Quand
des questions de méthode ne sont pas examinées dans la lumière
qui les éclaire, une clarification sévère de leur vocabulaire
suffit à dissiper les brumes des malentendus artificiels.
Les
considérations qui suivent traitent du naufrage du droit international
au profit de l'empire américain, puis des formes barbares des
conflits armés qui résultent de ce désastre, puis de la radiographie
des théologies et enfin de la connaissance scientifique des fondements
psychobiologiques de la guerre sainte.
L'anthropologie critique compare les systèmes d'allumage et le
moteur des divinités ; elle explique l'évolution interne des idoles
et leur comportement sur le terrain. L'histoire du monde ne peut
plus être comprise sans une pesée du cerveau de notre espèce et
des causes de la scission interne de cet organe entre le réel
et des mondes imaginaires. Si l'Europe de la connaissance n'y
parvient pas, l'attentat de Madrid demeurera aussi indéchiffrable
à la science politique que celui du 11 septembre. Pour la première
fois, l'avenir du monde dépend d'une révolution du "Connais-toi"
.
1
- Qu'est-ce qu'un empire ?
2
- Qu'est-ce que la théopolitique ?
3 - Qu'est-ce qu'une idole ?
4
- L'Europe et le monde musulman
5
- Qui est Al Qaïda ?
6
- Analyse anthropologique des sacrifices
7
- L'anthropologie critique et la connaissance scientifique
de la guerre sainte
8
- Les intellectuels en retard d'une anthropologie
9
- Les démocraties et l'avenir de l'intelligence
10
- L'Europe de demain
1
- Qu'est-ce qu'un empire ? 
Le principal obstacle que le Vieux Continent rencontre sur le
chemin de la reconquête de sa souveraineté est la difficulté d'expliquer
à des gouvernants issus du suffrage universel - dont Platon expliquait
déjà qu'ils n'ont ni la formation, ni la tournure d'esprit qui
appartient aux chefs d'État - les moyens et les objectifs qui
commandent l'expansion des empires en général et dont l'empire
américain ne fournit qu'un modèle moderne. M. Zapatero avait prononcé
une phrase qui avait paru décisive, tellement elle paraissait
simple et évidente à l'opinion publique dans toutes les démocraties
: "On ne combat pas le terrorisme par la guerre". Mais,
aux yeux des connaisseurs, ce rappel au bon sens populaire ne
faisait que perpétuer l'oubli du vrai débat : à savoir que le
coup de force des États-Unis en Irak avait été accompli à la faveur,
si je puis dire, de l'émoi et de l'ignorance des foules, ce qui
a conduit le monde au spectacle de l'enterrement pur et simple
du droit international - ce dont les juristes américains eux-mêmes
ont pris acte en ces termes :
"
L'Association Américaine de Juristes et la sous-Commission
des droits de l'homme de l'ONU CETIM (Centre Europe Tiers
Monde) condamnent tous les protagonistes du vote de la résolution
1483 et arrivent à la conclusion que la querelle entre les
grandes puissances à la veille de l'agression contre l'Irak
n'a pas été déterminée par les principes, mais par le souci
du partage du butin. Et que maintenant a été rétablie la
solidarité parmi elles sur la base de la reconnaissance
du rôle hégémonique des Etats-Unis dans cette nouvelle Sainte
Alliance contre les peuples - le G8 - autour de "valeurs
communes" telles que la loi du plus fort, le colonialisme,
le néocolonialisme et le total mépris des principes fondamentaux
du droit international, y compris les droits civils, politiques,
économiques, sociaux et culturels et le droit international
humanitaire. "
Soixante
ans après le suicide de Hitler et cinquante ans après la mort
de Staline , il faut prendre acte de ce que ce désastre ne recueille
pas aujourd'hui le même consentement et ne déclenche pas les mêmes
applaudissements que le nazisme et le communisme s'ils avaient
triomphé en leur temps, parce que la complicité des dirigeants
des nations vassalisées par l'empire n'entraîne ni celle des juristes
professionnels, ni celle des intellectuels aux yeux dessillés.
Ceux-là arment la raison du bistouri de la logique et conduisent
la méthode d'une main ferme. Le Conseil de Sécurité a déclaré
que si un crime de droit commun était imputable à une personne
privée ou à un gang, mais avait le tort de léser les intérêts
politiques du souverain de la terre, il se métamorphoserait en
un " acte de guerre " et ressortirait à la responsabilité
de l'État dont le criminel serait ressortissant. Est-il un seul
juriste qui l'admette ?
Cette
folie n'avait d'autre finalité que de paraître légitimer l'entrée
en guerre des États-Unis contre des nations et contre leurs dirigeants
censés être devenus coupables par contagion ou suspectés d'avoir
donné asile aux auteurs du forfait. Socrate disait que l'ignorance
est la source de tous les maux . Cette vérité régit également
l'irrationalité des relations entre les nations, à cette différence
près que les classes dirigeantes des démocraties peuvent faciliter
leur élection à feindre de partager l'ignorance de leurs électeurs.
La logique enseigne que si l'ignorance se change en sceptre de
la raison sitôt qu'elle s'est rendue majoritaire, il n'y a plus
de vérité dans l'ordre politique et l'action publique sombre nécessairement
dans l'incohérence.
La logique et la raison sont donc des frères siamois. La première
déclare qu'aucun pays souverain et aucun peuple ne peuvent , en
tant que tels, être jugés responsables sur la scène internationale
d'un crime commis par l'un ou par plusieurs de leurs ressortissants,
même motivés par des objectifs politiques, mais organisés en une
bande de malfaiteurs de droit commun ; la seconde enchaîne à constater
que l'Europe asservie a donné à la bannière étoilée l'autorisation
écrite de se ruer sur tout le Moyen Orient . La logique reprend
la parole pour souligner que l'attentat du 11 septembre 2001 devenait
un levier beaucoup plus puissant de l'expansion sans limite de
l'empire américain que la victoire de 1945, puisqu'il validait
en apparence la poursuite des " États voyous " sur toute
la terre. Son frère, la raison prend acte de ce que le véritable
acte de baptême de ce totalitarisme international n'est autre
que sa pseudo légitimation par l'ONU à la suite de l'effondrement
de deux tours à Manhattan.
Puis,
la méthode regarde autour d'elle : son œil s'ouvre-t-il sur un
paysage nouveau ? Elle prend acte de ce qu'un coup d'éventail
du Bey d'Alger à notre ambassadeur avait permis à la France du
XIXe siècle de partir à la conquête de l'Afrique du Nord - mais
elle se souvient de ce qu'un Bey et un ambassadeur bénéficient
du statut juridique que leur confère le " droit des gens ",
donc des " gentes " - les nations en latin. Elle sait que
le " droit des gens " n'est qu'une autre appellation du
droit international public. La logique se demande ce qui va se
passer si l'ignorance ou la complicité des dirigeants démocratiques
promeut la lettre du " droit positif " au rang de jurisconsulte.
