Retour
Sommaire
Section : Articles publiés dans le journal Combat
Contact


Articles publiés dans le journal Combat

 

LES AVEUX SPONTANÉS. Réflexions sur la torture

II - LA SOCIÉTÉ NE PERMET PLUS À L'ACCUSÉ

de contester la qualification juridique de son délit, 3 octobre 1952

 


Même sous la pression d'une collectivité enragée, l'aveu demeure plein de réticences. Il y a loin de l'aveu des accusés français de la légation de Roumanie, à ceux, exultants, de Rajk ; les aveux devant nos cours de justice, les aveux même de Mindszenty ou de Mihailovitch ne sont pas comparables à ceux de Boukharine qui rejoint le roman par la luxuriance et la variété des fautes dont il s'accuse.

Les prévenus, interrogés et torturés pendant des mois, diminués mentalement et physiquement, demeurent la tête basse et balbutient : on sent qu'avec des forces ils retrouveraient des vérités contraires. Pourquoi Rajk en rajoute-t-il? Pourquoi semble-t-il si heureux d'avouer?

C'est un nouvel aspect de l'aveu qu'il convient d'examiner. Mais déjà nous connaissons quelques conditions fondamentales de l'aveu que nous retrouverons ici. Déjà nous devinons la fragilité de toute spiritualité autonome et la force du nombre au gré des remous de l'Histoire. Il suffit d'aller aux limites de cet univers virtuel pour en découvrir les derniers ressorts.

Supposons que l'activité d'un attaché militaire constitue le délit d'espionnage et entraîne la peine de mort. L'accusé pourra choisir entre deux solutions - outre celle de tout avouer.

1) Nier le fait. Mais l'accusation a prouvé, pièces en main, que vous avez noté sur votre calepin l'heure de passage d'un train militaire, l'emplacement d'un champ d'aviation. Vous êtes parvenu par astuce à savoir combien d'ouvriers travaillent à l'usine voisine. Le dossier regorge de menus faits bien établis, il serait de mauvaise foi de les nier ;

2) Reconnaître les faits, mais nier leurs portée, contester la qualification juridique du délit. Dire : «Oui, en tant qu'attaché militaire français en Roumanie j'ai observé l'aménagement de nouveaux terrains d'atterrissage et j'en ai fait rapport à mon gouvernement, mais je conteste que ceci constitue de l'espionnage en faveur des «États impérialistes», car les traditions diplomatiques des États civilisés, le droit des gens, etc., etc.». Où encore: «Oui, j'ai pris position contre Mersel-Kébir et, d'ailleurs, je déteste les Anglais et je situe Nuremberg au niveau de la justice canaque ou papoue, mais ceci ne constitue pas le délit de trahison, vu que la liberté de pensée et d'expression, etc., etc.».
 
 

Pas de pouvoir sans consentement collectif

Il est clair qu'une telle attitude est à peu près impossible à soutenir. Quel moyen plus sûr de vous faire condamner que de vous proclamer coupable quand on vous tient pour suspect? Si le juge est maître de la définition du délit, c'est que cette définition repose sur un consentement de la nation. José Ortega y Gasset a bien démontré qu'il n'y a pas de pouvoir sans consentement. Il s'agit d'ailleurs moins d'un acquiescement lucide que d'une atmosphère qui vous entraine.

Et il n'est d'ailleurs pas besoin de la contrainte directe. En Amérique, le citoyen peut encore refuser de comparaître devant la Commission des Activités anti-américaines ; mais alors, l'opinion le tient pour coupable et la Commission le condamne pour outrage au Congrès, c'est-à-dire à elle-même. Il n'est pas interdit de s'affilier au parti communiste, à condition de s'inscrire sur la liste des espions mise à votre disposition à la police. On se rend bien compte que l'extension quasi indéfinie de la notion de trahison serait impossible sans soutien de l'opinion - et pourtant le parti libéral est encore au pouvoir.

