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Articles publiés dans le journal Combat

 

IV - Les aveux spontanés . Réflexions sur la torture

Pour l'accusé moyen il n'est pas d'existence morale hors de la communauté, 8 octobre 1959

 

 

Si Lousteau, nous l'avons montré, ne trouve de refuge que dans l'absolu, Boukharine, lui, voit l'avenir de l'orthodoxie : « Lorsqu'on se demande : «Si tu meurs, au nom de quoi mourras-tu?», c'est alors, dit-il, qu'apparaît avec une netteté saisissante un gouffre absolument noir. Il n'est rien au nom de quoi il faille mourir, si je voulais mourir sans avouer mes torts. Et, au contraire, tous les faits positifs qui resplendissent dans l'Union Soviétique prennent des proportions différentes dans la conscience de l'homme».
 

« Et c'est ce qui m'a en fin de compte désarmé définitivement ; c'est ce qui m'a forcé à fléchir le genou devant le Parti et devant le pays. Et lorsqu'on se demande : «Si par un miracle quelconque, tu restes à vivre, quel sera alors ton but ? isolé de tout le monde, ennemi du peuple, dans une situation qui n'a rien d'humain, coupé de tout ce qui fait l'essence de la vie» (...), on se trouve en présence d'une victoire morale intérieure complète de l'U.R.S.S. sur ses adversaires mis à genoux.

Nous sommes au centre de la question des aveux spontanés. Ici s'édifie une vérité si puissante que la personnalité n'y résiste pas : elle se brise et semble se fondre dans la nation. Ainsi le mystique dans le sein de Dieu.
 
 

Le gouffre noir

1) On sait qu'une société totalitaire tend à se constituer en orthodoxie, c'est-à-dire à s'arroger le monopole de la vie spirituelle. Or, il semble que l'individu ne puisse affirmer de vie intérieure sans s'appuyer sur une collectivité si restreinte soit-elle. Réduit à la solitude absolue, l'homme sombre dans un «gouffre absolument noir.» Les société occidentales sont diversifiées en de multiples familles d'esprits. C'est, inconsciemment, par recours à ces groupes, que l'individu trouve la confirmation de ses certitudes.

La vie spirituelle solitaire, c'est-à-dire personnelle, est une monstruosité créatrice d'histoire. Elle est rarissime. On la rencontre chez les prophètes, les capitaines, les grands artistes.

2) Les accusés soviétiques réagissent comme les accusés devant le tribunal de l'Inquisition : au Moyen Age, il n'y avait pas d'existence morale possible pour un individu rejeté de la communauté chrétienne. Le relaps et renégat était une sorte de coupable absolu et se trouvait, comme Boukharine, «dans une situation qui n'a rien d'humain.» S'il reconnaissait sa faute, c'était parce qu'en tant que coupable, il rentrait, paradoxalement, dans le sein de la chrétienté. Boukharine et Rajk ne demandent que la grâce de mourir réconciliés. Ainsi l'aveu et la volonté de rachat révèlent une vérité qui va à l'encontre du matérialisme : la vie sans spiritualité serait une impossibilité biologique.

3) Ivanov s'écrie : «Je me reconnais responsable et coupable des pires forfaits. Pour les crimes abominables que j'ai commis, je suis prêt à accepter quelle qu'elle soit la punition que la justice soviétique trouvera nécessaire de m'infliger, afin de mettre à jour, devant l'U.R.S.S. tout entière, le parti et le peuple, toute cette lâcheté, cette turpitude, cette trahison, cette perfidie et félonie du «bloc des droitiers et des trotzkistes» et du groupe des droitiers. »

Si le mouvement qui dicte de telles confessions nous demeure étranger, qu'on lise la déclaration suivante :
«Je déclare solennellement m'être trompé et regrette amèrement mes erreurs. Je reconnais que mes actes m'ont rendu complice de crimes abominables, je répudie ces crimes et toutes les théories qui les ont justifiés et permis. Je fais serment de les combattre désormais de toutes mes forces et de me dévouer dans la sincérité de mon coeur au service des idées que la Résistance française a défendues contre moi et mes pareils : la liberté, l'égalité et la fraternité des citoyens. Je revendique dès maintenant, s'il m'arrive un jour de retourner à mes vomissements et de me parjurer dans mes paroles, mes écrits ou mes actes, la dénonciation immédiate de la grâce amnistiante que je sollicite et l'application du double de la peine dont j'aurai été relevé.»

Ce texte est de Vercors et constitue un projet de rétractation des collaborateurs.

Il faut remarquer que Boukharine, Rajk, etc., sont de vieux révolutionnaires pour lesquels la mystique du parti se confond à leur être le plus intime. Quand il s'agit d'accusés qui, par leur formation et leur culture, peuvent s'appuyer sur des traditions contraires aux mythes de la cité, nous savons que le procès ne prend jamais cette allure de confession pathétique. Petkov, chef du parti agrarien de Roumanie, a proclamé son innocence jusqu'au bout : il était de formation occidentale et avait fait toutes ses études de Droit à Paris. Pour comprendre l'horreur sacrée qu'il soulevait sur ses pas, il faut imaginer un accusé devant le tribunal de l'Inquisition proclamant son droit à nier l'existence de Dieu. Petkov est vraiment mort en damné, rejeté dans ce que les procureurs soviétiques appellent «la poubelle de l'Histoire».

Le coupable total existe également en Occident, mais surtout à l'échelon de droit commun. Il y a quelque temps, la Banque des yeux faisait savoir qu'elle n'accepterait plus d'yeux de condamnés à mort, les malades refusant de se les faire greffer. L'horreur qu'inspire le condamné à mort résulte d'une culpabilité inscrite dans la chair et le sang. Elle est totale.

Le caractère total et horrifique de la culpabilité de droit commun a été d'ailleurs fort bien compris par le système soviétique. Aussi tout l'effort du procureur tend-il à montrer que les accusés ne sont pas des idéologues de l'opposition, mais des assassins, des espions à la solde de l'étranger, des saboteurs. Boukharine, ce simple brigand, «ce maudit croisement de renard et de porc», dit Vychinski. Ainsi le coupable, aux yeux de la masse russe, rejoint ces champs tout préparés de la culpabilité où la société «normale» réagit à son tour de façon totalitaire. C'est pourquoi il s'agit toujours, dans tout procès politique, de déplacer la ligne de démarcation entre les accusés politiques et les accusés de droit commun, c'est plus sûr.
(A suivre.)