La raison lui répond qu'un crime de droit commun se changera non
seulement en un crime politique, mais en un blanc-seing accordé
à la bannière étoilée, laquelle se proclamera habilitée à pourchasser
les coupables potentiels sur toutes les routes du monde qui conduisent
aux champs pétrolifères. Mais du coup, il faudra écrire noir sur
blanc que toute action publique ou privée fondée sur le droit
écrit sera interdite.
C'est
ce que Washington a fait quelques heures après l'adoption par
l'ONU de la résolution 1483 en signant
l'Executive Order 13303 selon lequel
" tous les pétroles et produits pétroliers irakiens, et les
intérêts qui y sont liés " appartiennent
aux entreprises des USA et que "n'importe
quelle décision, jugement, décret, privilège, exécution, ajout
ou tout autre processus juridique sont interdits, et seront
tenus pour nuls ".
Dans le dialogue entre la logique et la raison, toutes deux continuent
à faire chorus pour dire à la méthode : " Prends garde à toi :
nous sommes les deux boussoles qui t'avertissent que ton chemin
ne te conduit pas à la caverne d'Ali-Baba où les sources d'énergie
de l'univers se métamorphoseraient en trésors au profit d'un empire
prédateur. Si tu te trompes de route, la France et l'Europe iront-elles
faire main basse sur l'émirat de Dubaï ? Ne demanderont-elles
pas à l'ONU de les autoriser à y envoyer des troupes afin d'y
traquer et d'y capturer un gang maffieux qui y cache sûrement
ses capitaux et qui pourrait opérer à Paris ou à Berlin ? Et puis,
l'alliance des juristes avec les philosophes remonte à Cicéron.
Attends-toi à voir Descartes se dresser dans les décombres de
l'Europe , son Discours de la méthode à la main et s'écrier
: " Que vois-je ? La scolastique est de retour ! Scolastique,
votre " droit d'ingérence ", scolastique, la vertu dormitive
dont votre église nourrit le Moyen Âge de votre politique ! "
La raison cartésienne enseigne que la phrase de M. Zapatero, "
on ne combat pas le terrorisme par la guerre ", doit échapper
à une interprétation théologisante. La nouvelle Renaissance de
l'Europe fuit l'édulcoration vertueuse de l'histoire racontée
aux enfants. Elle enseigne que la véritable immoralité est de
fermer les yeux sur les causes de la perversion du droit international
au profit de la scolastique de l'empire américain. Car elles sont
immenses et irréparables, les conséquences du renversement de
la définition même de la " guerre légitime ". Que vaut
une protestation indignée contre un attentat si elle sort de la
bouche d'une Europe toute tremblante devant le géant blessé de
Manhattan ? Pourquoi n'osez-vous dénoncer un coup de force contre
le droit international ? Pourquoi ouvrez-vous toute grande la
brèche dans laquelle les États-Unis vont introduire la machinerie
entière de leur théopolitique ? Vous vous apitoyez en apparence
sur les victimes du 11 septembre 2001 ; mais tout le monde voit
bien que votre grand cœur vous permet de briser le vase de Soisson
du droit international.
2
- Qu'est-ce que la théopolitique ? 
Sans un renversement préalable et radical des fondements mêmes
du droit international , il demeurait bien impossible de jamais
métamorphoser la " guerre " contre Ben Laden en une croisade
mondiale du messianisme des démocraties contre " LE MAL "
et de présenter les conquêtes territoriales qu'exigeait l'expansion
d'un empire sous le masque d'une théologie du salut de l'univers
. Dès lors que l'horreur d'un attentat meurtrier contre deux tours
pleines de monde légitimait une "guerre mondiale " contre
un terrorisme mythifié, c'était l'absurdité d'une campagne militaire
contre le nouveau Lucifer qu'il fallait tenter de légitimer avec
le renfort du vieux manichéisme ressuscité et porté sur les fonts
baptismaux des démocraties. La destruction du droit international
au nom même des idéaux de 1789, voilà un exploit politique qui
ne pouvait se trouver caché à tous les regards que sous le voile
d'une nouvelle évangélisation messianique de l'univers : il y
fallait une conscience morale théologisée sous les traits d'un
rédemptionnisme de la liberté.
Mais il se trouve que toute mystique politique est ambidextre
: elle joue nécessairement sur deux versants de ses feintes, ce
qui en appelle à une demi lucidité, donc à un mélange de la candeur
avec la ruse. Cette dichotomie cérébrale est à la fois native
et apprise, donc modifiable. Le propre de la simiohumanité semi
imposée et semi voulue qui caractérise le " libre arbitre
" d'un être en voyage entre deux espèces est précisément de se
montrer à la fois viscéralement innocente et viscéralement réaliste.
Pour un animal bifide, toute guerre est semi onirique: elle permet
à son encéphale scindé entre la naïveté et le cynisme de transformer
un attentat biphasé en un instrument sans égal de la conquête
religieuse du monde , donc en l'arme d'une " rédemption "
délirante.
L'anthropologie
critique observe la panne cérébrale dont souffre à titre héréditaire
une espèce devenue bipolaire au cours de son évasion partielle
de la zoologie. Elle constate que les élites politiques européennes
sont demeurées, elles aussi, biphasées, donc mi-idéalistes, mi-averties
et qu'elles oscillent entre la damnation et le salut. Elles ignorent
donc à leur tour une évidence politique de première grandeur :
à savoir que la question réelle n'est pas celle de l'efficacité
physique du combat sur le terrain contre un terrorisme mythique
et habilement universalisé par les théologiens de Washington,
mais celle de l'efficacité du combat de l'intelligence critique
européenne contre un empire habile à transformer sa volonté schizoïde
de conquête de la terre entière en une croisade sans fin pour
la " Justice". Ce n'est évidemment pas sans motivations
observables au microscope électronique d'une anthropologie digne
de ce nom que la terre entière est censée menacée par un terrorisme
proclamé aussi aveugle et maléfique que les entreprises du Démon.
Le terrorisme habilement mis sur les épaules de Satan, qui d'autre
en alimente sans relâche le feu sous les marmites de l'enfer,
sinon une Amérique qui en nourrit ses ambitions ?
