurs du genre humain titubaient entre leur prêtrise et l'évanouissement de l'histoire dans un monde acéphale.

Dans quelles conditions, se demandaient-ils, allait-on leur ordonner de faire allégeance aux liturgies d'une apothéose future? La révolution chinoise dite des cent fleurs avait fait entendre la marche funèbre d'un retour honteux et piteux au capitalisme. Puis l'histoire dite " totale " n'avait totalisé que fétus et broutilles . Sa majesté, le Progrès, allait-il se livrer à l'apologie de " l'histoire-problème " ? Cet empereur du monde moderne allait-il ouvrir le portail de "l'histoire conceptuelle"? Ce souverain allait-il se glisser dans les vêtements de l'histoire des " volontés et des passions " de François Furet ? Ce haut dignitaire allait-il prêter l'oreille aux Sirènes de l'histoire politique ? Mais qu'est-ce que la politique , demandait Platon? Qu'est-ce que la passion, demandait Platon ? Qu'est-ce que l'individu , demandait Platon? Jamais une historiographie privée de la réflexion du philosophe des idées sur ce qu'il en est de la politique, de la passion, de l'individu ne répondra à ces questions.

La méthode historique européenne n'a plus d'autre ressource que d'enfanter la postérité de l'anthropologue, du psychanalyse et du philosophe confondus dont Platon a inventé le modèle quand il demandait benoîtement aux Athéniens, il y a vingt-cinq siècles de cela: " Quel est l'animal qui s'imagine savoir ce qu'il ne sait pas, quel est l'animal dont l'encéphale se forge le savoir le plus assuré sur l'enclume même de son ignorance, quel est l'animal qui allume une étoile dans le ciel de ses besoins et qui l'appelle la vérité? " Mais si la postérité du philosophe du "Connais-toi" demandait à la science historique : " Qui es-tu ? Sur quels chemins prétends-tu avoir rencontré le personnage qui s'appelle l'histoire ? Quelle est l'enclume de l'ignorance sur laquelle tu as forgé ton étoile ? Quelle est la cendre que tu appelles la vérité ?" Si une Clio devenue adulte se posait ces questions-là, qu'enseignerait-elle en retour à la philosophie ?

Par bonheur, comme je te l'ai déjà écrit, la bonne nouvelle est arrivée : l'incendie s'est déclaré dans les combles. La maison brûle ; et nous savons de science certaine que jamais une civilisation n'a éteint un feu parti des combles. Aussi les enfants de chœur de l'Occident tendent-ils des mains suppliantes vers la raison dont le ciel a brûlé. Qu'en est-il de l'intelligence de l'histoire, se demandent-ils ? Mais comme on n'enseigne pas l'inconscient dans les écoles publiques, les malheureux ne cherchent que des grilles de lecture à l' usage des enfants de demain. Comment leur expliquer que la raison du monde est un enfant en bas âge ?

Mon cher Rhedi, tu sais que mon aïeul , le baron Secondat de Montesquieu croyait encore en une espèce de " raison des sociétés " dites adultes, ce qui lui permettait, pensait-il, de diviser les Etats en trois types , le monarchique, le démocratique et l'oligarchique et de relier chacun d'eux au concept réputé le faire agir, qu'il appelait son " principe " ; il avait imaginé que la vertu servait de poumon à la démocratie, l'honneur d'âme et d'épée à la monarchie, le mérite de blason nobiliaire à l'oligarchie. Et voici que le génie des simianthropologues français enseigne que tous les régimes politiques obéissent à des oligarchies d'enfants turbulents et vicieux et que la démocratie est née dans le cerveau gros comme une noisette des chimpanzés (*). Mais si l'alliance des ruses les plus sanglantes avec une intelligence d'enfant est le moteur de l'histoire du monde, la science historique adulte ne doit-elle pas dresser l'inventaire du contenu de la boîte osseuse du simianthrope et se demander, à l'école d'un Platon post-darwinien et post-freudien, ce qu'il en est des songes, des vapeurs et des odeurs proprement cérébrales de l'étrange espèce dont Valéry dit qu'elle ne devient humaine qu'à apprendre à regarder l'animal?

Mais puisque l'anthropologue abyssal qu'on appelle philosophe a démontré dans le Théétète qu'il n'y a pas de science du singulier - ce que redira Aristote - et puisque, par définition, les concepts et les principes ne saisissent jamais que l'abstrait, il faudra bien que les simianthropologues français apprennent de Clio ce qu'il est advenu de l'animal capable de se forger des armes de guerre et de chasse à l'école des vapeurs de l'abstrait, ce qui lui permet de frapper ses congénères avec le glaive des mots, de les marquer du sceau de leurs songes et de graver dans leur chair des verdicts écrits en lettres de sang. Mais le sang du langage ne s'apprend pas à la lecture des traités de grammaire à l'usage des enfants.

Pour découvrir la fatalité qui rend catéchétique par nature et par définition le vocabulaire des enfants, Clio n'a le choix que de changer de globe oculaire - sinon l'édifice de la science historique sera calciné jusqu'aux fondements et ses cendres mêmes ne lui feront pas une mémoire. Quand Shakespeare écrit que le monde est une histoire pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot, il n'enseigne pas seulement que le tragique s'apprend à regarder des enfants, mais que le génie de l'historien véritable est dans le regard qu'il porte sur l'enfance du genre humain. C'est cela, mon cher Rhedi, que j'ai appris à l'école des simianthropologues de Paris ; car si le langage est l'instrument qui a fait du chimpanzé un animal onirique, l'historien est condamné à s'armer du télescope de Shakespeare, de Swift, de Cervantès pour observer le cerveau de l'humanité.

(*) Lettre 32 L'élection du 6 mai 2007, 4 mai 2007

11 mai 2007