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Psychobiologie des guerres saintes contemporaines

 

Quand des questions de méthode ne sont pas examinées dans la lumière qui les éclaire, une clarification sévère de leur vocabulaire suffit à dissiper les brumes des malentendus artificiels.

Les considérations qui suivent traitent du naufrage du droit international au profit de l'empire américain, puis des formes barbares des conflits armés qui résultent de ce désastre, puis de la radiographie des théologies et enfin de la connaissance scientifique des fondements psychobiologiques de la guerre sainte.

L'anthropologie critique compare les systèmes d'allumage et le moteur des divinités ; elle explique l'évolution interne des idoles et leur comportement sur le terrain. L'histoire du monde ne peut plus être comprise sans une pesée du cerveau de notre espèce et des causes de la scission interne de cet organe entre le réel et des mondes imaginaires. Si l'Europe de la connaissance n'y parvient pas, l'attentat de Madrid demeurera aussi indéchiffrable à la science politique que celui du 11 septembre. Pour la première fois, l'avenir du monde dépend d'une révolution du "Connais-toi" .

1 - Qu'est-ce qu'un empire ?
2 - Qu'est-ce que la théopolitique ?
3 - Qu'est-ce qu'une idole ?
4 - L'Europe et le monde musulman
5 - Qui est Al Qaïda ?
6 - Analyse anthropologique des sacrifices
7 - L'anthropologie critique et la connaissance scientifique de la guerre sainte
8 - Les intellectuels en retard d'une anthropologie
9 - Les démocraties et l'avenir de l'intelligence
10 - L'Europe de demain

1 - Qu'est-ce qu'un empire ?

Le principal obstacle que le Vieux Continent rencontre sur le chemin de la reconquête de sa souveraineté est la difficulté d'expliquer à des gouvernants issus du suffrage universel - dont Platon expliquait déjà qu'ils n'ont ni la formation, ni la tournure d'esprit qui appartient aux chefs d'État - les moyens et les objectifs qui commandent l'expansion des empires en général et dont l'empire américain ne fournit qu'un modèle moderne. M. Zapatero avait prononcé une phrase qui avait paru décisive, tellement elle paraissait simple et évidente à l'opinion publique dans toutes les démocraties : "On ne combat pas le terrorisme par la guerre". Mais, aux yeux des connaisseurs, ce rappel au bon sens populaire ne faisait que perpétuer l'oubli du vrai débat : à savoir que le coup de force des États-Unis en Irak avait été accompli à la faveur, si je puis dire, de l'émoi et de l'ignorance des foules, ce qui a conduit le monde au spectacle de l'enterrement pur et simple du droit international - ce dont les juristes américains eux-mêmes ont pris acte en ces termes :

" L'Association Américaine de Juristes et la sous-Commission des droits de l'homme de l'ONU CETIM (Centre Europe Tiers Monde) condamnent tous les protagonistes du vote de la résolution 1483 et arrivent à la conclusion que la querelle entre les grandes puissances à la veille de l'agression contre l'Irak n'a pas été déterminée par les principes, mais par le souci du partage du butin. Et que maintenant a été rétablie la solidarité parmi elles sur la base de la reconnaissance du rôle hégémonique des Etats-Unis dans cette nouvelle Sainte Alliance contre les peuples - le G8 - autour de "valeurs communes" telles que la loi du plus fort, le colonialisme, le néocolonialisme et le total mépris des principes fondamentaux du droit international, y compris les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels et le droit international humanitaire. "

Soixante ans après le suicide de Hitler et cinquante ans après la mort de Staline , il faut prendre acte de ce que ce désastre ne recueille pas aujourd'hui le même consentement et ne déclenche pas les mêmes applaudissements que le nazisme et le communisme s'ils avaient triomphé en leur temps, parce que la complicité des dirigeants des nations vassalisées par l'empire n'entraîne ni celle des juristes professionnels, ni celle des intellectuels aux yeux dessillés. Ceux-là arment la raison du bistouri de la logique et conduisent la méthode d'une main ferme. Le Conseil de Sécurité a déclaré que si un crime de droit commun était imputable à une personne privée ou à un gang, mais avait le tort de léser les intérêts politiques du souverain de la terre, il se métamorphoserait en un " acte de guerre " et ressortirait à la responsabilité de l'État dont le criminel serait ressortissant. Est-il un seul juriste qui l'admette ?

Cette folie n'avait d'autre finalité que de paraître légitimer l'entrée en guerre des États-Unis contre des nations et contre leurs dirigeants censés être devenus coupables par contagion ou suspectés d'avoir donné asile aux auteurs du forfait. Socrate disait que l'ignorance est la source de tous les maux . Cette vérité régit également l'irrationalité des relations entre les nations, à cette différence près que les classes dirigeantes des démocraties peuvent faciliter leur élection à feindre de partager l'ignorance de leurs électeurs. La logique enseigne que si l'ignorance se change en sceptre de la raison sitôt qu'elle s'est rendue majoritaire, il n'y a plus de vérité dans l'ordre politique et l'action publique sombre nécessairement dans l'incohérence.

La logique et la raison sont donc des frères siamois. La première déclare qu'aucun pays souverain et aucun peuple ne peuvent , en tant que tels, être jugés responsables sur la scène internationale d'un crime commis par l'un ou par plusieurs de leurs ressortissants, même motivés par des objectifs politiques, mais organisés en une bande de malfaiteurs de droit commun ; la seconde enchaîne à constater que l'Europe asservie a donné à la bannière étoilée l'autorisation écrite de se ruer sur tout le Moyen Orient . La logique reprend la parole pour souligner que l'attentat du 11 septembre 2001 devenait un levier beaucoup plus puissant de l'expansion sans limite de l'empire américain que la victoire de 1945, puisqu'il validait en apparence la poursuite des " États voyous " sur toute la terre. Son frère, la raison prend acte de ce que le véritable acte de baptême de ce totalitarisme international n'est autre que sa pseudo légitimation par l'ONU à la suite de l'effondrement de deux tours à Manhattan.