Comment
ce cercle vicieux fonctionnerait-il s'il ne renvoyait à la psychogénétique
qui régit une espèce dichotomisée, donc scindée entre le monde
et le songe, puisqu'un regard transkantien sur son mécanisme interne
est désormais accessible à une intelligence imperceptiblement
transanimale ? Ce regard porte sur les proies de la rentabilité
des "catégories de l'entendement " recensées par le philosophe
de Königsberg, donc sur l'analyse de la psychobiologie de la conquête
qui régit les a priori de la logique d'Aristote et qui
les métamorphose en une parole du monde, donc en signifiants humains
dont le cosmos serait le proférateur en chef. Quoique devenu biface,
notre encéphale est capable d'observer que tout tyran affecte
de combattre la tyrannie qu'il s'applique pourtant, et dans le
même temps, à faire prospérer pour la simple raison qu'il en tire
un bénéfice illimité. Si le despotisme est à lui-même le pain
quotidien de son autobénédiction permanente, c'est évidemment
parce que son cynisme n'est qu'à demi conscient. De même que le
feu est à lui-même l'empire sans frontières de l'incendie perpétuel
qui le propage, tout empire voit dans les résistances qu'il rencontre
l'hostie qui suralimente l'évangélisme dont se pare sa propre
voracité.
Naturellement,
la littérature classique est la corne d'abondance d'un savoir
dont elle ignore la signification anthropologique , faute de problématique
de l'évolution de l'encéphale simiohumain. Un Scythe dit à Alexandre
dans Quinte-Curce :
"
Tu te vantes de courir à la poursuite de bandits, mais pour
tous les peuples que tu as conquis, c'est toi le bandit."
(Histoires, Livre VII, chap. 8)
L'ambition n'est jamais rassasiée :
" Ta satiété exaspère ta faim, de sorte que plus tu possèdes,
plus s'exacerbe ton désir de ce que tu n'as pas. " (Histoires,
Livre VII, chap. 8)
Depuis lors, les messianismes juif, musulman et chrétien ont changé
la soif de conquête en flammes d'un apostolat dont l'Amérique
conquérante voudrait bien prendre la relève au nom de la démocratie.
C'est pourquoi, trois ans après l'attentat du 11 septembre 2001
, le Président Bush, craignant de capturer Ben Laden, s'est hâté
de proclamer que, dans ce cas, " la lutte contre le terrorisme"
ne s'arrêterait pas.
3
- Qu'est-ce qu'une idole ? 
Pour
la diplomatie française, la difficulté est d'expliquer aux chefs
d'État de l'Union que l'impératif absolu de toute politique de
l'Europe, de la Chine, de la Russie, demain du Japon, de l'Inde,
de l'Amérique du Sud et de l'Afrique est de faire obstacle à la
montée en puissance d'un empire aux visées beaucoup plus tentaculaires
que celui dont rêvaient Hitler ou Staline, parce que, par définition,
le messianisme ne connaît pas de frontières, puisqu'il se met
à l'école d'un absolu inaccessible. Alexandre invoquait sa " fortune
" et " sa soif de gloire ", parce que l'humanité n'avait
pas encore découvert le masque sacré qu'arboreront les guerriers
du salut du monde.
Mais, une seconde difficulté, non moins " théologique "
que la première se présente à l'Europe de la raison politique
et à la France, celle de faire comprendre aux démocraties alliées
que la défense d'un droit international éthéré, donc l'appel à
une ONU réputée séraphique est une arme aussi illusoire que la
théologie qui l'inspire, parce qu'aucune éthique piégée d'avance
par le mythe de son universalité n'est armée pour lutter contre
l'expansion pseudo angélique, donc illimitée de la Rome des démocraties.
L'histoire n'est pas pacifiste et elle n'est pas près de le devenir.
Depuis que le monde est monde, il n'existe que des formes inégalement
civilisées de la volonté d'expansion qui inspire les États. Que
serait une théologie ailée? Il est bien impossible d'en construire
une sur ce modèle. Aux yeux de l'Europe, le Dieu de l'Amérique
est demeuré un rustre, mais il y deux millénaires que le Dieu
des chrétiens hume le sanglant brouet des damnés que le diable
lui concocte dans ses marmites souterraines. Les trois monothéismes
ne sont pas près d'adorer un souverain aux plus fines narines.
L'empire
américain est le plus redoutable des croisés qui ait paru sur
la terre depuis que Charles Quint rêvait de fonder un empire mondial
sur le catholicisme, parce qu'à l'apposé de Hitler et de Staline,
Washington endosse une chasuble dont le tissu entrecroise les
fils du messianisme démocratique avec le messianisme protestant,
ce qui a permis à John Kerry d'écrire : " Nous ne sommes pas
des Romains ; nous ne voulons pas d'empire. Nous sommes des Américains,
nous croyons en une vision et un héritage qui nous engagent à
défendre les valeurs de la démocratie et la cause des Droits de
l'homme. " Seul un approfondissement de la connaissance anthropologique
de l'origine, de la nature et du destin de l'encéphale d'une espèce
scindée sur ce modèle entre le rêve messianique et le réel peut
répondre à une menace impériale aussi terrifiante que celle dont
les guerriers modernes du salut du monde brandissent l'oriflamme
. Pour la première fois, seul le progrès scientifique dans la
connaissance de l'homme et de sa boîte osseuse est en mesure de
relever le défi politique central d'une époque; pour la première
fois seule une révolution de la lucidité intellectuelle peut placer
au cœur de la politique une question anthropologique que la théologie
croit avoir résolue sans jamais seulement être parvenue à la poser
: " Qu'est-ce qu'une idole ? "
C'est
le blocage cérébral de l'Occident, donc le retard des sciences
humaines à l'échelle mondiale qui réduit le Vieux Monde au silence
devant la signification profonde de l'attentat de Madrid , puisque
ce massacre local est censé ne rien démontrer de plus que la tournure
catastrophique de l'engagement de l'Espagne de M. Aznar dans la
guerre américaine, donc illustrer un fiasco sur le plan seulement
stratégique, alors que le véritable enjeu du vote d'un peuple
révolté est de convertir les États européens à une lucidité politique
capable de transcender le spectacle du désastre d'une guerre locale.
Certes, Washington commence de se démasquer au regard mi-réaliste,
mi-idéaliste de l'homme politique moyen : vouloir " remodeler
" tout le Moyen Orient , comme Alexandre voulait " remodeler
" l'empire perse et Napoléon " remodeler " l'Europe , c'est
ouvrir les yeux même aux dirigeants les plus aveugles. Mais cela
ne révèle pas encore la nature psychobiologique, donc masquée,
de toute politique simiohumaine , qui est condamnée à s'exprimer
sur le mode schizoïde depuis le Golgotha. Quelle est l'animalité
proprement théologisée, donc bipolaire de notre espèce, telle
est la seule vraie question, celle qui en appelle à un scanner
capable de radiographier le stade actuel de l'évolution de l'encéphale
simiohumain.
