Schopenhauer


"J'ai toujours admiré la pénétration, la sûreté et la délicatesse de tact qui leur ont fait envisager dès son apparition ma philosophie comme une chose absolument étrangère à leur manière de voir, et même comme une invention dangereuse, ou, pour employer une expression triviale, comme un article qu'ils ne tiennent pas dans leur boutique; j'ai aussi beaucoup admiré la remarquable sagacité politique avec laquelle ils ont du premier coup trouvé la seule seule tactique praticable à mon endroit, l'ensemble parfait avec lequel ils l'ont adoptée, la fidèle persévérance qu'ils ont mise à la suivre. Ce procédé, qui se recommande d'ailleurs par sa simplicité, consiste, suivant le mot heureux de Goethe, à affecter d'ignorer ce qu'on veut faire ignorer (im Ignoriren und dadurch sekretiren), à supprimer purement et simplement tout ce qui a quelque mérite et quelque importance.
Le succès de cette tactique du silence est encore favorisé par les cris de corybantes dont les membres de la ligue philosophique saluent à tour de rôle les nouveau nés de leur intelligence. Cela force le public à regarder de leur côté, et à remarquer de quel air d'importance ils se congratulent mutuellement."
Le Monde comme volonté et comme représentation.


" Tant que l'Eglise subsistera, l'on ne pourra professer dans les Universités qu'une philosophie pleine d'égards pour la religion du pays; elle devra, sur les points essentiels, marcher parallèlement avec celle-ci; et, bien qu'enjolivée, étrangement chamarrée, et rendue ainsi passablement incompréhensible, elle n'en sera pas moins, au fond et dans l'essentiel, une simple paraphrase et une apologie de la religion du pays. Ceux qui enseignent avec ces restrictions n'ont donc plus autre chose à faire que de chercher des tournures et des formes nouvelles, sous lesquelles ils présentent le contenu de la religions du pays déguisé sous des expressions abstraites qui le rendent fade, et qu'ils nomment ensuite philosophie. (...)
Cela n'empêche pas ces philosophes universitaires, auxquels on impose de telles restrictions, de se sentir parfaitement heureux: c'est qu'ils visent avant tout à acquérir un honnête revenu pour eux, leur femme et leurs enfants, en même temps qu'une certaine considération du public."(...)
"Celui qui, ensuite, conserverait un seul doute sur l'esprit et le but de la philosophie universitaire, n'a qu'à considérer la destinée de la fausse sagesse hégélienne. Cela lui a-t-il nui, que son idée fondamentale ait été l'absurdité même, un monde renversé, une pantalonade philosophique, son contenu le verbiage le plus creux et le plus vide auquel se soient jamais complus des imbéciles et que le style, dans les oeuvres de l'initiateur lui-même, ait été le galimatias le plus répugnant et le plus insensé, allant jusqu'à rappeler les délires des aliénés? Pas le moins du monde! Cette philosophie a ainsi plutôt fleuri , pendant vingt ans, comme la plus brillante philosophie universitaire et lui a rapporté de solides honoraires; elle a pris de l'embonpoint; des centaines de volumes, notamment en Allemagne, l'ont prônée comme le sommet enfin atteint de la sagesse humaine et comme la philosophie des philosophies, et l'ont portée aux nuées; on examinait les étudiants sur elle, et on nommait des professeurs chargés de l'enseigner. Celui qui regimbait était déclaré "un fou en son genre" par le suppléant , devenu hardi, de l'auteur aussi souple que peut intelligent de cette philosophie, et même les quelques hommes qui osaient s'opposer faiblement à cette sottise, ne s'y risquaient que timidement, en reconnaissait "le grand esprit et l'immense génie" de ce philosophraste inerte."
La philosophie universitaire

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