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LETTRES PERSANES

36 - L'âge philosophique de la science historique - II

Il vient de paraître en librairie un petit essai de Ran Halévy , intitulé L'expérience du passé , consacré à " François Furet dans l'atelier de l'histoire ", Gallimard, février 2007. On y trouve une citation de Jules Ferry tirée d'un article qu'il a signé dans Le Temps du 11 janvier 1866 : " La dictature révolutionnaire se perd en cette monstrueuse et puérile rêverie d'une société régénérée par l'échafaud, incroyable mélange d'atrocité et de candeur, d'austérité naïve et de rigueur implacable, de littérature et de cruauté , utopie pédagogique, absurde et sanglante, à laquelle resteront éternellement attachés les noms de Saint-Just et de Robespierre ". Mais Jules Ferry dit aussi qu' " on se perd " dans le mystère de tout cela. Un siècle et demi plus tard, est-il possible d'y voir plus clair ?

Le 14 de la lune de Maharram

Usbek à Rhedi,

Ce qui me frappe le plus, chez les simianthropologues français, c'est leur passion pour la profondeur du vrai savoir. C'est peu de dire que ces spéléologues vomissent la superficialité des touristes de la mémoire, c'est peu de dire que la connaissance court vêtue du passé leur donne la nausée, c'est peu de dire que leur saine colère se nourrit des mésaventures d'une historiographie occidentale égarée par les apparences et fascinée par des jouets. Comment se fait-il qu'une civilisation autrefois visiteuse des ténèbres ait pu rêver pendant soixante-dix ans d'une sotériologie économique et politique pseudo rationnelle pour ne changer ensuite que de chemise?

Car voici que le régiment des croisés de leur chimère qui s'étaient rués à l'assaut du péché originel des modernes sous l'uniforme de leur vertu et qui avaient rêvé de délivrer le genre humain des camps de concentration du nazisme et des goulags grands ouverts sous les pas des prophètes de la classe ouvrière découvrent que la rôtisserie géante des tortures éternelles qui alimente les souterrains incandescents de la foi et de la sainteté du dieu de justice changent sans cesse de feu et de flamme et que le libéralisme économique mondial n'est qu'une version plus universelle et plus doucereuse que la précédente du camp de concentration de la théologie. Le pédagogue capable d'enseigner l'histoire réelle du monde à des auditeurs adultes l'apprendra à l'école des Cervantès et des Shakespeare. Il se demandera ce qu'il en est des relations faussement fleuries que le simianthrope entretient avec son ciel divisé entre le parfum de l'encens et celui que répandent ses châtiments. Il soulèvera la question du recul intellectuel et moral que le mythe de l'enfer devra enseigner à la science de l'inconscient de l'histoire. Il saura que le ciel et la torture sont à l'école des idoles . Il observera que le simianthrope se fabriquera ses anges et ses bourreaux à son image. Il remarquera que ni la démocratie, ni le marxisme n'ont osé fonder la science historique à l'école du sacrilège de regarder le Dieu de la torture droit dans les yeux.

Ce sera donc loin des salles de classe du libéralisme économique que Clio apprendra à humer les vapeurs qui montent des chaudrons fumants sur une terre de feu que les géographes appellent encore la Palestine . Ces forges de la mort ont jailli des souterrains de l'histoire ; elles ont débarqué sur la planète où les singes dansent autour de l'idole qu'ils ont tirée de leurs entrailles. Les fumets de leurs bûchers se mêlent à l'odeur des anges de la démocratie d'aujourd'hui, du marxisme d'hier, de l'Eglise d'avant-hier . Les simianthropologues veulent se doter d'une science historique dont l'organe olfactif capteront les pestilences du veau d'or. Hélas, une idole n'est jamais que le vase sacré dans lequel le ciel et la terre apprêtent leurs brouets, hélas, une idole n'est jamais que la coupe de miel et de fiel dont le simianthrope présente le mélange à l'idole qu'il est à lui-même. La science historique européenne fera pénitence pour n'avoir pas capté le regard qu'Isaïe porte sur les prêtres et les autels de l'idole

Je lis sous la plume de Louis Michel, Commissaire européen au développement et à l'aide humanitaire, en visite en Palestine occupée, 26 avril 2007 : "Le système de fermeture et de contrôle mis en place par Israël , combiné avec un système routier exclusif au bénéfice des colonies , est certainement la cause la plus décisive de la crise humanitaire actuelle. En morcelant le territoire, en bloquant ou limitant les mouvements de manière imprévisible et arbitraire au travers de plus de 800 points de contrôle fixes et de 80 mobiles, ce sytème annihile toute chance de développement économique dans les territoires."