En France, le Tribunal révolutionnaire n'a été possible que parce que la loi des Suspects jouait jusque dans les plus petits villages, grâce à «l'élan patriotique» de tous les citoyens. De même, la notion de trahison qui a régné en France, de 1944 à 1947-48 environ, reposait sur l'adhésion de la majorité des Français. Puis, à mesure que la société retrouvait une stabilité et que l'oubli venait recouvrir les soubresauts de l'Histoire, la justice a retrouvé ses traditions. Jamais les lois d'exception n'auraient été possibles sans le consentement de la masse. L'indépendance du pouvoir existe si peu que c'est dans la mesure exacte où le sentiment collectif de la vérité venait se modeler sur d'autres températures de la vie nationale, que les verdicts sont devenus progressivement moins lourds.

Il y a plus grave : lors du procès d'espionnage intenté à divers membres de la Légation française de Roumanie, la presse française s'est aveuglée  avec une sorte de naïveté obstinée. Les employés français avaient tout avoué: en France, on s'est contenté de déclarer systématiquement que c'était sous l'effet de la torture. C'est que nous sommes suffisamment ébranlés dans nos propres vérités, non seulement pour que nous n'osions plus nous appuyer sur elles, mais encore pour qu' elles nous paraissent gênantes. Déjà, nous ne pouvons plus dire que nos diplomates se livrent au travail du diplomate, ni que Mgr Mindszenty est un homme de droite qui visait au rétablissement des Habsbourg : car Mgr Mindszenty visant au rétablissement des Habsbourg est déjà pour nous aussi un coupable. Tel est le pouvoir pris sur nous par la notion moderne de trahison. Seule la contestation absolue des définitions de l'adversaire armerait notre logique et donnerait un fondement à nos fidélités. Mais l'adversaire est dans nos murs et nos armes spirituelles sont gangrenées.

Pourquoi les accusés plaident tous coupables?

On nous répondra qu'il subsiste une différence essentielle entre les culpabilités dictées par des vérités collectives et celles qui découlent du droit usuel: c'est que, dans le premier cas, l'accusé, dans son for intérieur, ne se tient pas pour coupable, n'ayant eu ni la conscience ni la volonté de sa faute. Quand rien, dans les traditions et les moeurs d'une nation, ne donne un fondement au nouveau et fabuleux délit, il manquerait à la faute cet «élément subjectif» qui conditionne la responsabilité, donc la culpabilité, dans les pays civilisés.

Or les suspects sous la Révolution se sentaient coupables, les employés français à la Légation de Roumanie ne croyaient plus à leur propre innocence. Tous les citoyens jugés par les cours de justice ont plaidé coupable: ils ont essayé de nier ou d'atténuer leurs fautes, aucun n'a contesté les définitions du délit, tant était invincible le sentiment de la vérité que la collectivité leur opposait. Il en est de même pour l'accusé russe, bulgare ou roumain, écrasé par la force de l'orthodoxie marxiste-léniniste, ou irradié par l'avenir socialiste de l'univers.

L'individualisme d'aujourd'hui est bien obligé de fixer toute son attention sur la ligne de démarcation de plus en plus insaisissable entre le délit politique et celui de droit commun. En vérité, le sentiment de la culpabilité résulte de l'isolement spirituel. La société crée chez l'accusé un isolement dans la faute qui le désarme.

Devant le tribunal, détenteur de toutes les clés du bien et du mal, l'accusé moderne connaît l'impossibilité de contester les principes. Il n'a même pas le refuge du martyre, le martyre est une création postérieure, un mot-conquête de la réhabilitation.

Fragilité de la spiritualité

Mais, répétons-le, il n'y a pas de législation dans l'abstrait: «Nul n'est censé ignorer la loi», dit le Code ; et, en fait, il arrive que le «sujet de droit» ignore la loi, ce n'est qu'au niveau de la contravention; et ce n'est guère au-dessus de ce niveau que le législateur peut se passer de lui.

(À suivre.)