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" Ils veulent être libres et ils ne savent pas être justes " Sieyès

 

L'anthropologie filmique a fait débarquer pour la première fois l'Etat sous les traits d'un personnage réel et quasi physique dans les salles obscures et dans la littérature; puis, pour la première fois également, le peuple et la République sont apparus comme un seul et même acteur dans l'arène des nations. Enfin, l'autorité publique et le pouvoir judiciaire se sont présentés ensemble au regard de la science historique comme une manière de divinité porteuse des mondes imaginaires qui lui servent d'armes et de masques ; et l'on a vu les mythes religieux et les régimes politiques négocier des accords en compte à demi afin de partager l'infaillibilité du ciel avec celle des lois de l'endroit.

Cette révolution de la connaissance scientifique des secrets de la politique se trouve illustrée par un court métrage intitulé Ils veulent la liberté sans la justice dont je résume co-après le scénario.

Il était une fois un modeste philosophe qui bénéficiait du mécénat officiel de son Etat pour les recherches d'avant-garde qu'il avait entreprises afin de doter son pays d'une anthropologie politique en avance sur celle de ses voisins. Mais bientôt il se vit livré aux représailles de sa patrie , pour le motif qu'il se refusait à valider un faux en écriture publique et à signer " sur l'honneur " un mensonge d'Etat dont le pouvoir exécutif soutenait qu'il en avait grand besoin afin de parer d'une apparence de légalité une falsification de l'impôt demandée en son temps par le Ministère du Budget du gouvernement précédent.

Les menaces de représailles les plus dures à l'encontre de notre chercheur républicain ne tardèrent pas à se concrétiser par la suppression pure et simple de ses moyens d'existence. Alors, il décida d'user de la liberté scientifique censée régner dans le monde pour appliquer ses méthodes et sa problématique à l'étude anthropologique du procès d'Outreau et de publier la spectrographie de l'Etat qui résulterait de ses analyses.

Ayant diagnostiqué une double sclérose d'origine théologique, celle de l'appareil judiciaire de la France, qui ne cessait de s'autosacraliser et celle d'une République dont les organes souffraient du même fléau, mais sous une forme imposée par une cléricature fort récente, celle des énarques, il inventa les premiers pas du cinéma critique français dont les analyses minutieuses des processus parasacerdotaux qui conduisent au dogme de l'infaillibilité du pouvoir politique au sein des démocraties modernes allaient connaître à titre posthume l'essor que l'on sait. L'étude de l'inconscient religieux de la planète allait donner sa revanche au cinéma européen sur l'industrie anglo-saxonne de la pellicule: le Vieux Continent avait enfin surmonté l'inhibition intellectuelle et éthique qui le paralysait dans la critique des institutions publiques et dont il avait hérité du culte romain; mais cette victoire tardive de l'esprit d'examen a présenté l'avantage de témoigner d'une profondeur demeurée étrangère au Nouveau Monde.

Le film met en scène un ministres de la culture livré à l'impuissance par la cléricature d'Etat qui l'entoure et un ministre de la réforme de l'Etat qui parvient à éviter la chute du scénario dans un catastrophisme politique grinçant par son énergie à défendre l'assainissement de son administration comme à redorer l'image culturelle et intellectuelle de la France dans le monde.

1 - Qu'est-ce que la philosophie ?
2 - La raison et le rêve
3 - Le regard sur les dieux
4 - La psychophysiologie des idoles
5 - Dieu, témoin de l'homme
6 - Qui a brisé le vase de Soissons ?
7 - L'avenir de l'anthropologie socratique
8 - Qu'est-ce que la justice de la France ?
9 - Qu'allons-nous faire de notre code pénal?
10 - L'ultime secret de l'idole
11 - Le coup d'Etat de la France de la pensée
12 - La fosse aux lions de la République
13 - La Bulle unigenitus de la République

1 - Qu'est-ce que la philosophie ?

L'heure est venue de conduire à son terme , donc jusqu'à sa dernière profondeur, l'analyse anthropologique de la tyrannie et de ses fondements dans la sacralisation de la justice et de celle-ci dans le culte du pouvoir religieux.

LE POUVOIR D'ETAT ET LE POUVOIR REPUBLICAIN, Analyse juridique des abus de pouvoir et des manquements à la loi républicaine de Mme Anne Miller, Secrétaire générale du Centre national du livre , 25 novembre 2005

Mais pour tracer le chemin d'une maïeutique philosophique transcendante à la raison banalisée, donc d'une philosophie ambitieuse de mieux décrypter les énigmes de l'histoire et la généalogie du despotisme politique au sein des sociétés simiohumaines, il faut une brève initiation à la définition et à la nature de l'introspection socratique.

Depuis vingt-quatre siècles, la philosophie est la discipline de l'aiguisage du fer de lance de l'esprit critique. A ce titre, elle construit une balance de la pensée qu'elle perfectionne de siècle en siècle afin de peser le cerveau supposé évolutif de notre espèce et d'évaluer son poids dans l'état actuel de son lent passage du statut animal à celui de l'humanité. Sachant que nous occupons une position cérébrale intermédiaire et, nous l'espérons, provisoire dans le règne du vivant, la philosophie qualifie de simiohumain l'encéphale instable et inégalement performant des évadés de la zoologie. Mais il n'est pas de balance sans plateaux ; aussi les pesées auxquelles la raison socratique en appelle revendiquent-elles la capacité incroyable de soumettre la valeur de nos jugements à notre " esprit d'examen ". Comment une machine peut-elle détecter ses pannes et même ses défauts de fabrication ?

