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LETTRES PERSANES

40 - La Turquie et la paralysie de la pensée européenne

 

Le 25 de la Lune de Maharram

Uzbek à Rhedi,

Le sujet le plus brûlant en Europe est celui de l'entrée espérée ou redoutée de la Turquie dans une Union privée de gouvernail et dont l'encéphale ressemble à un navire en perdition. Comme cette catastrophe ou cette bénédiction ne se produira que dans une douzaine d'années, l'Ecole a le loisir d'observer ce champ d'expérimentation du retard intellectuel d'une civilisation privée de mât, de voiles et de pilote et empêchée de progresser d'un seul pas faute de mieux connaître l'encéphale fatigué du simianthrope.

S'il s'agissait seulement de savoir si quatre-vingts millions de disciples hésitants de Mahomet vont se fondre dans une masse de cinq cent millions de disciples hésitants de Jésus-Christ , le vaisseau serait soumis à un tangage par forte houle, mais le recours à un gréement renforcé suffirait à éviter le naufrage. Mais la question n'est pas celle-là ; car il se trouve que tous les Etats de l'Europe se déclarent mollement laïcs, tandis que la Turquie comprend une classe politique qui descend encore en masse dans la rue pour combattre la charia sitôt qu'un candidat musulman à la présidence de la République fait mine de remettre le Coran au timon des affaires. Dans ces conditions, il semble qu'il serait avisé de peser les poids respectifs des masses et des élites au sein des Etats et des civilisations et de se demander à l'écoute de mon aïeul comment les époques, les climats et la géographie façonnent les cerveaux.

Mais sache que la Turquie ne se pose pas davantage la question de l'existence des dieux et de la nature de leur gouvernance que l'Europe celle de l'existence de son Dieu crucifié, de sorte que le peu de souci des uns et des autres de seulement examiner une question aussi vitale témoigne de l'arriération mentale, sinon de l'absence complète de cervelle du simianthrope du IIIè millénaire . Il en résulte que l'Europe décérébrée proclame la légitimité de la croyance en l'existence de quelque Dieu que ce soit, tandis que la Turquie à fond de cale rêve seulement de modifier les dispositions vestimentaires d'une théologie vieille de quatorze siècles, afin de permettre au sexe faible de circuler tête nue dans les rues.

C'est dire que la laïcité est devenue une autorité non moins privée de tête en Europe qu'à Istamboul et que nul ne sait seulement sur quels droits de l'intelligence et de la raison il serait permis de distinguer le vrai du faux. Quel est l'avenir de la boîte osseuse des nations dans lesquelles il est interdit aux pédagogues d'enseigner aux enfants à bien raisonner - en Turquie, parce que les dogmes sont encore à vif, en Europe de crainte de les réveiller et d'en aiguiser dangereusement le tranchant ? Il résulte du décervellement des pédagogues que la civilisation de la pensée européenne n'est plus qu'un spectre, tellement il est difficile de survivre au prix de l'interdiction de raisonner .

C'est que les Etats se croient civilisés de n'avoir le choix qu'entre l'assoupissement universel des cerveaux et leurs retrouvailles avec un ciel saignant. Aux périls de la catalepsie s'ajoutent ceux que suscite une vassalisation de l'Europe inscrite dans les revanches secrètes du sacré refoulé . Car les défenseurs de l'entrée de la Turquie musulmane dans le fantôme politique d'un Vieux Continent décervelé ne se demandent pas pour quelles raisons les pires ennemis d'une éventuelle résurrection politique de l'Europe se présentent en ardents défenseurs du débarquement d'un autre dieu que le leur dans son sein. Auraient-ils secrètement acquis quelque science de l'ossature et de la musculature politiques des théologies ? Leur folie armée du glaive d'une croisade planétaire de la démocratie saurait-elle qu'une civilisation ne peut se passer d'un ciel que si son avance cérébrale lui a permis d'autopsier les idoles et qu'une Europe en panne de ses Voltaire est guettée par le décervellement ?

Mais il se trouve que les esprits convaincus que l'entrée de la Turquie marquerait la fin du rêve politique européen demeurent aussi bouche bée que leurs adversaires. Pourquoi les Etats les plus catholiques de l'Europe, l'Italie et l'Espagne, sont-ils devenus des adeptes de l'intronisation de la nation d'Ataturk dans la civilisation de la Croix , alors que, dans le même temps leurs gouvernements ne sont plus soupçonnables de défendre les intérêts de l'empire américain ? Quant à l'Allemagne de Mme Merkel et à la France de M. Sarkozy, dont on sait qu'ils sont diablement suspects de complaisance à l'égard du glaive para religieux des nations nées de Calvin, elles s'opposent, au contraire, à une adhésion qui leur semble conduire au naufrage de l'Europe politique . Et que dire des raisons psycho théologiques de l'Angleterre insulaire de rejeter une Europe armée d'une volonté politique ? Elles ont beau remonter à Jules César , à Guillaume le Conquérant, à Charles Quint, à Napoléon, à Hitler, personne n'étudie les alliances des théologies avec la psychophysiologie des peuples et avec la nature de la politique que la géographie leur impose.

Mais tout cela ne démontre-t-il pas que le simianthrope contemporain subit la crise la plus douloureuse de son identité onirique depuis la chute de l'empire romain ? Comme à l'heure de l'invasion des barbares, il voit s'effondrer sa cosmologie mythique; mais il est devenu bien trop intelligent et trop savant pour rêver de l'Olympe inconnu que quelque Moïse nouveau, quelque second Mahomet, quelque Jésus-Christ inédit lui apporteraient dûment estampillé et contresigné par quelque Titan de l'au-delà. Dans cette panne mondiale de courant, l'encéphale simiohumain essaie de se brancher sur la lumière de quelque étoile; et pour cela, comme l'Ecole de Paris le redit inlassablement, il lui faut apprendre sa signature. Qui suis-je, se dit-il en tant qu'animal que seul son regard sur son animalité propre portera au-delà de la bête ?

Telle est la tragédie cérébrale, qui se cache sous la question de l'adhésion de la Turquie. Quel révélateur du vide intellectuel de l'Europe que son rendez-vous avec un Dieu étranger qu'elle n'a pas davantage appris à décrypter que le sien, quel caléidoscope d'une civilisation morte que sa rencontre avec des idoles en promenade dans les têtes ! On attend un Isaïe dont le regard sur les idoles rallumeront le génie d'une espèce désormais condamnée à s'adresser à son seul interlocuteur dans le cosmos - lui-même .

Le25 mai 2007