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Articles publiés dans le journal Combat

 

I - Réflexions sur la torture. Les aveux spontanas

C'est le tortionnaire qui donne mauvaise conscience à la société, 2 octobre 1952


Il y a une trahison de l'humanisme, c'est-à-dire d'un sens universel de l'humain, qui consiste à projeter dans un monde fantastique, dans une sorte de «meilleur des mondes» plus poussé encore que celui de Huxley, la question des «aveux spontanés», alors que les lois connues de la psychologie collective en rendent parfaitement compte. Et c'est dans la mesure où ces lois sont celles mêmes de notre propre univers, conduites à leur dernière expression, que nous nous refusons à cet examen.

Manuel de Diéguez - l'auteur de La Barbarie commence seulement, prix de la Liberté, et de De l'Absurde, essai sur le nihilisme - et qui n'est pas un inconnu pour les lecteurs de Combat - essaie, ici, de traiter des aveux dans les procès soviétiques et autres, dans un esprit philosophique, comme David Rousset le tenta dans L'Univers concentrationnaire à propos des camps nazis.
 
 

Il n'est peut-être pas de question plus gênante, plus quotidienne et plus mal connue que celle des conditions de l'aveu dans le monde moderne. Il semble que plus le problème s'insère dans la trame des jours et dans la conscience de l'homme moyen, plus on s'efforce de perpétuer l'imprécision et le malentendu. On répugne à une analyse rationnelle ; on se réfugie dans une sorte de naïveté volontaire bien proche de la mauvaise conscience.

Car on craint, du moins inconsciemment, de contester des structures morales communément qualifiées de normales. Ce n'est pas tellement la révélation de tortures policières - révélations toutes matérielles, en quelque sorte, et sans portée tragique, même si nous sommes compromis - qui nous inquiète : c'est un ébranlement de l'humanisme occidental. Il semble qu'on ait peur de la terrible fragilité de la personne, du dérisoire de convictions trop vite anéanties, de l'humiliation de techniques plus fortes que notre dignité. Au moment même où la civilisation libérale proclame ses principes et ses conquêtes passées avec un acharnement désespéré, une honte secrète se joint à ses certitudes, celle de la victime devant le bourreau qui la met à nu. Les méthodes de ravalement de la personne ne posent-elles pas le problème de notre condition avec une sincérité sans refuge? Est-il possible de passer sous silence ce qu'elles nous apprennent de nous-mêmes? Si barbare que soit l'instrument qui nous contraint au regard, nous n'échappons pas à une lucidité impitoyable à son tour.

Les conditions de l'aveu entraînent la pensée à une sorte de masochisme où les principes ne sont plus rien que des panneaux protecteurs. L'observateur, déchiré entre des vérités soudain gratuites et le pessimisme où le plongent des armes sauvages, mais révélatrices, essaie de se soustraire à la question qui se retourne aussi contre la victime forcée au secret de sa démission. Très vite, le problème des fondements de notre vie intérieure devient trop urgent et le débat se déplace - c'est, paradoxalement, le tortionnaire qui donne mauvaise conscience à la société.

Les pouvoirs de la conscience collective

Une autre raison de la répugnance à étudier les conditions de l'aveu découle de l'impossibilité de le faire par référence à une doctrine politique. La question touche aux arcanes de l'organisation psychique des collectivités ; elle se ramifie donc dans la sociologie ; elle met en cause des réflexes de la vie morale ; elle oblige à se pencher sur les composantes de la personnalité, sur sa capacité de résistance au milieu ; elle montre les pouvoirs de la conscience collective des masses ; elle révèle le degré d'autonomie spirituelle de l'individu : autant de gages d'universalité qui nous poussent précisément à tenter sans réticences cette étude. D'autant plus que le moment serait mal choisi pour la réticence et ce qu'elle implique de tacite adhésion. En 1936, les grandes épurations en Russie pouvaient encore passer pour un phénomène isolé. Mais en Europe, la guerre, puis l'occupation, ont également fait de l'aveu une préoccupation quotidienne. Enfin, certains procès de l'Épuration ont singulièrement ressemblé, par l'attitude que prenaient les accusés, à ces démonstrations de culpabilité qui, de loin, nous paraissaient incompréhensibles. Le problème de l'aveu est donc au carrefour des justifications de notre Occident. Par les conditions dans lesquelles il se pose, il constitue un leitmotiv de la conscience moderne. C'est sans tenir compte des régimes ni des nations qu'il convient d'y entrer.