Et pourtant, c'est le soupçon de faillibilité portant sur notre entendement lui-même qui guide l'anthropologie socratique depuis vingt-quatre siècles. C'est que la philosophie exerce et développe la critique des armes de la pensée collective donc de la moins affûtée . A ce titre, elle tente de conquérir à titre individuel la raison supérieure qui pèsera la raison ordinaire. L'aiguille qui indique à quelques solitaires les oscillations de l'aiguille de l'intelligence de leurs congénères sur le cadran d'une telle balance voudrait distinguer le vrai et le faux à coup sûr. Depuis Aristote, on l'appelle la logique. Mais puisque notre encéphale est précaire, la logique aura une histoire. La philosophie sera donc la science de la mise en ordre progressive de la boîte osseuse d'une espèce dont l'incohérence mentale est si grande qu'elle distingue de travers le vrai du faux et qu'elle ne cesse de les mélanger ou de les confondre , ce qui l'empêche de savoir sur quel pied son embryon de raison la fait danser . Les philosophes sont des spécimens capables de perfectionner la balance de la logique. Ils forment une chaîne ininterrompue de suicidaires de l'intelligence .

2 - La raison et le rêve

Le tracé de la ligne de démarcation principale entre le vrai et le faux a été confié à des lunettes inappropriées à l'examen de la question posée, donc à un appareil optique incapable non seulement de séparer clairement les fruits de l'imagination du singe-homme de ceux de ses observations, mais de concevoir l'instrument habilité à opérer un si prodigieux partage ; et comme il se trouve que l'infirmité cérébrale dont souffre principalement un animal en route vers son intelligence future embrasse le vaste royaume de ses croyances religieuses, la philosophie est la science du regard que des kamikazes de la raison sont virtuellement en mesure de porter sur les malformations mentales collectives dont leur espèce se veut et dont elle se trouve la victime .

Mais n'est-il pas singulier de se vouloir l'otage du faux, donc de refuser la connaissance du chaos cérébral auquel on se voit pourtant livré ? Il résulte de cette aporie première que la philosophie est condamnée à dédoubler son regard et à devenir une science de l'inconscient de la sorte de raison qui commande les choix désordonnés d'un animal livré à un emmêlement tour à tour profitable ou nocif du vrai et du faux ; et comme la raison un peu au-dessus de l'ordinaire évoquée ci-dessus est nécessaire pour opérer ce tri à bon escient, Socrate en appelle à un juge à l'abri de la corruption , la dialectique, dont la démarche impériale déjoue les pièges de la faiblesse d'esprit simiohumaine et aménage pas à pas les trajectoires de la logique. La dialectique est l'armurier de la philosophie , celui qui lui fournit les armes d'estoc et de taille de la logique et qui les revêt de leur beauté.

Ce seigneur commence par découvrir que le profitable et le nocif se sont donné un mauvais couturier, qui s'appelle le pouvoir et qu'il n'est pas de vêtement plus laid de la pensée que celui-là ; puis il établit que le pouvoir est l'enjeu de la politique et de l'histoire. Par conséquent, la philosophie devient la science d'un regard de haut sur les crânes simiohumains construits pour peser le vrai et le faux à l'école des avantages et des périls de la guerre qu'ils mènent pour la conquête du pouvoir; et comme les escadrons engagés sur les champs de bataille du pouvoir changent d'armes, de stratégie et de chefs tout au long des siècles , Socrate trace le chemin de l'évolution cérébrale d'une espèce semi animale dont toute la folie est de tenter de tirer son épingle du jeu dans le sang et les larmes. Mais comme ce vivant s'empêtre et se désempêtre au gré des bénéfices qu'il tire de ses va-et-vient et de ses déchirements entre le réel et le rêve , la logique commande à la philosophie de découvrir ce que signifie le terme de vérité dès lors que le profitable brandit le glaive dont le tranchant décidera du vrai et du faux ; car si le vrai et le faux sont soumis aux verdicts des victoires et des défaites du glaive, il faudra doter la logique de l'autorité d'un tribunal de l'éthique dont les juges décideront si les vainqueurs sont toujours justes et les vaincus toujours injustes ou si les assises de la vérité prononceront le verdict souverain selon lequel il sera " plus juste de subir l'injustice que de la commettre ", comme disait un médecin grec qui faisait boire à ses malades la ciguë de la vérité.

3 - Le regard sur les dieux

La philosophie dispose-t-elle de guides et de témoins crédibles du juste et de l'injuste sur la route où le vrai et le faux se disputent la faveur des juges? Assurément, et cela, sous la forme d'acteurs oscillants à leur tour entre le juste et l'injuste et que l'encéphale du singe-homme a sécrétés au cours des millénaires. Il les appelle des dieux de leur vivant et des idoles après leur décès. La psychophysiologie comparée des idoles hors d'usage et des idoles encore en activité présente aux goûteurs du poison de la vérité le miroir le plus parlant de l'évolution de l'encéphale simiohumain; et comme l'histoire est le théâtre de la politique, la logique ordonne à son armurier, la dialectique, de déclarer que les dieux et les hommes font un seul et même personnage cérébral et qu'ils se partagent en cachette le même édifice.

Ces quelques indications suffiront pour faire approuver sans rechigner au lecteur de bonne foi les premières conclusions d'une radiographie anthropologique des composantes psycho historiques , donc psycho théologiques , de la décision salvatrice et héroïque du gouvernement français de désacraliser la justice de la République de la déraison à la suite du désastre judiciaire du procès d'Outreau ; mais, du coup, nous voici remis sur le chemin de la logique qui nous aidera à comprendre la cohérence interne d'une politique de défense des droits d'une République de l'intelligence face à l'arbitraire du pouvoir d'Etat dont nous avons observé sur le vif les péripéties dans mon texte précédent

LE POUVOIR D'ETAT ET LE POUVOIR REPUBLICAIN, Analyse juridique des abus de pouvoir et des manquements à la loi républicaine de Mme Anne Miller, Secrétaire générale du Centre national du livre

4 - La psychophysiologie des idoles

La fonction historique et politique fondamentale qu'exerce toute théologie, qu'elle soit polythéiste ou monothéiste, est de sacraliser la justice sur le territoire qui lui est dévolu par une nation, donc par un Etat, et pour cela, de la proclamer inattaquable en raison de l'infaillibilité que la géographie lui accorde sur une étendue déterminée. L'idole sert donc de doublure onirique à l'Etat dont elle garantit les verdicts attachés à son enceinte terrestre. Proclamer juste la justice de trois dieux dits " uniques " est donc une tautologie inscrite dans la définition de toute parole d'autorité absolutisée par le ciel qui en surplombe les arpents. C'est pourquoi, dans tous les Etats du monde, la justice revendique les attributs souverains et les apanages inaliénables de l'idole qui volète dans l'espace délimité par sa doctrine. Mais une théologie peut également s'enraciner en ses prêtres et emprunter le nom du peuple de l'endroit. Alors on appelle citoyens les serviteurs du culte et leur dieu principal prend le nom de la liberté.