Puis, la méthode regarde autour d'elle : son œil s'ouvre-t-il sur un paysage nouveau ? Elle prend acte de ce qu'un coup d'éventail du Bey d'Alger à notre ambassadeur avait permis à la France du XIXe siècle de partir à la conquête de l'Afrique du Nord - mais elle se souvient de ce qu'un Bey et un ambassadeur bénéficient du statut juridique que leur confère le " droit des gens ", donc des " gentes " - les nations en latin. Elle sait que le " droit des gens " n'est qu'une autre appellation du droit international public. La logique se demande ce qui va se passer si l'ignorance ou la complicité des dirigeants démocratiques promeut la lettre du " droit positif " au rang de jurisconsulte. La raison lui répond qu'un crime de droit commun se changera non seulement en un crime politique, mais en un blanc-seing accordé à la bannière étoilée, laquelle se proclamera habilitée à pourchasser les coupables potentiels sur toutes les routes du monde qui conduisent aux champs pétrolifères. Mais du coup, il faudra écrire noir sur blanc que toute action publique ou privée fondée sur le droit écrit sera interdite.

C'est ce que Washington a fait quelques heures après l'adoption par l'ONU de la résolution 1483 en signant l'Executive Order 13303 selon lequel

" tous les pétroles et produits pétroliers irakiens, et les intérêts qui y sont liés " appartiennent aux entreprises des USA et que "n'importe quelle décision, jugement, décret, privilège, exécution, ajout ou tout autre processus juridique sont interdits, et seront tenus pour nuls ".

Dans le dialogue entre la logique et la raison, toutes deux continuent à faire chorus pour dire à la méthode : " Prends garde à toi : nous sommes les deux boussoles qui t'avertissent que ton chemin ne te conduit pas à la caverne d'Ali-Baba où les sources d'énergie de l'univers se métamorphoseraient en trésors au profit d'un empire prédateur. Si tu te trompes de route, la France et l'Europe iront-elles faire main basse sur l'émirat de Dubaï ? Ne demanderont-elles pas à l'ONU de les autoriser à y envoyer des troupes afin d'y traquer et d'y capturer un gang maffieux qui y cache sûrement ses capitaux et qui pourrait opérer à Paris ou à Berlin ? Et puis, l'alliance des juristes avec les philosophes remonte à Cicéron. Attends-toi à voir Descartes se dresser dans les décombres de l'Europe , son Discours de la méthode à la main et s'écrier : " Que vois-je ? La scolastique est de retour ! Scolastique, votre " droit d'ingérence ", scolastique, la vertu dormitive dont votre église nourrit le Moyen Âge de votre politique ! "

La raison cartésienne enseigne que la phrase de M. Zapatero, " on ne combat pas le terrorisme par la guerre ", doit échapper à une interprétation théologisante. La nouvelle Renaissance de l'Europe fuit l'édulcoration vertueuse de l'histoire racontée aux enfants. Elle enseigne que la véritable immoralité est de fermer les yeux sur les causes de la perversion du droit international au profit de la scolastique de l'empire américain. Car elles sont immenses et irréparables, les conséquences du renversement de la définition même de la " guerre légitime ". Que vaut une protestation indignée contre un attentat si elle sort de la bouche d'une Europe toute tremblante devant le géant blessé de Manhattan ? Pourquoi n'osez-vous dénoncer un coup de force contre le droit international ? Pourquoi ouvrez-vous toute grande la brèche dans laquelle les États-Unis vont introduire la machinerie entière de leur théopolitique ? Vous vous apitoyez en apparence sur les victimes du 11 septembre 2001 ; mais tout le monde voit bien que votre grand cœur vous permet de briser le vase de Soisson du droit international.

2 - Qu'est-ce que la théopolitique ?

Sans un renversement préalable et radical des fondements mêmes du droit international , il demeurait bien impossible de jamais métamorphoser la " guerre " contre Ben Laden en une croisade mondiale du messianisme des démocraties contre " LE MAL " et de présenter les conquêtes territoriales qu'exigeait l'expansion d'un empire sous le masque d'une théologie du salut de l'univers . Dès lors que l'horreur d'un attentat meurtrier contre deux tours pleines de monde légitimait une "guerre mondiale " contre un terrorisme mythifié, c'était l'absurdité d'une campagne militaire contre le nouveau Lucifer qu'il fallait tenter de légitimer avec le renfort du vieux manichéisme ressuscité et porté sur les fonts baptismaux des démocraties. La destruction du droit international au nom même des idéaux de 1789, voilà un exploit politique qui ne pouvait se trouver caché à tous les regards que sous le voile d'une nouvelle évangélisation messianique de l'univers : il y fallait une conscience morale théologisée sous les traits d'un rédemptionnisme de la liberté.

Mais il se trouve que toute mystique politique est ambidextre : elle joue nécessairement sur deux versants de ses feintes, ce qui en appelle à une demi lucidité, donc à un mélange de la candeur avec la ruse. Cette dichotomie cérébrale est à la fois native et apprise, donc modifiable. Le propre de la simiohumanité semi imposée et semi voulue qui caractérise le " libre arbitre " d'un être en voyage entre deux espèces est précisément de se montrer à la fois viscéralement innocente et viscéralement réaliste. Pour un animal bifide, toute guerre est semi onirique: elle permet à son encéphale scindé entre la naïveté et le cynisme de transformer un attentat biphasé en un instrument sans égal de la conquête religieuse du monde , donc en l'arme d'une " rédemption " délirante.

L'anthropologie critique observe la panne cérébrale dont souffre à titre héréditaire une espèce devenue bipolaire au cours de son évasion partielle de la zoologie. Elle constate que les élites politiques européennes sont demeurées, elles aussi, biphasées, donc mi-idéalistes, mi-averties et qu'elles oscillent entre la damnation et le salut. Elles ignorent donc à leur tour une évidence politique de première grandeur : à savoir que la question réelle n'est pas celle de l'efficacité physique du combat sur le terrain contre un terrorisme mythique et habilement universalisé par les théologiens de Washington, mais celle de l'efficacité du combat de l'intelligence critique européenne contre un empire habile à transformer sa volonté schizoïde de conquête de la terre entière en une croisade sans fin pour la " Justice". Ce n'est évidemment pas sans motivations observables au microscope électronique d'une anthropologie digne de ce nom que la terre entière est censée menacée par un terrorisme proclamé aussi aveugle et maléfique que les entreprises du Démon. Le terrorisme habilement mis sur les épaules de Satan, qui d'autre en alimente sans relâche le feu sous les marmites de l'enfer, sinon une Amérique qui en nourrit ses ambitions ?