Puisque le libéralisme et le nazisme se rencontrent au cœur du camp de concentration qu'on appelle l'histoire, la réflexion est ouverte sur la postérité méthodologique de l'alliance du sionisme politique avec la démocratie de la torture en Israël . Qu'en est-il, se demande Ran Halevy, ami et collaborateur de François Furet, de la confusion entre la " prise en mains du destin juif par le sionisme ", d'une part et, " l'ordre spirituel des attentes eschatologiques ", d'autre part ? Serions-nous sur le point d'assister à la rencontre de la science historique moderne avec la simianthropologie abyssale de l'Ecole de Paris, ou bien ce rendez-vous inévitable sera-t-il encore reporté?

Car si c'est bel et bien le cerveau du simianthrope que Clio est désormais appelée à connaître dans la postérité " platonicienne " de Darwin et de Freud (*), alors, soixante-dix ans d'interprétation marxiste de l'histoire, suivis d'un libéralisme échevelé et sanglant sous sa vulgate, en appellent à une grille de lecture du passé fort différente de celle dont Ran Halévy fait bénéficier François Furet. Certes, " l'expérience du passé " n'est jamais que celle que sa problématique impose à l'historien. Mais le tribunal dont les verdicts hiérarchiseront les problématiques et les méthodes sera celui de la profondeur que j'évoquais plus haut .

Aussi, le regard des anthropologues de Paris sur le cerveau simiohumain ne s'arrête-t-il pas à l'apparence d'un arrière-monde dans lequel les historiens ordinaires se réfléchissent et qui n'est jamais que l'idéologie de leur temps : leur attention se porte sur la végétation cérébrale qu'on appelle une orthodoxie . Ces plantes sont politiques par définition, puisqu'elles occupent une place de Titans dans l'arène de l'histoire. Il sera donc bien impossible, dit l'Ecole, de jamais apprendre à quelle tournure d'esprit la discipline qu'on appelle l'histoire ressortit si l'on veut ignorer la nature de l'alliance que les orthodoxies concluent avec les nations et avec les Etats. Aussi l'école de Paris se demande-t-elle pourquoi l'histoire racontée aux enfants n'est nullement stupéfaite de ce que les orthodoxies, qui sont toutes politico-religieuses par définition, enfantent des goulags et des chambres à gaz, pourquoi l'histoire racontée aux enfants n'est pas ahurie de ce que le Dieu des enfants soit le génocidaire chevronné du Déluge et le tortionnaire d'un camp de concentration de l'éternité, en rien esbaudie de ce que l'histoire racontée aux enfants ne soit pas pétrifiée pour un sou de ce que l'atrocité et l'horreur soient le pain quotidien de l'histoire.

Mais tu te demandes maintenant à l'école de quels désastres de la méthode historique pseudo pensante Clio va se trouver contrainte de changer de cerveau. Pour cela, il lui faudra apprendre à s'étonner d'une catéchèse de la surdité qui enseigne aux enfants, comme le relève Ran Halévy, qu'il s'agit seulement d'accidents de parcours, certes bien regrettables, mais aussi imprévisibles qu'inexplicables. Regarde attentivement autour de toi : depuis un demi siècle, les historiens français et européens sont en apprentissage d'une orthodoxie de la cécité qui leur permet de se raconter une tout autre histoire que celle qui se déroule sous leurs yeux . Imagine la stupeur de François Furet, s'il revenait sur la terre ! Que dirait-il de l'inutilité de passer du catéchisme marxiste au catéchisme libéral si la véritable histoire de l'Europe est celle d'un demi siècle de sa chute dans la vassalité et si son parcours a fait jaillir de terre des armées d'aveugles?

Quelle tragédie, dirait-il peut-être, que celle d'une science historique européenne qui s'était forgé les armes nécessaires à la glorification de sa puissance politique et militaire et à l'illustration du rayonnement de sa civilisation et qui se trouve subitement privée des instruments de la pensée rationnelle et des ressources de la méthode critique qui seules lui permettraient de percer les secrets de la logique politique - donc des fatalités psychobiologiques - qui commandent la chute d'un continent entier dans une servitude consentie. Je rêve d'un François Furet muet de stupeur et qui se frotterait les yeux au spectacle des historiens du Vieux Monde qui regardent l'histoire réelle passer au large de leurs écritoires. Que dis-je ! Ils n'assistent en rien à la représentation, ils ne sont pas assis dans la salle. Pourquoi cela ? Parce que la rétine des enfants ne reçoit pas ce spectacle. Que dira l'historien adulte de demain de la puérilité de la science historique mondiale d'aujourd'hui quand il lui faudra se résoudre à rendre compte d'un demi siècle de pseudo science de la mémoire et quand il devra expliquer pourquoi le globe oculaire de l'Europe n'aura enregistré en rien les événements gigantesques qui auront pourtant scellé un siècle du destin du monde ?