4
- L'Europe et le monde musulman 
Or, cette révolution de la connaissance de nous-mêmes rencontre
son plus gigantesque obstacle dans le monde musulman : les fils
d'Agar se montrent à la fois accommodants face à la puissance
de l'empire américain et fous d'Allah. C'est que l'omnipotence
de cette divinité est censée à la fois dépasser celle de Washington
et passer de sages arrangements avec la bannière étoilée. A l'image
de leur ciel divisé, les fidèles de cette divinité oscillent entre
la rage et le fatalisme. Comment décider au coup par coup de la
souplesse du créateur ? M. de Villepin a été reçu avec faveur
dans les capitales arabes à l'heure où la victoire américaine
demeurait douteuse sur le champ de bataille; mais sitôt que la
guerre a basculé un instant à l'avantage de l'assaillant, M. Colin
Powell a pu s'offrir le luxe d'une tournée de remerciements appuyés
dans un monde où le Coran était aussitôt redevenu le complice
du vainqueur. Puis, à peine le sort malheureux des armes américaines
et l'enlisement du conflit avaient-ils redonné du crédit à la
France et à l'Allemagne qu'on a vu Allah repasser précipitamment
dans leur camp.
Comment
l'Europe arracherait-elle à la domination américaine une masse
illettrée et soumise aux verdicts oscillants d'un Allah réputé
toujours juste et sage, mais ballotté de ci de là , comme tous
les dieux, par l'histoire des hommes qui ont programmé leur caractère
et leur complexion? Les peuples ne se réveillent jamais qu'à changer
la tête et le langage de leurs idoles ; mais ils ne s'y appliquent
que dans les tempêtes, quand la mer démontée menace d'engloutir
le navire avec son timonnier. Alors, Moïse , Allah ou Jésus conçoivent
un navigateur plus compétent que le précédent, mais qui s'usera
à son tour après plusieurs siècles de bons et loyaux services,
tellement l'encéphale simiohumain ignore encore que l'univers
n'a pas de chef et qu'il est seul à défier la mort.
C'est pourquoi, même en Occident, le masque semi messianique qu'arborent
des démocraties sous-informées et en retard d'une véritable anthropologie
critique demeure la source principale de leur cécité face à la
stratégie théo-politique de l'Amérique. Dans l'état actuel de
son évolution, le cerveau simiohumain se trouve si irrémédiablement
divisé sur toute la planète entre des mondes imaginaires et une
histoire politique dichotomisée à son tour par contagion que ce
blocage des sciences humaines à l'échelle mondiale entraîne l'incapacité
radicale de notre espèce de conquérir un regard de l'extérieur
sur l'animalité spécifique des constructions théologiques . L'Amérique
de G.W. Bush illustre à l'échelle planétaire la science politique
d'un empire livré à l'auto sacralisation mi-lucide, mi-retorse
de ses ambitions.
5
- Qui est Al Qaïda ? 
Telle est la problématique anthropologique dont la logique impose
de se demander si Al Qaida est seulement un mouvement délirant,
apocalyptique et sanglant, ou bien s'il nourrit l'embryon d'une
réflexion méta-théologique sur le politique, ce qui introduirait
une dose de rationalité et de lucidité occidentales dans un combat
encore sauvage et cruel de l'Islam contre l'empire américain.
Dans ce cas, comment observer sa marche vers une philosophie de
la responsabilité intellectuelle sans laquelle il n'y a pas de
politique cohérente? Cette organisation meurtrière serait-elle
sur le point de légitimer une guerre argumentée, donc efficace
pour la dignité d'un monde humilié ? Une réhabilitation partielle
de l'assassinat politique par la dialectique serait-elle, sinon
acceptable par la communauté européenne, du moins gérable sur
un échiquier relativement intellectualisé de la politique? Dans
une interview parue dans Le Monde daté du 19 mars, M. de
Villepin écrivait: " Il n'y aura pas de sécurité possible si
nous ne prenons pas en compte la spécificité du terrorisme, qui
est de se nourrir de toutes les crises du monde, de l'humiliation,
de l'injustice, de la pauvreté. Il est donc impératif d'apporter
des solutions politiques à ces crises. C'est vrai en Irak comme
au Proche-Orient. "
Le ministre italien des relations avec l'Europe préconisait, lui
aussi, un dialogue tacite avec le spectre d'Al Qaida. Il avait
même précédé le Quai d'Orsay pour souligner que la guerre n'était
pas un moyen approprié pour " vaincre le terrorisme ".
L'attentat de Madrid a rassemblé tous les chefs d'État du Vieux
Continent autour de M. Zapatero. On y a assisté aux funérailles
de la politique de M. Aznar. Mais dans quelle problématique élaborée
de l'Occident pensant Al Qaida a-t-il débarqué, alors que le conflit
entre l'empire messianique américain et l'Europe n'est pas encore
devenu vraiment cogitant à Paris et à Berlin ? Comment apprendre
à cerner les causes du terrorisme si l'arsenal théologique de
Washington demeure soustrait à toute analyse anthropologique,
parce que la science politique occidentale se trouve tout simplement
privée de la connaissance scientifique du genre humain, donc du
sceptre intellectuel qui donnerait son assise rationnelle à la
lutte contre l'empire américain? Aussi longtemps que l'encéphale
de notre espèce ne se trouve pas exposé et bien en vue sur la
table des négociations et qu'il demeure un objet inconnu des anthropologues
, la politique en est à l'âge de la pierre taillée. Deux cents
ans après Kant, on attend encore le Copernic qui placera résolument
cet organe au centre du système solaire qu'on appelle la géopolitique.
6
- Analyse anthropologique des sacrifices 
Dans
un communiqué, Al Qaida a précisé que l'attentat sanglant de Madrid
visait exclusivement le quarteron des pays européens asservis
à l'empire américain et dont la démission politique avait coûté
dix mille morts civils en Irak . La guerre des barbares de la
Croix, disait-il n'avait-elle pas été déclarée à l'islam en violation
flagrante des fondements vertueux du droit international réputé
non seulement régir leurs démocraties supérieurement civilisées,
mais servir de blason à leur éthique? Dans son numéro du 22 mars
2004, Marianne titrait
:
"
Les 24 heures qui ont changé l'Europe
: Comment les Espagnols ont sauvé l'Europe et la démocratie
".