Comment ce cercle vicieux fonctionnerait-il s'il ne renvoyait à la psychogénétique qui régit une espèce dichotomisée, donc scindée entre le monde et le songe, puisqu'un regard transkantien sur son mécanisme interne est désormais accessible à une intelligence imperceptiblement transanimale ? Ce regard porte sur les proies de la rentabilité des "catégories de l'entendement " recensées par le philosophe de Königsberg, donc sur l'analyse de la psychobiologie de la conquête qui régit les a priori de la logique d'Aristote et qui les métamorphose en une parole du monde, donc en signifiants humains dont le cosmos serait le proférateur en chef. Quoique devenu biface, notre encéphale est capable d'observer que tout tyran affecte de combattre la tyrannie qu'il s'applique pourtant, et dans le même temps, à faire prospérer pour la simple raison qu'il en tire un bénéfice illimité. Si le despotisme est à lui-même le pain quotidien de son autobénédiction permanente, c'est évidemment parce que son cynisme n'est qu'à demi conscient. De même que le feu est à lui-même l'empire sans frontières de l'incendie perpétuel qui le propage, tout empire voit dans les résistances qu'il rencontre l'hostie qui suralimente l'évangélisme dont se pare sa propre voracité.

Naturellement, la littérature classique est la corne d'abondance d'un savoir dont elle ignore la signification anthropologique , faute de problématique de l'évolution de l'encéphale simiohumain. Un Scythe dit à Alexandre dans Quinte-Curce :

" Tu te vantes de courir à la poursuite de bandits, mais pour tous les peuples que tu as conquis, c'est toi le bandit." (Histoires, Livre VII, chap. 8)

L'ambition n'est jamais rassasiée :

" Ta satiété exaspère ta faim, de sorte que plus tu possèdes, plus s'exacerbe ton désir de ce que tu n'as pas. " (Histoires, Livre VII, chap. 8)

Depuis lors, les messianismes juif, musulman et chrétien ont changé la soif de conquête en flammes d'un apostolat dont l'Amérique conquérante voudrait bien prendre la relève au nom de la démocratie. C'est pourquoi, trois ans après l'attentat du 11 septembre 2001 , le Président Bush, craignant de capturer Ben Laden, s'est hâté de proclamer que, dans ce cas, " la lutte contre le terrorisme" ne s'arrêterait pas.

3 - Qu'est-ce qu'une idole ?

Pour la diplomatie française, la difficulté est d'expliquer aux chefs d'État de l'Union que l'impératif absolu de toute politique de l'Europe, de la Chine, de la Russie, demain du Japon, de l'Inde, de l'Amérique du Sud et de l'Afrique est de faire obstacle à la montée en puissance d'un empire aux visées beaucoup plus tentaculaires que celui dont rêvaient Hitler ou Staline, parce que, par définition, le messianisme ne connaît pas de frontières, puisqu'il se met à l'école d'un absolu inaccessible. Alexandre invoquait sa " fortune " et " sa soif de gloire ", parce que l'humanité n'avait pas encore découvert le masque sacré qu'arboreront les guerriers du salut du monde.

Mais, une seconde difficulté, non moins " théologique " que la première se présente à l'Europe de la raison politique et à la France, celle de faire comprendre aux démocraties alliées que la défense d'un droit international éthéré, donc l'appel à une ONU réputée séraphique est une arme aussi illusoire que la théologie qui l'inspire, parce qu'aucune éthique piégée d'avance par le mythe de son universalité n'est armée pour lutter contre l'expansion pseudo angélique, donc illimitée de la Rome des démocraties. L'histoire n'est pas pacifiste et elle n'est pas près de le devenir. Depuis que le monde est monde, il n'existe que des formes inégalement civilisées de la volonté d'expansion qui inspire les États. Que serait une théologie ailée? Il est bien impossible d'en construire une sur ce modèle. Aux yeux de l'Europe, le Dieu de l'Amérique est demeuré un rustre, mais il y deux millénaires que le Dieu des chrétiens hume le sanglant brouet des damnés que le diable lui concocte dans ses marmites souterraines. Les trois monothéismes ne sont pas près d'adorer un souverain aux plus fines narines.

L'empire américain est le plus redoutable des croisés qui ait paru sur la terre depuis que Charles Quint rêvait de fonder un empire mondial sur le catholicisme, parce qu'à l'apposé de Hitler et de Staline, Washington endosse une chasuble dont le tissu entrecroise les fils du messianisme démocratique avec le messianisme protestant, ce qui a permis à John Kerry d'écrire : " Nous ne sommes pas des Romains ; nous ne voulons pas d'empire. Nous sommes des Américains, nous croyons en une vision et un héritage qui nous engagent à défendre les valeurs de la démocratie et la cause des Droits de l'homme. " Seul un approfondissement de la connaissance anthropologique de l'origine, de la nature et du destin de l'encéphale d'une espèce scindée sur ce modèle entre le rêve messianique et le réel peut répondre à une menace impériale aussi terrifiante que celle dont les guerriers modernes du salut du monde brandissent l'oriflamme . Pour la première fois, seul le progrès scientifique dans la connaissance de l'homme et de sa boîte osseuse est en mesure de relever le défi politique central d'une époque; pour la première fois seule une révolution de la lucidité intellectuelle peut placer au cœur de la politique une question anthropologique que la théologie croit avoir résolue sans jamais seulement être parvenue à la poser : " Qu'est-ce qu'une idole ? "

C'est le blocage cérébral de l'Occident, donc le retard des sciences humaines à l'échelle mondiale qui réduit le Vieux Monde au silence devant la signification profonde de l'attentat de Madrid , puisque ce massacre local est censé ne rien démontrer de plus que la tournure catastrophique de l'engagement de l'Espagne de M. Aznar dans la guerre américaine, donc illustrer un fiasco sur le plan seulement stratégique, alors que le véritable enjeu du vote d'un peuple révolté est de convertir les États européens à une lucidité politique capable de transcender le spectacle du désastre d'une guerre locale. Certes, Washington commence de se démasquer au regard mi-réaliste, mi-idéaliste de l'homme politique moyen : vouloir " remodeler " tout le Moyen Orient , comme Alexandre voulait " remodeler " l'empire perse et Napoléon " remodeler " l'Europe , c'est ouvrir les yeux même aux dirigeants les plus aveugles. Mais cela ne révèle pas encore la nature psychobiologique, donc masquée, de toute politique simiohumaine , qui est condamnée à s'exprimer sur le mode schizoïde depuis le Golgotha. Quelle est l'animalité proprement théologisée, donc bipolaire de notre espèce, telle est la seule vraie question, celle qui en appelle à un scanner capable de radiographier le stade actuel de l'évolution de l'encéphale simiohumain.