Il lui faudra faire de l'histoire le laboratoire où le simianthropologue étudiera la cuirasse d'innocence des enfants et les alliances que leur innocence scelle avec leurs orthodoxies du mutisme , de l'aveuglement et de la surdité . Quelle révolution de la méthode historique que celle qui permettra à Clio de radiographier l'orthodoxie démocratique qui aura placé l'Occident sous le glaive et le joug pieux de l'OTAN ! A la fin de sa vie, François Furet disait que la politique est la clé de l'histoire ; mais il avouait avoir appris cette évidence fort tardivement, et seulement à l'école de Tocqueville, de Burke, de Cochin. Que ne l'a-t-il appris de Thucydide, de Tacite, de Tite-Live, et aussi de mon illustre aïeul, l'auteur des Lettres persanes, dont la parution remonte à 1721! Cela l'aurait aidé à observer la vraie histoire de l'Europe depuis 1945, celle de sa mise sous surveillance évangélico-politique par les enfants du ciel américain. Aucun historien de l'époque n'a soupçonné davantage que Furet les sortilèges de la corruption théologique des élites par le ciel de leur temps et les lois du basculement des cerveaux du côté du Jupiter dominant. Sans doute aurait-il ouvert une voie nouvelle à la méthode historique s'il avait observé comment, dans la décadence des démocraties, l'étranger s'attache à faire pourrir les élites qu'il achète. Alors, comme dans la Grèce d'Alcibiade, les marchands se proclament patriotes à bien vendre leurs produits à l'Olympe du moment .

La philosophie a scellé alliance avec l'histoire depuis Montesquieu. Tout le XVIIIe siècle a rappelé aux Etats que si la véritable histoire du monde est celle des méthodes de la science historique, c'est parce que cette histoire-là raconte l'encéphale de Clio. La France sait depuis Diderot et Voltaire que la véritable histoire de la philosophie raconte le regard que la pensée a porté sur elle-même depuis Platon. De même, l'âge philosophique de la science historique enseigne que le véritable atelier de l'histoire est celui du regard que l'historien porte sur le passé de sa discipline. Certes, le temps simiohumain est une histoire pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot ; mais ce sera l'histoire de cet idiot que l'historien de demain aura appris à connaître parce que le reste est une affaire de notaires et d'huissiers. Le privilège de François Furet est de se trouver au carrefour où l'encéphale de la science historique a rendez-vous avec son âme ; et l'œil rétrospectif de Clio nous dit que l'âme de la mémoire donne son sens à l'histoire du monde.

François Furet a quitté la géhenne marxiste sans avoir compris ce qu'étaient la sotériologie, l'eschatologie et la mystique du salut au cœur des trois religions du Livre. S'il revenait parmi les décombres de la méthode historique de son temps, il n'aurait pas seulement à se convertir , parce qu'il est plus facile de passer de l'étude de l'Ancien Régime à celui du Nouveau aux côtés de Tocqueville que de s'initier à la politique évangélique qui arme la démocratie américaine. L'Europe n'a pas conquis en temps voulu les moyens de connaître l'histoire de son âme ; car pour cela il lui aurait fallu conquérir la connaissance du sacré semi animal qu'une science rationnelle de l'histoire du christianisme et de l'inconscient politique des monothéismes appelait depuis des siècles.

Vois comme l'Europe assujettie au messianisme démocratique américain se couche devant un maître armé du bouclier d'une théologie de la liberté diffusée par les prêtres de l'OTAN, vois à quel point toute servitude militaire se révèle religieuse dans ses fondements, vois comme l'alliance du sacré avec la puissance politique échappe aux instruments des historiens d'aujourd'hui, vois comme notre continent n'a pas encore le cerveau qui lui permettrait de rendre compte d'une politique construite sur une sotériologie politique, vois comme seule l'Ecole de Paris a commencé de radiographier l'encéphale schizoïde du simianthrope, vois comme, pour la première fois, la science historique mondiale ne saurait se contenter d'affiner ses méthodes, vois comme il lui faut opérer un saut qualitatif de l' intelligence dite critique - un saut qualitatif du "Connais-toi" - afin de conquérir les armes d'une science historique pour adultes !

(*) 35 - La grande misère de la science historique européenne

Le 14 mai 2007