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LETTRES PERSANES

41 - e = mc²

 

Le 28 de la Lune de Maharram

Uzbek à Rhedi,

Je n'en crois pas mes oreilles ! Ainsi donc, quelques mollahs dévots auraient diffusé des nouvelles aussi fausses que pieuses concernant les travaux des simianthropologues français sur la physique de la relativité et notamment sur l'équation e=mc² d'Einstein ! A les en croire, l'école de Paris rejoindrait le Coran à réfuter la théorie de l'équivalence de la matière et de l'énergie - comme si l'Occident ne devait pas à l'Islam ses retrouvailles avec Euclide et Archimède, comme si le monde moderne ne devait pas à Allah son exhumation de la physique d'Aristote , comme si les ténèbres chrétiennes n'avaient pas entraîné le naufrage de toute la littérature et de toute la science antiques dans l'apprentissage du salut à l'école d'un instrument de torture !

Mais il est vrai que les travaux de l'Ecole de Paris soumettent la physique atomique à des spectrographies de la généalogie des mathématiques. Mais tu sais que les quatre dimensions de l'univers d'Einstein se sont multipliées au point que les mathématiciens modernes ne savent plus comment seulement les compter et encore moins comment les peser sur les balances du calculable dont les plateaux de leurs équations futures attendent en vain de recevoir les poids .

Sache donc que l'Ecole de Paris se contente d'appliquer aux mathématiques de la relativité générale la distinction connue depuis Montesquieu, Rousseau et Durkheim entre les sciences en tant que telles et les conditions politiques, religieuses et sociales qui ont présidé à la formulation de leur problématique , donc à l'énoncé des axiomes qui fondent leur grille de lecture, et qu'on appelle également leur critériologie . C'est ainsi que les juristes spécialisés dans la connaissance et l'enseignement du droit romain étudient la logique interne, donc la rigueur intellectuelle d'une construction juridique dont la cohérence admirable mérite le titre de science . Mais il n'entre pas dans le champ de connaissance et de réflexion dont la science juridique se réclame d'étudier, par exemple, la nature et l'évolution du ritualisme d'origine religieuse qui présidait, chez les Romains, à la récitation obligatoire des formules qu'exigeait impérativement la conclusion des contrats. Or, la sociologie est demeurée une discipline superficielle : elle conduit nécessairement à l'anthropologie , puis à la simianthropologie philosophique, parce que les rites juridiques sont branchés sur l'acte de sacraliser, donc de séparer le monde entre le pur et l'impur.

L'école de Paris observe que cette scission fondatrice des cités se retrouve aux fondements de la physique mathématique ; car ce qui révolte l'esprit religieux du mathématicien pur chez son collègue, le physicien, c'est la souillure des équations appliquées tant bien que mal à la nature. Alors que les calculs parfaits revêtent le cosmos des vêtements exactement ajustés que taillent les grands couturiers de la logique mathématique, les physiciens sont des calculateurs dont les trucages impies habillent la nature de tenues de confection . C'est pourquoi M. Lichnerowicz a passé vingt ans au Collège de France à corriger les artifices d'artisan qui entachent l'équation profane e=mc² d'Einstein.

Heisenberg raconte sa visite à Lindemann qui, ayant appris qu'il avait lu Espace-temps-matière de Weyl, lui dit : " Alors, vous êtes de toute façon déjà fichu pour les mathématiques ". Quelques jours plus tard, Heisenberg raconte sa mésaventure au jeune Wolfgang Pauli, qui lui répond : " Lindemann est un fanatique de la précision mathématique. Toutes les sciences naturelles, même la physique mathématique, constituent pour lui un tissu de bavardages inconsistants. Weyl comprend réellement quelque chose à la théorie de la relativité ; cela suffit, aux yeux de Lindemann, pour l'éliminer définitivement de la catégorie des mathématiciens sérieux. " (*) Mais le génie des simianthropologues de Paris est allé beaucoup plus loin que les épurateurs des équations dans l'arpentage des sacrilèges qui souillent la pureté mathématique, car ils ont placé sous la lentille de leurs microscopes les travaux et les jours de la raison simiohumaine au plus secret de l'élaboration laborieuse de l'équation e=mc² d'Einstein.

En premier lieu, l'Ecole a réussi à observer de l'extérieur la pierre philosophale à l'intelligible abstrait en usage dans les mathématiques pures - la boule de cristal qu'on appelle l'équation. Il s'agit , comme le dit le latin, d'aequare, donc d'équilibrer toute cérébrale des forces et des poids sur les plateaux d'une balance toute cérébrale fictive à laquelle le signe = sert de fléau. Car si tu démontres qu'une quantité en égale une autre, tu disposeras d'un instrument construit de telle sorte qu'il te permettra de passer outre à la question du sens , donc de te débarrasser de la pesée des signifiants et des signes, ce qui n'est pas un mince avantage pour un singe, puisqu'il aura réduit le verbe comprendre à l'obtention d'un nombre muet .