4 - L'Europe et le monde musulman

Or, cette révolution de la connaissance de nous-mêmes rencontre son plus gigantesque obstacle dans le monde musulman : les fils d'Agar se montrent à la fois accommodants face à la puissance de l'empire américain et fous d'Allah. C'est que l'omnipotence de cette divinité est censée à la fois dépasser celle de Washington et passer de sages arrangements avec la bannière étoilée. A l'image de leur ciel divisé, les fidèles de cette divinité oscillent entre la rage et le fatalisme. Comment décider au coup par coup de la souplesse du créateur ? M. de Villepin a été reçu avec faveur dans les capitales arabes à l'heure où la victoire américaine demeurait douteuse sur le champ de bataille; mais sitôt que la guerre a basculé un instant à l'avantage de l'assaillant, M. Colin Powell a pu s'offrir le luxe d'une tournée de remerciements appuyés dans un monde où le Coran était aussitôt redevenu le complice du vainqueur. Puis, à peine le sort malheureux des armes américaines et l'enlisement du conflit avaient-ils redonné du crédit à la France et à l'Allemagne qu'on a vu Allah repasser précipitamment dans leur camp.

Comment l'Europe arracherait-elle à la domination américaine une masse illettrée et soumise aux verdicts oscillants d'un Allah réputé toujours juste et sage, mais ballotté de ci de là , comme tous les dieux, par l'histoire des hommes qui ont programmé leur caractère et leur complexion? Les peuples ne se réveillent jamais qu'à changer la tête et le langage de leurs idoles ; mais ils ne s'y appliquent que dans les tempêtes, quand la mer démontée menace d'engloutir le navire avec son timonnier. Alors, Moïse , Allah ou Jésus conçoivent un navigateur plus compétent que le précédent, mais qui s'usera à son tour après plusieurs siècles de bons et loyaux services, tellement l'encéphale simiohumain ignore encore que l'univers n'a pas de chef et qu'il est seul à défier la mort.

C'est pourquoi, même en Occident, le masque semi messianique qu'arborent des démocraties sous-informées et en retard d'une véritable anthropologie critique demeure la source principale de leur cécité face à la stratégie théo-politique de l'Amérique. Dans l'état actuel de son évolution, le cerveau simiohumain se trouve si irrémédiablement divisé sur toute la planète entre des mondes imaginaires et une histoire politique dichotomisée à son tour par contagion que ce blocage des sciences humaines à l'échelle mondiale entraîne l'incapacité radicale de notre espèce de conquérir un regard de l'extérieur sur l'animalité spécifique des constructions théologiques . L'Amérique de G.W. Bush illustre à l'échelle planétaire la science politique d'un empire livré à l'auto sacralisation mi-lucide, mi-retorse de ses ambitions.

5 - Qui est Al Qaïda ?

Telle est la problématique anthropologique dont la logique impose de se demander si Al Qaida est seulement un mouvement délirant, apocalyptique et sanglant, ou bien s'il nourrit l'embryon d'une réflexion méta-théologique sur le politique, ce qui introduirait une dose de rationalité et de lucidité occidentales dans un combat encore sauvage et cruel de l'Islam contre l'empire américain. Dans ce cas, comment observer sa marche vers une philosophie de la responsabilité intellectuelle sans laquelle il n'y a pas de politique cohérente? Cette organisation meurtrière serait-elle sur le point de légitimer une guerre argumentée, donc efficace pour la dignité d'un monde humilié ? Une réhabilitation partielle de l'assassinat politique par la dialectique serait-elle, sinon acceptable par la communauté européenne, du moins gérable sur un échiquier relativement intellectualisé de la politique? Dans une interview parue dans Le Monde daté du 19 mars, M. de Villepin écrivait: " Il n'y aura pas de sécurité possible si nous ne prenons pas en compte la spécificité du terrorisme, qui est de se nourrir de toutes les crises du monde, de l'humiliation, de l'injustice, de la pauvreté. Il est donc impératif d'apporter des solutions politiques à ces crises. C'est vrai en Irak comme au Proche-Orient. "

Le ministre italien des relations avec l'Europe préconisait, lui aussi, un dialogue tacite avec le spectre d'Al Qaida. Il avait même précédé le Quai d'Orsay pour souligner que la guerre n'était pas un moyen approprié pour " vaincre le terrorisme ". L'attentat de Madrid a rassemblé tous les chefs d'État du Vieux Continent autour de M. Zapatero. On y a assisté aux funérailles de la politique de M. Aznar. Mais dans quelle problématique élaborée de l'Occident pensant Al Qaida a-t-il débarqué, alors que le conflit entre l'empire messianique américain et l'Europe n'est pas encore devenu vraiment cogitant à Paris et à Berlin ? Comment apprendre à cerner les causes du terrorisme si l'arsenal théologique de Washington demeure soustrait à toute analyse anthropologique, parce que la science politique occidentale se trouve tout simplement privée de la connaissance scientifique du genre humain, donc du sceptre intellectuel qui donnerait son assise rationnelle à la lutte contre l'empire américain? Aussi longtemps que l'encéphale de notre espèce ne se trouve pas exposé et bien en vue sur la table des négociations et qu'il demeure un objet inconnu des anthropologues , la politique en est à l'âge de la pierre taillée. Deux cents ans après Kant, on attend encore le Copernic qui placera résolument cet organe au centre du système solaire qu'on appelle la géopolitique.

6 - Analyse anthropologique des sacrifices

Dans un communiqué, Al Qaida a précisé que l'attentat sanglant de Madrid visait exclusivement le quarteron des pays européens asservis à l'empire américain et dont la démission politique avait coûté dix mille morts civils en Irak . La guerre des barbares de la Croix, disait-il n'avait-elle pas été déclarée à l'islam en violation flagrante des fondements vertueux du droit international réputé non seulement régir leurs démocraties supérieurement civilisées, mais servir de blason à leur éthique? Dans son numéro du 22 mars 2004, Marianne titrait :

" Les 24 heures qui ont changé l'Europe : Comment les Espagnols ont sauvé l'Europe et la démocratie ".

