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Articles publiés dans le journal Combat

 

V - Les aveux spontanés. Réflexions sur la torture

La sauvagerie des verdicts résulte d'un automatisme jouant dans une atmosphère collective puissante,

9 octobre 1952

 

Ce serait une erreur de croire au caractère délibéré et lucide de ces sortes de procès en sorcellerie. En tant qu'une telle justice exprime une unanimité nationale, ou du mois une atmosphère suffisamment exclusive, elle traduit l'intime conviction des exécutants et témoigne incontestablement de leur sincérité. Certes, ces vérités étant fonction des certitudes collectives se désagrègent rapidement.

La plupart des membres du Tribunal Révolutionnaire ne comprenaient plus rien à leurs actes, après la Terreur. Inconscients du mécanisme de leurs convictions, ils croyaient avoir été pris de vertige. Le Dr G. Le Bon, dans sa «Psychologie des Révolutions», pour avoir examiné les convictions politiques sous l'angle de la raison au lieu de les étudier sous l'angle de la psychologie collective, parle également de délire, de folie. Mais l'épuration de 400 000 Français frappés de peines diverses par des justices d'exception et la plupart déshonorés, cela paraîtra aussi vertigineux et incompréhensible à nos descendants qu'à nous-mêmes certains épisodes de la Terreur. Aujourd'hui, l'Inquisition nous révolte, mais comme le remarque très justement M. Alec Mellor, «pour les hommes du 13e siècle, héritiers d'une longue tradition, l'unité de foi et l'ordre social sont une seule et même chose, et ce grandiose idéal n'était mis en doute par personne. L'idée d'une paisible coexistence entre fidèles et hérétiques dans le cadre de la société laïque était impensable. les hommes du Moyen Age eussent été singulièrement étonnés s'ils avaient pu prévoir un monde où les chefs de l'Église et les ministres hérétiques admettent de paraître ensemble publiquement, à l'occasion de cérémonies temporelles et de manifestations de charité».
 
 

Trotskistes sans le savoir

Il faut remarquer que l'idéal des hérétiques au 13e siècle n'était pas la liberté de pensée religieuse, mais une chrétienté fondée sur leur propre base. Il en est exactement de même en Russie où le trotzkisme ne peut coexister avec le stalinisme. On rétorquera qu'il s'agit ici de politique et que le régime apporterait sans dévier une opposition. Hélas! ce n'est pas de choses pratiques, mais spirituelles qu'il s'agit. Au Moyen Age, quelques hérétiques menaçaient moins la chrétienté dans sa puissance que dans sa cohésion intellectuelle. C'est cette dernière qui est primordiale. Rien ne démontre mieux cet aspect des orthodoxies que le sort réservé aux dirigeants communistes locaux dans les pays baltes, mis en place par les Russes, puis arrêtés, transportés en U.R.S.S., accusés de trotzkisme. Or ils étaient trop jeunes pour avoir entendu parler de Trotzky autrement que comme d'un horrible traître, d'un criminel avide et sanguinaire. Ils proclamèrent qu'ils avaient toujours été partisans fervents de Staline. «L'instruction fut reprise,» dit Roger Caillois dans sa Description du Marxisme, «et on dut avouer qu'ils disaient vrai». On ne les laissa pas moins en prison : «Vous étiez, leur apprit-on, trotzkistes sans le savoir.»

Les mouvements d'unanimité nationale où la vie personnelle s'efface sont considérés par les uns comme des périodes créatrices. Ce qui est certain, c'est qu'elles sont créatrices d'empires. Elles offrent la caractéristique de ne pas poser certaines questions, empêchant ainsi certains problèmes d'exister. Une société catholique emploiera les termes de mécréant, de relaps, de renégat, mais non le terme de libre penseur qui, imposant le problème de la liberté à propos de Dieu, crée mie question qui ne venait pas à l'esprit.

Naturellement, la tendance à la liberté existe en Russie : c'est le mot qui n'y est pas, remplacé par celui d'anarchisme. Aujourd'hui, la société soviétique ne connaît que des schismes: c'est une société où le problème de la liberté au sens occidental n'est pas posé et c'est cela qui rend le dialogue impossible.

