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Articles publiés dans le journal Combat

 

Métamorphoses de la critique littéraire

HOLDERLIN ET HEIDEGGER de Beda Allemann , 6 août 1959

À plusieurs reprises, traitant ici de sujets extra-littéraires en apparence, tels que l'interprétation des songes dans l'antiquité, l'interrogation de Heidegger ou la psychologie analytique de Jung, nous avons déploré la spécialisation d'un monde où les sociologues ne sont pas psychanalystes et ne sauraient d'ailleurs quelle psychanalyse choisir ; où les psychologues ne sont pas philosophes - c'est-à-dire qu'ils le sont du siècle dernier -, mais où, par contre, les critiques littéraires sont, hélas! souvent des historiens, des biographes ou des moralistes qui ne s'ignorent pas. Or, nous en sommes au point où la connaissance peut encore progresser dans les spécialités, mais où, pour effectuer un véritable bond, elle ne peut plus se passer d'une synthèse entre des sciences qui se rejoignent et se fécondent mutuellement. Déjà la biologie et la chimie se saluent dans la biochimie, la médecine et la psychologie dans la médecine psychosomatique. Et voici que la critique littéraire dénonce son faux contrat avec la philologie scientifique et se cherche une fécondité nouvelle dans la philosophie de Heidegger. Tel est le sens de ce livre étrange qu'a traduit et préfacé François Fédier pour "Les Presses universitaires de France". "La très rare originalité du livre d'Allemann, note-t-il, est ici de reconnaître sans ambages l'existence de l'oeuvre heideggerienne et sa portée. Philologue, il prend acte, dans son domaine propre, du bouleversement apporté par la pensée de Heidegger."

La place nous manque ici pour approfondir un livre si complexe, avant la parution duquel nous avions d'ailleurs entrepris une série d'articles sur Heidegger et la poésie - nous y renvoyons le lecteur (1). Nous essaierons par contre de résumer les conclusions relatives à la critique littéraire auxquelles aboutit le privat-docent de l'université de Zurich dans son dernier chapitre intitulé Heidegger et la critique littéraire.

Ces conclusions reposent évidemment sur la critique heideggerienne de la technique et de la science. On sait que tout l'effort de Heidegger de "penser plus initialement" repose sur une contestation fondamentale des sciences. "La raison de cet état de choses", écrit-il, "est que la science ne pense pas. Elle ne pense pas parce qu'avec l'ordre de sa méthode et de ses moyens, il lui est tout à fait impossible de jamais penser, à savoir penser à la manière des penseurs. Que la science ne puisse pas penser, ce n'est pas un manque, mais un avantage. Cela seul lui assure la possibilité de s'engager, selon l'ordre de la recherche, dans un domaine particulier d'objets, et de s'y établir". C'est justement ce que Heidegger refuse de faire à l'égard de l'oeuvre d'art : celle-ci n'est pas "un domaine particulier d'objets".

La science et la technique, par contre, commencent par poser des univers d'objets à traquer - elles constituent un "arraisonnement" du monde ; elles mettent l'univers en demeure de répondre sur certaines pistes où "technique" et "théorie" s'épaulent réciproquement. La pensée de Heidegger est une préparation à la sortie hors des sciences. "Penser au milieu des sciences, cela signifie : passer devant elles sans les dédaigner". Mais comment établir avec le poète un dialogue pensant soumis à d'autres lois que celles de la philologie historique?

Le risque de "manquer le but" est alors très grand. Mais ce risque ne tient pas à la rupture de ban avec les méthodes de la philologie: Heidegger peut se tromper sur tel point de philologie sans que sa pensée soit fatalement réfutée sur le plan qui lui est propre. Au contraire, "la relation de la science à la pensée n'est authentique et féconde que là où l'abîme qui existe entre les sciences et la pensée est devenu visible comme abîme impossible à combler. Des sciences à la pensée, il n'y a pas de pont mais seulement le saut. Où il nous porte, là n'est pas seulement l'autre côté, mais une tout autre résidence".

Ce texte est évidemment capital. Il suppose qu'on ne peut trouver un passage continu de la poésie considérée comme objet au dialogue pensant avec le poête.