D'abord une question de mots

Les mots sont porteurs d'absolu ; ils sont inconditionnels par nature et rendent la vie difficile aux sociétés. Il est aussi impossible de les accepter avec toutes leurs prétentions que de les repousser. Ainsi en est-il des mots «vol» ou  «assassinat» chargés de tout le poids des Tables de la Loi. Toute société commence donc par limiter la portée des mots ou par les supprimer ; c'est sa manière d'imposer le relatif. Le mot «torture» n'est plus dans le Code ; cela rend plus difficile l'abolition de la torture : il faut à nouveau créer la question de la torture en allant repêcher le mot. De même une société ne proclamera jamais que l'assassinat ou le vol sont désormais légaux ; elle «réprimera les menées anti-nationales», elle «procédera à l'élimination systématique des ennemis de la classe ouvrière», elle «luttera contre les traîtres, les fascistes ou les impérialistes», elle «préservera ses idéaux».

Les mots inattendus qui pullulent soudain dans les époques troublées ne sont d'ailleurs que des fractionnements de mots anciens. Du reste, par temps calme, les mots sont également fractionnés, mais dans une moindre mesure : si vous supprimez votre crémière, c'est un meurtre ; si la société vous supprime en retour, c'est un verdict.

Les mots anciens sont tous atteints d'un virus dangereux, ils sont universels. Les mots nouveaux, par contre, sont tous contingents à l'Histoire, à la Révolution, à la Nation, à la Démocratie ou à la Tyrannie. C'est pourquoi on les arme de majuscules, cela leur donne de l'importance.

Le renversement des évidences

Les mots nouveaux coupent et taillent si allégrement dans le vif des mots anciens qu' ils parviennent quelquefois à les supprimer. On revient alors aux mots anciens, mais ceux-ci ne contenant plus rien d'éternel ne présentent plus aucun danger. En vérité, un tel phénomène est fort rare et exige une longue maturation des esprits. «Le mot agression vient de changer de sens, les événements lui ayant donné un contenu historique nouveau opposé à l'ancien», dit M. Molotov après la signature du pacte avec l'Allemagne. «Le scientifique, c'est le partiel, l'objectivité, c'est l'erreur», proclame Jdanov. Ce «renversement des évidences» est le signal de l'extinction radicale d'une forme de civilisation. Mais ceci est une autre histoire.

Aux précautions qu'on prend à l'égard des mots, on mesure le pouvoir qu'ils ont gardé. En Occident, ils ne se laissent pas faire encore. Aussi les camoufle-t-on, les refoule-t-on dans les archives des bibliothèques, dans les Académies et autres institutions culturelles d'où ils resurgissent timidement d'abord, arrogants bientôt. Un beau jour, coup de théâtre : l'assassinat redevient l'assassinat. La société ne pouvant voir sans honte un tel vocable sur la place publique, se redonne aussitôt une bonne conscience en réduisant le monstre à la part qui lui revient dans les sociétés tranquilles. Alors les sages qui, hier encore, assainissaient la nation, passent un mauvais quart d'heure au nom de la liberté. Tels sont les chassés-croisés des mots avec les choses et des choses avec les mots.

Cette apparente digression était nécessaire pour faire comprendre les formes nouvelles et fabuleuses de l'aveu. En effet, la torture que nous connaissons fait avouer des délits de droit commun. Certes, elle peut, aussi bien en Occident qu'en U.R.S.S., acculer au vertige. «Au bout d'un an et demi de prison, a dit Deshayes, le condamné de Nantes, j'avais perdu tout ressort: j'étais un homme brisé, une vraie loque. J'en avais trop subi. J'ai pu tout juste rassembler quelques forces pour hurler que j'étais innocent. Mais là encore, on ne m'a pas cru. Au fond, j'ai été pris dans un engrenage qui m'a broyé, j'étais un homme «foutu». Tout ce que je peux vous souhaiter, c'est de ne pas passer par là». Mais il reste que les crimes reprochés par erreur à Deshayes ont une claire définition dans la loi et dans les moeurs: personne ne conteste leur caractère de «délit en soi». Quid si la qualification juridique se met à battre la campagne? Nous revenons alors aux complications affreuses que les mots nouveaux infligent au citoyen. Tel acte, jusqu'alors anodin, relèvera désormais du Code pénal.

(A suivre.)