Dès lors, non seulement la légalité profitable mise en place par la souveraineté d'une nation proclame inattaquables, donc infaillibles, les décisions des tribunaux locaux utiles à cette nation, mais elle multiplie habilement les obstacles de procédure qui pourraient conduire à la reconnaissance hautement nocive d'une erreur judiciaire dûment démontrée de l'idole du lieu et de son Etat. Aussi l'aveu forcé qu'un Tribunal aurait rendu un verdict erroné sur le territoire qui lui est dévolu prend-il toujours grand soin de proclamer intangible et universelle une autorité judiciaire réputée séraphique par nature. Seul un accident isolé et déplorable, mais occasionnel, donc imprévisible par définition, aura pu contrarier un instant le fonctionnement angélique d'une machine branchée sur le divin.

Pourquoi les Etats dressent-ils des obstacles de procédure quasi insurmontables à l'innocentement d'un innocent ? Parce que si l'erreur judiciaire pouvait découler en ce bas monde du caractère divin lui-même , donc réputé innocent par nature et par définition du tribunal du ciel, il faudrait théoriser une théologie iconoclaste et qui traiterait de la faillibilité de Dieu ; et les docteurs de Sorbonne disserteraient sur les cas où la sagesse et la prudence politiques d'une divinité ancrée dans le temporel auraient été trompées par surprise, donc son omniscience prise en défaut par la ruse de sa créature. Du coup, les Etats deviendraient plus branlants encore que les idoles chargées de cautionner leurs verdicts. Aussi, les réflexes viscéralement religieux des nations et des peuples sont-ils tellement omniprésents dans leur appareil judiciaire que l'histoire des théologies et de leur appareil judiciaire constitue le document anthropologique fondamental d'une science politique et historique appelée à conquérir une connaissance rationnelle de la logique interne à l'espèce simiohumaine et de l'encéphale scindé de naissance entre le réel et des mondes imaginaires dont elle est affligée.

Pour peser la signification politique de la dialectique bipolaire qui commande les comportements ecclésiaux d'un animal au cerveau sacerdotal, il faut tenter une pesée anthropologique de la déclaration officielle que le Ministre de la justice de la France pensante a prononcée avec vaillance devant les caméras le vendredi 2 décembre 2005 et selon laquelle les "excuses" - mais non la demande de pardon - de l'Etat de droit aux victimes des juges les plus stupides du procès d'Outreau sont celles d'une repentance de tout l'appareil de la justice de la République ; et pour cela, il faut recourir à un bref résumé du chemin paraconfessionnel parcouru par toute la pensée philosophique occidentale, qui a passé progressivement - elle y a mis plus de deux siècles - d'une critique timide et effrayée des orthodoxies religieuses multiséculaires à la critique résolue du fonctionnement mythologique de naissance de l'encéphale simiohumain, puisque ce sont les neurones de cet animal qui ont sécrété des divinités bancales et folles sous la pression du statut historico-politique de son capital psychogénétique. Il y faut une balance capable de peser la physiologie des idoles ; car une idole ne devient visible en tant que telle que si l'on observe non plus les verdicts incohérents de sa prétendue justice, mais l'iniquité innée et proprement monstrueuse de l'appareil judiciaire sur lequel sa théologie tout entière prend appui, et qui n'est autre que celui dont l'espèce simiohumaine croit avoir besoin pour survivre dans l'ordre politique qui la caractérise.

5 - Dieu, témoin de l'homme

La logique des grands architectes de la raison qu'on appelle des philosophes déclare que jamais aucune divinité n'a existé et qu'il n'en existera évidemment jamais aucune, puisque, dans ce cas, la dialectique devrait s'exercer en premier lieu à l'impiété de réfuter Jupiter, Zoroastre ou Osiris et y mettre la même vigueur qu'à réduire à quia les trois dieux sursitaires qui leur ont succédé. Car il est démontré que tous les dieux sont mortels , qu'ils soient tenus pour éternels ou que leur mort les ait réfutés aux yeux du singe-homme. Seule la croyance de leurs fidèles en leur domiciliation dans le vide de l'infini empêche donc l'intelligence scientifique mondiale d'autopsier leur statut spéculaire, et, par conséquent à un humanisme planétaire de conquérir une connaissance réelle de la simiohumanité sur les cinq continents. Aussi l'anthropologie ne devient-elle rationnelle que si elle juge stérile de reprocher à une idole telle imperfection locale de sa théologie ou tel défaut de fabrication de sa doctrine, alors que toute mythologie religieuse n'est jamais que le témoin du cerveau d'une espèce qui n'a pas encore toute sa tête .

Il en résulte que si telle divinité installée dans tel ciel se trouve épaulée par tel Etat qui lui sert de logeur sur son territoire et si ces deux acteurs présentent le spectacle de leur impuissance partagée à tirer des innocents de leurs geôles ; et si des exécutions sanglantes paient l'impuissance , la sottise, la cécité et l'irresponsabilité du propriétaire et de son locataire céleste, l'observation anthropologique des deux larrons établira irréfutablement que les édifices théologiques sont construits sur l'arbitraire viscéral dont les sociétés simiohumaines illustrent l'universalité; car aucune société semi animale n'est capable d'articuler l'innocence sacrée dont sa structure psycho cérébrale se réclame avec le système pénal qui lui permet de montrer les dents à l'histoire et dont sa religion présente la face onirique .