C'EST ici, à mon sens, que commencent les véritables difficultés d'une critique littéraire dont l'ambition bien légitime est de dépasser le vain appareil historiciste. On peut dire que Beda Allemann se rattache, avec Kayser et Staiger, aux plus récentes tentatives de saisir l'oeuvre à partir de son dict, dans sa pure présence. Il cherche, dans cet esprit, à établir un nouveau rapport avec la langue. "la demeure poétique de l'homme sur cette terre ne peut s'épanouir qu'à partir d'un rapport nouveau et plus originel au langage", écrit-il, fidèle en ceci à la pensée de Heidegger. D'où une "critique du style" fondée sur le rythme, et qui fait venir au jour cet "au-delà de la parole" dont Proust parlait déjà. Mais comment saisir le style dans sa "pure présence", et le "non dit" dont il porte témoignage, sans se référer à une autre instance que la poésie ? Comment justifier le "saut" heideggerien de l'existence du poème jusqu'au dialogue pensant où le poète permet d'"habiter métaphysiquement" le monde, sur une planète tout manipulable ?

EN vérité, faute de saisir le style en tant que comportement originel, en tant que réponse symbolique à un niveau existentiel et unique, Allemann me semble retomber dans le grand péril de ramener, par une voie certes plus profonde, la poésie à la philosophie, ou du moins à l'interrogation philosophique la plus "initiale", ce qui revient à ramener telle pierre à un "être de la pierre" et ne résout rien. "Une science s'accrochant au dit est absolument incapable d'atteindre le domaine essentiellement poétique", écrit-il. Disons plutôt qu'une telle science ne saisit justement pas la centième partie de ce qui est dit dans le poème ; mais on ne peut affirmer que ce qui est caché, c'est "le domaine essentiellement poétique", comme s'il existait une sorte "d'essentiel universel" de ce qui est unique et particulier, à savoir tel poème. Voici qu'on cherche à nouveau "l'essence et le fondement du poétique" en général.

On cherche "l'être de la poésie" comme on cherchait cette esthétique absolue que Valéry a définitivement foudroyée. On déclare que "méditer l'essence de la langue poétique elle-même est certainement une des tâches les plus insondables qu'il nous soit donné d'entreprendre". Insondable parce qu'elle n'a pas de fond! Pourquoi déclarer que "la métaphysique n'a jamais pu appréhender la poétique", et qu'il faut "détruire même les implications philosophiques qui constituent explicitement ou non le fondement du travail de la critique littéraire", si c'est pour réintroduire subrepticement une métaphysique de la temporalité où le rythme du poème devient cette "force vitale qui touche notre propre force vitale" ? Vertu dormitive de l'opium - "Extases du temps originel"! : Non qu'on y soit déjà parvenu : on proclame que "ce qui manque aujourd'hui encore, c'est une analyse temporelle décisive de l'oeuvre poétique". Mais ce qui est grave, c'est qu'on déclare que là, et là seulement, est la tâche ; et qu'une "telle analyse et même sa tentative devraient nous faire faire quelques pas décisifs vers la connaissance de l'essence véritable de l'oeuvre d'art".

QU'ON me comprenne bien : je sais qu'il ne s'agit plus de "l'essence" organiciste, mais d'une "structure temporelle fondamentale". Mais quel rapport aurait cette "structure" avec le poème au niveau de son existence? Nous n'attaquons pas non plus Heidegger ou Allemann sur le plan philosophique : personnellement, je suis persuadé que la poésie de Holderlin peut conduire à une intuition du temps dont notre univers einsteinien est gros depuis longtemps, et dont il faudra bien qu'il accouche. Et quel écrivain ne sent pas que quelque chose d'essentiel lui est dit dans ce "subit être-ailleurs qui nous saisit, face à l'oeuvre d'art, et qui se comprend alors par le transfert dans une dimension plus originelle du temps"?

Mais ce que je dis, c'est que ceci concerne la recherche philosophique à partir de la poésie ; que ceci ne saurait fonder une critique littéraire, parce que toute critique doit parcourir le chemin inverse.

IL manque encore à la critique de style une méthode qui lui permette de saisir le particulier sans recourir au levier philosophique de la recherche de l'être, ni à la cuistrerie historiciste. Pour nous, seule une analyse existentielle permettra de retrouver, à travers des styles divers, de multiples comportements symboliques ; alors toutes les catégories du tragique, du silence et du temps seront restituées et pourtant proclamées "autres", et un grand art classique sera susceptible de rencontrer de nouvelles résonances.

Mais quiconque s'intéresse à autre chose qu'à la critique d'humeur doit lire ce livre fécond, où Heidegger n'est jamais trahi : car Heidegger, métaphysicien de la poésie, n'a pas fait de la critique littéraire. Celle qu'on veut tirer de lui n'a pas abouti, à notre avis. Mais grâces soient rendues à ces philologues penchés enfin sur le mystère poétique, et dont l'effort, avec Allemann et d'autres, est en train de créer une nouvelle discipline du XXe siècle une critique littéraire créatrice.
 

1. Voir La Nation roumaine.