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LETTRES PERSANES

6 - L'école de la vassalité

Le 20 de la lune de Rhegeb

Usbek à Rhedi

Pourquoi la monarchie démocratique des Français ne tente-t-il jamais d'attirer l'attention du peuple sur le destin du monde ? La terre entière voit l'Europe enserrée, comprimée, étouffée. Beaucoup jugent admirable l'insouciance d'un peuple qui détourne les yeux du tragique qui va l'engloutir. Quelques-uns s'irritent du peu de probité des soupirants du suffrage universel ; car ces ambitieux ne rêvent que de s'emparer du sceptre d'un Continent tombé en quenouille. D'autres font valoir que les bons pédagogues doivent se garder de bousculer l'âge tendre. Ceux-là réduisent à l'impuissance les quelques sages qui s'obstinent à rappeler que les peuples et les nations ne sortent pas tout seuls de l'enfance et qu'à les livrer trop longtemps aux périls que leur fait courir le bas-âge, le malheur épuise leur volonté et leur courage avant l'heure. Les Français hésitent à grandir et à mûrir entre une reine souriante et un roi volubile. En vérité, c'est sans seulement s'en douter qu'ils vont choisir entre deux élites , l'une spécialisée dans la promesse de quelques sucreries, l'autre d'ores et déjà vassalisée au profit d'un empire étranger.

Il fut un temps où l'un de leurs philosophes les plus prometteurs est venu instruire sa jeunesse à l'école de nos sages. De retour dans son pays, il a enseigné à ses compatriotes à réfléchir à l'esprit des Etats et des lois, à observer l'influence des mœurs sur la politique des nations et à peser les poids respectifs de la raison et de la superstition sur la conduite des affaires de la planète. C'est ainsi que nos sages du XVIIIe siècle ont fait accoucher Paris de la pensée mondiale de leur temps. Et voici que cette même France à laquelle, selon nos historiographes les plus sûrs, nous avons enseigné à se délivrer des ténèbres du Moyen-Age y est retournée à si vive allure qu'elle vénère désormais à nouveaux frais et sous un autre habillage non seulement les fétiches et les amulettes qui encombrent encore les autels de leur vieille religion, mais les superstitions et les charlataneries qui fleurissent depuis le fond des âges sur les cinq continents.

Comme il est difficile de faire emprunter à une nation le rude chemin de la pensée ! C'est que les plats du vrai savoir sont amers. Mais vois combien le naufrage de leur raison est la cause de la ruine politique des Français! Un peuple qui n'ouvre plus les yeux sur ses sorciers oublie bientôt de les ouvrir sur le glaive de l' étranger qui le transperce. La France se laissera-t-elle abêtir jusqu'à la moelle par l'armée des messies de la démocratie impériale devant laquelle elle s'est agenouillée au milieu du siècle dernier ?

En vérité l'Europe d'aujourd'hui est aussi divisée qu'autrefois entre ses philosophes debout et ses devins prosternés ; simplement, la démocratie l'a fait changer d'autels. C'est sa liberté qu'elle expose maintenant sur ses offertoires, c'est de sa liberté qu'elle fait l'offrande au ciel de son vainqueur, c'est sa liberté même qui expose le pain de sa servitude sur ses propitiatoires. Aussi ne sait-elle même plus qu'elle est en guerre contre le faux délivreur qui l'a attachée aux sortilèges de ses sorciers de la liberté . Mais vois comme nos philosophes d'autrefois ont eu raison d'enseigner une autre liberté que celle dont l'Europe se réclame aujourd'hui . Car les dirigeants des peuples qu'ils ont asservis aux vœux de l'étranger deviennent bientôt de si grands menteurs et se montrent à ce point transis de peur devant leur maître d'au-delà des mers qu'ils comptent sur leurs doigts les maigres phalanges de leurs partisans; et ils se voient bientôt condamnés à l'impuissance à l'école même de leur vassalité .

7 avril 2007