Cette aporie centrale est le propre de la seule espèce transzoologique que la nature ait produite. Elle obéit évidemment à un impératif psychogénétique, parce que le singe-homme aurait disparu depuis longtemps s'il s'était privé du pouvoir de châtier ses ennemis par leur extermination pure et simple. C'est pourquoi, à l'origine, la justice de l'idole comprend deux instruments radicaux du despotisme, le génocide vertueux et la sainteté de la torture. La première de ces pédagogies a été illustrée par un déluge raté, puisque le recours à la noyade générale de l'humanité n'a évidemment pas remédié à l'anarchie et au crime organisé au sein des sociétés métasimiennes: un seul rescapé multiplié à l'infini a suffi à revigorer les désastres du péché. Devenu un peu plus réfléchi, le démiurge a inventé l'éducation de sa créature par la vengeance éternelle et à petit feu aux enfers. Certes, la sauvagerie de la justice antérieure du pédotribe cosmique s'est vue contrainte de retarder ses mesures disciplinaires ; mais en contrepartie, la sainteté de sa vengeance avait conquis les millénaires. La pieuse chambre des tortures installée sous la terre est le prototype des camps de concentration dévots de Hitler et de Staline, mais aucun tyran simiohumain n'égale l'atrocité du goulag dont dispose le " Dieu de bonté ".

6 - Qui a brisé le vase de Soissons ?

J'ai déjà dit que l'anthropologie socratique a conquis un degré de maturité et de profondeur, donc de gravité et de responsabilité de sa méthode qui lui interdit de perdre son temps à attaquer ou à défendre la théologie de telle idole plutôt que de telle autre, puisqu'elles ne sont jamais que des témoins précieux du fonctionnement et de l'évolution de la boîte osseuse du genre simiohumain. C'est parce que les idoles sont des documents anthropologiques insurpassables que le volet répressif que constitue leur théologie survit au Dieu mort et demeure vénéré de tous ceux qui persévèreront dans leur adoration. Aussi n'est-il pas d'appareil de prise de vues plus titanesque de la politique et de l'histoire réelles des semi évadés du règne animal que la caméra capable de filmer des idoles paradigmatiques.

C'est dans cette optique qu'il convient de peser l'extraordinaire révolution intellectuelle et scientifique à l'échelle de la planète que le chef de l'Etat en personne et le gouvernement de la République ont mise sur les rails en désacralisant officiellement une justice désormais rendue au nom du dieu " Liberté ". Les démocraties dites rationnelles étaient censées avoir délivré Thémis des prémisses de la théologie du Moyen-Age ; mais voici que la déesse est reconnue coupable, dit la Chancellerie, " d'erreurs grossières et manifestes " . En vérité, cette révolution de la raison des modernes mûrissait depuis des mois ; elle a seulement bénéficié d'une accélération foudroyante à l'occasion du procès d'Outreau. C'est peu de dire qu'elle fera date.

Assurément, les plus hautes instances politiques de la nation n'ont pas encore pleinement pris conscience de la mutation anthropologique de l'intelligence critique de l'Occident, donc de la raison simiohumaine mondiale qu'a inaugurée la décision inouïe de briser le vase de Soissons de l'histoire du globe terrestre - à savoir le mythe de l'infaillibilité de la justice humano-divine des peuples et des Etats ; assurément, la France de Descartes n'a pas encore compris que l'accélération du destin de l'intelligence politique et historique du monde qui dominera le XXIe siècle sur les cinq continents aboutira à la connaissance psychobiologique de " Dieu " et de la mise en accusation de son éthique , donc à l'autopsie des trois idoles qui ne se partagent pas le même ciel, mais le même enfer, ce qui est éloquent. Les mutations des problématiques entraînent des conséquences méthodologiques irréversibles : la sacralité de la justice est morte à Paris le 3 décembre 2005.

7 - L'avenir de l'anthropologie socratique

La route ouverte par l'audace intellectuelle de la République - celle de redevenir le moteur de la pensée sur notre astéroïde - démontrera que les trois dieux uniques rivalisaient en iniquité et que c'est donc à ce titre qu'il faut les citer en premier lieu à la barre des témoins de l'intelligence simiohumaine, celle qui se réfléchit dans le miroir de sa justice depuis que la politique s'est donné l'enceinte des Etats pour théâtre . Car à l'instant même où la justice simiohumaine se reconnaît faillible jusqu'à l'os, la civilisation européenne se retire nécessairement des yeux le précieux bandeau de sa fausse cécité, celle qui lui interdisait de s'observer à l'œil nu. Il est donc dans la logique de la postérité scientifique de Darwin et de Freud d'armer la simiohumanité de moyens nouveaux et sacrilèges de filmer les colosses divins dont elle avait dressé les sauvages effigies dans les nues.

Du coup, l'idole glapissante n'est plus le bouc émissaire de Voltaire, mais le témoin hurlant de ses fabricants et de ses metteurs en scène dans le miroir parlant de sa théologie. Après quelques années d'épouvante d'une simiohumanité terrorisée par la découverte de sa lucidité déplumée, la science politique se voit irréversiblement condamnée à mettre ses dévotions au vestiaire et à assumer un regard transthéologique sur son propre destin intellectuel, en raison même de sa résignation forcée à s'accorder l'intelligence de comprendre ses décisions de justice à la lumière de leur pesée anthropologique.

Mais pourquoi ne parvenons-nous à passer derrière le miroir de l'idole qu'en le brisant en mille morceaux ? C'est qu'il était précisément construit aux fins d'aveugler ceux qui s'y réfléchissaient. L'habileté des verriers qui avaient permis de fondre le miroir permettait au singe-homme de se prosterner devant le piteux auteur d'un génocide manqué et qui n'avait pris sa revanche qu'à s'installer sur le trône d'un tortionnaire éternel des morts. Comment fabriquer la balance à peser les idoles semi animales - donc soi-même - sans disposer d'un miroir de remplacement dans lequel le singe-homme verrait son idole se réfléchir en tant que telle et avec complaisance?