En couverture on voyait MM. Aznar, Bush, Blair et Berlusconi. La légende disait: " A qui le tour ? "

Mais si un regard nouveau était sur le point de naître sur la simiohumanité de la politique et si Al Qaïda mettait bel et bien le doigt sur la plaie, allait-on se contenter de ressasser l'expérience multimillénaire qui nous rappelle que la vocation impériale des démocraties est un classique de la science historique? Athènes était devenue non moins conquérante que Sparte sitôt que la domination des mers lui était échue. Depuis 1948, l'Amérique ne se cache pas de la conquérir : le Président Truman avait ouvertement proclamé l'ambition maritime du drapeau de la " liberté du monde ". Au reste, depuis Jules César, tous les conquérants de la terre se présentent en annonciateurs et en apôtres de la liberté et de la justice : le christianisme n'a fait que les couronner de la tiare du ciel.

Aussi serait-il inopérant pour l'Europe en gésine d'une vraie science politique d'invoquer à l'encontre d'Al Qaïda la cruauté de s'en prendre seulement à des victimes civiles: le massacre de populations innocentes est une invention du terrorisme de masse commune au nazisme et aux États-Unis. Cette forme moderne du carnage a commencé en 1940 avec les bombardements de Coventry par la Luftwaffe. Elle s'est poursuivie par la destruction systématique des villes allemandes, dont on sait qu'elles ont été quasiment rasées par l'aviation anglo-américaine à partir de 1943. L' incendie de Dresde au phosphore a servi d'apothéose à ce genre de terrorisme ciblé sur des innocents. La pulvérisation atomique d'Hiroshima et de Nagasaki est intervenue à titre de représailles aveugles contre des populations civiles après que Tokyo eut demandé de capituler en application des dispositions du droit international. Punir le peuple japonais tout entier pour la culpabilité de ses dirigeants était déjà dans la logique d'Al Qaïda à Madrid .

En 1945, des tapis de bombes dites " alliées " et " libératrices " ont transformé en monceaux de ruines des villes normandes désertées depuis plusieurs jours par l'armée allemande battant en retraite sur tout le front après l'échec de l'ultime offensive du général Keitel. Quant au Vietnam, nul n'ignore que ce pays n'est pas près de se remettre de la guerre chimique menée contre la population civile. Après l'attentat du 11 septembre 2001 , Donald Rumsfeld préconisait déjà des attaques aériennes contre l'Irak, " où il y avait davantage de cibles à bombarder qu'en Afghanistan ".

C'est un fait que le terrorisme est devenu une arme intégrée à la notion de stratégie, donc à la science militaire . Il figure sous le nom de code de la guerre en Irak : " Shock and Awe " ( Attaque et Terreur ). Quant aux "frappes ciblées ", dites également " chirugicales ", elles sont lancées à partir d'aéronefs volant au-dessus de 5000m pour le motif nullement humanitaire que l'extermination directe ou " collatérale " de populations innocentes ne doit faire aucune victime parmi les attaquants, alors que le terrorisme de l'Islam est fondé sur un sacrifice religieux d'un type nouveau, celui du martyr volontaire des guerriers que la civilisation japonaise appelle des " kamikaze ". Le droit de la guerre antérieur au christianisme n'est pas loin : on punit le chef ennemi capturé , comme Jules César avait fait périr Vercingétorix dans une geôle romaine, tandis que Vespasien et Titus avaient fait exécuter publiquement le chef des Juifs " rebelles " au cours des cérémonies qui glorifiaient à Rome les généraux victorieux - en l'occurrence, la destruction de la nation juive et l'incendie du temple de Jérusalem.

C'est donc dans son conditionnement par le sacré qu'il importe d'observer la spécificité d'un terrorisme fondé sur la foi islamique et qu'on appelle " le fanatisme " depuis Voltaire. Mais les secrets psychiques des guerriers décidés à conquérir la vie éternelle par l'offrande de leur mort à Allah - toute la théologie chrétienne l'appelle le " sacrifice " suprême - ne sont évidemment accessibles qu'à une anthropologie critique capable de connaître les trois dieux uniques , donc de démonter les ressorts des idoles simiohumaines , ce qui constitue encore une entreprise aussi sacrilège que du temps de Voltaire. Pourquoi cela, sinon parce que le christianisme et fondé sur le sacrifice de la croix, dont la théologie est nécessairement schizoïde à son tour : pour les uns, Jésus a été tué par les Juifs, pour les autres, il s'agit de l'offrande consentie et même expressément désirée de la victime, qui livre son corps à la divinité sur l'autel du Golgotha en échange de l'effacement de la tache du péché originel et du retour définitif du genre humain tout entier dans le paradis de son innocence retrouvée. Deux millénaires de réflexion théologique chrétienne sur la notion de " rachat " illustrent cette tractation pleine de pièges et d'apories précisément aussi insolubles que la dichotomie cérébrale dont la négociation sacrée illustre les embarras.

Par bonheur, depuis le 11 septembre 2001 , la politique mondiale court à bride abattue au secours des sciences humaines tétanisées par leur carence anthropologique . Peut-être un "Connais-toi" apeuré sera-t-il conduit, l'épée dans les reins, aux profanations créatrices sans lesquelles il n'y a pas de fécondation de l'intelligence transanimale. Il faut donc commencer par rappeler que le suicide religieux de type guerrier est une invention chrétienne et qu'il a succédé ou renforcé le sacrifice patriotique des Romains.

" Si le Créateur trouve une joie si parfaite à mourir pour sa créature, quel contentement doit éprouver la créature de mourir pour son Créateur .(…) Regardez ces bienheureux soldats du Sauveur, avec quelle contenance ils allaient se présenter au supplice . Une sainte et divine joie éclatait dans leurs yeux et sur leurs visages, par je ne sais quelle ardeur plus qu'humaine qui étonnait tous les spectateurs. C'est qu'ils considéraient en esprit ces torrents du sang de Jésus, qui se débordaient sur leurs âmes par une inondation merveilleuse. "

(Bossuet, Panégyrique de saint François d'Assise, La Pléiade, p. 278-279)

Bossuet rappelle que saint François s'y est exercé jusqu'à y atteindre l'excellence et qu'il n'a dû la vie sauve qu'à l'admiration des musulmans pour ses insultes à leur divinité.