En
couverture on voyait MM. Aznar, Bush, Blair et Berlusconi. La
légende disait: " A qui le tour ? "
Mais si un regard nouveau était sur le point de naître sur la
simiohumanité de la politique et si Al Qaïda mettait bel et bien
le doigt sur la plaie, allait-on se contenter de ressasser l'expérience
multimillénaire qui nous rappelle que la vocation impériale des
démocraties est un classique de la science historique? Athènes
était devenue non moins conquérante que Sparte sitôt que la domination
des mers lui était échue. Depuis 1948, l'Amérique ne se cache
pas de la conquérir : le Président Truman avait ouvertement proclamé
l'ambition maritime du drapeau de la " liberté du monde ".
Au reste, depuis Jules César, tous les conquérants de la terre
se présentent en annonciateurs et en apôtres de la liberté et
de la justice : le christianisme n'a fait que les couronner de
la tiare du ciel.
Aussi
serait-il inopérant pour l'Europe en gésine d'une vraie science
politique d'invoquer à l'encontre d'Al Qaïda la cruauté de s'en
prendre seulement à des victimes civiles: le massacre de populations
innocentes est une invention du terrorisme de masse commune au
nazisme et aux États-Unis. Cette forme moderne du carnage a commencé
en 1940 avec les bombardements de Coventry par la Luftwaffe. Elle
s'est poursuivie par la destruction systématique des villes allemandes,
dont on sait qu'elles ont été quasiment rasées par l'aviation
anglo-américaine à partir de 1943. L' incendie de Dresde au phosphore
a servi d'apothéose à ce genre de terrorisme ciblé sur des innocents.
La pulvérisation atomique d'Hiroshima et de Nagasaki est intervenue
à titre de représailles aveugles contre des populations civiles
après que Tokyo eut demandé de capituler en application des dispositions
du droit international. Punir le peuple japonais tout entier pour
la culpabilité de ses dirigeants était déjà dans la logique d'Al
Qaïda à Madrid .
En 1945, des tapis de bombes dites " alliées " et "
libératrices " ont transformé en monceaux de ruines des villes
normandes désertées depuis plusieurs jours par l'armée allemande
battant en retraite sur tout le front après l'échec de l'ultime
offensive du général Keitel. Quant au Vietnam, nul n'ignore que
ce pays n'est pas près de se remettre de la guerre chimique menée
contre la population civile. Après l'attentat du 11 septembre
2001 , Donald Rumsfeld préconisait déjà des attaques aériennes
contre l'Irak, " où il y avait davantage de cibles à bombarder
qu'en Afghanistan ".
C'est un fait que le terrorisme est devenu une arme intégrée à
la notion de stratégie, donc à la science militaire . Il figure
sous le nom de code de la guerre en Irak : " Shock
and Awe " ( Attaque et Terreur ). Quant aux "frappes
ciblées ", dites également " chirugicales ", elles
sont lancées à partir d'aéronefs volant au-dessus de 5000m pour
le motif nullement humanitaire que l'extermination directe ou
" collatérale " de populations innocentes ne doit faire
aucune victime parmi les attaquants, alors que le terrorisme de
l'Islam est fondé sur un sacrifice religieux d'un type nouveau,
celui du martyr volontaire des guerriers que la civilisation japonaise
appelle des " kamikaze ". Le droit de la guerre antérieur
au christianisme n'est pas loin : on punit le chef ennemi capturé
, comme Jules César avait fait périr Vercingétorix dans une geôle
romaine, tandis que Vespasien et Titus avaient fait exécuter publiquement
le chef des Juifs " rebelles " au cours des cérémonies
qui glorifiaient à Rome les généraux victorieux - en l'occurrence,
la destruction de la nation juive et l'incendie du temple de Jérusalem.
C'est
donc dans son conditionnement par le sacré qu'il importe d'observer
la spécificité d'un terrorisme fondé sur la foi islamique et qu'on
appelle " le fanatisme " depuis Voltaire. Mais les secrets
psychiques des guerriers décidés à conquérir la vie éternelle
par l'offrande de leur mort à Allah - toute la théologie chrétienne
l'appelle le " sacrifice " suprême - ne sont évidemment
accessibles qu'à une anthropologie critique capable de connaître
les trois dieux uniques , donc de démonter les ressorts des idoles
simiohumaines , ce qui constitue encore une entreprise aussi sacrilège
que du temps de Voltaire. Pourquoi cela, sinon parce que le christianisme
et fondé sur le sacrifice de la croix, dont la théologie est nécessairement
schizoïde à son tour : pour les uns, Jésus a été tué par les Juifs,
pour les autres, il s'agit de l'offrande consentie et même expressément
désirée de la victime, qui livre son corps à la divinité sur l'autel
du Golgotha en échange de l'effacement de la tache du péché originel
et du retour définitif du genre humain tout entier dans le paradis
de son innocence retrouvée. Deux millénaires de réflexion théologique
chrétienne sur la notion de " rachat " illustrent cette tractation
pleine de pièges et d'apories précisément aussi insolubles que
la dichotomie cérébrale dont la négociation sacrée illustre les
embarras.
Par
bonheur, depuis le 11 septembre 2001 , la politique mondiale court
à bride abattue au secours des sciences humaines tétanisées par
leur carence anthropologique . Peut-être un "Connais-toi" apeuré
sera-t-il conduit, l'épée dans les reins, aux profanations créatrices
sans lesquelles il n'y a pas de fécondation de l'intelligence
transanimale. Il faut donc commencer par rappeler que le suicide
religieux de type guerrier est une invention chrétienne et qu'il
a succédé ou renforcé le sacrifice patriotique des Romains.
"
Si le Créateur trouve une joie si parfaite à mourir pour sa
créature, quel contentement doit éprouver la créature de mourir
pour son Créateur .(…) Regardez ces bienheureux soldats du
Sauveur, avec quelle contenance ils allaient se présenter
au supplice . Une sainte et divine joie éclatait dans leurs
yeux et sur leurs visages, par je ne sais quelle ardeur plus
qu'humaine qui étonnait tous les spectateurs. C'est qu'ils
considéraient en esprit ces torrents du sang de Jésus, qui
se débordaient sur leurs âmes par une inondation merveilleuse.
"
(Bossuet,
Panégyrique de saint François d'Assise, La Pléiade,
p. 278-279)
Bossuet
rappelle que saint François s'y est exercé jusqu'à y atteindre
l'excellence et qu'il n'a dû la vie sauve qu'à l'admiration des
musulmans pour ses insultes à leur divinité.