Pour observer le monstre dans ce deuxième miroir, la République mettra en place des appareils de prise de vue dont les champs de vision seront séparés. La lentille du premier mènera une enquête pénale sur les infirmités dont souffre l'encéphale des juges que leur inintelligence native et la pauvreté de leur science de l'espèce simiohumaine a privés de la capacité la plus élémentaire de discernement des adultes, celle de peser des témoignages d'enfants intrinsèquement absurdes . Le second sera une télévision internationale de langue française dont la vocation culturelle, intellectuelle et politique sera de présenter au monde la France de la vraie République, celle d'une civilisation née à Athènes à l'aube de la pensée critique et bien décidée à servir à nouveau de moteur à une raison endormie sur un astre tressautant. Ce télescope-là remplira nécessairement la mission dangereuse de contraindre le régime démocratique à juger de haut son appareil d'Etat et à prendre ses distances à son égard, sauf à faillir à sa mission, ce qui fait tout l'objet de mon analyse précédente. On verra donc renaître la France de la liberté moqueuse ou satirique à l'égard de sa justice que les Rabelais, les Racine, les La Fontaine, les Voltaire avaient illustrée avant les caricaturistes du XIXe siècle.

Quant à la troisième longue-vue, elle sera la plus civilisatrice et la plus vaillante du trio, donc la plus honnie, parce que l'usage en aura été imposé à l'Etat par l'explosion des banlieues en novembre 2005. Son objectif sera de peser le degré de connaissance scientifique du genre simiohumain dans les démocraties et des paralysies qu'y rencontre la raison expérimentale.

Puisqu'il apparaîtra alors clairement que la civilisation occidentale se verra contrainte, soit à redevenir le fer de lance de la pensée critique sur notre goutte de boue, soit de renoncer pour toujours à conquérir une connaissance réelle de notre encéphale, quel sera le miroir dans lequel la philosophie socratique sera appelée à observer notre espèce de l'extérieur, donc à la voir réfléchie dans le cerveau d'un animal qui, depuis quelques millénaires, se donne des idoles pour réflecteurs et qui croit en l'existence réelle des personnages fantastiques dont il fait ses mimes dans le ciel ?

8 - Qu'est-ce que la justice de la France ?

Avant Rousseau, même la religion de l'enfant-Dieu avait pour mission d'éduquer les enfants afin de les arracher à l'état sauvage. Si la civilisation moderne devait réapprendre à désacraliser l'enfance, ne retrouverait-elle pas la mémoire d'une espèce qui a fait ses premiers pas dans les hordes d'un quadrumane à fourrure ? Mais d'Augustin à Calvin le protestantisme repose sur l'auto-sanctification du croyant par le seul effet de l'élection particulière dont la grâce de l'idole l'a fait bénéficier dès le berceau. Le mythe du débarquement de l'Eden sur la terre n'est-il pas devenu l'armure d'acier du plus puissant empire démocratique du monde ? Cet empire du Bien ne déverse-t-il pas ses torturés à mort hors du paradis natal qu'il est à lui-même et ne demande-t-il pas à ses vassaux européens de gérer ses chambres de torture ? Dans Le Monde du 7 décembre 2005, à la Chancelière d'Allemagne qui disait : " Je suis inquiète au sujet des prisons secrètes de la CIA en Europe ", le caricaturiste Pancho fait répondre par Condoleezza Rice : " Je vous comprends. Nous ne tolérons pas ce type de choses sur le territoire américain. "

Est-ce la faute de l'anthropologie socratique si la question des voies et chemins de la sacralisation de la justice s'est désormais placée au cœur de la politique mondiale ? Est-ce ma faute si la civilisation de Darwin , de Freud et de Nietzsche offre le spectacle de sa chute dans une béatification mondiale des balbutiements de l'enfance, parce que le christianisme est tout entier un hymne à la sainteté infantile ? Est-ce ma faute si le XVIIe siècle savait encore que les enfants sont pervers, menteurs et rusés ?

Mais précisément, si la radiographie anthropologique de la sacralisation de la justice repose sur une théologie de l'innocence aux mains pleines des enfants du Seigneur, le scannage de cette mythologie enseigne que la religion catholique sacralise l'Etat de type romain, tandis que le protestantisme sacralise le pouvoir politique par le chemin détourné d'une élévation des citoyens au rang de missionnaires-nés du royaume de Dieu, de porteurs élus de sa parole et d'évangélistes égarés par malencontre dans la géhenne du temporel.

C'est que le Vatican s'applique à enraciner l'idole dans l'histoire réelle, donc à proclamer que toute autorité temporelle repose sur la volonté divine , et cela du seul fait qu'elle existe - omnis auctoritas a Deo - tandis que le protestantisme regarde le monde du haut du ciel et le dévalorise au nom de la Révélation. La première de ces théologies légitime les tyrannies en faisant valoir qu'elles ne pourraient survivre si le créateur ne les cautionnait au nom de ses impénétrables desseins. La seconde ne supporte pas le spectacle de l'histoire telle qu'elle va et y remédie à la peupler de fidèles angélisés par la grâce dès le berceau, donc élevés au rang de saints naturels.

Et voilà comment la spectrographie socratique des deux confessions principales du christianisme a rendez-vous avec la politique internationale d'aujourd'hui ; et voilà pourquoi le messianisme américain nous envoie de pleines cargaisons de prisonniers de guerre à torturer loin de son paradis national. Procès d'Outreau, jusqu'où nous conduiras-tu si nous observons le monde par le trou de ta serrure ?

9 - Qu'allons-nous faire de notre code pénal ?