" Il passe en Asie, en Afrique, partout où il pense que la haine soit la plus échauffée contre le nom de Jésus . Il prêche hautement à ces peuples la gloire de l'Évangile ; il découvre les impostures de Mahomet, leur faux prophètes. Quoi ! ces reproches si véhéments n'animent pas ces barbares contre le généreux François ? Au contraire, ils admirent son zèle infatigable, sa fermeté invincible, ce prodigieux mépris de toutes les choses du monde : ils lui rendent mille sortes d'honneurs. François, indigné de se voir ainsi respecté par les ennemis de son Maître, recommence ses invectives contre leur religion monstrueuse ; mais étrange et merveilleuse insensibilité ! ils ne lui témoignent pas moins de déférence. Et le brave athlète de Jésus-Christ , voyant qu'il ne pouvait mériter qu'ils lui donnassent la mort : Sortons d'ici, mon Frère, disait-il à son compagnon ; fuyons, fuyons bien loin de ces barbares trop humains pour nous, puisque nous ne les pouvons obliger ni à adorer notre Maître, ni à nous persécuter , nous qui sommes ses serviteurs. "

(Bossuet, Panégyrique de saint François d'Assise, Ibid.)

Qui niera que la guerre sainte soit une invention du génie chrétien . Rome l'a brandie tout au long de son histoire - notamment contre les hérésies - et elle n'y a renoncé qu'en raison de l'affaiblissement de la foi des chrétiens.

7 - L'anthropologie critique et la connaissance scientifique de la guerre sainte

Une anthropologie critique dont l'objectif scientifique est de rendre le monde moderne déchiffrable à la science historique et à la politique prend acte, en tout premier lieu, de ce que le cerveau humain baigne toujours et nécessairement dans une identité sociale . Mais pour conduire l'anthropologie critique à une pesée de l'encéphale onirique du genre humain à partir d'un constat aussi universel, donc aussi banal, il faut observer qu'en tous temps et en tous lieux les identités collectives se sont divisées en deux étages soumis à des tensions à la fois distinctes et complémentaires : le moi collectif parqué dans l'enclos des surmois branchés sur le temporel se sépare de l'identité de groupe de type mythologique, laquelle s'hypertrophie dans les trois religions issues du tronc central du judaïsme d'une manière relativement autonome et fort variable au gré des temps et des lieux.

Dans le modèle américain, sitôt que l'identité collective branchée sur les apports multiples, diversifiés et changeants du temporel subit un traumatisme général , la divinité quitte son rôle de renfort tempéré et occasionnel de la vie onirique de la nation et intensifie sur le mode offensif sa puissance proprement politique dans l'arène de l'histoire. Quand l'outrage a fait exploser sa fureur endormie par temps calme, c'est sans perdre un instant que le Dieu d'outre-Atlantique, rudement éperonné par Al Qaïda, endosse l'armure de l' " axe du mal " un peu rouillée depuis 1945 et se précipite dans la bataille que le messianisme de l'Amérique impériale l'appelle à servir les armes à la main au profit de la démocratie mondiale .

Pour décrypter la géopolitique illustrée par l'attentat du 11 septembre 2001 , donc pour comprendre les sources psychobiologiques qui pilotent l'encéphale théologique de l'humanité actuelle, il faut une anthropologie scientifique capable d'observer séparément le tempérament et les réactions des trois idoles entre lesquelles le monothéisme s'est scindé à l'échelle de la planète - Jahvé , Allah et le dieu triphasé de la Croix - ce qui exige des radiographies politiques de leurs théologies respectives , donc un décorticage serré de la logique interne qui commande le caractère de chacune de ces divinités.

Pour y parvenir, il faut savoir que le centre de commandement, mais aussi le centre névralgique de tout dieu unique est son degré de puissance politique, donc de souveraineté. Dans le christianisme, l'omnipotence de l'idole est devenue colossale avec saint Augustin pour se trouver ensuite habilement assagie et adaptée au terrain par la prudence de la théologie de Rome. Enfin Molina, la bête noire de Pascal, a résolument encadré l'absolu : le premier, l'ordre de saint Ignace a compris qu'un Dieu tout puissant devient nécessairement un tyran, parce que son despotisme, s'il n'est pas tempéré par le saint jésuitisme que réclame toute politique, ne saurait laisser à la créature la liberté de pécher ou de se sanctifier à son aise. Or, cette liberté-là est exigée par tous les États du monde - sinon comment fonderait-on la responsabilité civile et pénale des croyants sur une dose bien calculée de libre arbitre ? On sait que cette aporie est fatalement inhérente à la construction psychogénétique de toute idole. Elle a marqué l'histoire entière du christianisme de son sceau. Elle a connu une recrudescence de son intensité avec Luther et surtout avec Calvin, dont la théologie de la puissance sans frein de la divinité a fini par dissoudre son Église. Les idoles sont des machines politiques dont le réglage de leur autorité et de leur puissance sur la terre constitue en quelque sorte la clé de contact de leur moteur ; et ce moteur n'est autre que le fondement de l'ordre public qu'est un statut négocié de la liberté du croyant.

Or, Allah réagit tout autrement à son humiliation politique que Jahvé ou le Dieu de l'Amérique, et cela précisément en raison du degré intense et quasi demeuré augustinien de sa puissance, donc de la dépendance absolue du sujet à son égard. A l'opposé des deux autres idoles, dont le caractère et les dispositions politiques ont été sans cesse modulées et remodulées à l'école de l'histoire, l'idole de l'Islam est censée dotée d'une omnipotence si invincible que rien ne saurait lui arriver de désastreux ou de menaçant pour la survie de ses adorateurs et pour la sienne. Alors que l'Occident dispose d'une minorité intellectuelle informée de ce que tous les dieux sont mortels et que leur longévité variable ne les délivre pas de partager en fin de parcours le sort de leurs inventeurs, les adeptes du Coran, en revanche, croient que les pires catastrophes dont leur religion est frappée bénéficient en secret de l'acquiescement anticipé de l'idole et témoignent seulement de l'insondable profondeur de la sagesse de leur Dieu. Il en résulte que plus l'idole subit de revers, plus ses fidèles se blottissent auprès d'elle et trouvent un réconfort infini à fortifier leur foi dans les épreuves, certes spectaculaires, mais toujours seulement apparentes.