Le premier simianthrope équanime qui eut l'idée de placer un bâton en équilibre sur son index et de suspendre des pommes à une extrémité et des poires à l'autre a inventé l' équation à deux bouts. Bon débarras de l'angoisse que de n'avoir plus à distinguer clairement des pommes et des poires, des pesanteurs et des distances, des sentiments et des surfaces. Du coup, il ne restait plus qu'à inventer la pesée des équivalences, ce qui a permis d' établir que le poids de cinq poires vaut celui de quatre pommes .

Tu me diras que l'équation approchée échappe à ce schéma. Mais il était du plus grand intérêt de prouver que telle quantité est toujours supérieure ou inférieure à telle autre , ce qui a conduit aux équations du type X>Y et X<Y. Le profit de cette balance s'est révélé le jour où une forte traction sur une liane a permis au simianthrope d'élever un objet plus léger dans les airs - à commencer par lui-même .

Aussi l'examen anthropologique de la balance équationnelle a-t-elle illustré une première révolution dans les sciences humaines, parce que la pesée des poids respectifs des mathématiques pures et des mathématiques dites appliquées a conduit à la construction d'une balance entièrement nouvelle au sein de la physique, celle qui tentait de peser le cerveau des calculateurs , donc des utilisateurs de la balance équationnelle des premiers simianthropes. Or, il se trouve que l'équation e=mc² illustrait une revanche aveugle, mais décisive, des mathématiques pures au sein des mathématiques des chiffonniers du calcul , et cela au point que le cosmos s'évaporait maintenant dans le symbolique sur les plateaux à peser les poids respectifs de la matière et de l'énergie.

Les simianthropologues français ont fait les observations suivantes, dont je te rappelle à nouveau qu'elles ne contestent pas davantage la découverte que la matière substantifie une énergie que la sociologie ne conteste la cohérence interne du droit romain en tant que science applicable aux faits juridiques qu'elle a préconstruits précisément aux fins de leur faire rencontrer à coup sûr la grille de lecture de la science juridique.

Mais tu sais que, dans l'équation e=mc² , la lettre m désigne une réalité tout idéale et insaisissable à l'école des nombres, une substance purement théorique, une sécrétion cérébrale ou une essence mathématique dont la spécificité est un fruit tout mental et qui ne se laisse cueillir qu'à la manière des pommes dont la pesanteur fait plier les branches de l'arbre de la connaissance que l'imagination religieuse du simianthrope a planté en terre dans l'Eden et afin de n'en jamais observer les racines. Comme tu le sais, m est un concept si nouveau dans la physique appliquée qu'il présente la particularité des anges dont nul ne saurait quantifier les ailes et leur plumage - le concept de masse.

Le mystère que présente cette pomme de la connaissance pure est de ne pas céder un pouce au péché de contaminer son statut de signe et de symbole et de demeurer suspendue dans un royaume du calcul à l'usage de séraphins construits le plus fidèlement possible en miroir de ceux qui traversent à tire-d'ailes le ciel des théologies. Sais-tu que la masse n'a ni dimensions, ni poids, ni volume ? Qu'elle fuit comme la peste la longueur, la largeur et la profondeur de l'espace cartésien ? Sais-tu qu'elle est à la fois visible et volatile comme une auréole de la matière ? Sais-tu qu'elle figure la couronne du cosmos dont la physique pure s'applique à illustrer le sacre ?

Mais tu n'imagines pas combien une masse réduite au verbe qui l'habite et qui assure pourtant son transport sur la terre , tu n'imagines pas combien une masse qui défie le calcul des roturiers des nombres, tu n'imagines pas combien une masse surréelle et suspendue dans le vide de l'éternité , tu n'imagines pas combien une masse de ce genre multiplie les prodiges accessibles seulement aux mathématiques pures. Car pour s'installer dans le paradis de l'énergie qui l'attend et auquel elle va s'égaler, la masse se multipliera par un concept non moins incapturable que le premier et dont les physiciens mathématiciens reconnaissent aujourd'hui qu'ils n'ont jamais saisi seulement l'ombre de sa substance et l'odeur de sa chair - le temps.

Certes, tu remarqueras que l'opération arithmétique que les valets de la physique appliquée appellent la multiplication ignore la noblesse des mathématiques aristocratiques. Comment Einstein a-t-il fait débarquer l'immaculée conception de la masse au milieu des trivialités de la nature ? Pour tenter de le comprendre, il faut recourir à une interprétation simianthropologique du génie des mathématiques . Car avant de s'évanouir dans le concept de masse, la matière se laissait gentiment quantifier par le "poids spécifique" , qu'on appelait aussi sa densité, et qui permettait aux domestiques de l'univers de distinguer la pesanteur du fer de celle du bois ; puis, par un excès de complaisance de dame nature, les atomes rassemblés dans le fer ou le bois occupaient un volume, ce qui rendait fort commode la capture de leur substance.