"
Il passe en Asie, en Afrique, partout où il pense que la haine
soit la plus échauffée contre le nom de Jésus . Il prêche
hautement à ces peuples la gloire de l'Évangile ; il découvre
les impostures de Mahomet, leur faux prophètes. Quoi ! ces
reproches si véhéments n'animent pas ces barbares contre le
généreux François ? Au contraire, ils admirent son zèle infatigable,
sa fermeté invincible, ce prodigieux mépris de toutes les
choses du monde : ils lui rendent mille sortes d'honneurs.
François, indigné de se voir ainsi respecté par les ennemis
de son Maître, recommence ses invectives contre leur religion
monstrueuse ; mais étrange et merveilleuse insensibilité !
ils ne lui témoignent pas moins de déférence. Et le brave
athlète de Jésus-Christ , voyant qu'il ne pouvait mériter
qu'ils lui donnassent la mort : Sortons d'ici, mon Frère,
disait-il à son compagnon ; fuyons, fuyons bien loin de ces
barbares trop humains pour nous, puisque nous ne les pouvons
obliger ni à adorer notre Maître, ni à nous persécuter , nous
qui sommes ses serviteurs. "
(Bossuet, Panégyrique de saint François d'Assise, Ibid.)
Qui niera que la guerre sainte soit une invention du génie chrétien
. Rome l'a brandie tout au long de son histoire - notamment contre
les hérésies - et elle n'y a renoncé qu'en raison de l'affaiblissement
de la foi des chrétiens.
7
- L'anthropologie critique et la connaissance scientifique de
la guerre sainte 
Une
anthropologie critique dont l'objectif scientifique est de rendre
le monde moderne déchiffrable à la science historique et à la
politique prend acte, en tout premier lieu, de ce que le cerveau
humain baigne toujours et nécessairement dans une identité sociale
. Mais pour conduire l'anthropologie critique à une pesée de l'encéphale
onirique du genre humain à partir d'un constat aussi universel,
donc aussi banal, il faut observer qu'en tous temps et en tous
lieux les identités collectives se sont divisées en deux étages
soumis à des tensions à la fois distinctes et complémentaires
: le moi collectif parqué dans l'enclos des surmois branchés sur
le temporel se sépare de l'identité de groupe de type mythologique,
laquelle s'hypertrophie dans les trois religions issues du tronc
central du judaïsme d'une manière relativement autonome et fort
variable au gré des temps et des lieux.
Dans
le modèle américain, sitôt que l'identité collective branchée
sur les apports multiples, diversifiés et changeants du temporel
subit un traumatisme général , la divinité quitte son rôle de
renfort tempéré et occasionnel de la vie onirique de la nation
et intensifie sur le mode offensif sa puissance proprement politique
dans l'arène de l'histoire. Quand l'outrage a fait exploser sa
fureur endormie par temps calme, c'est sans perdre un instant
que le Dieu d'outre-Atlantique, rudement éperonné par Al Qaïda,
endosse l'armure de l' " axe du mal " un peu rouillée depuis
1945 et se précipite dans la bataille que le messianisme de l'Amérique
impériale l'appelle à servir les armes à la main au profit de
la démocratie mondiale .
Pour décrypter la géopolitique illustrée par l'attentat du 11
septembre 2001 , donc pour comprendre les sources psychobiologiques
qui pilotent l'encéphale théologique de l'humanité actuelle, il
faut une anthropologie scientifique capable d'observer séparément
le tempérament et les réactions des trois idoles entre lesquelles
le monothéisme s'est scindé à l'échelle de la planète - Jahvé
, Allah et le dieu triphasé de la Croix - ce qui exige des radiographies
politiques de leurs théologies respectives , donc un décorticage
serré de la logique interne qui commande le caractère de chacune
de ces divinités.
Pour
y parvenir, il faut savoir que le centre de commandement, mais
aussi le centre névralgique de tout dieu unique est son degré
de puissance politique, donc de souveraineté. Dans le christianisme,
l'omnipotence de l'idole est devenue colossale avec saint Augustin
pour se trouver ensuite habilement assagie et adaptée au terrain
par la prudence de la théologie de Rome. Enfin Molina, la bête
noire de Pascal, a résolument encadré l'absolu : le premier, l'ordre
de saint Ignace a compris qu'un Dieu tout puissant devient nécessairement
un tyran, parce que son despotisme, s'il n'est pas tempéré par
le saint jésuitisme que réclame toute politique, ne saurait laisser
à la créature la liberté de pécher ou de se sanctifier à son aise.
Or, cette liberté-là est exigée par tous les États du monde -
sinon comment fonderait-on la responsabilité civile et pénale
des croyants sur une dose bien calculée de libre arbitre ? On
sait que cette aporie est fatalement inhérente à la construction
psychogénétique de toute idole. Elle a marqué l'histoire entière
du christianisme de son sceau. Elle a connu une recrudescence
de son intensité avec Luther et surtout avec Calvin, dont la théologie
de la puissance sans frein de la divinité a fini par dissoudre
son Église. Les idoles sont des machines politiques dont le réglage
de leur autorité et de leur puissance sur la terre constitue en
quelque sorte la clé de contact de leur moteur ; et ce moteur
n'est autre que le fondement de l'ordre public qu'est un statut
négocié de la liberté du croyant.
Or,
Allah réagit tout autrement à son humiliation politique que Jahvé
ou le Dieu de l'Amérique, et cela précisément en raison du degré
intense et quasi demeuré augustinien de sa puissance, donc de
la dépendance absolue du sujet à son égard. A l'opposé des deux
autres idoles, dont le caractère et les dispositions politiques
ont été sans cesse modulées et remodulées à l'école de l'histoire,
l'idole de l'Islam est censée dotée d'une omnipotence si invincible
que rien ne saurait lui arriver de désastreux ou de menaçant pour
la survie de ses adorateurs et pour la sienne. Alors que l'Occident
dispose d'une minorité intellectuelle informée de ce que tous
les dieux sont mortels et que leur longévité variable ne les délivre
pas de partager en fin de parcours le sort de leurs inventeurs,
les adeptes du Coran, en revanche, croient que les pires catastrophes
dont leur religion est frappée bénéficient en secret de l'acquiescement
anticipé de l'idole et témoignent seulement de l'insondable profondeur
de la sagesse de leur Dieu. Il en résulte que plus l'idole subit
de revers, plus ses fidèles se blottissent auprès d'elle et trouvent
un réconfort infini à fortifier leur foi dans les épreuves, certes
spectaculaires, mais toujours seulement apparentes.