Toute doctrine de masse tourne au totalitarisme

Nous ne prétendons pas avoir épuisé le problème de l'aveu. C'est à peine si nous l'avons circonscrit. Mais nous croyons avoir montré constamment, par transparence en quelque sorte, les conditions d'existence de la liberté moderne.

Nous ne voulons pas promouvoir un individualisme mieux informé de ses propres exigences : l'individualisme, s'il survit, sera celui-là ; pourquoi dès lors jouer au moraliste, il suffit d'observer. L'idée de liberté est devenue un thème majeur à l'usage des masses. Or il semble que toute doctrine qui s'adresse aux masses tourne au totalitarisme quel qu'en soit le mot-clé. L'expérience paraît démontrer que la démocratie américaine, par exemple, dès sa première épreuve historique d'envergure, placée devant des spiritualités contraires à la sienne, chancelle et se fige en orthodoxie, amorçant dans son sein les structures totalitaires qu'elle abhorre.

L'individualisme, comme toutes les valeurs véritables, tend donc à redevenir rare et difficile. Si notre analyse de l'aveu a pu jeter quelque lumière sur ce problème, c'est en montrant le manque d'indépendance naturelle des esprits et la force des empreintes collectives. C'est le nombre qui déclenche les certitudes, aussi bien en démocratie qu'en dictature. Rares sont les caractères et les intelligences à l'abri des engouements de l'Histoire.
 
 

L'individualisme de combat

Mais peut-on affirmer dans l'absolu que le refus des religions en marche et des sociétés en construction est préférable à l'attitude contraire? Dans la mesure où il se retranche de la fraternité humaine qui caractérise toute entreprise collective, même meurtrière, l'individualisme se constitue souvent en «conscience malheureuse». Se retranche-t-on impunément de l'Histoire? Ceux qui n'ont pas un message en eux qui les enlevât de la cité ne payent-ils pas trop cher leur arrachement? L'individualisme, aux yeux mêmes de l'individualiste; devient, dans une société totalitaire, une forme malsaine de l'esprit. Dans la mesure où il se singularise et s'isole, l'homme ressent, douloureusement l'ostracisme dont il est frappé ; aussi tend-il à se constituer lui-même en paria. Ne peut-il ressentir alors la tentation de cette trivialité fraternelle où sa solitude serait enfin abolie? Quoi qu'il en soit, on constate que l'individualisme en régime totalitaire, prend trois directions différentes ; il se désagrège spontanément, en se convertissant à l'orthodoxie - parfois démocratique - et c'est le cas pour l'immense majorité des citoyens dans les époques troublées ; ou bien il adopte un ton plaintif et les allures du martyre - preuve qu'il se sent contesté et qu'il ne trouve pas en lui-même la force qu'il faudrait pour surmonter les contraintes morales qui pèsent sur lui; ou bien, enfin, il vire à l'individualisme de combat circonscrit à un petit groupe et redevient une doctrine aristocratique.

Ces individualistes-là sont les seuls qu'on voit survivre dans les pires dictatures. Ce ne sont pas des esprits politiques encore moins des théoriciens : ce sont des tempéraments. Ne croyant à aucun absolu, ils opposent un «non» tout affectif et arbitraire aux absolus qu'on leur propose. Comme les conditions dans lesquelles ils sont placés les font paraître orgueilleux, inciviques et réfractaires au bon esprit et, comme d'autre part ils méprisent ostensiblement les certificats de bonne conduite, ils passent très vite dans les «droit commun». Ils constituent le corps malade, la gangrène de l'esprit. C'est en cela qu'ils sont redoutables - ils empoisonnent l'atmosphère.

Il y a quelque temps, plusieurs individualistes se rassemblaient autour du micro sur la chaîne nationale, afin de débattre le pour et le contre de l'emploi du penthotal. Ils ne sont pas parvenus à se mettre d'accord sur la question de savoir dans quelle mesure exacte il convenait de permettre ou d'interdire...

Ces individualistes distingués sont les seuls qu'on autorise à «agir» dans les époques troublées.

FIN.