Mais s'il est déjà fort difficile, pour le simianthrope , de multiplier une matière par les secondes, les minutes, les heures, les siècles, les millénaires qui lui servent de gaine, comment va-t-il multiplier maintenant un concept par un autre ? Comment va-t-il élever l'inconnue d'une substance toute verbale au carré ? Pour cela, il lui faudra se mettre à la recherche d'une matière cosmique capable de convoler avec le temps qui lui servira de fourreau. Les armes de cette traque sont fort connues. Au reste, leur long usage les a rendues familière au simianthrope : le temps s'exprime par une certaine distance parcourue dans l'étendue en un temps déterminé . Le temps est donc un animal qui court après le temps, un animal dont la substance joue à colin-maillard avec l'espace, un animal qui court après son éternité, un animal qui se trompe de piste à s'égarer dans l'immensité, un animal qui tourne en rond dans la cage de l'espace qui le leurre.

Tu remarqueras que les mathématiques pures ont beau débarquer dans la matière afin d'y multiplier le concept de masse par le concept de temps, la durée n'en est pas moins réduite à se découper en tranches. Tu prends pour étalon de mesure le temps d'une rotation complète du globe terrestre sur son axe et tu l'appelles une journée , que tu divises en deux douzaines d'heures, puis chacune d'elles en trois mille six cents secondes. Puis tu t'empares d'une matière qui court à bride abattue dans le cosmos, le photon, qui te donne ce que tu appelleras la lumière. Mais si tu multiplies ensuite le concept de masse par le concept de vitesse qui s'attache aux basques du photon, le fameux concept de vitesse te glissera des mains , puisque ce ne sera pas lui que tu multiplieras par la masse, mais la vitesse de trois cent mille kilomètres à la seconde du photon, lequel t'embarrasse fort à te proposer un nombre précis, mais artificiel, qu'il te faudra faire figurer dans le triste artifice de l'équation sous la rubrique Temps, lequel échoue à se multiplier par le concept de rapidité . Te voilà grosjean comme devant.

Mais tu n'en as pas fini avec le casse-tête de placer une distance parcourue sur l'un des plateaux de la balance et le temps sur l'autre, comme le singe ses poires et ses pommes aux deux bouts d'un bâton en équilibre sur son index. Car la durée est un fantôme, un spectre ou une glu . Tu auras beau les mêler aux kilomètres, tu n'apprendras rien de son identité. Qu'est-ce qu'une distance veuve du temps qui se colle à elle ? Une manchote . Voilà la masse toute proche de débarquer dans le paradis de l'énergie ; mais la malheureuse ne fera jamais que se battre avec trois faces démoniaques d'un prétendu " langage mathématique " qu'elle s'amusera à attribuer au cosmos, comme le singe est un infirme qui fait parler la branche de l'arbre dont il s'est fait un appui, un ressort ou une balance .

Mon cher Rhedi , voilà ce que les simianthropologues français appellent un regard trans animal sur le cerveau simiohumain ; car ils voient la conque osseuse des mathématiciens aux prises avec un monde onirique construit, comme celui des théologies , sur l'encéphale biphasé des évadés de la zoologie . Pourquoi cette espèce s'auto-vaporise-t-elle verbifiquementt dans son verbe ? Voilà une question qui n'est pas accessible aux mathématiques et à la physique. C'est pourquoi les simianthropologues constatent seulement que la quantité d'énergie dépensée par l'explosion du noyau de l'atome n'est pas vérifiable par l'expérience, du seul fait que si des instruments parvenaient à la mesurer, on ne voit pas comment l'équation construite sur un concept de matière et un concept de temps passerait de sa catéchèse au calcul, à la manière dont le ciel du simianthrope chrétien est censé se substantifier en un homme-dieu. Je te laisse le soin d'enseigner une ombre de vertige et une apparence d'effroi aux mollahs d'Ispahan. Mais sache que le génie de l'Ecole de Paris est de rendre abyssale la connaissance de la finitude simiohumaine ; et en cela, ils donnent aux mystiques un arbre de la connaissance que leurs Eglises seraient terrifiés de planter dans leur jardin.

(*) Werner Heisenberg, La Partie et le Tout, Albin Michel 1972, p.44 (Der Teil und das Ganze, Gespräche im Umkreis der Atomphysik, Piper Verlag, 1972, p. 43 .)

Le28 mai 2007