Décidément, elle est riche des promesses de la pensée de demain, la révolution de l'humanisme européen et français que déclencherait l'audace et le génie de la République si elle se décidait à désacraliser plus avant ses décisions de justice ! Mais qu'allons-nous faire du rusé bâillon de l'art. 434-25 du code pénal, qui remplace l'ancien garrot de l'art 226 qui nous interdisait toute critique des décisions de notre justice ? " Le fait de chercher à jeter le discrédit, publiquement par actes, paroles, écrits ou images de toute nature, sur un acte ou une décision juridictionnelle dans des conditions de nature à porter atteinte à l'autorité de la justice ou à son indépendance est puni de six mois d'emprisonnement et de 50 000 F d'amende.

Les dispositions de l'alinéa précédent ne s'appliquent pas aux commentaires techniques ni aux actes, paroles, écrits ou images de toute nature tendant à la réformation, la cassation ou la révision d'une décision.

Lorsque l'infraction est commise par la voie de la presse écrite ou audiovisuelle, les dispositions particulières des lois qui régissent ces matières sont applicables en ce qui concerne la détermination des personnes responsables."

Ecoutons la jurisprudence : " Entrent dans les prévisions [de cet article] des déclarations qui, en mettant en cause, en termes outranciers, l'impartialité des juges ayant rendu la décision critiquée et en présentant leur attitude comme une manifestation de " l'injustice judiciaire " , ont excédé les limites de la libre critique permise aux citoyens et voulu atteindre, dans son autorité, par-delà les magistrats concernés, la justice considérée comme une institution fondamentale de l'Etat" (Crim.11 mars 1997 : Bull.crim., n. 96 ; Bull.inf. C. cass. 1997, n. 455, p. 7, concl. B. Cotte).

Au début des années 1980, des magistrats d'Aix en Provence avaient gaillardement pillé les biens des débiteurs placés sous séquestre au greffe du Tribunal de la ville. La presse parisienne s'en étant fait l'écho , les magistrats du siège avaient menacé les journalistes coupables de ces révélations de poursuites pour atteinte à l'autorité de la justice et M. Badinter, alors Garde des Sceaux, s'était hâté d'étouffer l'affaire en échange d'une restitution discrète des objets pillés par les cambrioleurs, pirates et truands en robe noire .

Un quart de siècle plus tard, la République a pris rendez-vous avec la critique socratique de la sacralisation de la justice au cœur du mythe de la souveraineté du peuple ; et la radiographie anthropologique des problématiques et des méthodes de la connaissance rationnelle nous remet en mémoire que, depuis Platon, la philosophie est une science de l'inconscient de la raison et une ascèse de la pensée. Ne sommes-nous pas devenus des embryons d'anthropologues ? N'avons-nous pas commencé d'apprendre que la justice simiohumaine est greffée de naissance sur l'infaillibilité de nos idoles et que la civilisation de la connaissance scientifique de notre encéphale passe par la spectrographie des égarements de notre boîte osseuse dans des mondes spéculaires ?

10 - L'ultime secret de l'idole

Mais où se cache-t-il, l'ultime secret des idoles, celui d'un " Dieu " complice des ruses de sa créature au plus profond d'une politique et d'une histoire décidément commune aux deux protagonistes? Ce secret-là est le plus difficile à percer, parce qu'il est la clé de tous les pouvoirs célestes et terrestres. Ecoutons la voix la plus cachée de l'alliance du messianisme religieux avec l'autorité publique : "Pourquoi me traites-tu de naufrageur et d'exterminateur de l'espèce que j'ai créée ? Mes massacres et les tiens ne sont-ils pas de la même eau ? Jetteras-tu notre puissance partagée à la rivière? Notre justice n'est-elle pas l'emblème de notre gloire à tous deux ? Je suis le monarque de mon éternité, mais aussi de la tienne. Nos châtiments ne chantent-ils pas en chœur la sainteté de nos lois ? "

Souviens-toi, lecteur, de la question de Socrate au devin d'Athènes : " Dis-moi, Euthyphron , le pieux est-il pieux, ou l' est-il parce que les dieux en ont décidé ainsi ? " Voici que nous retrouvons, au plus profond des peuples et de leur idole la voix des complices du ciel sur notre terre et de la terre dans notre ciel. Cette double voix déclare que la vraie justice est celle dont un souverain terrestre et sa réplique dans le ciel ont proclamé ensemble l'infaillibilité .

Nous voici donc fidèles au rendez-vous que la République selon l'esprit a fixé à l'Etat de fait devant le tribunal des civilisations. Mais, quelques jours ont suffi à la France du ciel pour signer une motion décisive selon laquelle ni la justice des hommes, ni celle de leur duplication dans les nues ne sont infaillibles ; et nous avons entendu la République fondée sur les droits de la pensée édicter que la justice devra faire entendre la voix de l'intelligence ! Comment apprendrions-nous à connaître les secrets de notre justice et de notre injustice d'autrefois si nous renoncions à disséquer nos trois dieux uniques et leurs décalques sur la terre ? Car ils se confondaient avec leur musculature dans le miroir de nos lois.

11 - Le coup d'Etat de la France de la pensée

Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises: comment se fait-il que notre civilisation s'était fondée tout entière sur l'aveu d'une erreur judiciaire de taille, alors que, dans le même temps, notre justice d'Etat se dressait sur ses talons pour se réclamer de son infaillibilité ? Serait-ce la justice elle-même que nous avions clouée sur une potence ? Mais comment pouvions-nous clouer la justice véritable sur un gibet si nous ignorions encore ce qu'elle est? Qu'en est-il donc de la vraie justice, celle que nous avions mise en croix et comment se fait-il que nous la reconnaissions maintenant pour véritable ? Décidément, nous nous sommes longtemps trompés de justice. Notre idole et nous-mêmes , nous nous entendions comme larrons en foire pour tirer grand profit d'un échafaud . Elle et nous, quels riches dividendes ne tirions-nous pas du gibet sur lequel nous faisions prospérer notre espèce de justice ! Quelle justice ? Celle qui avait murmuré à l'oreille de la victime : " Tiens-toi tranquille et je te verserai ton dû , tiens-toi tranquille et garde-toi de souffler mot de l'emploi hautement profitable que nous ferons du crime que nous avons commis de conserve au nom de notre génie de falsificateurs de la justice . "