Il est révélateur que, dans un premier temps, l'évolution de l'idole de la Croix et de celle de l'Islam aient été parallèles : le Dieu des chrétiens, lui aussi, est devenu omnipotent à l'épreuve des désastres qui ont frappé l'empire d'Énée . Les élites romaines s'étaient laissé convaincre de ce que la divinité du Golgotha protègerait plus efficacement les fils de la Louve que les dieux fatigués de l'Olympe. Or l'invasion des barbares avait démontré tout le contraire. Vingt ans durant, saint Augustin s'était appliqué à réarmer de pied en cap un ciel en pleine déconfiture. Pour retarder son enlisement, il fallait le rebâtir et le fortifier à l'école même des désastres politiques spectaculaires dont il subissait inexorablement la loi, ce qui a engendré pour des siècles un christianisme miné de l'intérieur par un ciel rendu passif par les mystères impénétrables de la grâce et contre le relâchement duquel la théologie romaine allait lutter pied à pied .

La " compagnie " du général saint Ignace a redonné un instant au créateur l'allure guerrière des premiers âges de son règne, celle dont il avait fait étalage sur les champs de bataille avant saint Ambroise ; mais en profondeur, jamais le christianisme ne s'est remis du sac de Rome par les barbares en 410. Allah, en revanche, a été soumis avec six siècles de retard sur son prédécesseur à l'intensification théologique de son omnipotence politique à la suite de son retrait désastreux d'Espagne, qui fut l'équivalent, pour cette divinité, des revers de Rome livrée l'invasion des Goths et des Vandales. Puis l'empire ottoman n'a pas suffi à lui redonner ses anciennes couleurs. De plus l'Islam n'a pas connu la montée en puissance des sciences exactes, alors qu'il avait fait connaître Aristote et Euclide à une Europe enténébrée. D'Érasme à Freud , ce sont les fils de Copernic qui ont pris le relais de la sape de l'idole trinitaire. Du coup, Allah est demeuré l'otage d'une théologie de son omnipotence qui, paradoxalement, rend ses fidèles aussi soumis et assujettis au couperet de l'histoire que les disciples de saint Augustin.

Il résulte du destin originellement parallèle, puis disjoint , des dieux uniques que les cohortes d'Allah , loin de s'étoffer dans les malheurs d'aujourd'hui, comme on se l'imagine bien à tort en Occident, se raréfient à l'extrême et deviennent si tragiquement minoritaires face à la résignation religieuse des masses que seul le sacrifice suprême de quelques martyrs le maintiennent en selle. Si l'on ne comprend pas ce type de rabougrissement interne des idoles sous les dehors rugissants qu'elles continuent de se donner, on ne saurait accéder à l'analyse anthropologique de la théologie d'Al Qaida , qui est condamné à durcir ses phalanges guerrières en raison même des échecs répétés d'un Allah réduit à la portion congrue sur le terrain de l'histoire réelle, puisque l'adoration aveugle de ses fidèles et leur culte inconditionnel pour son omnipotence théorique les conduit, en réalité, à la débandade politique. C'est un Allah changé en peau de chagrin qui contraint ses derniers défenseurs à l'héroïsme pathétique de ses phalanges suicidaires.

Si la surpuissance accordée à Allah par ses théologiens alimente désormais la passivité politique des masses musulmanes, elle arme le Dieu américain en retour. Une divinité qui n'est plus contrainte de sauter sur son cheval et de frapper d'estoc et de taille charge piteusement ses héros de se faire exploser afin de démontrer qu'elle n'est pas trépassée. Mais qu'est-ce qu'un général qui ne peut plus compter que sur des désespérés ? Rien de plus captieux qu'un Dieu qui laisse pourrir ses classes dirigeantes dans un fatalisme de l'échec. Un journal d'Alger, El Watan, écrit le 29 mars 2004 :

" La lâcheté et la soumission des dirigeants arabes au plus fort n'a plus de limites. Pour ne pas déplaire au maître et tuteur américain, ils ont décidé de reporter sine die le sommet prévu les 28 et 29 mars à Tunis et de le tenir... au Caire. Pourtant, il y a urgence. La maison arabe brûle. Israël a décidé d'alimenter la violence en Cisjordanie et à Ghaza en assassinant le chef du Hamas, Cheikh Yassine, début d'une nouvelle offensive qui s'apparente à une épuration ethnique et à la liquidation physique du plus grand nombre de Palestiniens. En outre, un autre pays arabe, l'Irak, est colonisé en violation du droit international par une coalition dirigée par les Etats-Unis. "

En vérité, une idole ne fonctionne qu'un siècle ou deux - le temps, pour elle, de se mettre à la tête de ses troupes et de partager avec elles les risques de la guerre. C'est ce qu'ont fait Jahvé et le Dieu de la Croix, mais seulement jusqu'à saint Ambroise, le maître de saint Augustin. Le Dieu des croisades est déjà tardif: un créateur qui ne lève ses troupes et qui ne combat du haut de son destrier que pour reconquérir le tombeau de son fils enseveli depuis un millénaire a quitté l'histoire des armes pour se couvrir d'un linceul. Il faudra attendre l'offensive des protestants moqueurs de la messe et leur mépris pour le prodige de donner à boire et à manger le sang et la chair d'un Dieu pour faire endosser la cote de maille au Jésuite Molina, dont j'ai déjà rappelé qu'il est allé tout droit au cœur du problème : pour réarmer la divinité, c'était le mythe de son omnipotence qu'il fallait réduire à merci ; et, pour cela, il fallait réhabiliter le libre-arbitre du croyant face à une théodicée qui conduisait les États et les fidèles à la léthargie politique.

Al Qaïda est en panne d'un Molina : il ne sait comment se fabriquer une théologie réduite à armer la garde rapprochée de l'idole, faute de Jésuites capables d'exacerber la liberté des fidèles et de leur faire tirer l'épée du fourreau autrement qu'en faisant exploser une phalange de martyrs aux côtés d'une divinité décaparaçonnée. Quel contraste avec l'idole américaine, qui met des armes à feu entre les mains des G.I. et relève le défi à sa gloire à brandir le poignard de la démocratie mondialisée! C'est que l'empire américain est à la fois le fils de Calvin et de saint Ignace. Une science anthropologique distanciée de son objet et capable d'observer de l'extérieur le fonctionnement du cerveau d'une espèce dédoublée par des théologies est condamnée à conquérir une connaissance rationnelle de la complexion psychogénétique des trois idoles entre lesquelles se partage l'encéphale actuel du monde - Jahvé , Allah et le Dieu des chrétiens. Ce dernier est le seul du trio à se présenter sous des vêtements et des couleurs différents à Rome, à Genève et à Washington .