Il
est révélateur que, dans un premier temps, l'évolution de l'idole
de la Croix et de celle de l'Islam aient été parallèles : le Dieu
des chrétiens, lui aussi, est devenu omnipotent à l'épreuve des
désastres qui ont frappé l'empire d'Énée . Les élites romaines
s'étaient laissé convaincre de ce que la divinité du Golgotha
protègerait plus efficacement les fils de la Louve que les dieux
fatigués de l'Olympe. Or l'invasion des barbares avait démontré
tout le contraire. Vingt ans durant, saint Augustin s'était appliqué
à réarmer de pied en cap un ciel en pleine déconfiture. Pour retarder
son enlisement, il fallait le rebâtir et le fortifier à l'école
même des désastres politiques spectaculaires dont il subissait
inexorablement la loi, ce qui a engendré pour des siècles un christianisme
miné de l'intérieur par un ciel rendu passif par les mystères
impénétrables de la grâce et contre le relâchement duquel la théologie
romaine allait lutter pied à pied .
La " compagnie " du général saint Ignace a redonné un instant
au créateur l'allure guerrière des premiers âges de son règne,
celle dont il avait fait étalage sur les champs de bataille avant
saint Ambroise ; mais en profondeur, jamais le christianisme ne
s'est remis du sac de Rome par les barbares en 410. Allah, en
revanche, a été soumis avec six siècles de retard sur son prédécesseur
à l'intensification théologique de son omnipotence politique à
la suite de son retrait désastreux d'Espagne, qui fut l'équivalent,
pour cette divinité, des revers de Rome livrée l'invasion des
Goths et des Vandales. Puis l'empire ottoman n'a pas suffi à lui
redonner ses anciennes couleurs. De plus l'Islam n'a pas connu
la montée en puissance des sciences exactes, alors qu'il avait
fait connaître Aristote et Euclide à une Europe enténébrée. D'Érasme
à Freud , ce sont les fils de Copernic qui ont pris le relais
de la sape de l'idole trinitaire. Du coup, Allah est demeuré l'otage
d'une théologie de son omnipotence qui, paradoxalement, rend ses
fidèles aussi soumis et assujettis au couperet de l'histoire que
les disciples de saint Augustin.
Il résulte du destin originellement parallèle, puis disjoint ,
des dieux uniques que les cohortes d'Allah , loin de s'étoffer
dans les malheurs d'aujourd'hui, comme on se l'imagine bien à
tort en Occident, se raréfient à l'extrême et deviennent si tragiquement
minoritaires face à la résignation religieuse des masses que seul
le sacrifice suprême de quelques martyrs le maintiennent en selle.
Si l'on ne comprend pas ce type de rabougrissement interne des
idoles sous les dehors rugissants qu'elles continuent de se donner,
on ne saurait accéder à l'analyse anthropologique de la théologie
d'Al Qaida , qui est condamné à durcir ses phalanges guerrières
en raison même des échecs répétés d'un Allah réduit à la portion
congrue sur le terrain de l'histoire réelle, puisque l'adoration
aveugle de ses fidèles et leur culte inconditionnel pour son omnipotence
théorique les conduit, en réalité, à la débandade politique. C'est
un Allah changé en peau de chagrin qui contraint ses derniers
défenseurs à l'héroïsme pathétique de ses phalanges suicidaires.
Si
la surpuissance accordée à Allah par ses théologiens alimente
désormais la passivité politique des masses musulmanes, elle arme
le Dieu américain en retour. Une divinité qui n'est plus contrainte
de sauter sur son cheval et de frapper d'estoc et de taille charge
piteusement ses héros de se faire exploser afin de démontrer qu'elle
n'est pas trépassée. Mais qu'est-ce qu'un général qui ne peut
plus compter que sur des désespérés ? Rien de plus captieux qu'un
Dieu qui laisse pourrir ses classes dirigeantes dans un fatalisme
de l'échec. Un journal d'Alger, El
Watan, écrit le 29 mars 2004 :
"
La lâcheté et la soumission des dirigeants arabes au plus
fort n'a plus de limites. Pour ne pas déplaire au maître et
tuteur américain, ils ont décidé de reporter sine die le sommet
prévu les 28 et 29 mars à Tunis et de le tenir... au Caire.
Pourtant, il y a urgence. La maison arabe brûle. Israël a
décidé d'alimenter la violence en Cisjordanie et à Ghaza en
assassinant le chef du Hamas, Cheikh Yassine, début d'une
nouvelle offensive qui s'apparente à une épuration ethnique
et à la liquidation physique du plus grand nombre de Palestiniens.
En outre, un autre pays arabe, l'Irak, est colonisé en violation
du droit international par une coalition dirigée par les Etats-Unis.
"
En vérité, une idole ne fonctionne qu'un siècle ou deux - le temps,
pour elle, de se mettre à la tête de ses troupes et de partager
avec elles les risques de la guerre. C'est ce qu'ont fait Jahvé
et le Dieu de la Croix, mais seulement jusqu'à saint Ambroise,
le maître de saint Augustin. Le Dieu des croisades est déjà tardif:
un créateur qui ne lève ses troupes et qui ne combat du haut de
son destrier que pour reconquérir le tombeau de son fils enseveli
depuis un millénaire a quitté l'histoire des armes pour se couvrir
d'un linceul. Il faudra attendre l'offensive des protestants moqueurs
de la messe et leur mépris pour le prodige de donner à boire et
à manger le sang et la chair d'un Dieu pour faire endosser la
cote de maille au Jésuite Molina, dont j'ai déjà rappelé qu'il
est allé tout droit au cœur du problème : pour réarmer la divinité,
c'était le mythe de son omnipotence qu'il fallait réduire à merci
; et, pour cela, il fallait réhabiliter le libre-arbitre du croyant
face à une théodicée qui conduisait les États et les fidèles à
la léthargie politique.
Al
Qaïda est en panne d'un Molina : il ne sait comment se fabriquer
une théologie réduite à armer la garde rapprochée de l'idole,
faute de Jésuites capables d'exacerber la liberté des fidèles
et de leur faire tirer l'épée du fourreau autrement qu'en faisant
exploser une phalange de martyrs aux côtés d'une divinité décaparaçonnée.
Quel contraste avec l'idole américaine, qui met des armes à feu
entre les mains des G.I. et relève le défi à sa gloire à brandir
le poignard de la démocratie mondialisée! C'est que l'empire américain
est à la fois le fils de Calvin et de saint Ignace. Une science
anthropologique distanciée de son objet et capable d'observer
de l'extérieur le fonctionnement du cerveau d'une espèce dédoublée
par des théologies est condamnée à conquérir une connaissance
rationnelle de la complexion psychogénétique des trois idoles
entre lesquelles se partage l'encéphale actuel du monde - Jahvé
, Allah et le Dieu des chrétiens. Ce dernier est le seul du trio
à se présenter sous des vêtements et des couleurs différents à
Rome, à Genève et à Washington .