Notre grand singe qui êtes aux cieux et nous, tes créatures, n'avions-nous pas changé notre crucifixion truquée en un tribut rentable ? N'avions-nous pas payé notre rançon à notre prétendue sainteté politique? Comme nous accordions notre confiance à l' idole dont nous avions fait notre complice la plus futée ! Nous savions qu'elle aurait l'intelligence de se mettre de mèche avec nous ; nous savions qu'elle nous réclamerait sans relâche le remboursement du péché que nous avions commis à ses côtés et en alliés secrets de sa politique en compte à demi avec nous. Quel heureux marché nous avions conclu ! Nous achetions sans fin notre rachat à tous deux! L'idole et sa créature étaient devenues des meurtriers comblés par les siècles . Nous possédions la corne d'abondance du salut que la potence sacrée de notre idole nous réclamait sans se lasser et qu'elle tenait entre ses mains comme le sceptre du monde ; et ce sceptre lui permettait d'obtenir sans cesse réparation sur la meule du temps ; et nous remplissions à ce prix le coffre de la rédemption que nous avions complotée avec notre idole ! "

Notre second miroir est décidément sans fond : il nous éclaire sur le marché de dupes que nous passions avec notre fausse justice ! Quelle était donc la ruse de toute politique et de toute puissance du ciel et de nous-mêmes confondues, sinon de capitaliser le meurtre dont nous ne faisions l'offrande qu'à nous-mêmes, mais par le truchement de notre idole, afin de nous accorder à tous deux notre dû ? Notre idole nous enseignait que nos sociétés étaient fondées sur l'immolation des victimes que nous leur consentions. Ne déclarions-nous pas hautement payant le meurtre qui accordait en retour à notre idole la créance de la sainteté de sa justice? Quel était donc l'ultime secret de ce négoce ? Puisque toute notre histoire proclamait justes les saints sacrifices qui donnaient à nos sociétés les armes de leurs meurtres, nos victimes sacrées étaient chargées de rembourser à notre place les dettes à l'animalité de notre histoire et de notre politique qui n'attestaient jamais que notre appartenance indéfectible à l'espèce simiohumaine.

Et voici que la France de la pensée a fait descendre Renatus Cartésius dans un nouvel abîme de la connaissance scientifique de notre espèce! Quelle annonciation de l'auteur du Discours de la méthode que de connaître le dernier secret du bien et du mal ! La France cartésienne a désacralisé sa justice ; elle en a reçu la récompense la plus socratique , celle qui nous enseigne que notre idole nous piégeait à l'école de la potence qu'elle nous réclamait sans relâche afin que notre repentance éternelle lui assurât en échange le bénéfice inépuisable de l'infaillibilité de sa justice ! En vérité, nous venions seulement de nous évader de la cage dans laquelle la nature nous avait enfermés ; et maintenant, nous pesons notre encéphale siècle après siècle. Vraiment, la France a accompli sans le savoir un coup d'Etat mémorable . Elle n'a pas encore compris qu'elle a découvert l'ultime secret de la sacralisation mondiale de la fausse justice qui permettait au singe-homme de capitaliser sa puissance. Qui aura le front de prétendre que la République cartésienne n'a pas vocation à féconder l'intelligence sur toute la terre? Qui osera soutenir que la science de nous-mêmes aurait encore un avenir à espérer sans la France? Car ce sont toutes les questions fondamentales que la théologie posait inconsciemment à la condition simiohumaine, donc à la politique et à l'histoire, que l'anthropologie athée et socratique fait débarquer dans une laïcité devenue acéphale. Redonnons le souffle des sacrilèges créateurs à l'humanisme épuisé de l'Occident.

12 - La fosse aux lions de la République

Mais le combat de la raison se poursuit. Qu'a dit Mme Anne Miller à tous les philosophes, sinon qu'ils seront désormais placés sous la houlette de l'arbitraire d'Etat , que la justice de la nation française sera celle qu'exprimeront les contraintes de sa bureaucratie, que le pays de Descartes obéira aux rites de son administration publique, que les liturgies auxquelles les organes de cet Etat sont soumis feront entendre la voix de l'infaillibilité du peuple souverain et de sa justice, que la sacralité de la République enseignera l'exécution par l'euthanasie des intellectuels rebelles au Syllabus. "Mettez-vous bien dans la tête que la France n'en fait qu'à sa tête et que sa volonté fait la loi. Reconnaissez la justice d'Etat, même si elle vous ordonne de mentir à la République ". Quel combat inlassable, en vérité, que celui du peuple de la justice, et avec quel courage il oppose à la loi de la force la vérité que les Etats clouent sur une potence depuis deux millénaires!

Mais pour comprendre en profondeur la vaillance de la nation française, il nous faut descendre dans la fosse aux lions de la République et nous demander quels sont les liens que le mythe de l'infaillibilité et de la sacralité de son appareil judiciaire entretient avec les organes de l'Etat laïc et quelles sont les voies de communication entre les deux empires qui se partagent la confusion de la force avec la justice.

Car les formes nouvelles de la sacralité de Thémis dont témoigne le procès d'Outreau ne sont que des fruits tardifs de la décentralisation. Avant elle, tout le monde reconnaissait la criante évidence que les barreaux locaux n'étaient aucunement en mesure de se montrer indépendants ni à l'égard des notables de l'endroit, ni à l'égard des présidents des tribunaux, qui sont inévitablement appelés à connaître les avocats du cru à titre personnel. Aussi toute affaire un peu sérieuse était-elle plaidée par des avocats venus de Paris, dont le barreau avait d'ailleurs dénoncé publiquement l'éthique fatalement sous influence de leurs confrères de province.