8 - Les intellectuels en retard d'une anthropologie

A quelles conditions une Europe en voie de conquérir une connaissance anthropologique de l'espèce humaine et des modulations théologiques qui caractérisent son identité onirique se rendra-t-elle lucide à l'égard de l'empire américain et du type de cerveau qui pilote sa politique à l'échelle du monde ? Pour l'instant, la Vieux Monde ne dispose encore en rien des intellectuels en mesure d'analyser l'étroite conjonction entre l'avenir cérébral et l'avenir politique que requiert la survie de la civilisation de la raison . Soixante ans après la capitulation du nazisme et quinze ans après la chute du mur de Berlin, les intellectuels occidentaux passent encore par le moule de leur auto-béatification idéaliste. Mais comment l'ignorance semi volontaire des enfants de chœur de la raison continuerait-elle de nourrir leur sainteté politique s'il faut lever les yeux au ciel et joindre les mains par la prière aux idéalités de la démocratie pour mieux détourner le regard du cynisme connaturel aux empires d'hier, d'aujourd'hui et de demain?

En vérité, deux révolutions ont marqué l'entrée de l'Occident pensant dans une réflexion sur les origines animales du genre humain : celle de Darwin et celle de Freud. D'Érasme à Voltaire et de Montaigne à Freud, comment l'intellectuel européen aurait-il acquis les connaissances qui l'auraient empêché d'exercer sa vocation d'évangéliste d'une fausse universalité? Pour se changer en observateur des racines zoologiques de notre espèce , il faut une anthropologie en mesure de profaner les alibis angéliques de la politique simiohumaine ; et pour faire progresser une raison ambitieuse d'esquisser les contours d'une civilisation de l'intelligence, il faut des observateurs capables d'observer les Don Quichotte de leurs illusions.

9 - Les démocraties et l'avenir de l'intelligence

La question est désormais de savoir si les démocraties n'ouvrent les yeux sur le monde réel que sous les bombes et si la politique européenne échappera à la honte et à l'outrage de ne s'être éveillée face à l'empire américain que sous la menace d'Al Qaida. Car il faut bien avouer qu'il a fallu le coup de force de Pearl Harbour pour réveiller le peuple américain, le coup de semonce des attentats de Munich pour apprendre au monde éberlué qu'il existait des Palestiniens sur le globe terrestre, le cataclysme de l'holocauste pour que l'Europe découvrît l'ampleur de l'antisémitisme nazi, les charniers des goulags soviétiques pour dessiller les yeux des intellectuels marxistes de France et de Navarre. Les cœurs vibrants de leurs supplications aux idéalités passent au large de l'histoire.

L'anthropologie critique en appelle aux esprits d'aplomb dans l'ordre politique. Les cordes de leur harpe ne sont pas celles des espérances de l'humanisme de la Renaissance, mais celles d'une Renaissance qui se demandera quelle est la simiohumanité propre aux trois dieux uniques . N'est-elle pas de régner sur des vassaux ? Les peuples les plus pieux ne sont-ils pas agenouillés aussi bien devant leur maître sur la terre que devant leurs souverains dans le ciel ? Ces deux prosternements ne sont-ils pas parallèles depuis des siècles ? Comment se fait-il que l'Amérique se déclare libre aux côtés d'un Dieu qu'elle mobilise hardiment et qu'elle place à la tête de ses armées pour la défense des intérêts qu'elle partage ouvertement avec son souverain dans le ciel ? Comment se fait-il que ce sont les nations les plus dévotes de l'Europe qui acceptent le plus passivement la domination du Nouveau Monde ? Cette Europe-là, ne découvrira-t-elle donc que sous les bombes d'Al Qaïda qu'elle demeure vassalisée par un quadrillage serré de garnisons américaines installées sur tout son territoire? La conquête de l'Irak n'a-t-elle pas démontré que cette guerre n'aurait pas été possible si le matériel et les troupes du Nouveau Monde n'avaient été acheminés par l'Europe ? Mais qui ose seulement soulever la question de la vassalisation irrémédiable sur le long terme d'un Continent placé à titre perpétuel et tout entier - la France exceptée - sous le commandement d'un général américain ? Qu'est-ce que des nations occupées en temps de paix par des troupes étrangères? Le Général de Gaulle voulait libérer l'Europe de l'empire américain ; mais non seulement il n'y a pas réussi , mais cette occupation a pris une dimension politique entièrement nouvelle depuis qu'elle sert de base arrière à l'expansion de l'empire d'outre-Atlantique.

10 - L'Europe de demain

Al Qaida se persuade que les Européens seraient devenus craintifs, tremblants et asservis de l'intérieur. Et pourtant, après six décennies d'auto domestication larvée, comment le continent de Descartes, de Galilée et de Copernic continuerait-il de se cacher la tête dans le sable ? Comment une ruse théologique américaine serait-elle à la mesure du génie de la civilisation de Cervantès et de Freud, de Darwin et de Pascal, de Molière le rieur et de Shakespeare le tragique, alors que nous commençons de peser l'encéphale des trois dieux uniques et de découvrir que les idoles sont les poupées de son de l'humanité ?

Espérons qu'à la suite de l'électrochoc du 11 mars, les dirigeants européens continueront de retrouver une franchise qu'ils avaient perdue, espérons que le débarquement de la loyauté espagnole nourrira longtemps le séisme de l'espérance au sein de l'élite politique du Vieux Monde . D'aucuns ne se sont-ils pas tout subitement souvenus de ce que le réveil du fanatisme de l'Islam était un chef-œuvre d'opportunité diplomatique des États-Unis, qui avaient consacré toutes les forces de la CIA à mobiliser Allah contre l'Union soviétique en Afghanistan ?

De même que l'antiquité avait observé l'orgueil de l'humilité sous les trous du manteau de Diogène, on commence d'observer les idéaux impériaux d'une mythologie orgueilleuse des droits de l'homme sous la chasuble trouée de la démocratie américaine. Et voici que l'Espagne profane les masques et les autels. Martial , Pétrone, Juvénal , Hadrien, Titus, Vespasien , Trajan, tous des Espagnols, tous des guerriers sur le sable des arènes que l'on appelle, là-bas, " el tereno de verdad ", la terre de vérité! Puisque l'idée que le suicide nucléaire n'est pas une solution stratégique s'est infiltrée jusque sous notre calotte crânienne, ne pouvons-nous espérer une prochaine enjambée de notre intelligence ?

Le 1er avril 2004