8
- Les intellectuels en retard d'une anthropologie 
A
quelles conditions une Europe en voie de conquérir une connaissance
anthropologique de l'espèce humaine et des modulations théologiques
qui caractérisent son identité onirique se rendra-t-elle lucide
à l'égard de l'empire américain et du type de cerveau qui pilote
sa politique à l'échelle du monde ? Pour l'instant, la Vieux Monde
ne dispose encore en rien des intellectuels en mesure d'analyser
l'étroite conjonction entre l'avenir cérébral et l'avenir politique
que requiert la survie de la civilisation de la raison . Soixante
ans après la capitulation du nazisme et quinze ans après la chute
du mur de Berlin, les intellectuels occidentaux passent encore
par le moule de leur auto-béatification idéaliste. Mais comment
l'ignorance semi volontaire des enfants de chœur de la raison
continuerait-elle de nourrir leur sainteté politique s'il faut
lever les yeux au ciel et joindre les mains par la prière aux
idéalités de la démocratie pour mieux détourner le regard du cynisme
connaturel aux empires d'hier, d'aujourd'hui et de demain?
En vérité, deux révolutions ont marqué l'entrée de l'Occident
pensant dans une réflexion sur les origines animales du genre
humain : celle de Darwin et celle de Freud. D'Érasme à Voltaire
et de Montaigne à Freud, comment l'intellectuel européen aurait-il
acquis les connaissances qui l'auraient empêché d'exercer sa vocation
d'évangéliste d'une fausse universalité? Pour se changer en observateur
des racines zoologiques de notre espèce , il faut une anthropologie
en mesure de profaner les alibis angéliques de la politique simiohumaine
; et pour faire progresser une raison ambitieuse d'esquisser les
contours d'une civilisation de l'intelligence, il faut des observateurs
capables d'observer les Don Quichotte de leurs illusions.
9
- Les démocraties et l'avenir de l'intelligence 
La question est désormais de savoir si les démocraties n'ouvrent
les yeux sur le monde réel que sous les bombes et si la politique
européenne échappera à la honte et à l'outrage de ne s'être éveillée
face à l'empire américain que sous la menace d'Al Qaida. Car il
faut bien avouer qu'il a fallu le coup de force de Pearl Harbour
pour réveiller le peuple américain, le coup de semonce des attentats
de Munich pour apprendre au monde éberlué qu'il existait des Palestiniens
sur le globe terrestre, le cataclysme de l'holocauste pour que
l'Europe découvrît l'ampleur de l'antisémitisme nazi, les charniers
des goulags soviétiques pour dessiller les yeux des intellectuels
marxistes de France et de Navarre. Les cœurs vibrants de leurs
supplications aux idéalités passent au large de l'histoire.
L'anthropologie critique en appelle aux esprits d'aplomb dans
l'ordre politique. Les cordes de leur harpe ne sont pas celles
des espérances de l'humanisme de la Renaissance, mais celles d'une
Renaissance qui se demandera quelle est la simiohumanité propre
aux trois dieux uniques . N'est-elle pas de régner sur des vassaux
? Les peuples les plus pieux ne sont-ils pas agenouillés aussi
bien devant leur maître sur la terre que devant leurs souverains
dans le ciel ? Ces deux prosternements ne sont-ils pas parallèles
depuis des siècles ? Comment se fait-il que l'Amérique se déclare
libre aux côtés d'un Dieu qu'elle mobilise hardiment et qu'elle
place à la tête de ses armées pour la défense des intérêts qu'elle
partage ouvertement avec son souverain dans le ciel ? Comment
se fait-il que ce sont les nations les plus dévotes de l'Europe
qui acceptent le plus passivement la domination du Nouveau Monde
? Cette Europe-là, ne découvrira-t-elle donc que sous les bombes
d'Al Qaïda qu'elle demeure vassalisée par un quadrillage serré
de garnisons américaines installées sur tout son territoire? La
conquête de l'Irak n'a-t-elle pas démontré que cette guerre n'aurait
pas été possible si le matériel et les troupes du Nouveau Monde
n'avaient été acheminés par l'Europe ? Mais qui ose seulement
soulever la question de la vassalisation irrémédiable sur le long
terme d'un Continent placé à titre perpétuel et tout entier -
la France exceptée - sous le commandement d'un général américain
? Qu'est-ce que des nations occupées en temps de paix par des
troupes étrangères? Le Général de Gaulle voulait libérer l'Europe
de l'empire américain ; mais non seulement il n'y a pas réussi
, mais cette occupation a pris une dimension politique entièrement
nouvelle depuis qu'elle sert de base arrière à l'expansion de
l'empire d'outre-Atlantique.
10 - L'Europe de demain

Al
Qaida se persuade que les Européens seraient devenus craintifs,
tremblants et asservis de l'intérieur. Et pourtant, après six
décennies d'auto domestication larvée, comment le continent de
Descartes, de Galilée et de Copernic continuerait-il de se cacher
la tête dans le sable ? Comment une ruse théologique américaine
serait-elle à la mesure du génie de la civilisation de Cervantès
et de Freud, de Darwin et de Pascal, de Molière le rieur et de
Shakespeare le tragique, alors que nous commençons de peser l'encéphale
des trois dieux uniques et de découvrir que les idoles sont les
poupées de son de l'humanité ?
Espérons
qu'à la suite de l'électrochoc du 11 mars, les dirigeants européens
continueront de retrouver une franchise qu'ils avaient perdue,
espérons que le débarquement de la loyauté espagnole nourrira
longtemps le séisme de l'espérance au sein de l'élite politique
du Vieux Monde . D'aucuns ne se sont-ils pas tout subitement souvenus
de ce que le réveil du fanatisme de l'Islam était un chef-œuvre
d'opportunité diplomatique des États-Unis, qui avaient consacré
toutes les forces de la CIA à mobiliser Allah contre l'Union soviétique
en Afghanistan ?
De même que l'antiquité avait observé l'orgueil de l'humilité
sous les trous du manteau de Diogène, on commence d'observer les
idéaux impériaux d'une mythologie orgueilleuse des droits de l'homme
sous la chasuble trouée de la démocratie américaine. Et voici
que l'Espagne profane les masques et les autels. Martial , Pétrone,
Juvénal , Hadrien, Titus, Vespasien , Trajan, tous des Espagnols,
tous des guerriers sur le sable des arènes que l'on appelle, là-bas,
" el tereno de verdad ", la terre de vérité! Puisque l'idée
que le suicide nucléaire n'est pas une solution stratégique s'est
infiltrée jusque sous notre calotte crânienne, ne pouvons-nous
espérer une prochaine enjambée de notre intelligence ?
Le
1er avril 2004