La décentralisation de la justice n'a pas manqué de changer les avocats locaux en acolytes inavoués des Présidents des Tribunaux, dont un grand nombre en sont venus à leur dicter plus ou moins discrètement , et par-dessus la tête de leurs clients, dans quel sens ils devront plaider devant le Tribunal. Il en est résulté que de nombreux juges du siège préfèrent désormais renoncer à tout avancement afin de s'installer leur vie durant dans une ville moyenne et d'y devenir non seulement des notables influents, mais les vrais maîtres du Président du Tribunal au titre de conseillers discrets et de directeurs de conscience.

Aussi la provincialisation de la justice pénale allait-elle fatalement suivre de près celle de la justice civile , comme l'affaire Grégory n'allait pas tarder à le démontrer. Le juge Eric de Montgolfier fut , il y a près de trente ans, le premier Procureur de la République à tenter de faire obstacle à la provincialisation accélérée et catastrophique des Parquets et à leur collusion avec les notables locaux - pour ne rien dire de leur attirance pour les caméras qui les mettait pour la première fois sous les feux de l'actualité à l'échelle nationale et parfois internationale. Puis la sacralisation rampante, mais irrésistible de la justice de province s'est infiltrée par l'effet d'une sorte de contagion naturelle dans tout l'appareil de l'Etat laïc , parce qu'il s'est inévitablement formé une classe de notables de l'Etat inconsciemment calquée sur le pouvoir des notables de province.

Bientôt, les deux arbitraires se sont si bien contaminés réciproquement en raison de leur proximité qu'ils ont commencé d'obéir aux mêmes connivences en province et à Paris: peu importait que l'autorité auto-sacralisée fût d'origine sociale chez les notables de province et d'origine énarchique dans l'Etat : les deux modèles d'abus de pouvoir au quotidien forgeaient un type d'élite administrative de plus en plus indifférenciée. C'est pourquoi l'arbitraire de Mme Anne Miller sort du même moule et se rend reconnaissable sur le même modèle que celui de la justice de province aux yeux d'une anthropologie critique en mesure de dépasser la superficialité de la méthode sociologique et de radiographier les deux types humains fondamentaux entre lesquels l'Etat a divisé l'humanité depuis les origines .

Car le combat pour l'universalité de la justice a scindé l'espèce entre les esprits tribaux, dont l'ambition est de régner par leur immersion dans des groupes clos sur eux-mêmes et dont les membres se veulent étroitement solidaires par leur appartenance à un clan, d'une part, et les esprits domiciliés dans des mondes surréels, qu'ils soient religieux ou idéels, mais rebelles à leur dissolution dans des chefferies locales. Cette scission originelle des tempéraments et des intelligences est tellement enracinée dans notre espèce qu'elle s'est reproduite de génération en génération dans tous les Etats anciens et modernes et qu'elle détermine encore de nos jours le degré d'évolution intellectuelle et morale des sociétés et des civilisations.

C'est ainsi que la sacralité et l'infaillibilité que l'appareil de la justice partage maintenant avec tout l'appareil de l'Etat laïc ne sont autres que les fruits d'une sacerdotalisation insidieuse de l'autorité publique, donc de l'apparition d'une ecclésiocratie d'Etat de type bureaucratique.

13 - La Bulle unigenitus de la République

Rien ne démontre plus clairement la puissance des clercs d'Etat qui protègent l'arbitraire de Mme Anne Miller que l'embarras des deux Ministres concernés . D'un côté , un Ministre de la culture placé sous la pression des énarques cautionne l'euthanasie des auteurs qui refuseront de signer la nouvelle Bulle unigenitus, celle qui déclare que la justice d'Etat et la justice de la République sont de la même eau, comme la bulle de Clément XI édictait, en 1713, que la justice de la Curie romaine et celle du Dieu de justice étaient issues du même père; de l'autre , le Ministre de la politique cérébrale de la République et de la réforme de l'Etat, le Ministre de l'intelligence de la nation et de l'image de la France dans le monde, qui reconnaît que Mme Anne Miller ne pèse pas l'esprit du peuple français sur les balances de la vraie France, celle qui arme d'intelligence la justice des hommes face à la justice des Etats et de leurs idoles.

C'est pourquoi, deux siècles après l'abbé Sieyès, qui s'y connaissait en théologie du pouvoir politique, l'arbitraire de Mme Anne Miller se place au cœur du débat que divise secrètement la France entre la décision du Gouvernement de régénérer l'esprit républicain et la volonté d'une caste d'Etat de défendre ses apanages régaliens. Et si la République se souvenait du mot de Sieyès : " Ils veulent être libres et ne savent pas être justes " ? Car l'expérience a été faite de ce que, sitôt livré à lui-même, l'appareil judiciaire sombre dans l'arbitraire et conduit l'Etat à disparaître, tellement toute démocratie repose sur son éthique et tellement la magistrature est le clergé de l'esprit de justice, donc l'Eglise de la démocratie. Si le pouvoir politique renonçait donc à contrôler les comportement autocratiques de ses propres agents, qui peut croire qu'il retrouverait jamais l'autorité morale et politique indispensables pour assurer le bon fonctionnement de la justice ?

Mais pourquoi l'appareil judiciaire de la France s'est-il soustrait au contrôle de l'Etat, sinon parce que l'Etat a oublié la République ? De ce conflit, Mme Anne Miller est le paradigme et pour ainsi dire le cas d'école. Car au plus secret des deux sacralisations - celle du pouvoir judiciaire et celle de l'exécutif - on voit la même sclérose sacerdotale de l'autorité publique se mettre en marche. Seule une anthropologie du singe-homme est en mesure d'en percer les secrets.

J'ai promis aux lecteurs de ce site de leur faire connaître le diagnostic qui s'imposera à l'issue de ce combat ecclésiocratique. Sitôt que tombera le verdict , je le leur ferai connaître afin que la France d'ici-bas et celle de là-haut sachent ce qu'il en est de la santé et de la maladie du " Saint Esprit " de la France.

12 décembre 2005